A UNE DIGRESSION LINGUISTIQUE, ENCORE QUE
DÉPOURVUE d'obscénité
Oui ; mais avec tout ça, je continue à n'en pas ficher un clou. C'est embêtant. Le septième feuillet de mon beau roman en préparation, fleur des poids {histoire dhin lutteur) persiste à demeurer vierge — comme Marieke.
Dire que je croupis dans cette stagnante inertie, sans en rougir, moi qui jadis abattais une formidable besogne, moi qui pouvais écrire cette véridique autobiographie mélancolico-sentimentale :
N'étant pas ministre, ni même Sénateur, non plus que préfet, Bien que jaime le travail fait, J'ai peu de loisirs pour la flème.
LE RETOrn D'ACE 32*J
Au rebours du roi (IVvctot, .le dors fort peu quoique sans gloire, VA, couché lard dans la nuit noire.
Le malin, je nie lève loi.
D'une œuvre, une au Ire me repose ; Dans les liroirs les plus divers J'enfourne des chansons (en vers.) Sans compter les romans (en prose).
C'est gai. Ça l'est depuis vingt ans.
Et, comme le vieux, je persiste, N'empêche que je serais triste, Parfois, si j'en avais le temps.
Si J'en avais le temps encore.
Je regarderais couler l'eau, Tandis que le tremblant bouleau S'éclaire de l*ne ou d'aurore,
Et, dans un rêve, je me vois Près de Claudine aux yeux magiques.
Oubliant toutes les musiques Pour écouter rire sa voix...
(Je parlais de Claudine dans Fespoir d'embêter Renaud. Mais il est si peu jaloux de moi qu'il n\a même pas tiqué !)
Oui, en ce temps-là, qui était le bon temps, les vers succédaient à la prose, ma plume ne s'arrêtait pas, ma bonne plume de Tolède, ou d'ailleurs.
Aujourd'hui, je me repose, je continue à me reposer, énergiquement. Si, pour me réentraîner au travail, je m'attaquais à quelque besogne plus futile qu'un roman^ partant plus aisée : la confection, par exemple, d'un Petit traité de la langue belge, qu'Albin Michel lancerait comme il sait lancer, quand il veut I
Ceux là seuls pourraient nier l'utilité d'un tel ouvrage qui s'imaginent candidement savoir le belge parce qu'ils parlent français. Ridicule erreur que ne manque pas de confesser tout Français de bonne foi égaré parmi les sujets de Léopold.
Un abîme sépare les deux langues — car, véritablement, elles sont deux. Certes, je ne prétends pas qu'un de mes compatriotes, débarquant pour la première fois à Bruxelles sans connaissances spéciales, soit fatalement condamné à mourir de faim, faute de se faire entendre ; non, je concède loyalement que le parler belge et le français présentent des similitudes qui facilitent, dans une appréciable mesure, les rapports entre les nationaux des deux pays. Mais, pour qui ne se contente pas de relations superficielles, que de difficultés avant de pénétrer l'esprit (si l'on
priil, ninsi parler) (1(^ l'idiomn helt^^e! DiHi cultes décupjées, précisément, par les resseiii])Ianc;es npj)arentes, et telles qu'un individu de clioz nous, à moins d'avoir été pris tout jeune, ne réussira jamais, je le jure, à parler purement le vrai belge.
Je vais plus loin — courageusement — et j'aiïîrmc qu'un Français parviendra plus nml aisément à une connaissance parfaite de Fidiome usité en Brabant qu'un Suédois ou un Haïtien, par exemple, pour ce qu'il est plus facile de se caser dans le ciboulot des mots étrangers, et qu'on ignorait jusqu'alors, que de donner à. des vocables familiers une acception différente de celle qu'on leur connaît depuis Fenfance. Le Belge et le Français emploient à peu près les mêmes mots, mais ils ne leur donnent pas le même sens, et c'est terrible I
De là vient que nous comprenons, approximativement, le belge, mais que nous ne le parlons pas.
Tel un certain Ernest-Charles, rejeté dans la littérature par ses concitoyens qui l'ont trouvé trop bête pour faire un député, je piontifie, et je continue :
Qui donc d'entre nous, sujets de Loubet
(Emile), peut se flatter de posséder remploi exact — en belge, bien entendu — des verbes «savoir, connaître, pouvoir?»
Certes, l'expérience nous enseigne que savoir, ici, correspond au français pouvoir ; que connaître équivaut à notre savoir et qu'il faut traduire pouvoir par vouloir, assez souvent; mais il y aurait outrecuidance de notre part à affirmer que nous discernons parfaitement, dans une conversation rapide, les nuances subtiles que revêtent ces faux-sens.
Sans prétendre résoudre ces difficultés, encore une fois quasi insurmontables, le Manuel auquel je songe, le Belge tel qu'on le parle rendrait d'utiles services aux voyageurs soucieux de ne pas « fransquillonner » à Texcës.
Grâce à ce précieux ouvrage, le richard qui cherche un placement avantageux pour ses capitaux, se gardera de donner le change sur ses intentions par un emploi inconsidéré du mot prêter — car « Je cherche cent sous à prêter » signifie en belge : Je désire emprunter cent sous.
De même, un respectable papa qui, sans penser à mal, annoncerait : « J'ai marié ma fille le mois dernier » s'accuse-
LE HETOUIl DAGE .3.33
rail iiHiocoimiicnl d inceste, faute de savoir ([ue, [)our un sujet de Léopold, « marier » et « épouser » e'est kif-kif.
Mes lecteurs apprendront encore qu'un « quartier • est un ap[)arteuient de deux « 1)1 aces )), étant entendu (jue « place » équivaut à « pièce » ; (|ue les serviteurs sont des « sujets », (junn chiiïon est une « loque » et, ])articulièrement, que la loque à reloqueter correspond à ce que ma concierge de la rue de Courcelles dénomme sa « toile à-n-éponger )>. Ils sauront qu'un chapeau, rond, est une boule et, liautde forme, une buse; (pfune fille qui ne fréquente pas est une lilJe qui n'a pas d'amants et qu'un stoeffer est un type qui veut u faire de sa poire »
Grâce à moi, ils intercaleront élégamment dans l'énoncé d'une somme la conjonction et entre les francs et les centimes ; ils diront : « Garçon, je vous dois un franc et vingt » — en faisant sonner le t « de vingte » — et s'ils ont payé avec une pièce de quarante sous, ils réclameront « quatre-vingt de retour » ; en cas d'erreur, ils signaleront qu'on leur a rendu « cinquante centimes trop peu » ou — aussi bien — « trop court ».
Rencontrant une personne de leur connaissance, ils raccueilleront par l'interrogation :
« Quelles bonnes nouvelles? » et, si elle arbore une régate inédite, ils la complimenteront sur « sa neuve cravate », germaniquement. S'ils parlent théâtre, ils s'informeront d'un comique en vogue comme suit :
— Dis un peu : comment c'que tu appelles celui-là qui joue la bête, à la Scala ? Je ne sais pas revenir sur son nom.
Et si leur interlocuteur paraît hésiter, ils préciseront, l'acteur en question étant affligé de strabisme ;
— • Tu sais ? un qui regarde louche ?
A quoi il leur sera répondu :
— Ça c'est Machin... Lacerpète... C'est un qui connaît m'amuser, celui-là.
Ils useront de formules de politesse plus courtes que celles auxquelles nous sommes habitués, remplaceront notre :
« Donnez-vous la peine d'entrer » par cette formule concise : « Entrez seulement )) et, désignant un siège au visiteur, ils diront, pour l'inviter à s'asseoir : « Mettez-vous».
LE HETOUH D'AGE 3:i.i
Les Français coiiiiaîtront, i)ar mou petit ouvrage, ([ii'iiii p^i (rexage^atioii ne n(^ssi(Ml point dans I(^ discours belge, ([u'on dit couramment : « Demain, je pars en voyage » alors (pi'on se propose sini- ))lenient de prendre le train à dix heures du malin pour Anvers et de rentrer à Bruxelles, le môme jour, vers cinq heures de l'après midi. « Monsieur un tel s'est expatrié » ne signilie parfois rien de plus que : « Il passe en France un congé de trois semaines. » Cette tendance, paradoxalement méridionale, on laretrouve encore dans la fière dénomination qu'un industriel liégeois donne à l'un de ses produits, baptisé (( la Guerre à l'Etranger ». Il s'agit tout bonnement d'un savon... qui pourrait être de Marseille.
Pour n'excéder point les dimensions d'wn volume de poche, je ne pourrai donner sur la syntaxe que des indications très brèves ; du moins, n'omettrai-je point celle-ci, essentielle, que la conjonction si régit toujours le conditionnel. Pour le surplus, des exemples signaleront les plus usités d'entre les verbes qui ne se comportent pas avec leurs compléments comme ils ont coutume de le faire en
français ; on apprendra notamment ([ue (( le guide des chemins de fer renseigne les heures des trains » et que si (comme en France) on s'amuse à débiner un absent, il faut dire :
— Celui-là ne m'a jamais sympathisé, à moi.
Je « renseignerai » encore quelques verbes qui se conjuguent, ici, avant l'auxiliaire être au lieu iVavoir, Tel, « gagner » ; le vainqueur d'une partie de cartes ou de billard, s'écrie, en comptant son dernier point : Je suis gagné ! Tel, encore, « boire », ainsi qu'il appert de cette phrase conciliante qu'on emploie pour excuser, dans un café, auprès des consommateurs voisins, les importunités d\m camarade pochard :
— Vous ne devez pas le prendre de mauvaise part, savez-vous : il n'est pas contraire, il est un peu bu.
Enfin, en un court épilogue j'engagerai — n'ayant pour ma part, prétendu à rien de plus qu'à fournir quelques éclaircissements sur le belge usuel — j'engagerai ceux de mes lecteurs qui souhaiteraient connaître le belge littéraire à s'instruire, de préférence, par la lecture des jour-
LE iffKTOUR D'AGE 337
nnux. Ils trouvoront là un choix varié do torinos nobles ot do tourniiros élogantos ; ils approndront qu'on inf^Urjue des complots, (pio los jngos d'instruction sont chargés iVindaguer, qu'il y a dos situations «qui ne peuvent perdurer », que plutôt qu'intenter un procès à quelqu'un, on r « attrait en justice », que les bateaux il vapeur viennent- d'organiser un service « intensif», que le verbe « coUoquer » signitto, à lui seul, enfermer dans une maison de santé, et que, pour appeler à la tribune un orateur, dont le discours a été interrompu par une suspension de séance, un président disert annonce :
La parole est continuée à monsieur
Untel.
Pour terminer, je renverrai au Journal des Tribunaux les amateurs d'éloquence judiciaire; ils s'y convaincront que, dans ce mastoc palais de Justice incontestablement monumental, dont les Bruxellois se montrent plus fiers que de leur Grand'p\r^ce — ils ont tort — les membres du barreau brabançon ne le cèdent en rien, pour la splendeur des métaphores, à nos robins nationaux. A preuve, ces fortes paroles :
m LE RETOUR D'AGE
— Le prévenu était accompagné d'une bicyclette et de deux autres messieurs...
— J'affirme au tribunal que la veuve Ollendonck est un homme de paille...
— Mon client, messieurs les jurés, est un paratonnerre qu'on mène en laisse avec un verre de bière.
— Ce calvaire, Messieurs, nous l'avons bu jusqu'à la lie !
— La jurisprudence sera fixée par le jugement qui va sortir de votre siège.
— Le factionnaire prétend que, s'il est éloigné de son poste, c'était pour satisfaire un pressant besoin, mais il est très certain que cet homme pouvait satisfaire ce besoin dans le cercle de son activité.
— Quand on veut tuer quelqu'un, on ne le lui dit pas à l'avance, il s'en aperçoit après.
— Mon client, pour tout potage, a eu une charrette de fumier ; ce n'est pas h lui à payer les pots cassés de votre lune de
miel.
— LeMemandeur est une tête naïve qui n'a jamais pu s'habituer à porter les culottes. Et l'on prétend qu'il battait sf femme noire comme plâtre !
— 11 va de soi que le défendeur n(
[)oiivait porter la main à l'écoulement naturel des eaux de la demanderesse.
Ma cliente a eu, au moment de son
mariage, des froissements intime».
Il y a des gens qui n'ont dans le
ventre que le terre-à-terre d'un article du Code civil.
Mon estimé contradicteur a essayé
très habilement, de me noyer sous les Heurs : mais qu'il me permette de lui dire que cette ficelle-là ne mordra pas ! Nous allons la percer à jour...
ou LE CŒUR DE MAUGIS SE REVEILLE, PUIS SE COUCHE SUR LE CARREAU
Ce petit Traité de la Langue belge que j'esquissais ici-même, il y a quinze jours, je ne l'écrirai jamais — à moins qu'un bibliopole fastueux ne me supplie de mettre à exécution ce projet vaguement conçu en une heure de flème ennuyée. Je n'y voyais, moi, qu'un exercice facile destiné h me rendre le goût de la besogne plus rémunératrice ; comme un entraîneur prudent n'exige d'abord des poulains qui reviennent de la prairie qu'un travail modéré, préparatoire à des galops plus sérieux, ainsi je projetais de retrouver ma vraie forme, progressivement, après m'être remis au,., verre.
Inutiles précautions, bonnes pour des carcans fourbus, dont il sied de ménager les membres fragiles en vue de leur faire gagner encore un prix à réclamer avant
rullime claquage ! Je me classais trop tôt parmi ces rosses ; bannissons cette stupide modestie : mais je suis un crack, moi î mais je suis épatant ! Mais je la tiens, ma forme, ma grande forme! Elle est revenue tout d'un coup : mon beau roman en préparation, Fleur des Poids (histoire d'un lutteur), que je n'avais pu, en quinze mois, conduire au delà du feuillet G, j en ai terminé tout à l'heure, sans efl'ort, la page nonante-trois... je veux dire quatrevingt-treize ; il sera achevé dans trois semaines, en vente dans sept — et, ce soir même, je repars pour Paris, ravi qu'un lot de sous-Ryner et de sous vété-Kyner, enhardis par ma disparition et mon silence, m'aient préparé, pour ma rentrée, la matière d'une bonne douzaine d'éreintements. En des feuilles que personne ne lit — hormis le Courrier de la Presse qui me les communique (je le paie pour ça) — ils impriment que « définitivement gâteux ainsi que le signifiaient sans conteste de récents articles où ne subsistaient pas même les traces les plus infimes dun talent prostitué, mais réel » j'attriste de mes pitoyables vagissements les docteurs Louis JuUien, Dainain, Boyer et quelques
autres morticoles inutilement dévoués. Ca viendra, mes enfants, je n'en ai jamais douté ; mais n'anticipez point ! Il arrive, le Maugis, il arrive ! Et, pour le quart d'heure, je veux vous montrer de quel bois je me chauffe — de solide bois vert... du bois qui fume !
Je me retrouve enfin, tel que je me suis toujours aimé, grand redresseur des torts qu'on voudrait avoir envers moi, gueulard par principe, vindicatif par système, au fond résolu à régler mes petites affaires au mieux de mes convenances personnelles, et parfaitement indifférent à tout ce qu'on peut dire, pourvu que mon ventre ne fasse pas de plis...
C'est mieux qu'une guérison, c'est une renaissance! Un matin de printemps, une rencontre imprévue ont opéré ce miracle : jeté hors du pieu plus tôt que d'habitude par un destin bienveillant, l'aspect du ciel bleu et or — aux armes de France — après une longue période de jours gris, avait éveillé les sentimentalités de modiste sommeillant en mon cœur. Et je flânais vers le bois de la Cambre, pour voir si les ramures, par hasard, ne s@ mouchetaient pas de points verts. Je me sentais ner-
LK UKTOIJII DAfil'] 343
veux, sans savoir p()iir<[iK)i, ot langoureux, et bêtement irrilal)le (un lieutenant de guides, à qui souriait, chevauchant à ses côtés, une amazoju» qucdconque, uTinspira une aversion profonde) avec un besoin insane de confier à quehpie âme-sœur, en termes délicats, mon admiration pour ce matin ensoh^illé.
Soudain, je reconnus, marchant devant moi, une silhouette de femme ; je dis bien: je « reconnus » la silhouette, avant de savoir qui était la femme. Un bull bringé qui la suivait, le nez au ras de la jupe courte, précisa mes souvenirs ; mais rien ne ressemble tant à un bull bringé qu'un autre bull bringé ; quelle apparence que celui-là s'appelât Toby, et que la promeneuse fût réellement Annie, la belle-sœur de Marthe, cette timide Annie, de qui j'avais toujours senti peser sur moi, désagréablement — pourquoi ? — la réprobation silencieuse, Annie à propos de qui F absurde surprise de Bayreuth m'avait laissé une manière de remords, la fugitive enfin qui, subitement clairvoyante sur la nullité rogne et prétentieuse d'un mari jusqu'alors aveuglement aimé, s'en était allée, on ne savait où, au grand scandale des grues
mondaines, indignées contre cette femme à qui on ne connaissait même pas un amant. Elle marchait lentement, de sorte que je n'étais plus qu'à trois pas d'elle quand, tout à coup, elle se retourna et je reçus au cœur un de ces ramponneaux!... Alors, j'ai éprouvé, en une seconde, une llopée de sentiments dont la liste officielle et complète remplirait un numéro du Temps : besoin de parler, d'exprimer à cette femme ma sympathie ancienne et profonde ; désir de trouver un mot heureux qui témoignât mes regrets pour tout ce que je sens bien que j'ai froissé en elle, jadis, sans le vouloir ; brusque intuition qu'une femme comme elle, au lieu de Marthe, eût parfumé ma vie à jamais, que tout ce que j'ai dit à Marthe, et surtout ce que je n'ai pas dit, cette Annie l'eût entendu, et compris, et aimé ; espoir confus, affolant, qu'il n'était pas trop tard, qu'elle m'écouterait, qu'elle me découvrirait des qualités rares, insoupçonnées (même de moi), qu'elle deviendrait l'Amie, et que ce matin printanier n'était que l'aube de toute une vie nouvelle où j'exhalerais, viveur pénitent, des repentances verlainiennes vers la très Douce, la très Chère...
LE RETOUR D'AGE 3i5
Et je crois que, nom de Dieu, j'en oublie!
Mais rien de tout ce fatras complexe, rien ne fut formulé, et seulement pas un banal: a Bonjour, madame ! » Apeiueravaisje saluée, qu'Annie passait devant moi sans qu'un mouvement d'elle révélât qu'elle m'eût reconnu; mes yeux rencontrèrent un instant ses regards bleu-pàle qui m'effleurèrent sansétonnement, sans surprise, pas môme méprisante, indifférents comme si, à la place de cette pochetée de Maugis qui attendait, tout gonflé de sentiments choisis et d'espoirspoétiquementimbéciles, ils n'eussent aperçu qu'un arbre de plus au bord de Tallée, ou qu'un négligeable poteau (Ah ! mon poteau ! mon pauv' poteau ! tu parles...)
Elle passa. . . et puis voilà !
Elle passa, comme si rien ne s'était
passé...
Moi, je demeurai, pour parler bruxellois, tout « paf ! » Elle s'en allait tranquillement, avec son cabot sur les talons — le cleb non plus n'avait pas paru soupçonner ma présence. — Ah! ben!... Pas même un salut pour mon coup de chapeau, pas même un petit bonjour! Abruti, je me surpris à mâchouiller du belge :
310 LEUIETOUR D'AGE
— Qu'est-ce que c'est que ça pour des manières ?
Puis, ma langue maternelle me revint :
— Elle est verte, celle-là!
Verte?... Association d'idées... Un restaurant s'offrait tout proche dénommé « la Laiterie » ; je m'y fis servir un cusenier vert — « Encore un peu, garçon, que diable ! » — puis un autre. — « Allez, garçon, allez! vous avez peur? » Après la seconde purée, je me rendis compte que je n'étais pas encore bien dans mon assiette.
Assiette ?. . . association d'idées. . . brifer :
— Garçon, un couvert I
Oh ! une simple entrecôte, mais, pour me retaper, une demi Pontet-Canet 87 et une demi Clos-Willy extra-dry : ça donne un mélange pas mauvais, mais plus coûteux que la Grande-Grille. Après le café, d'amusantes petites mixtures de sherry et kummel puis un verre à madère plein de bénédictine revigorée de vieille eau-de-vie. Un cigare.
Cigares?... association d'idées... Jef- Cigares revient de « voyache » aujourd'hui. Un fiacre : « Cocher, à l'Universel ! »
— Guye, ouye, ouye ! Henry, tu es si rouge ! tu deviens pas malade, hein ?
LE HETOUll D'A(iE 3'»7
— Figure-tr)i, .Ici', (|irAniii(\ cllo... elle [i Fait semblant (l(Mi(» [)as ni<> reconnaître.
— Ouye, oiiye, oiiye ! Ça, c'est une zwanze?
— Je suis sérieux, Jef, très sérieux.
— Bon, mais, qu'est-ce que ra pour une Annie? une Annie-croche? Ouye, ouye, ouye: Annie, ani-croche, tu comprends?
Ouye, ouye, ouye 1
Jadis, quand il opérait dans le Petit Dottin des Lettres et des Arts, Félix Fénéon épingla sur mon chapeau d'auteur gai, cette étiquette apitoyée : « F'orçat de l'hilarité cœliaque » Oh! oui, forçat! Aujourd'hui, mon boulet, c'est Jef.
Voyant ma face rembrunie, il me raisonne :
— Tu dois pas te fâcher, tu sais. On sait rire, hein, Henry? D'abord, écoute un peu, les femmes, ça est tout des crapules... En tous cas, ça n'est pas une Annie-sette ? Ouye, ouye, ouye, je dois rire, tu comprends, Annie, Anisette? Nous autres, on n'a pas d'affaire avec l'anisette... Hé, Henry? on veut une fois prober sur un schiedam ?
Et ce ce fut la grande muffée. La plus grande 1
Comment réintégrai-je mon domicile ?
A quelle heure ? Dieu seul le sait et ne le dira pas.
Mais que mon seau de toilette m' apparut donc un objet de première nécessité ! ^
Bienfaisantes nausées! par elles, j'ai éliminé, mieux que le superflu de la boisson, tout le poison sentimental dont je suis intoxiqué depuis quinze mois. Et, plus lucide à mesure que se poursuivait la synchronique évacuation des matières assimilées et des sentimentalités mal digérées, je me chapitrais, entre deux hautle-cœur, paternellement :
« Considère, ô mon fds, l'état où tu t'es mis, et, connaissant la cause de ton mal avec exactitude, conçois-en, enfin, une horreur salutaire. Surtout, garde-toi de te laisser abuser par de spécieuses contingences et d'attribuer à une soulogra phie — copieuse, je l'accorde — tes souffrances présentes : maintes fois déjà, tu fus ivre, et tu te fais gloire, justement, de ne pas débecqueter en pareil cas. Non, si ton cœur se soulève, c'est de dégoût, à constater en son plein la con... la considérable ineptie des préoccupations qui, depuis cinq trimestres, t'accaparèrent :
« Tu nionais imo vie lieureuse, sagement panachée do travail facile et d'agréable débauche, et comme tu n'attendais des femmes que les naturelles satisfactions qu'elles sont toutes à même de t'accorder, tu n'éprouvais de ce chef aucune déception. Brusquement, tout change:
tu veux, toi aussi, faire do l'amour et tu te mets à fabriquer tout ce qu'il y a de distingué comme aspirations imbéciles ^^ vers la communion !^iaî^ ^^ - J^ des âmes, complément indispensable
(que tu dis!) à celle One mon seau de toilette m'appades corps, vers la ^^^-n ol.^.^ de ^rer^lère
pénétration des esprits, puisque celle des sexes, la bonne, ne te suffît plus.
« Remarque, mon Henry, que je ne blâme point cette tentative, encore que poursuivre le bonheur par des moyens nouveaux, d'une efficacité douteuse, alors qu'on le possède en toute certitude, soit indigne de l'intelligence hautement pratique que j'admire en toi. Mais enfin, cette expérience que j'admets, elle a suffîsam-
ment duré. La fleur bleue que tu t'es exténué à faire germer dans ton cœur, deux femmes ont eu Toccasion de la cueillir : Tune, ce petit chameau de Marthe, au lieu d'en comprendre la rare valeur, t'a coûté, un an entier, pas mal d'argent, des tracas perpétuels, et t'aurait fait claquer à la peine si le hasard ne l'avait retenue à Paris en même temps qu'il te poussait vers la salvatrice Belgique; la seconde gonzesse, mieux douée pour apprécier le produit de ton horticulture cardiaque, n'a môme pas daigné Fapercevoir et t'a assis par terre d un seul coup, celui du lapin. Après cela, j'ai le droit de conclure, en me gardant des généralisations — d'abord, les autres, on s'en fout — que : l'Amour, c'est peut-être une denrée très chouette, mais vraiment pas faite pour toi. »
Bien souvent, à l'aide des mêmes arguments, si forts en leur simplicité, je m'étais sermonné sans me convaincre. Cette fois, ils emportèrent mon adhésion entière, absolue, sans regret: c'est qu'en effet larencontre d'Annie a épuisé tout mon effort sentimental. Inutile de me demander davantage; pour employer encore une expression sportive, j'ai « rendu » tout ce que je pouvais.
lE RETOUR D'AGE 8tft
(J'mo crois que j'ai rendu) !
Maintenant, elles peuvent venir, les personnes de l'autre sexe ; je les accueilerai d'une àme tranquille. Si Annie frappait à la [)orte, non seulement mon cœur, d'ailleurs dédaigneux de la phraséologie d'Henri Murger, n'irait pas lui ouvrir, mais, sans doute, contrefaisant, moi aussi, « celui qui ne reconnaît pas », m'infornierais-je s'il n'y a pas erreur et si ce n'est pas pour le monsieur d'à côté (musique de Beudjerg). Et quant à Marthe, celle-là, je n'aurais pas assez de pieds pour les lui flanquer quelque part.
Ce retour à une juste appréciation du rôle qu'il convient de réserver au cœur dans l'existence devait marquer le réveil définitif du vrai Maugis ; le lendemain du jour où j'expectorais jusqu'à mes tendresses superflues, le lendemain même, ayant relu les six premiers feuillets de mon beau roman en préparation. Fleur des Poids (histoire d\in lutteur), je sentis que le septième venait tout seul ; le huitième suivit sans effort, et, quinze jours passés, c'est la page 94, que j'entamerai, pas plus tard que demain, dans mon cabinet de la rue de Courcelles, enfin redevenu « de travail ».
Et maintenant, finies les auto-psychologies improductives ; ce journal intimo (après tout, pourquoi n'en ferais-je pas un roman un jour ou l'autre ? il ne faut rien perdre) trouve ici une fin que je ne pr('voyais pas si souriante.
Vite, je le refile k Marieke qui achève do bourrer ma malle. Elle a les yeux rouges, la gosse, et j'ai dû me fâcher de la mêiii<' couleur pour faire accepter à cette future petite grue un billet de cinquante francs, point malhonnêtement gagné.
— Mais, je t'aime, vous I jargonnaitelle.
Bah! De l'amour? — Raison de plus pour que je me fasse la paire.
Raison de plus pour que je me fasse la paire.
Imprimerie de Poisay. — i-tjAy kils et Lemoho.
La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Library Univereity of Ottawa Date due