CHAPITRE VIII
§ I. — En quoi consiste le retour à la charité patiente.
Quoiqu'il s'agisse ici d'un retour à l'amour de Dieu, et que par conséquent cet exercice doive être, ce semble, de tous les instants de la vie, cependant on peut le ranger, comme le retour à l'humilité et à certaines autres vertus, parmi ceux qui ne sont imposés qu'en certaines circonstances.
Ces circonstances quelles sont-elles? Ce sont les moments, si fréquents dans la vie, où il s'agit de savoir bien souffrir. Alors, alors surtout, c'est le cas de recourir à ce que nous venons d'appeler la charité patiente.
La charité patiente renferme trois éléments principaux : l'union à la croix de Jésus-Christ; l'union à la Providence de Jésus-Christ; l'union à la force de Jésus-Christ.
L'union à la croix de Jésus-Christ. En effet, quand la souffrance se fait sentir, la charité s'écrie : Mon Jésus, vous avez souffert pour moi, je puis bien souffrir pour vous!
L'union à la Providence de Jésus-Christ. De la présence de la croix résulte toujours une inquiétude pour la nature. Si j'ai tant à souffrir, s'écrie-t-on, qu'en résulterat-il pour moi? A quoi la charité répond : Jésus crucifié, pour qui tu souffres, saura bjen faire pour toi ce qu'il a
fait pour lui-même, c'est-à-dire tourner à ton avantage tout ce que tu endures.
L'union à la force deJésus-Chrisl. Quand la croix semble un peu lourde, notre pauvre nature est ébranlée, et tout en nous se révolte. La charité survient et elle nous commande de souffrir comme Jésus-Christ a souffert, c'est-à-dire avec un. parfait empire sur nous-même.
Le retour perpétuel à la charité patiente consiste donc en un généreux effort dans les moments de souffrance, pour bien souffrir ; pour souffrir volontiers puisque Jésus-Christ a souffert; pour souffrir tranquillement, par un sentiment de confiance en Jésus-Christ; pour souffrir vertueusement à l'exemple de Jésus-Christ.
Oui, quoique faible, je dois d'abord souffrir volontiers, en me surmontant pour aller jusqu'à l'amour de la croix. C'est là le dernier trait de la vraie charité.
Cette divine vertu a pour ainsi dire quatre fonctions principales : elle nous fait chercher le bien de Dieu pour Dieu; elle nous» fait, pour Dieu, chercher le bien du prochain; elle nous fait, pour Dieu, chercher la volonté de Dieu; enfin elle nous fait, pour Dieu, accepter et aimer le sacrifice. Puissé-je introduire dans ma vie religieuse ce dernier caractère du vrai amour !
Mais en acceptant ainsi, pour Dieu, la croix de Jésus- Christ, je dois savoir joindre à la résignation la tranquillité et l'abandon à la Providence. Jamais Notre-Seigneur ne délaisse ceux qui souffrent pour lui ; au contraire il les comble de ses faveurs, car la croix est le plus sûr gage des bénédictions du ciel. Telle doit être ma conviction; et sous l'empire de cette persuasion, je dois n'être jamais plus en repos que lorsque je sens souffler autour de moi le vent de la tribulation.
Il faut enfin qu'à la résignation et à la tranquillité je sache joindre la vertu. La vertu! Que dois-je entendre ici par ce mot, si souvent employé et souvent si peu compris?
La vertu est l'habitude de se commander à soi-même.
surtout dans les moments difficiles de la vie ; de ne laisser dominer ni l'imagination, ni le sentiment, ni la passion ; de toujours faire prévaloir la raison éclairée par la foi et la volonté conduite par la droite raison ; de telle façon que tout, dans la vie, soit toujours bien réglé et bien conduit.
Voici que se présente une occasion de s'agiter. Le plus souvent cette cause d'agitation est, sous une forme ou sous une autre, la croix de Jésus-Christ qui se présente et qui s'impose ; quoique, pour le dire en passant, les grandes joies bouleversent parfois autant que les grandes tristesses.
En face de la croix, me voilà donc troublé. Mais en âme forte, je commande à toutes les agitations qui proviennent de ma sensibilité. Ma raison et ma foi prononcent que, s'il y a à souffrir, il n'y a pas à se tourmenter. Arrive alors la volonté qui, remettant à leur place les autres facultés troublées, prononce son généreux fiât ; et ainsi devenue maîtresse d'elle-même, mon âme continue son chemin. •
Agir ainsi, c'est agir vertueusement. Or, telle doit être ma conduite dans toutes les circonstances de la vie, surtout dans celles qui sont crucifiantes.
Le religieux doit être un homme de vertu. Il est trop dans les agitations, trop dans les difficultés, trop dans les émotions, trop dans les variations pour qu'il puisse faire son chemin, si la vertu ne lui a pas donné l'habitude de laisser le gouvernement à la raison chrétienne et à la bonne volonté.
Ce retour à la vertu est nécessaire à l'âme chaque fois qu'elle voudrait ne plus se conduire en créature raisonnable et chrétienne. Comme c'est surtout dans les circonstances pénibles et crucifiantes que cette tentation se produit, c'est à la charité patiente que l'on a rattaché l'idée de la charité vertueuse.
Par tout ce qui vient d'être dit, il est facile de comprendre maintenant la signification précise de ce mot : continuel
retour à la charité patiente. C'est un constant et généreux effort de l'âme pour faire triompher l'amour, la contiance et la vertu, dans les occasions où la croix de Jésus-Christ présente ses amertumes et son poids.
§ II. — Pourquoi le continuel retour à la charité patiente.
Parlons d'abord de l'amour des croix et de la confiance en la Providence.
Tout ce que nous avons à dire sur ce sujet revient ;t trois pensées fondamentales : premièrement, toute la vie religieuse est basée sur la croix du Sauveur et sur sa Providence; deuxièmement, toutes les puissances de l'enfer sont conjurées contre le règne de la croix de Jésus-Christ et de sa Providence; troisièmement, il résulte de là qu'un retour continuel à l'esprit de Jésus crucifié est de toute nécessité dans les Ordres religieux. Reprenons une à une ces trois pensées.
Premièrement : toute la vie religieuse est basée sur la croix du Sauveur et sur la providence de ce Dieu crucifié.
La croix d.u Sauveur pourrait se définir ainsi : en toute occasion, V opposé de la nature. Jésus Christ aurait pu choisir pour lui-même et pour les siens, toute autre chose que la croix. Il ne l'a pas fait; et il a donné sa préférence à ce qui sent le crucifiement au monde.
Ce crucifiement, c'est d'abord la pauvreté, avec la petitesse et les privations que cette pauvreté entraîne après elle. C'est le dénûment, c'est le besoin, c'est le gênant, c'est l'économique, c'est le strict nécessaire.
Le crucifiement, c'est ensuite le pénible et le dur. Ce sont les fatigues, les souffrances physiques et morales, les accablements, les douleurs de tout genre.
La croix de Jésus-Christ, c'est enfin l'humiliation sous toutes ses faces. C'est le petit, l'abject, le méprisé, le mé-
connu du inonde et de ceux qui pensent selon le monde.
Eh bien! c'est à ce triple crucifiement que Jésus-Christ accorde et assure sa Providence et j?a bénédiction, surtout dans les Ordres religieux.
Que d'avantages sont le privilège de la pauvreté! Voulezvous avoir toujours le nécessaire, soyez pauvre. Voulezvous que jamais votre Institut ne décline ni devant Dieu, ni devant les hommes, soyez pauvre. Voulez-vous que le pain quotidien ne vous manque jamais, soyez pauvre. Voulez-vous que les chrétiens et les mondains eux-mêmes vous accordent leur estime et leur faveur, soyez pauvre.
Que d'avantages sont le privilège de la souffrance ! Si vous voulez que le Dieu du ciel vous ménage et vous console, aimez le sacrifice. Si vous voulez être toujours content, consentez à être triste. Si vous voulez que Dieu vous aide dans vos besoins corporels, consentez à souffrir dans votre corps. Si vous voulez que Jésus-Christ console votre àme, aimez que votre àme souffre. En un mot, si vous voulez la joie, aimez lespleurs ; si» vous voulez la jouissance, aimez la souffrance.
Que d'avantages sont le privilège de l'humiliation ! Pour être estimé, soyez méprisé. Pour être glorifié devant Dieu et devant les hommes, soyez humilié devant les hommes et devant Dieu.
En un mot, si vous voulez vous sauver vous-même et sauver votre famille religieuse, aimez la croix.
Tels sont les vrais principes. Aussi les saints fondateurs d'Ordre ont-ils tous voulu établir leur œuvre sur ces bases.
C'est pourquoi, chez tous les religieux et dans tous les Instituts, à moins qu'ils ne soient complètement dégénérés, on retrouve quelque chose de cet esprit de la croix.
Deuxièmement : toutes les puissances de l'enfer son! conjurées contre le règne delà croix de Jésus-Christ et de sa providence. Toujours et partout notre nature pécheresse sera foncièrement opposée à la grâce et par conséquent à la
croix. Toujours et partout le monde et l'enfer seront acharnés contre tout ce qui, dans les Ordres religieux, se rapporte à leur esprit principal. Toujours et partout les sociétés et les personnes consacrées à Dieu seront tentées contre la divine méthode du divin crucifié. Toujours et partout la nature demandera comme saint Pierre, non pas un Jésus sur le Calvaire, mais un Jésus sur le Thabor.
Dans les Ordres religieux, là où cet esprit opposé à la croix a pris le dessus, non seulement dans l'âme des sujets mais dans celle des supérieurs, c'est la ruine spirituelle à bref délai.
Là au contraire où l'esprit de l'Évangile est resté le maître et où les religieux sont demeurés attachés à la croix du Sauveur, c'est la persistance et parfois l'augmentation des bénédictions du ciel.
Troisièmement : il résulte de là qu'un retour continuel à l'esprit de Jésus crucifié est de toute nécessité dans les Ordres religieux.
L'esprit de Jésus crucifié a trois caractères principaux contre lesquels, en religion comme ailleurs, le monde et l'enfer sont conjurés et auxquels il faut revenir sans cesse.
Le premier est l'esprit d'acceptation des croix comme étant des bienfaits de la Providence. Voici une humiliation qui nous arrive : Soyez béni, mon Dieu, c'est maintenant que nous comptons sur notre bonne réputation! Voici une privation qui s'impose : Soyez loué, Seigneur, c'est maintenant que nous sommes sûrs que rien ne nous manquera! Voici une souffrance qui se fait sentir : Merci, Seigneur, c'est maintenant que nous espérons vos divines consolations!
Le deuxième trait de l'esprit de Jésus crucifié chez les religieux est l'attachement aux prescriptions cruci/ianti'.s i/p leurs Règles. Dans toutes les Règles des Ordres religieux la croix a sa part, sa bonne part. Ici ce sont des pratiques
de pauvreté bien strictes. Là ce sont des austérités et des mortifications très pénibles à la nature. Ailleurs, c'est un genre de vie très humble, très peu agréable à l'amourpropre. Dans plusieurs Instituts, c'est tout cela à la fois. On y trouve et les rigueurs de la pauvreté, et les âpretés de la mortification, et les amertumes de l'humiliation. A dire vrai, il n'est pas de Congrégation bien établie qui n'ait reçu de Jésus-Christ quelque chose de cette triple croix; quelque chose du douloureux, de l'humiliant et du pauvre.
En présence de cette législation crucifiante, certains Ordres faiblissent, et tombent dans une sorte d'apostasie. Et les supérieurs et les sujets s'éloignent peu à peu de la croix de Jésus-Christ. A des traditions de pauvreté succèdent des traditions d'abondance. Les pratiques de mortification sont délaissées, et remplacées par des usages dans lesquels la sensualité a sa bonne part. Quant à tout ce qui avait été inventé pour tenir la nature bien basse et bien petite, on y a renoncé plus qu'à tout le reste, pour se lancer, avec bien d'autres, dans l'humain et dans le grand.
Heureux les religieux qui ne sont pas engagés^dans ce courant fatal, ou qui s'efforcent de ramener leur âme à l'esprit et aux pratiques de l'ancienne sévérité !
Le troisième caractère distinctif des Ordres religieux, vraiment fidèles à l'esprit du Sauveur, c'est une certaine ardeur individuelle pour le saint crucifiement de la nature.
Il est des Ordres religieux où, indépendamment des règles communes, l'usage et la tradition imposent des mortifications et des croix supplémentaires.
Il en est d'autres où les esprits que saint Paul appelle ennemis de la croix de Jésus-Christ ', ont fini par dominer; et où, par conséquent, les mortifications volontaires sont ou bien tombées en désuétude ou bien combattues.
Enfin on trouve des Congrégations religieuses qui tien-