Inimicos crucis Christi (Phili. m
nent le milieu entre ces deux extrêmes, et où la sainte mortification chrétienne n'est ni très en vigueur ni complètement délaissée.
Quoi qu'il en soit du milieu où je vis, l'essentiel pour moi est que, résistant au penchant de la nature, je sois du nombre des religieux qui n'ont pas renié la croix de leur Sauveur, et qui se font violence pour revenir sans cesse à la sainte sévérité de leur saint état.
De là ce que nous avons appelé le retour perpétuel à la charité patiente.
Cette charité doit être en même temps marquée au coin de la vertu. On a précisé le sens particulier que nous donnions à ce mot vertu. Vertu, avons-nous dit, signifie habitude virile de maintenir toutes les facultés à leur place, par conséquent la raison et la volonté au-dessus, l'imagination et le sentiment en dessous.
Nous avons remarqué que la vertu ainsi comprise a surtout occasion de remplir son rôle, alors que la croix se fait sentir, et que la nature ébranlée par l'épreuve voudrait s'écarter des voies du vrai devoir.
Mais se conduire ainsi en âme vertueuse, toujours vertueuse, soit que la nature enivrée par la prospérité veuille oublier son.devoir et son Dieu, soit qu'abattue par l'adversité elle s'affaisse outre mesure, ce n'est certes pas chose facile.
Vivre vertueusement a toujours été un travail fort dur à la nature humaine si affaiblie, si désorganisée. Mais de nos jours il semble que la vertu est devenue deux fois difficile. Car partout, même dans les Instituts religieux, la vie de sentiment, la vie d'impressions prend trop souvent le dessus. On rencontre peu d'hommes, peu de femmes, qui se gouvernent selon les facultés supérieures de l'âme, gouvernées elles-mêmes par la grâce et par l'esprit de Dieu.
C'est pourquoi il est nécessaire que, si je veux vivre en vrai religieux, je me remette fidèlement dans la vertu.
258 LE RETODfi CONTINUEL A THEl .
iliaque fois que je voudrais en sortir. C'est ce à quoi contribuera puissamment ce que l'on me propose sous le nom de retour continuel à la charité patiente.
Ce retour me sera complètement salutaire si, dans les moments où la croix de Jésus-Christ fera entrer dans mon âme des impressions qui la bouleverseront, j'ai soin d'ajouter à cette première parole : Soyons crucifiés avec Jésus- Christ et pour la même cause! et à cette autre : Dam notre crucifiement ayons confiance en Dieu! ce troisième mot également généreux : Dans mon combat, vive la vertu, et l'empire sur moi-même avec la grâce de Dieu!
§ III. — Comment s'effectue le retour continuel à la charité patiente.
Pour faire dominer la vertu dans ce combat, on tâche d'entrer dans l'esprit de Jésus agonisant, et de s'exercer, par lui et avec lui, à l'empire sur les tristesses, les dégoûts, les craintes et tontes les autres impressions du cœur humain.
On peut se réserver, dans la pratique du recueillement, quelques moments plus ou moins réguliers, pour adjoindre à l'acte ordinaire de charité ce sentiment sacré : Puisque je vous aime, ô mon Dieu, je veux aimer aussi la croix de Jésus-Christ !
' Mais surtout, lorsque cette croix pèse plus lourdement, et qu'en même temps la pauvre nature effrayée croit que tout va lui manquer parce que lhumain lui manque, c'est alors que doit s'effectuer vraiment le retour de l'âme à la charité qui sait souffrir. Alors par de vigoureux actes intérieurs on se met à espérer et à vouloir; on espère d'autant plus en Dieu que, les ressources naturelles manquent davantage, et on veut la croix de Jésus-Christ d'autant plus généreusement qu'elle s'impose plus lourde.
Pour développer et entretenir dans l'âme cet esprit de
la croix, on se fixe un régime de mortifications volontaires. Enfin on cultive l'oraison de Jésus crucifié.
ij IV. — Oraison sur l'esprit de Jésus crucifié.
. On se met en présence du Sauveur crucifié, ou de son Père adorable au moment où il immolait son Fils; et après s'être humilié profondément, on médite avec foi quelquesunes des vérités suivantes.
Les mystères de la croix et de la Providence, dans la pensée de Dieu. — Dieu voyant que tous les hommes étaient épris de l'humain, et que cette illusion causait leur perte, a voulu les guérir par la folie de la croix.
Dieu a réglé que son Fils, tout le premier, n'arriverait à ses fins que par la voie du Calvaire.
Dieu a réglé que tous ceux qui seraient appelés à une union plus parfaite avec le divin Maître, seraient, par le fait même, destinés, comme lui, à vivre plus ou moins selon les règles et l'esprit de la croix.
Dieu a réglé que les maux naturels devaient devenir des biens et les biens devenir des maux, pour la glorification de la sagesse divine.
Dieu a réglé que ses plus riches faveurs seraient poulies imitateurs de son Fils crucifié; et qu'eux, plus que tous les autres, auraient le droit de s'abandonner complètement à la Providence, céleste glorificatrice des amis de Jésus-Christ crucifié.
Les mystères de la croix et de la Providence, considérés en eux-mêmes. — Il a été décrété parla sagesse d'en haut que la croix, qui est naturellement un mal, serait surnaturellement un bien.
Tout ce qui sent la pauvreté, la souffrance ou l'humiliation a la vertu d'élever l'homme jusqu'à Dieu et d'attirer Dieu jusqu'à l'homme.
Parmi les traits propres à l'esprit du christianisme, on
distingue entre tous les autres l'estime et l'amour surnaturel de la croix.
Cette estime et cet amour ont pour compagne une confiance sans bornes en la Providence, et un total abandon à elle.
L'esprit de la croix et l'esprit d'abandon à la Providence sont proportionnés l'un à l'autre; et le chrétien n'est jamais plus en droit de compter sur le ciel, que lorsqu'il est plus semblable au Fils de Dieu souffrant.
Ce mélange d'amour pour la croix et de foi en la Providence assure aux âmes la paix et la bénédiction.
Les mystères de la croix et de la Providence, considérés en Jésus-Christ. — Jésus-Christ a été crucifié; crucifié toute sa vie.
Il s'est présenté au monde comme l'adversaire le plus déclaré de ce qui est mondain.
Comme l'adversaire de l'opulence, et l'ami de tout ce qui est pauvre.
Comme l'adversaire des délices du monde, et l'ami de ce qui est mortifiant.
Comme l'adversaire du grand et du brillant, et l'ami de tout ce qui est humble et petit.
Son esprit a été absolument l'opposé de l'esprit du monde.
Il a choisi, pour arriver à ses fins, des moyens contraires à la nature.
Il lui a plu de sauver le monde par les moyens qui rebutent le monde.
Il s'est choisi des âmes et des sociétés privilégiées, chargées comme lui de ramener le monde à Dieu.
A ces âmes et à ces sociétés il a imposé la méthode qu'il a suivie lui-même.
Les religieux et les Instituts religieux ne se font de bien à eux-mêmes et ne font de bien aux autres, qu'autant qu'ils sont fidèles à suivre les traces de Jésus-Christ crucifié.
Pour un religieux et une famille religieuse, c'est une grande folie de croire faire merveille en agissant selon le monde.
Il n'y a de sages en religion que ceux qui, connaissant la méthode de Jésus-Christ, toute supérieure et toute contraire à celle des hommes, la suivent fidèlement.
.Les mystères de Jésus- Christ et de sa croix, considérés dans leurs rapports avec l'éternité. — Une des plus grandes illusions de nos pauvres âmes est de ne juger les choses qu'au point de vue du temps. A ce point de vue, certainement les croix sont des croix, et les maux naturels sont des maux. Mais quand on pense qu'un quart d'heure de patience en ce monde peut abréger le purgatoire d'un siècle, et décupler la gloire éternelle !
Quand on pense qu'un degré de plus dans la pauvreté volontaire peut centupler les chances du salut!
Quand on pense que les peines ici-bas portent à Dieu, et font songer à l'éternité !
Quand on pense qu'une seule croix chrétiennement supportée peut assurer le salut d'une àme!
Quand on pense qu'au moment de la mort, le souvenir des plaisirs contraires à la loi de Dieu sera bien amer, et celui des peines supportées pour l'expiation des péchés sera bien doux !
Quand on pense qu'au jugement particulier une seule des peines de la vie supportée chrétiennement portera notre juge à nous faire miséricorde!
Quand on pense aux terribles souffrances du purgatoire, où nous brûlerons comme on brûle en enfer, et où chaque souffrance endurée chrétiennement ici-bas allège et abrège les tourments !
Quand on pense que nous avons tous mérité l'enfer, et que nos croix vertueusement supportées peuvent nous en délivrer à jamais, et en délivrer beaucoup d'autres avec nous!
Quand on pense au ciel surtout, au ciel que nous ache-
Ions par le moyen des croix, au ciel que nous nous embellissons à mesure que nous savons souffrir, au ciel dont nous nous rapprochons à proportion que nous sommes, en ce monde, crucifiés avec Jésus-Christ!
Quand on pense enfin que, sur les crucifiés volontaires, la Providence de Dieu et de Jésus-Christ son Fils répand ses grâces, ses bénédictions, et sa divine protection avec une générosité sans égale!
Quand on pense à toutes ces vérités, on se dit que vraiment heureux sont les religieux, heureux les Instituts visités par la croix.
Après s'être nourri de ces salutaires vérités, on passe à l'acte; à Pacte vertueux de l'amour de la croix et de la confiance en la Providence.
Acte de foi. — 0 Jésus crucifié, je crois fermement que la vie sur la terre n'a de mérite et de prix qu'autant qu'elle correspond à la vôtre, qui a été toute marquée du cachet de la croix !
Je crois également que, sur tous ceux qui ont le courage et la sagesse de vous suivre, votre Providence répand avec prédilection ses plus riches faveurs !
Acte d'amour de la croix. — Croyant tout cela, de tout mon cœur et de toute mon âme, moi, pauvre religieux, je me déclare, pour mon Institut comme pour moi, partisan de la croix, et de tout ce qui sent la croix.
Je me déclare partisan de la pauvreté, de la pauvreté stricte, telle que nous l'avons pratiquée dès l'origine.
Je me déclare partisan de la mortification, et du degré de vie mortifiée que nous avons adopté dès l'origine.
Je me déclare partisan de l'humilité, de l'obscurité, de la petitesse, parce que, hors de là, il n'y a que tromperie et illusion.
Je me déclare partisan en un mot de tout ce qui est contraire au monde et selon vous, ô mon Dieu!
Cela étant, et me sentant tout conforme à vos vues, ô divin crucifié, je vous déclare que j'ai une confiance illi-
mitée en votre sainte et divine Providence, qui n'a jamais refusé ses faveurs aux imitateurs de votre divin Fils!
Animé de cette confiance, je jette en vous toutes les sollicitudes de ma pauvre âme, tant pour mon Institut que pour moi-même.
Enfin dans cette vie conforme à l'esprit de Jésus crucifié, j'entends et j'espère, avec le secours de sa sainte grâce, me conduire vertueusement, en dominant, avec et comme mon Sauveur agonisant, toutes les impressions sensibles, pour vivre toujours d'une vie supérieure à la nature et vertueuse.
Cet acte étant fait, on se jette dans la prière; et, sans négliger les autres demandes, on implore surtout, de Jésus crucifié et de son adorable Père, la grâce d'aimer vertueusement la croix et de s'abandonner à la Providence de Jésus crucifié.
0 Père de Jésus crucifié, ô Jésus attaché à la croix, je vous supplie de verser dans mon âme, et dans l'âme de tous mes frères, quelque chose de l'esprit divin qui a soufflé sur le Calvaire !
Donnez-nous l'estime et l'amour des croix.
Donnez-nous l'horreur de l'esprit du monde, qui est un esprit tout opposé à celui de la Rédemption; puisqu'il est un esprit de luxe, de plaisir et de vaine gloire.
Donnez-nous l'amour de la pauvreté, puisqu'elle est une partie de la croix.
Donnez-nous l'amour de la souffrance, puisque la souffrance est un bien.
Donnez-nous l'amour de l'humiliant et du petit, puisque par là seulement on arrive â la sanctification de votre nom.
Donnez-nous rattachement au degré de sainte sévérité qui est propre à notre Institut.
Donnez-nous le goût et la pratique des mortifications volontaires selon nos Règles.
faites qu'étant ainsi crucifiés avec vous et pour vous,
nous sachions nous jeter entre les bras de la divine Providence, qui pour les amis de la crotx du Sauveur est deux fois Providence.
Faites enfin que dans notre lutte en faveur de la croix de Jésus-Christ, nous ayons le courage de nous conduire vertueusement, en recourant aux exemples de Jésus agonisant, pour vivre supérieurs à toutes les impressions de la nature. ,
Après quoi on renouvelle la résolution ordinaire, en insistant principalement sur le perpétuel retour à la charité patiente et conforme à Jésus crucifié.
§ V. — Examen et bon propos sur la charité patiente.
Pour effectuer vraiment le perpétuel retour à cette charité patiente, il faut :
Prendre le parti de s'en tenir aux premières sévérités des premiers temps de son Ordre, en se fiant à la divine Providence.
Se faire une loi de joindre assez souvent à l'acte de charité, qui est l'essence du recueillement, cetautre sentiment : Puisque je vous aime, ô mon Dieu, je veux savoir porter ma croix à votre suite !
Recourir surtout à cet acte, alors que la croix pèse plus qu'à l'ordinaire ; en ce cas se jeter dans les bras de la Providence.
Dans les occasions où il s'agit ainsi de prendre parti pour la croix du Sauveur, s'exercera agir vertueusement, c'està-dire avec un grand empire sur soi.
Enfin savoir de temps en temps s'examiner et se confesser parfaitement sur la vertu qui nous occupe, en voyant si l'on n'est pas tombé dans l'une ou l'autre des fautes suivantes : immortifications positives; oubli de la mortification; murmures dans les moments pénibles; vie contraire à la sainte sévérité religieuse ; esprit du monde contraire à
l'esprit de la croix ; recherche du confortable, du sensuel ou de l'éclat; oubli et négligence des devoirs intérieurs imposés par l'esprit de la croix ; conduite sans vertu, et tiute livrée aux impressions de la partie inférieure de l'âme.