‹ Le retour d'âgeChapitre 12 sur 13 · LA BO^-XE SURPRISE · texte numérisé non relu

LA BO^-XE SURPRISE

Du rabiot ! Y a du rabiot ! Et, dans la chaussette, du pied ! une rallonge de quarante-huit heures à mes vacances ! J'ai reçu de Léon cette dépêche :

« Ma inère morte subitement. Pourrons pas aller Bruxelles. Amitiés tristes de nous deux, Payet. »

Seigneur ! vous m'avez fait puissant et solitaire !

Solitaire, surtout, et ce n'est pas trop tôt! Sérieusement, Seigneur, c'est très bien ce que vous venez d'agencer là, et, à cause de cela, il vous sera beaucoup pardonné. Depuis bientôt un an, vous aviez, sans provocation de ma part, fait choir sur mon crâne dénudé assez de tuiles pour renouveler la toiture de cinquante-

LK HETOIH D'AGE

trois maisons do rapport, de sorte qu'un stock important de ressentiment — légitime, j'ose le dire — s'était amassé dans mon cœur. Raison de plus pour que je vous donne acte avec empressement de votre première attention gentille ; vous avez compris qu'il me fallait un peu de repos, un peu de joie surtout ; et, pour qu'il me fût loisible de rapporter, de ce séjour à Bruxelles, un souvenir agréable — par conséquent auquel Marthe ne pût être associée— vous avez rappelé à vous sa belle -mère, une brave bourgeoise à qui je ne voulais pas de mal, mais qui, en somme, avait accompli sur cette terre un stage suffisant.

Je suis très sensible à ce procédé, Seigneur, et si jamais une occasion se présente où je puisse vous être utile à quelque chose... C'est la première fois, je crois, qu'une

Fait choir sur mon cràue assez de tuiles.

lettre de condoléances ne me coûte pas à écrire ; verser, par courtoisie, des larmes sauriennes sur un macchabée dont je me contrefîche m'a toujours semblé une corvée et, dans le cas contraire, l'inévitable banalité des formules m'est odieuse. Je viens de torcher pour Léon deux pages pleines de cœur et, vraiment, sans nulle hypocrisie : je ressens infiniment de sympathie pour son chagrin qui me cause une satisfaction très vive ; je suis si content que je voudrais pouvoir lui enlever sa peine, à ce pauvre Léon, sans pourtant en perdre le bénéfice...

— Ça, mais c'est Polaire!

Un jeune homme alezan lavé, du Tout- Bruxelles des premières, non sans quelque vanité de se montrer si bien documenté, renseignait ainsi, pendant l'entr'acte de VEtranger, quelques smokings qui péchaient contre les règles de la stricte élégance en se chapeautant de haut-deforme désuets: par compensation, il est vrai, quelques habits noirs, sans doute pour se donner l'illusion de la Riviera,

arboraient le meion que Ton nomme ici « cliapeau-boule ».

(( Ça », ce n'était pas Polaire, mais bien Claudine, qui ne ressemble en rien à Polaire — à cela près qu'elleest, commeToriginale actrice aux yeux de fellahine, court-bouclée (mais, à ce compte, moi, jesuis, de par ma calvitie, le portrait tout craché de Jules César.)

11 s'est beaucoup occupé de Claudine, durant cette réprésentation d'hier, le Tout- Bruxelles des premières, et plus encore de M""^ Mendès ; si la gentille associée de Renaud se coiffe garçonnièrement, l'exquise

épouse de Catulle, elle, porte des fleurs dans les cheveux : il faut croire qu'on n'avait pas idée d'une si prodigieuse ex-

Je suis le portrait tout craché de Jules César.

centricité en Brabant, car, autour des deux femmes, dans les couloirs de la Monnaie, des gentlemen s'amassèrent et béèrent avec une persistance qui eût pu sembler discourtoise, si elle n'eût été très évidemment inconsciente, et du reste, drôle:

— Regarde une fois, Pipi Solvay !

— C'est quand même quelque chose, répondait le nabot interpellé.

Parmi des formules soigneusement fransquillonnes , des idiotismes comme ceux-là, délicieusement autochtones, pullulaient, cependant que, dans la foule empressée autour des phénomènes, quelqu'un, plus parisien (mais en retard d'une bonne dizaine d'années), décrétait, au vu des boucles claudinesques :

— C'est une esthète.

Et comme, pour décider ces badauds à ouvrir le passage, Renaud offrait le bras à sa femme, il eut encore la douce satisfaction d'entendre je ne sais quel Closson pousser un:

— Ah ! ça est sa dame !...

qui marquait une stupéfaction sans rivages. Je ne me suis pas embêté.

Non, je ne me suis pas embêté ! Ah ! comme c'est bon d'être garçon, de s'en

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all(3r tranquillement à travers loges et fauteuils sans avoir à remorquer une Temme et le mari d'icelle ! Dire que j'ai possédé, pendant des années, ce bonheur-là, sans en comprendre la douceur! Hier, je l'ai savouré comme un pauvre blessé, à l'hôpital, savoure Torange apportée, le dimanche, par un copain compatissant (d'ailleurs, si j'ai connu souvent la purée, je n'ai jamais été hospitalisé, et je déteste les oranges, mais je me figure.. )

Et comme tout prend valeur, en Tabsence bénie de la femme aimée ! Marthe présente, eussé-je perçu la beauté de cet Etranger ? Assurément, je l'aurais proclamée (parce que d'Indy est un poteau à moi) ; mais sentie ? pas sûr : enchiffrené de rogue intérieure, les plus admirables inspirations m'échappent autant que les odeurs au blair qu'obture le coryza. Très probablement, je n'aurais remarqué — prétexte à m'irriter davantage — que la mise en scène ingénue de la Monnaie, où un gros cylindre, garni de papier découpé pour simuler des franges d'écume, figure, brusquement renversé, la lame de fond qui emporte les deux protagonistes ; de quoi, hier, je me suis diverti de bon cœur.

Et, maintenant, c'est fini: va falloir radiner vers Pantruche, reprendre le collier-carcan des bras laiteux de la petite Marthe, recommencer jusqu'à ce que, lamentablement, je m'effondre dans le fauteuil (es-tu content, Voltaire ?) du paralytique général !

Les deux douzaines de Français venus ici fêter Y « action musicale » de Vincent d'Indy, sont repartis tout à l'heure par midi 59 ; j'ai retardé mon départ jusqu'à demain, parce que je crois que j'ai failli prendre froid en sortant de la Monnaie et que, peut-être, un rien de grippe me menace. Je crois, je ne suis pas sûr; alors, par prudence, je garde la chambre aujourd'hui ; enfin, quoi, je traîne tant que je peux pour ne pas rentrer.

Ne pas rentrer... c'est le conseil de Claudine, à qui je me confiais hier :

— Soyez un type dans le genre de Mac- Mahon, mon pauvre ramollot de Maugis :

vous vous trouvez bien ici ? Restez-y !

J'ai objecté le devoir professionnel, qui m'oblige, critique, à fonctionner emmi les théâtres parisiens ; mais toute notion du devoir est étrangère à cette enfant de Montigny :

— Le devoir professionnel, Maiigis ?

Asseyez-vous dessus ; tel que je vous connais, il en sera fameusement aplati.

Et puis ne m'aralez pas ; il y a des tas de précédents! Votre collaborateur « Intérim », de qui le souple talent s'exerce avec une égale compétence sur la chronique judiciaire, le feuilleton dramatique et les mercuriales de la Bourse du Commerce, au hasard des indisponibilités, vous remplacera tout le temps que durera votre absence. Et la terre continuera de tourner.

— Peut-être.

Elle a raison, Claudine, comme avait raison Smiley, conseilleur d'exodes loin de Marthe. Le difficile, c'était de fuir volontairement — faute précisément, de volonté. Le hasard, enfin bienveillant, veut que je me sois débiné sans m'en douter; et, pourtant, j'hésite: je donnerais bien dix sous pour savoir pourquoi. La voilà, la jolie pièce de cinquante centimes ; que le hasard décide! Si elle retombe face, je reste... Zut! c'est pile.

Bon, alors, je rentre ? Je...

Eh ben, non, non, et non : je reste, na ! On verra bien.

ENFIN VEUFl

Feuilletez (Octave feuilletez, même) la plupart des romans éclos « sous le tyran » et durant les premières années de la République troisième, vous y rencontrerez, plus nombreux que les grains de sable de la mer ou les fautes de français dans Toeuvre de Paul Brulat, des personnages qui, pour se guérir d'un amour malheureux, s'en vont, des deux, trois, quatre années durant, forcer le tigre des jungles hindoues, l'éléphant des Afriques équatoriales ou la virginité des forêts sud-américaines.

La ridicule exagération de ces expédients romanesques m'apparaît plus que jamais à moi qui, gravement touché, j'ose le dire, suis venu tout simplement à Bruxelles et me trouve, au bout de quinze

jours, sinon guéri tout à fait, du moins convalescent déjà, et assuré de la guérison définitive si je ne commets pas d'imprudences. Et, foutre, je n'aurai garde !... Je ne quitterai pas la capitale du Brabant avant d'être tout à fait certain qu'une rencontre avec M'"' Marthe Payet me laisserait de bois, que dis-je? de bois ignifugé. Je suis en bonne voie, en très bonne voie.

Dès que j'eus pris la résolution de demeurer ici quelquetemps, je quittai Thôtel Métropole, et m'en fus habiter rue de Ligne, tout près de cette colonne du Congrès du haut de laquelle le premier roi des Belges samuse, de temps en temps, à laisser choir sur la tête des passants desfragments d'ornements architecturaux.

J'ai loué là un « quartier garni » composé de deux « places », — c'est-à-dire un petit appartement meublé, formé de deux pièces, fort propres, confortables et d'un mauvais goût parfait. Le Hasard, par une attention délicate, a accroché au mur de mon salon bruxellois deux célèbres chromiiithographies d'origine bien française, plus désolantes encore par la pauvreté chiquée de leur facture que par les souvenirs qu'elles

évoquent : Tune, c'est des chasseurs à pied qui défilent sur une route voisine de la frontière, cependant qu'une accorte paysanne (bon Dieu, qu elle est donc accorte I) offre au lieutenant de ces vitriers impeccables un bouquet patriotiquement tricolore ; l'autre, c'est un régiment de cuirassiers vers lequel des Alsaciens annexés, accourus de leur village tout proche, agitent sympathiquement des outils aofricoles et des casquettes remplies d'espoir.

— Ça est une allusion à la guerre de Septante, crut devoir m'expliquer le propriétaire qui me faisait visiter le logement Ça est superbe...

Je louai la peinture, pour ne pas discuter, et l'appartement, pour l'habiter; je ne m'en repens pas. Qu'importe la qualité des œuvres d'art, en un logis où je ne viens guère que pour dormir, après des soulographies soignées? Je ne demeure dans ce « quartier )) qu'aux moments où ça ne va pas.

Ces moments-là, forcément, il y en a eu, surtout les trois ou quatre premiers jours; j'attendais je ne sais pas quoi, une intervention de Marthe, un télégramme de

rappel; je le craignais et m'irritais aussi qu'il ne vînt pas. Plusieurs fois, je me suis senti sur le point de prendre le train, uniquement pour aller reprocher à Marthe son indifférence. Je ne me fichais pas encore assez d'elle pour tolérer qu'elle se fichât de moi.

Je m'engourdissais. Pour secouer ma torpeur, il eût fallu des lettres parisiennes. Or, une seule me parvint, délicieuse il est vrai, par laquelle Jehan Rictus me notifiait le trépas de lord Hantayade, comte de Basmestier, marquis Duperthuis-Daphigne, dernier commandeur de l'ordre, aujourd'hui aboli, du « Scarabée philanthropique », etc., etc.

Ce truculent faire-part me dérida, mais pas longtemps ; ma joie première était vite tombée ; je ne savais trop qu'en faire, de cette liberté reconquise, ayant perdu l'habitude d'en user, et les journées, vides de corvées exhibitionnistes, sans engueulades, sans réconciliations, se traînaient, longues. On ne peut pas, comme ça, d'emblée, prendre son parti de n'être plus malheureux ; il y faut de l'entraînement,

Enfin, le cinquième matin, une enveloppe, réexpédiée du Métropole, et qui ne

contenait que ces trois mots : « Et alors, quoi? » de l'écriture de Marthe, une écriture pointue comme un bouillon, détermina en moi une rage salutaire.

Et alors, quoi ! tout simplement. Madame ne daignait ni se plaindre, ni s'indigner... ni même s'inquiéter (car, enfin, j'aurais pu être malade)... Ei alors, quoi! trois mots, rien de plus, comme un chasseur rappelle le chien qui vagabonde :

« Black, au pied! » Et elle se figurait que j'allais rappliquer tout de suite, bon toutou à sa mémère qui lèche la main qui le frappe ! Non, madame, c'est fini, ce temps là: je ne lèche plus...

Et alors, quoi /... Ah ! tu te figures que ça suffit, ma petite, et que je vais voler à tes pieds. Tu ne m'as pas regardé : je reste, entends-tu, je reste... Et alors, quoi!.., de Tironie? attends un peu...

Et je méditai les termes d'une réplique vengeresse : battrais-je le record du laconisme que Marthe la prétentieuse, avec son « Et alors, quoi », se figurait avoir définitivement établi ? Et pour ce , me contenterais-je, en guise de réponse, de télégraphier un seul mot, de cinq lettres? c'était tentant... Mais, d'autre part, un

bel abatage en trois pages, ou quatre, d'une ironie raffinée, torpillerait peut-être plus cruellement Tamour-propre dont la bougresse est cuirassée...

Et peut-être encore que pas de réponse du tout la mortifierait mieux?...

Cette solution^, la meilleure, en tous cas la plus sage, je ne Teusse probablement pas adoptée... Mais ce jour-là, la divine Providence, m'ayant décidément remis tout à fait dans ses petits papiers, m'empêcha de donner suite à mes intentions épistolaires en me procurant la connaissance de Jef Cigares, avec qui je pris ma première cuite bruxelloise.

L'intrusion de Jef Cigares dans mon existence ne fut point exempte de brutalité. A VUniverselj où j'achevais de déjeûner, vers deux heures, ruminant des phrases fielleuses que je me promettais d'adresser à Marthe, un Monsieur s'assit près de moi, que j'avais déjà rencontré dans divers cafés et avec qui j'avais échangé quelques mots à propos, je crois, d'un journal prêté.

Pour mieux dire, il avait parlé à peu près seul, empressé à me fournir sur luimême des renseignements que je ne lui

demandais point : il s'appelait M. Lemire, représentait des champagnes inconsistants, des cognacs fallacieux... Natif de Joinville-le-Pont, affirmait-il avec un accent indéniablement marollien, il crut se concilier ma sympathie (« Vous êtes Parisien, Monsieur? ») en charriant la capitale do Léopold au profit de la capitale de Loubet; d'une élégance de marchand de contremarque habitué à servir de compère aux bonneteurs chics qui font les trains de Chantilly, le jour du Derby, il formulait — en termes moins délicats — des plaintes aaologues à celles d'Ovide exilé, barbare aux yeux des barbares; il débinait les lîelges, très platement, se lamentait de ^es affaires, trop prospères pour qu'il pût, sms être taxé de folie, abandonner sa (^ situation » et réintégrer le Paris de ses lèves.

L'absence de distractions à Bruxelles lui fournit une transition, qu'il jugea suffisante, pour me parler du poker (« le roi des jeux, monsieur )>), seule ressource qu'il eût découverte contre l'ennui ; le l)oker, ill'aimait tellement qu'il l'eût joué « pour des haricots » : aussi bien, c'était un petite un tout petit poker -^ à quarante

SOUS la relance maximum — qui le mettait chaque soir en présence de deux compatriotes, des types charmants qu'il me présenterait :

— Si vous voulez faire le quatrième nous serons enchantés de...

Souriant, j'écoutais cette proposition prévue; je n'eus point la peine de la décliner, car, à peine entr'ouvrais-je une bouche pleine de refus, qu'un géant blond et rose se dressait devant le suspect amateur de poker :

— Godferdeck! Lemire, sortez dehors; je vous ai défendu de mettre vos pieds à YUniverselj ça est mon café, savez-vous; il ne manque point, en ville, d'autres stamineïes. Allez seulement dans le soussol du Grand Hôtel retrouver Roméo, le Prince, toute la clique : ça est une société pour vous.

— Mais, protestait monsieur Lemire, très rouge, vous vous trompez, je suis un honnête ho...

Le géant rose et blond leva une main énorme, menaçante :

— Tu n'es pas encore dehors la porte ?. . . Qu'est-ce que c'est que ça pour des manières ?

« Monsieur Lemire » sans insister, sortit, en hochant la tête, comme font les gens raisonnables quand le hasard les met en présence de personnes dépourvues d'éducation et avec lesquelles on ne doit point discuter, parce qu'elles ne sont pas dans leur bon sens.

— Vous ne savez pas. Monsieur, me dit alors Texpulseur, ce que c'est pour un type, cette crapule-là?

— Mon Dieu, répondis-je, j'ai quelque raison de supposer qu'il exerce la noble profession de maquilleur de brèmes.

— Ça, je ne peux pas dire, avoua le géant, évidemment peu calé en argot; mais toujours, je le connais pour un qui tripote dans les cartes. J'ai joué la poire avec lui une fois et je lui ai, godferdom, bien défendu d'opérer devant moi ; qu'il aille travailler ailleurs, je n'ai point d affaire avec ça, mais sous mon nez, ça je ne permets pas. Maintenant, monsieur, est-ce que vous voulez profiter sur un verre ?

Là-dessus, il se présenta: Joseph Van Doren, dit Jef-Cigares, Je/" parce que « ça est Joseph en flamand » et Cigares, parce qu'il représente une firme de trabucos anversoise et « pour distinguer avec l'autre

LE RETOUR D'AGE Ji'.tt

Jef », intime à lui ([ui « voyache » pour une fabrique de feutres, et qui est, donc, Jef-Chapeaux.

A mon tour, je me suis nommé. Orgueil et joie! Jef-Cigares connaissait Henry Maugis, gendelettre ; sur la seule déclaration de mes paro — et patronyme, sa bonne face rose s'épanouit en un rire larc^e et, comme si toute la joie de vivre était incluse dans le nom que m'ont légué mes aïeux, il gloussa :

— Ouye, ouye,ouye!

Henry Maugis ! ouye, ouye, ouye ! vous êtes un droUe^ vous ! ouye,

ouye, ouye !

Et ses larges mains, Onyo, ouye, ouye !

simultanément abattues sur ses cuisses, attestèrent d^un claquement sonore, la dilatation de sa rate.

Certes, je reconnais assez volontiers que la Providence m'a départi une vis suffisamment comicci pour l'emporter sur

la plupart des auteurs contemporains ; maintes fois, des gens (qui, simple coïncidence, avaient un service à me demander) ont salué en moi le « Roi du rire » — c'est un rien — et j'ai accepté leur hommage sans étonnement, sans émoi. Pourtant, je ne me défendis point de quelque surprise en constatant TelTet de ces deux mots « Henry Maugis » sur Jef-Cigares ; et point habitué, tout de même^ à voir ces quatre syllabes déchaîner tant de cascades hilares de a ouye, ouye, ouye » je voulus savoir lequel avait laissé, dans l'âme du géant rose et blond, les plus joyeux souvenirs, de ces livres où mon éditeur, en des notes que j'approuve — et que je retouche au besoin — s'émerveille de voir (( tant de si personnelle fantaisie jointe à une observation si juste et finement narquoise des mœurs de ce temps )). Mais Jef Cigares les ignorait tous, ces romans si narquoisement fins, si justement observés, si personn-ellement fantaisistes ; Jef Cigares ne lit pas de livres, parce que « ça lui donne mal de tête « : il parcourt seulement les journaux, et c'est la presse brabançonne, encline à reproduire de petites fantaisies de ma façon, et surtout à éti-

LE RETOUll D'AGE 207

quêter « comme dit Maugis » de plats et nauséeux mots d'esprit (?) qui me vaut cet admirateur.

Il m'a récite', en ho([uetant de joie, une recette pseudo-culinaire, d après laquelle le serpent boa, nourri de chair léonine, et découpé ensuite en rondelles, est présenté comme fournissant le meilleur « saucisson de lion )> ; ces six lignes, d'une invention médiocrement géniale (et qui eurent, du reste, la fortune imprévue d'être reproduites par une centaine de feuilles) sont, sans doute, le texte le plus long qu'il connaisse de moi. Elles ont suffi à m'installer dans son souvenir comme « un qu'on ne sait quand même pas s'empêcher de rigoler avec )). O ma gloire !

*< Rigoler avec >>, ou rigoler tout seul, telle semble être, d'ailleurs, plus encore que le commerce des simili-havanes, l'occupation principale de Jef Cigares. Il est l'homme qui rit toujours ; évidemment, l'existence lui apparaît comme une farce très réussie; tout l'enchante, choses, bêtes et gens — seuls, les Lemire et autres faiseurs de cartes lui semblent une exception monstrueuse dans l'harmonieuse excellence de l'univers — et non seulement les plus

minces facéties, mais le seul souvenir de quelque vague plaisanterie suffît à faire éclater son bon gros rire : par Thiatus de ses lèvres distendues, les ouye-ouye-ouye, continuellement, débordent.

Il y a gros à parier qu'en d'autres temps et en d'autres lieux, j'eusse fui Jef Cigares comme la peste, ou comme cette affection contagieuse que les Napolitains appellent le mal du pays : la joie me fait peur, quand elle s'avère perpétuelle, et le type « Roger Bontemps » m'exaspère autant que la niaise flatterie des gens qui, sous prétexte que je figure dans la collection des « humoristes », s'esclaffent, connaisseurs, dès quej'ouvre la bouche, avant même d'être certains que je ne vais pas tout simplement leur demander le cours de la rente ou des nouvelles de mademoiselle leur sœur.

Mais la joie permanente de Jef est si évidemment sincère, si insoucieuse de réaliser un type convenu, si exempte d'intention flagorneuse, qu'on sympathise avec elle tout de suite. Il rit, comme le fleuve coule, parce que Dieu le créa pour cela.

Abondant en anecdotes défraîchies, en

LK HETOin D'A(iE tSê

calembours hors d'Age, en facéties éculées, ce placier en cigares belges diffère heureusement des commis-voyageurs français par une naïveté sans pose qu'on ne rencontre point chez ces messieurs : ils visent à épater la galerie et prétendent improviser les plaisanteries démodées qu'ils rééditent. Jef, simple et candide, ne recherche point l'admiration des hommes ; il ne veut pas qu'on croit qu'il ait rien inventé; tout bonnement, il vous raconte, avec beaucoup d'ouye-ouye-ouye à la clef, des histoires qui parurent plaisantes sous Hérode Antipas, et qui le font rire, et dont il espère qu'elles vous feront rire, parce que, mon Dieu, il faut bien rire.

Et, grâce à lui, ces antiques anas acquièrent véritablement une valeur comique, différente, il est vrai, de celle qu'il leur attribue, mais réelle, à cause du zèle touchant qu'il apporte à expliquer les mots lesplus clairs et les plus connus, de peur que Ton n'en saisisse point toute lalînesse. S'il me révèle que je suis le fils de la chicorée, il craint que le motif de cet atavisme ne me demeure obscur, et il insiste :

— Parce que la chicorée est amère, tu comprends, Henry, ta mère.

Et il se tord — ouye-ouye-ouye — pour me montrer comment il faut se tordre.

(c Tu comprends, Henry... » car, dès que mon nom lui eût été révélé, Jef Cigares m'appela « monsieur Henry », puis dix minutes plus tard, il supprima le « monsieur » et me tutoya.

Quelques tournées de schiedam humectèrent le ciment tout frais de notre jeune amitié. Comme je songeais à me retirer :

— Tu ne dois pas t'en aller, tu sais, dit Jef; je veux une fois te présenter à Jef Chapeaux. C'en est encore un qui connaît rire, celui-là.

En attendant Jef Chapeaux, il me proposa une partie de billard :

— Jean, les billes à Tas, et ma clache! La « clache > de Jef Cigares est une

queue à vis, qu'il gagna dans un concours d'amateurs.

— Avec ça, tu sais, on fait des effetsmères. Ouye-ouye-ouye: éphémères...

Nulle des plaisanteries, fondées sur des homonymies obscènes, auxquelles le billard incite, ne fut omise par Jef Cigares durant qu'il carambolait avec, d'ailleurs, une virtuosité fort remarquable. Grâce à lui, je réappris — ayant délaissé depuis

LE RETOUR D'Af.E :j()l

longtemps l'art de Vigneaux — qu'il faut laisser « l'efTet se faire » et qu'il est de règle de s'écrier :

— Comme les Turcs !...

... si une bille, après avoir touché la seconde, vient caramboler la troisième par derrière.

Jef m'expliqua aussi ses préférences pour les (( procédés » d'un faible diamè-

tre, et qu'il aimait mieux une queue avec un petit bout.

— Chaque son goût...

Des mots, moins grivois, mais non moins prévuS;, ne me furent point épargnés ; je sus que « les bons contres font les bons amis » et qu'un usage plus récent veut que Ton fredonne « Viens, bouboule ! » lorsqu'une bille, grâce à un « coup de rappel » bien exécuté, vient retrouver les deux autres dans un coin du billard. On dit alors que ça devient sérieux parce que -^ ouye-ouye-ouye — il y a série :

— Tu comprends, Henry, « série, sérieux i), ouye, ouye, ouye!...

Brave Jef ! Comme il me raserait à Paris ! Et comme il me plaît ici, rose et blond, parce qu'il me semble très couleur locale, et surtout parce que, dans un temps où la solitude commençait à me peser et où je souhaitais pourtant échapper à toutes relations qui pussent me rappeler mes fréquentations habituelles, j'ai trouvé en lui le compagnon idéal, pas littéraire, pas intellectuel, même pas intelligent, un compagnon pour tuer des heures sans pensées, un bon compagnon pour boire.

Il boit très bien.

Le même hommage peut, d'ailleurs, être rendu à la nation belge tout entière ; tous les sujets de Léopold savent boire. Mais Jef Cigares dans ce pays de soifards, mérite une mention spéciale : il serait, en temps d'exposition, « hors concours et membre du Jury » ; parmi les premières récompenses, deux, sans nul doute, seraient attribuées à ses copains Jef Chapeaux et Jean Seghers, dit Jan le CroUé, dont il me fut donné, le même jour, de faire connaissanccc

Petits de taille, l'un blond pâle, l'autre

LE RETOUn D'AGE 303

brun et frisé mérinos — d'où son surnom (lo « crollé » — Jef Chapeaux et Jan renferment dans des corps fort différents, des iimes toutes semblables à celle du gigantesque Jef Cigares, ingénues et joyeuses ; comme Jef Cigares, ils manifestent un goût très vif pour les boissons alcooliques ou simplement fermentées. Comme lui aussi, après m'avoir appelé « M. Henry » pendant dix minutes, ils ont, sans tarder davantage, supprimé le « monsieur » et se sont mis à me tutoyer. A nous voir aujourd'hui, après dix jour» de relations, on jurerait qu'une intimité étroite nous unit depuis toujours, et que nous fûmes élevés ensemble dans le même troupeau de cochons.

Sur combien de verres nous « profitâmes )) en commun, en cette journée initiale, un Inaudi seul serait capable de le calculer. Après les schiedams de la rencontre, à l'Universel, le besoin de prendre un peu l'air et de se dégourdir les jambes fut constaté à l'unanimité ; aussi parcourûmesnous environ quinze mètres pour nous installer dans le Bodega des Galeries Saint-Hubert où se déguste un porto blanc célèbre sous le nom de « dix-sept bis »

30i LE RETOUR D'AGE

— je ne saurai jamais pourquoi. Excellent, d'ailleurs, ce dix-sept bis ; de petits cubes de chester, généreusement mis à la disposition des consommateurs, en font pleinement ressortir le bouquet délicat ; chacun de nous offrit sa tournée ; on en joua une cinquième, au poker de dés ; le perdant demanda sa revanche. Il y eut plusieurs revanches...

Et ce fut l'heure de Fapéritif ; par souci d'hygiène, nous décidâmes de faire un bout de promenade :

— Rester enfermer dans un stamineïe toute une sainte journée^ je trouve, ça n'est pas sain.

Trois minutes de footing nous conduisirent à la porte d'un café du boulevard Anspach ; nous y entrâmes : devant nous les Boonekamp, les Deymanbitter, les amers absinthes se succédèrent. Chacun de nous offrit sa tournée; on en joua une cinquième au Zanzibar ; le perdant demanda sa revanche. Il y eut plusieurs revanches...

— On doit une fois marcher pour faire descendre tout ça, opina quelqu'un.

Ce sage avis fut approuvé. Mais, rendus à l'air libre, la préoccuption de maintenir

LE HETOUH D'ASIE .'W

notre cqui... également libre (ouye, ouye), nous lit entrer dans un établissement voisin pour nous lester de quelque nourriture : les deux Jef et Jan le Crollé s'appliquèrent sur Festomac un formidable bifteack américain, hachis de viande crue assaisonné d'échalotes, d'oignons et d'un œuf pareillement cru : me souvenant que je suis Français, je m'envoyai un bifteack russe, hachis de viande doré au four et surmonté d'un œuf cuit.

Il nous parut raisonnable de prendre un peu d'exercice ; ayant donc quitté le restaurant, nous fîmes vingt-cinq pas et nous arrivâmes devant le dépôt de la maison Hultskamp ; j'appris qu'elle ne borne point sa gloire à débiter un schiedam illustre :

— On veut prendre le café ici? interrogea Jan le Crollé ; ça est le meilleur dans tout Bruxelles.

Et nous entrâmes, durant que Jef Chapeaux m'expliquait que, pour préparer ce moka renommé « ils ont un secret, sais-tu » , et, très sérieusement, affirmait que « à ce qu'on dit, hein ? » ils y mélangent du sang de lapin :

— Ouye, ouye^ ouye, rigolait Jef Chapeaux; on dit çaj je sais bien, mais je n'ai

jamais cru... Pour sûr, ça est une carabistouille...

Après la dégustation de ce liquide à la fois célèbre et suspect (tel le député Mirman), celle du pousse-café s'imposait et, de nouveau, le genièvre apparut dans les petits verres à longue tige cannelée. Chacun de nous offrit sa tournée ; on en joua une cinquième au chasse-cœur; le perdant demanda sa revanche. Il y eut plusieurs revanches...

Après cela, mes souvenirs s'embrouillent ; je sais que nous entreprîmes de visiter quelques bars, que divers whiskies nous retinrent ici et là, à l'Omnium, au Criterion, au Tasting, ailleurs encore, et que, vers les trois heures du matin, nous quittâmes l'un de ces établissements avec des jambes molles et la résolution ferme d'aller nous coucher. Mais, dehors, Jef Chapeaux, très étonné, s'écria :

— Ça est fort I vçux-tu croire que j'ai encore soif ?

— Moi, bien! confirma Jan le Crollé.

Je constatai chez moi le même phénomène ; alors Jef Cigares :

— Ecoute un peu ; on ne veut quand même pas se rendre malade ; tous ces

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whiskies, ces cherrys, ([u ou a bu ce soir, ça est anglais, si vous voulez, mais ça n'est pas sain. Pour mille francs comme pour vingt cens, je n'en saurais plus boire : ce qu'il nous faut maintenant, je pense, c'est une bonne bouteille de gueuze. Ç>a, au moins, on sait ce que c'est : ça est naturel et ça vous retape, mon ami, que tout de suite quand tu en as bu, tu peux une fois faire plaisir à ta femme.

Jau le CroUé et Fautre Jef accordèrent que, seule, la bouteille de gueuze nous pourrait maintenir à la hauteur des circonstances. Le difficile était de la découvrir, l'inexorable police de Bruxelles-Centre fermant, à cette heure tardive ou trop matinale, tous les débits.

Quelqu'un proposa :

— Allons chez le capitaine !

Et l'on se mit en route, courageusement ; après quelque trois quarts d heure de marche vers le « haut de la ville », nous arrivâmes, au-delà de la porte de Louvain, devant un « bac à schnick j>, demeuré ouvert : un poivrot somnolait sur un hasselt ; le patron de la case, le capitaine (il doit à son grade de sergent-major dans la garde civique cet avantageux surnom), ivre

308 LÈiRETOUR D'AGE

comme toute la Pologne, comme un sonneur, moins que nous, engueulait son épouse coupable, assurait-il, de vouloir « jouer en dessous sa patte ».

Et le gueuze-lambic moussa dans les grands verres.

Ce qui se passa ensuite, comment nous nous séparâmes, comment je retrouvai la colonne du Congrès et mon domicile proche, je Fignore. Le fait est que je me réveillai vers deux heures de l'après-midi, Testomac bouillant^ la bouche pleine de sciure. Je me souvins, en ce moment que j'avais négligé de répondre à l'impertinent : « Et alors, quoi ? » de Marthe.

Et il me parut que ce silence était la meilleure des réponses.

Depuis lors, j'ai revu, presque tous les soirs, les deux Jef et Jan le CroUé ; sans reprendre chaque fois la biture totale et définitive qui marqua notre entrée en relations, nous nous octroyons une demicuite, histoire de nous entretenir le gosier. Parfois, Jef et Jan me quittent avant minuit à cause qu'un train matinal doit, le

LE RFTorn D'Ar.E :m

lendemain, les emmener vers leurs clientèles provinciales; alors, comme il est trop tôt pour dormir, je m'en vais par les petits bars éperdùmentmodern-style, ouïr, en échange d'un gobelet de Champagne, les confidences des liétaïres bruxelloises. La conversation de ces dames n'est point éblouissante d'imprévu : comme leurs collègues parisiennes, elles m'entretiennent gravement de questions professionnelles, de ce que fait ou ne fait pas « une femme qui se tient », débinent telle concurrente, gâte-mêtier qui marche pour dix francs, ou poseuse qui prétend ne marcher point au-dessous d'un louis, et vous parlent des amoureux qu'elles eurent, des types qui les adoraient, sans blague, qui les eussent couvertes (c'est certain) d'or (faudrait voir) si elles n'eussent préféré ((( Moi, je suis une femme ainsi ») leur liberté. Seul détail local à noter dans les propos de ces impures : le rôle que le Congo a joué dans leur existence ; je n'ai jamais confabulé avec une seule d'entre elles pendant dix minutes sans qu'une anecdote me fût contée où l'Etat indépendant que gouverne, de loin. Sa Majesté Léopold, intervenait de façon grave ; on

310 LE riKTOrU D'AGE

n'aurait jamais songé à faire la noce si le seul homme qu'on ait aimé ne s'en était allé au Congo, ou bien on a ruiné un type qui revenait du Congo, ou encore (plus fréquemment) on s'est laissé poser un lapin par un sale micheton qui, sur le point de partir pour le Congo, avait promis, pour la veille de son départ, alors qu'il aurait reçu un acompte sur ses appointements, un somptueux cadeau.

C^est du Congo, tout de go, que m'ont parlé Elise la Crapule, Jeanne la Noire et autres beautés professionnelles de l'endroit, et Loulou la Française (de ton enfant, sois fier, ô mon pays) surnommée aussi « Loulou aime ça » ou « Tout pour Loulou )) parce que ces deux phrases, à allure de devises héraldiques, sont les formules polies dont croit devoir user cette estimable commerçante pour exprimer à ses visiteurs, au moment pathétique , une reconnaissance flatteuse et, je le crois, fortement chiquée.

J'écoute, en souriant, le bavardage fastidieux de ces dames ; il coopère utilement à la cure d'abrutissement que je poursuis et dont les beuveries en compagnie de Jan et des deux Jef sont le facteur prin-

LE IlKTOra D'ACE :5I1

cipal — si Ton [)eutdire que des beuveries sont le facteur d'une cure (j'en doute un peu; mais le fait que je commence à écrire, naturellement sans effort, en style administratif, n'est pas un symptôme méprisable du ramollissement que je souhaite). Ces fillasses ne m'ennuient pas; elles m'endorment et la banalité môme des voluptés que je goûte, parce qu'il faut bien, en leur couche — ah ! quelle couche ! — est encore un indice que j'estime rassurant ; du moins, il est rassurant que je m'en contente.

ou MAUGIS SE RETROUVE DU CŒUR JUSQu'aU BOUT DES DOIGTS.

Alors, t'es guéri, mon vieux Maugis ?

— Hé là, pas si vite, pas si fort ; ne nous emballons pas sur le mastic, comme disait le garçon de café durant le balayage matinal, et ne chantons pas plus haut que notre voix, selon la spirituelle recommandation du pétomane à son élève, le barde mystique Erik Satie, toujours tenté de poéter plus haut que son culte.

Donc, tais-toi, ô mon cœur, et tiens-toi bien pénard ; tu vas mieux, d'accord, mais tu n'es que convalescent; pas d'imprudence.

Guéri de Marthe, oui, je le croîs, et, pour ainsi dire, tout d'un coup. C'est bien; ce n'est pas assez : délivré de Marthe avec la soudaineté, presque, d'une ablation.

LE RETOIR D'AGE

chirurgicale, je ne me sens pas encore tout à fait d'attaque et, du mal disparu, mais incomplètement réparé, une prédisposition me reste à subir d'autres « afTec

tions » du même genre.

Quand on appuie là-dessus, est-ce que ça sonne? (p. 317).

Souvent, Taprès-midi, alors qu'il est trop tôt pour joindre Jef Cigares, je me surprends à filer des rêvasseries inquiétantes et j'y retrouve, très affaiblies, sans doute, mais persistantes, les dangereuses

aspirations que Marthe fit naître en moi et qu'elle déçut toutes : un morbide besoin d'aimer, la vaine théorie du bonheur fondé sur Faffection d'une femme qui, cumularde, serait à la fois la maîtresse, l'amie, la sœur, la petite fille gâtée — et quoi encore, vieux marteau ? — Je me sens très seul, à ces heures-là...

De telles imaginations, déplorables, dénoncent un cœur tout prêt à repiquer au truc, au truc funeste des sentimentalités, pour peu qu'un hasard Tamène à portée d'une autre Marthe , peut-être grande, peut-être brune, mais avec qui il en irait tout de même. Nom de nom, pas de ça, Lisette !

Fuyons l'occasion, jusqu'à ce que, la lente mobilisation de mes facultés raisonnables enfin achevée, nous nous trouvions en état de résister aux tentations qui voudraient troubler un repos si malaisément reconquis : pensons le moins possible, écoutons les calembours moisis de Jef Cigares, les papotages insipides des grenouilles bruxelloises, évitons les sentiments rares, compliqués, et même les sentiments tout court — buvons.

Ainsi, je passe encore, chaque jour.

LK nr/HK [l I)'A(iK 315

quelques mauvaises heures à domicile : à cela, rien à faire, sinon qu'un autre Epicure veuille bien formuler, à Tusage des gens (lui s'ennuient au logis, une nouvelle théorie des at home.

Quant à la panacée proposée, par des philosophes d'une vertu combative, comme souveraine contre toutes les défaillances — j'ai nommé le travail, le Trravail, le Trrravail, mon organisme y demeure décidément rebelle. O travail, sainte loi du monde, ton mystère n'est pas prêt de s'accomplir. Sur ma table, s'étalent les six premiers feuillets de mon beau roman en préparation, fleur des poids (histoire d'un liitteur) ; tout mon effort n'a pu aboutir qu'à écrire les quelques lignes qui manquaient au sixième, depuis des mois, et à inscrire le chiffre 7 dans le coin à droite d'une nouvelle feuille qui, à ce détail près, demeure impeccablement vierge.

Par bonheur, durant cesheures pénibles, la petite servante de la maison, la « fille », m'apporte souvent la distraction de son bavardage , mélangé de mots français estropiés et de sapides expressions flamandes, de tu et de vous , de niaises considérations ménagères et de vues

— déjà — assez pratiques sur rexistence.

Dix-sept ans (qui n'en paraissent pas quinze) dix-sept ans, et pas de corset. Les jeunes seins jouent librement, insoucieux des commentaires, sous la blouse à peine, mais gentiment, gonflée... et ce détail fut l'origine des dialogues, maintenant quotidiens, qui s'échangent entre Marieke, petite bonne flamande, et Henry Maugis, penseur français.

Elle était entrée chez moi, ce jour-là, pour « réparer l'appartement ». Car Marieke, de qui le vocabulaire est plutôt restreint, ne possède qu'un seul verbe pour exprimer qu'elle vaque aux soins ménagers les plus divers: « réparer *.

Elle répare les lampes, le feu, le lit, tout, excepté la faïence et la porcelaine qu'elle manie avec une brusquerie périlleuse.

Moi, vautré sur un canapé, mal réveillé, des barres de migraine soutenant mon noble front, la bouche ligneuse (de bois de chêne, ainsi que le fauteuil ducal de Ruy Gomez), je la suivais d'un œil vague ; alors, comme, les bras levés, elle tâchait à atteindre la seconde vitre de la fenêtre qui avait, elle aussi, besoin de « réparation », la pointe dun téton se dessina.

LK HKTOLH D'AdI-: 317

nette, sous le corsaij^e tendu, et ce s[)ectacle nie décida à accorder au monde extérieur mon premier sourire de ce jour-là :

— Marie, interrogeai-je, en tendant une main molle vers le buste révélateur, quand on appuie là-dessus, est-ce que ça sonne ?

Marie est mal préparée à saisir le sens caché sous les fines plaisanteries des humoristes ; elle s'étonna :

— Siouplaît, ' Monsieur ? Quoisque tu -dis qu'il sonne ?

Grave je me levai et, doucement, appuyai sur le petit bouton, comme s il eût correspondu avec une pile électrique, un index précis :

— Ça, Marie.

Nul drelin-drelin ne retentit; mais le rire de Marie, tout de suite, éclata, (il faut peu de chose pour 1 amuser) ; même, elle se laissa choir sur une chaise où j'avais commis Timprudence de déposer — détail — le chapeau rond par quoi je remplace, dans Bruxelles, mon bordsplats illustre (va pour illustre !).

Interloquée, d^abord, par cet accident, mais bientôt rassurée par une parole

indulgente, elle liquida un solde d'iiilarité, puis, très en confiance, elle prononça, fixant sur moi la candeur de ses yeux jeunes, cet arrêt définitif :

— Ocli ! toi aussi, vous êtes un coclion ! Je pressens des confidences et, pour les

déclanclier, je nie récrie :

— Coninient « moi aussi » ? Il y en a donc d autres?

Et j'obtiens ce jugement syntliétique, qui m'interdit l'orgueil de me considérer comme une exception brillante parmi les individus de mon sexe :

— Tous les hommes, ça est un cochon !

En d'autres temps, j'eusse trouvé la (maintenant encore, à d'autres heures, je trouverais là) une excellente transition, où, si je puis dire, une entrée en matière, pour passer à des exercices dignes de légitimer le titre que Marie m'octroye , mais, l'après-midi, je suis assez flapi pour que ces propos vaguement égrillards satisfassent mes besoins de paillardise :

— Comment, Marie, tous les hommes ?

non : par exemple, le père Melcot le propriétaire...

— Monsieur en bas ?

— Oui a Monsieur en bas». Il a l'air bien tranquille...

— Ta est un coclion.

— Non?

— Si ; il a voulu venir dans mon lit quand madame est partie huit jours cliez son mon- frère.... Et ce monsieur au second, c'est aussi un cochon. Et celui qui Jjabitait cette quartier devant que tu viennes, un... comment vous dites?... un deutsch..»

— Un boche ?

— Non, pas comme ça...

— Un Allemand ?

— Oui, un Allemand... c'était encore un cochon. Tous les messieurs qui vient ici, c'est toujours un cochon.

— Soit; tout de même, Marie, il y en a un, [au moins, dans la maison, qui est tout à fait respectable ; ce vieux monsieur, le père, je crois, de la patronne?

— Le viel papa?

— Oui.

Elle pouffa :

— Celui-là, c'est encore un plus cochon que tous vous autres ensemble... Toujours il est après moi; il dit : « Marieke, dit-il, tu dois venir une fois coucher

avec... )) Moi, je dis: « AUeïe avec votre vielle ligure! » Et, tous les soirs, il va courir avec des sales filles ; je suis curieuse s'il sait faire quelque chose avec ; ^ il a plus que septante ans, sais-tu?

Nul mépris dans le ton de Marie, nul soupçon de bldme même ; elle ne s'indigne pas, elle constate. Evidemment, à ses veux, les hommes sont cochons comme les perroquets sont bavards, naturellement, sans qu'il y ait lieu de s'en étonner. Est-ce qu'elle marcherait ? Je niinforme :

— Alors, Marie, avec le locataire du second, et l'Allemand qui me précéda, et « monsieur en bas » et le « vieil papa » vous... avez « été avec » ?

— Och ! ça, non.

— Alors, vous avez un bon ami?

— Och ! ça, encore moins.

Elle explique :

— J ai ma sœur ; elle fréquentait.

— Quoi? les milieux diplomatiques? la haute société?

— Non, je parle pas chocheté; je dis : elle fréquentait.

— J'entends, mais je ne comprends pas le flamand.

— Ça n'est pas flamand;... enfin, si

^^oiis aime niiiMix, ello avait un amoureux.

— Bon.

— Il était employé sur le ch(Mnin de fer, et il avait promis de la marier.

— A qui?

— Vous êtes drolle, toi, tu sais; à lui, donc!... Et maintenant, ma sœur, elle a un bébé dedans son ventre, et lui il veut plus la marier. Alors, moi, j'ai dit : je veux jamais avoir un amoureux.

— Jamais ? jamais ?

Calme et pure, elle précise :

— Non, je veux bien coucher avec des messieurs pour Fargent.... mais je veux jamais avoir un amoureux.

— Ah! ah! Marie! pour de l'argent?

— On m'en a déjà ofTri, sais-tu ! . . . Vous crois pas ça?

— Je crois très bien; ce qui m'étonne, c\^st que vous n'ayez pas accepté.

— Je suis trop petite ?

Et, comme je m'étonne de cette justilication imprévue, elle développe:

— Je suis presque un bébé, tu vois mes tettes, ils sont tout petits...

— Mais c'est très gentil...

— Allô dô ! c'est presque comme si je

j'avais pas... et tout le reste aussi, ot petit, tout petit...

Mais cette Flamande a, sans doute, iiii peu de sang espagnol dans les veines : elle ne désespère pas de grandir. Elle s'absorbe un instant dans un calcul mental, apparemment très compliqué, puis prononce :

— Encore deux ans, et ]'■ vais avec des hommes pour l'argent.

Et, pour prévenir tout reproche, elle ajoute :

; — Je ne sais quand même

T^^TST - P^^ demeurer toute ma vie "^ (g;'^^^°^ ici dedans avec dix francs

par mois, hein?

- Tu vois mes telles, t-i . i . t • i i i ^

ils sont tout petits. Evidcimment. Loin de blâ-

mer ses projets d'avenir, je regrette seulement qu'elle en diffère l'exécution. Pourquoi ces deux années de virginité improductive auxquelles elle se condamne sous l'innocent prétexte d'atteindre des dimensions, une « capacité » plus grandes. Cela me paraît aussi absurde que de laisser jaunir au fond d'un tiroir un manuscrit terminé sans essayer de le

LE nETOlIl D'AUE ;J23

rdilor ù nu ('dilcnr. Aussi, umius pour satisrair(; un (l('sîr porsomiel, vraiment vague, ([TU' par iuférèt pour cette petite, je propose :

— Voyons, Marieke : si moi, je t'offrais, pas dans d(Mix ans, tout de suite...

Mais, obstinée dans sa naïve conception d\ine taille réglementaire, elle secoue la tète :

— Je suis trop petite ! trop petite ! (civec une intonation de regret sincère, et visiblement contrariée d'accueillir une offre obligeante par un refus).

— Si tu veux, je peux quand même te donner une baise... Pour rien, sois-tu?

J'accepte la politesse et, gentiment, la petite bouche fraîche et rose se pose sur mes bajoues. Physiquement, cette caresse légère ne m'a guère ému, mais, moralement — oui, moralement — elle m'a été infiniment agréable.

Depuis lors, Marieke me témoigne une affection touchante et une confiance sans bornes. Le matin, à l'heure du courrier, elle entre dans ma chambre, vient jusqu'auprès de mon lit, et répète, inlassable :

— Vous dors, dis? jusqu'à ce que j'aie

signifié, par un grognement, qu'elle a, en effet réussi à me réveiller. Désireux de prolonger mon somme, j'indique, d'une main lasse, mon crâne douloureux. Elle a le sourire triste d'une maman qui redoute, pour son petit dernier, la fatale méningite :

— Tu as mal de tête ?

Nouveau grognement affîrmatif. Alors, comme pour se rassurer elle-même, elle émet cette hypothèse (en fait très fondée) :

— Tu as été saoule, hier ?

Et, de plus en plus maternelle, elle remonte avec soin, jusqu'à mon menton, les draps dérangés, murmure : « Dors encore )), dépose sur mon front la « baise » qui prélude au sommeil des enfants sages, puis s'en va, menue et drôlette.

Elle revient, dans la journée, s'informer de ma céphalagie :

— Eh ! bien, comment est-ce que tu vous vas, donc, avec cette migraine ?

Elle s'assied et, sans rien omettre, me conte tous les petits faits qui marquèrent les vingt-quatre dernières heures de son existence : « Madame en bas )> qui a été si méchante (« ça est une grosse vache ») ; Coco le perroquet qui, installé l'été der-

LE RETOrn D'AdE 32:i

in(M' à la l'iMirtre du rrz-tl«'-rliauss<M\ alors quo des manifestants chosalisses (socialistes) criaient : « A bas le roi de carton ! » vient de replacer sans à-propos ce cri vengeur devant un chef de ])ureau au ministère des finances venu pour visiter l'appartement à louer; une nouvelle tentative galante de v( cette monsieur au deuxième >> qui, fredonnant: « Komm, Marieke » sur 1 air de Viens, Poitpoule, crut la séduire, en désignant, d'ungeste expressif, la partie de son propre individu la plus susceptible de transformations: le mauvais état de la cheminée de la salle à manger, défectueuse à ce point que Marieke « ne connaît pas allumer le feu » ; un débarquement d'insulaires britanniques qui lui cause de l'ennui...

Elle conte tout cela, puis tourne dans la pièce, s'arrêtant en contemplation devant une carte postale où Polaire, dans un complet éphébique du P'tit jeune homme, fait serrer la boucle de son pantalon par Fauteur de ce vaudeville sans génie :

— Regarde une fois celle-là qui est en homme avec ses cheveux coupés. C'est comme pas vrai! Vous la connais, dis?

— Oui, une actrice...

— IClle joije sur le tjiéâtre?

— Tu l'as dit.

— Et celui-là; ce gros qui est avec ? il te ressemble. Ça est ton frère?

— Non, mon confrère seulement.

— Qu'est-ce que c'est que ça pour un (( confrère » ?

Pour me faire comprendre, je réponds, à sa mode :

— C'est un qui écrit sur le journal.

— Ah I et il fait aussi dans les livres ?

— Justement.

Plusieurs quarts d'heure s'écoulent ainsi, sans trop d'ennui; parfois rappelée par un coup de sonnette de « Madame en bas», ^[ariette descend expliquer à sa patronne qu'elle procède chez « le Français » — c'est moâ I — au (f grand nettoyache » et revient me trouver jusqu'à ce que, le moment venu d'aller joindre Jef Cigares, je décrète :

— Maintenant, petite, il faut que je m'habille pour sortir, allez-vous en.

Alors, croyant à l'existence du verbe vous-endre qui se conjuguerait comme « prendre », elle acquiesce:

— Oui, je vous en !

LE RETOUR D'ACR ^^27

Avant (1(^ clisparaîtro, cUo s^inquiète : Vous a rion bes(jin?

— Non, merci.

Vous veut pas une baiso?

— Mais si.

Jo reçois la baise, je caresse un instant les « tcttes )) (si petites! si petites !) dont nul corset n'opprima la jeune liberté; elle sourit indulg(^nte :

— Cochon ! Cochon !

et part.

ou MAUGIS SE LIVRE. SANS PUDEUR,

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