‹ Le retour continuel a DieuChapitre 59 sur 146 · TROISIÈME RETRAITE · texte numérisé non relu

TROISIÈME RETRAITE

11 y a trente-cinq ans que j'étudie saint Alphonse dans ses œuvres ascétiques et pastorales. J'avoue que plus je le lis, plus je te trouve incomparable comme docteur du salut et de la perfection.

A la suite de cette étude, s'est formée en moi la conviction que si quelqu'un, aidé de l'esprit de Dieu, parvenait à combiner ces trésors spirituels de manière à nous donner les exercices de saint Alphonse, comme nous avons les exercices de saint Ignace, celui-là rendrait un service éminent à l'Église et aux âmes. En tout cas, ce travail serait pour nous, pour la formation de nos sujets, pour notre unité d'esprit, d'une suprême utilité.

Je n'ai pas nourri la pensée de composer moi-même définitivement un pareil livre. Je n'ai voulu que produire un essai qui plus tard pourra donner à quelque saint disciple de notre grand Docteur l'idée de faire mieux et

qui, en attendant, pourra peut-être porter des fruits salutaires.

Je prends Dieu à témoin que dans l'exécution de mon projet j'ai été habituellement poursuivi par cette pensée : Ce n'est pas à un être tel que toi qu'il appartient de réaliser une pareille entreprise. Il m'a fallu un grand effort de confiance en Dieu pour continuer malgré tout. Jésus-Christ et saint Alphonse, dont j'invoque le témoignage, savent qu'en affirmant ce que je viens d'écrire je ne mens pas.

C'est la quatrième fois que j'achève un travail sur ce sujet. Ces quatre essais se ressemblent et sont certainement différents,' grâce à des changements successifs qui sont, je l'espère, des perfectionnements. Chacun de ces essais a été aussitôt prêché à mes confrères pour répondre à une nécessité du moment. En les publiant, je n'ai jamais eu qu'une envie : fournir uniquement des expérimentations provisoires en attendant une rédaction définitive.

Si quelqu'un était tenté de voir de la versatilité dans celle succession de tentatives, je le prierais d'observer qu'il y a changement et changement. Un maçon qui taille et retaille dix fois sa pierre avant de la fixer dans un mur, est un homme qui change et qui ne change pas, ou plutôt qui change pour ne plus changer; car, s'il modifie dix fois sa pierre, c'est afin de la mettre définitivement en place sans devoir jamais plus la retoucher. Voilà précisément mon cas. J'ai fait et refait, et puis encore refait, dans l'espoir d'arriver à une œuvre qui dure.

Ai-je réussi? Dieu le sait. Pour ma part, je l'avoue, je suis arrivé à la dernière limite de mes efforts. A moins que le bon Dieu ne m'aide extraordinairement, dans ce genre je ne pourrai plus rien produire qui soit, quant au fond et quant aux grandes lignes, notablement supérieur à ce que je présente ici.

On me permettra quelques remarques pour lesquelles je demande une grande attention :

Premièrement, ce que j'offre est un simple canevas :

prière de considérer l'entreprise comme telle. Je n'y ai nullement mis la dernière main; une nouvelle rédaction, complète et définitive, s'impose.

Deuxièmement, dans ce canevas, les mots et les phrases sont, non pas de saint Alphonse, mais de moi. Pour ce qui est du fond de doctrine et de la signification de chaque partie résultant de la place occupée, je crois, en mon âme et conscience que tout y est conforme à la pensée, à l'esprit et au système de notre saint Fondateur.

Troisièmement, je serais très désireux de substituer à mon texte celui de saint Alphonse, autant que cela est possible ; mais pour opérer cette substitution il me faudrait plusieurs mois. J'ai attendu pour le faire d'être certain de travailler sur une base, non seulement solide, mais éprouvée et approuvée. Ce qui importe, ce n'est pas tant la forme que le fond, c'est-à-dire la doctrine, l'agencement, l'emplacement, l'ordonnance, en un mot l'idée. Rassuré sur ce point par le jugement de mes supérieurs et l'appréciation de mes confrères, je donnerai à l'achèvement du travail ma vie, s'il le faut, tant j'estime cette œuvre salutaire, dût-elle n'atteindre qu'un degré de perfection ordinaire.

Quatrièmement, la grande difficulté de ce travail n'est pas uniquement la sûreté et la pureté de la doctrine, ni sa conformité avec l'enseignement de saint Alphonse, mais encore et surtout l'organisation du plan. Dans un ouvrage de ce genre le placement des vérités a, sous un rapport, autant et plus d'importance que les vérités elles-mêmes. Si saint Ignace avait mis à la fin ou au milieu de ses Exercices ce qu'il appelle le fondement, s'il avait placé au commencement l'élection ou les deux étendards, il aurait à coup sûr complètement faussé son livre, tout en laissant aux doctrines, prises en elles-mêmes en dehors de leurs relations, leur vérité absolue. De même ayant à parler de la pénitence, de la charité, du zèle et autres vertus, j'avais à veillerau placement de chacune d'elles pour éviter au re-

traitant des chemins fatigants, longs et détournés. Ainsi, par exemple, la doctrine sur le zèle renferme une tout autre signification et une tout autre force selon qu'on la place avant ou après l'amour de Jésus- Christ. Je l'avoue ingénument, la disposition des matériaux m'a coûté infiniment plus de peine que leur invention.

On trouvera dans ces pages une masse didées. Chacune, pour avoir, non seulement sa vérité objective, mais son sens pratique, dans une retraite, demande à être placée juste au point où l'âme doit s'en servir, ni avant ni après. Pour pouvoir lui donner ainsi sa place salutaire, il faut vraiment posséder un secours particulier de Dieu, tant l'œuvre est surhumaine surtout quand il s'agit d'analyser un auteur qui, comme saint Alphonse, a tout dit sur l'ensemble et sur le détail.

Cinquièmement, cette retraite repose tout entière sur certaines idées-mères qu'il est utile d'avoir toujours présentes à l'esprit. Ces idées dominantes sont celles-ci : nécessité dans une retraite de se préparer à se reconvertir plus tard en même temps qu'on travaille à se convertir présentement; tout le travail du présent ramené à l'oraison et à la confession; tout le travail de l'avenir réduit à l'oraison encore et à la résolution.

Sixièmement, un des principaux mérites de cette retraite, si tant est qu'elle soit réussie, est d'appliquer les doctrines, dès le début jusqu'à la fin, aux trois genres de retraitants : les commençants, les progressants et les parfaits. Tous les efforts ont été faits pour rendre la fixation de ces trois degrés aussi juste que possible, de telle sorte que les exigences pour chaque catégorie de retraitants ne soient ni trop faibles, ni trop fortes, ni trop encourageantes, ni déprimantes.

Septièmement, on a donné chaque jour de la retraite une leçon sur l'oraison de saint Alphonse pour qu'à la tin l'âme connaisse à fond ce saint exercice et continue à le cultiver selon l'esprit de notre Père. Cette leçon est à étudier attentivement.

Huitièmement, les examens doivent jouer un grand rôle dans la retraite, et voilà pourquoi ils obligent l'âme à se juger en face de questions discrètes, sages et pratiques.

Une dernière réflexion. Beaucoup de vérités, même importantes, ne sont pas développées et sont même parfois exprimées par un seul mot. Au lecteur de s'y appesantir pour arriver à les bien comprendre.

Daigne la bénédiction du ciel accompagner ces pages, les féconder pour la gloire de Dieu seul et leur faire porter d'abondants fruits de salut et de sainteté !

Page 1