‹ Le retour d'âgeChapitre 3 sur 13 · LE VER DANS LE FRUIT · texte numérisé non relu

LE VER DANS LE FRUIT

... Mais voilà que j'en viens à me demander si je ne me suis pas trompé. Quand on s'interroge sur son bonheur, on est bien près d'en souffrir.

Pourquoi, tout d'un coup, après quatre décades et plus d'une existence si douillette, en suis-je à m'apercevoir qu'il me manque quelque chose?

Quelle loufoquerie m'incite à rompre soudainement la belle ordonnance d'une vie si harmonieuse?

O gaffe ! 0 pataquès I O sombre gourderie !

Le prodige s'est accompli : j'ai flirté avec M""^ Léon Payet ! Flirté, moi ! moâ I

Le vénérable archevêque de Paris apprendrait que, somnambule, il a fait vis-àvis dans un cake-w^alk enfiévré, au capri-

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cant Clemenceau lui-mOme, sur le Parvis Notre-Dame, avec moins de stupeur que je n'en ressens à noter ce phénomène ahurissant et authentique : j'ai flirté avec M™" Léon Payet. Flirté, comme ça, d'emblée, dès la première rencontre ! Et je n'étais pas saoul...

Bien pis : j'ai revu ladite M""* Payet et j'ai récidivé.

Pis encore : j'ai trouvé moyen de donner une suite à ce regrettable incident ! Car je n'arriverai jamais à me persuader que j'aie, sans intention, mentionné louangeusement, dans un compte-rendu de concert dominical, où son nom ne s'imposait pas, cette petite pochetée de Payet, sur qui je cognais naguère à tour de plume.

Cela a commencé, l'autre jeudi, chez les Renaud-Claudine, qui recevaient. Je manque rarement leur jour, car ce ménage me plaît : mon égoïsme conscient s'accommode de leur égoïsme à deux, loyalement proclamé : ma rosserie sympathise avec leur rosserie purement défensive et volontiers serviable à qui ne leur fait point de crasses (Hodie mihi, crasse tibi) ; enfin la façon de Claudine m'enchante, d'être du monde en s'en fichant*

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Chez eux, on rencontre un bizarre nssembloge : parmi des cabotines de tout ordre (iiirMiie do Tordre ndrieur), des ^eris de lettres d(3 toute i)Uime et des artistes de tout poil, évoluent, un peu gauches ou trop désinvoltes, quelques femmes bien — ravies et délicieusement scandalisées

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<>ii y trtfiive un loiiabh; assortiment d'alcools.

de fréquenter ce couple compromettant, mais classé très parisien — et que chavirent les réparties de Claudine, si bellement insoucieuse de la réputation que lui vaut, parmi ces hypocrites pécores, sa liberté de lano^as^e et Teffarante franchise de son journal, publié en quatre volumes. Je me plais dans cette maison bénie, d'autant plus qu'on y trouve, sous pré-

i.i: inrini i{ itacf. 27

toxto (lu IIh', lin lonnMo assortimont d'alcools (In tontps (v^ulf^iirs et (In tons jmys, devant ({iioi j(^ nn mo. défends point do qnolqn(î sympatliio ponr los tli(^orios internationalistes.

Ce jour là, je m'occupais à verser dans ma tasse, que doraient deux jaunes d'œufs ^ivr(3S de sucre en poudre, un viq:oureux mélange de cognac et de rhum, quand une jeune femme, près de moi, interpella Claudine d'un ton d'autorité calme:

— Ma chère, si vous voulez être un ange, faites-moi donc faire la connaissance de Monsieur Maugis.

— Oh! moi, vous savez... « faire range »... riposta Claudine. A part ça, je ne demande pas mieux. Et puis, en somme, je ne suis là que pour ça! Mon gros Maugis, poursuivit-elle sans excès de respect pour moi, cette jolie Madame, délicieusement chapeautée par Jane, n'est autre que la légitime épouse de votre confrère, Léon Payet, le romancier que vous savez.

Un flacon dans chaque main (pour que le « Tom and Jerry » que j'élaborais avec recueillement batte, si j'ose ainsi m'exprimer, son plein, il est essentiel que les

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liquides soient versés simultanément :

seuls prétendent le contraire d'inexpérimentés gourdiflots sur qui l'on ne saurait trop s'asseoir), je m'inclinai un peu, pas plus que ça.

Puis, sans omettre de saupoudrer mon « Tom and Jerry » d'une odorante muscade, j'attendis les événements et tout ce qui vient à point.

Deux, (fa2,nljtèj> éà^/ej â une troiôième 3 ont eôâles entre e//eô .

Il m'était arrivé de le comparer à l'astre des nuits.

Ma situation ne laissait pas que d'être aussi embarrassée que mes deux mains, et fausse comme un panier de jetons contenant, en outre, une tiare authentifiée par la famille Reinach.

Jusque là, je n'avais jamais laissé passer sans la saisir à la crinière — histoire

d'avoir du poil dans la main — la plus mince occasion d'éreinter Léon Payet à plume rabattue, tantôt comme « collectionneur ignare d'observations psychologiques à deux sous la brouette » tantôt comme « descripteur niaisement extasié des élégances mondaines à l'usage des concierges atteints de la folie des grandeurs » ; je crois même qu'il m'était arrivé de le compaior, gynécologiquement, à Tastre des nu ils.

Qu'après de telles aménités, Madame Payet eût provoqué cette présentation, cela prouvait qu'elle ne manquait point, si l'on peut dire, de culot.

De fait, je la constatai d'abord de croupe arrogante et onduleuse à souhait; je suis homme, et rien de ce qui est féminin ne m'est donc étranger... D'autant plus que les étrangères réunissent bien rarement cet ensemble d'avantages dont se compose un arrière-train de plaisir (sauf peut-être les Grecques : leurs maris aiment tant à faire sauter la croupe). De ce côté là, madame Léon Payet est une physionomie bien parisienne... Son visage aussi, l'autre, mérite la considération la plus distinguée : sous une chevelure innombrable

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et flamboyante comme l'église de Ërou, des yeux gris, du gris dont on vit parce qu'il est dans les prunelles, des yeux hardis (et non point des châsses réservées), très beaux mais pas bons, et qui pètent sec, une bouche gamine sous un petit nez mobile de roquet batailleur, une frimousse de jolie pierreuse qu'un rien de maquillage habile atténue et adoucit en minois simili -xviii^ siècle : Casque d'or à Trianon.

Que voulait-elle? venger son homme en me lançant des phrases aigrés-douces? ou, au contraire, tenter par

De ce côlé, c'csl une

pi.ysiouomie bien pari quclques banalitcs pelo- '•^""^' teuses d'obtenir, sinon

mon indulgence, tout au moins mon silence à Tendroit de son Payet, miteuse contrefaçon de Marcel Prévost... styliste pour épiciers, Prévost des marchands 1

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Quelles que fussent ses intentions, elle en serait pour ses frais : imperméable à rironio — j'en vends ! — je me sentais de taille à lui en boucher un joli coin. Ma résistance notoire aux avances des mouquorcs qui viennent intercéder pour leurs mâles m'a de longtemps aci^uis une solide réputation de mulle.

Trop commode, vraiment, pour les ratés de la Littérature et de la Musique, le procédé qui consiste à dépêcher — sous le prétexte d'une soirée ou d'un five o' dock, — des épouses point contrefaites vers les critiques durs comme la justice, afin qu'ils s'abstiennent de signaler la gibbosité morale du mari. (Cuistraillon a perfectionné le système en expédiant chaque semaine sa légitime chez les poétesses tapables, dont il disait ensuite le los, à tant la ligne, dans son sale canard... Qu'elle essayât seulement, la jolie madame Payet : elle serait bien reçue... à correction !

Elle affectait un petit air sur de soi qui m'agaçait, cette marquisette pour escarpes, « un petit air d'en avoir deux ». Attends un peu: je me chargerais de lui prouver que c'était moi qui les avais ! Si elle prétendait me refiler des rosseries, je

lui en rendrais la monnaie, à intérêts composés : si, au contraire, elle s'évertuait, aguicheusement, à me réconcilier avec la prose de son Léon, je n hésiterais point à la persuader qu'elle ferait mieux de s'adonner au ravaudage des chaussettes conjugales.

Seulement... voilà... Entre deux tactiques habilement prévues, madame Payet en choisit une troisième — la bonne ! Et, ce jour-là, il ne fut question de son mari non plus que de la dix-neuvième dynastie thébaine. Elle parla, sans pose et sans flagornerie, d'un écrivain dont Tœuvre ne me laisse point indifférent : le nommé Henry Maugis, et spécialement du dernier bouquin de ce romancier, A draps ouverts^ où elle s'était divertie à reconnaître, malgré les pseudonymes nécessaires et l'inexactitude voulue des détails, d'authentiques personnages, la véridique aventure de son amie , la blondinette comtesse de Lizery, et la silhouette d'une américaine en mal de littérature qui, pas fichue de parler correctement français, promène entre Porel's house et Guitry's cottage une comédie de mœurs parisiennes, « écrite pour un an déjà ». Surtout, la

petite madame Payet s'éjouissait d'avoir retrouvé là, portraiturés sans indulgence, sous les noms de madame Barman et de Végreuille, Tantique mère Toupin des Mares, dite Macramé, et son vieux gigolo, Tacadémicien Anselme Touraine.

Et là dessus, des lueurs méchantes plein ses yeux, une cruelle et douce allégresse éclairant son minois poudré, elle entama un éreintement forcené du coupolard et de la macrobite qui l'adore et le dore, en (( or vert ».

A ce mot qui est d'elle et que je regrette (car je voudrais Tavoir fait), toute mon irritation tomba, car je n'exècre rien tant que ce couple baveux, et je sympathisai pleinement avec la jolie débineuse, qui battait comme plâtre le record établi par le Juste de l'Ecriture, dont on sait assez qu'il bêche sept fois par jour. Nous avions, elle et moi, les mêmes dégoûts... et ça peut mener loin... Ça nous mena d'abord à la confiance et, tout de suite, je me sentis à l'aise comme avec un vieil ami. Follement amusé par tous les potins dont la petite Payet possède des stocks — et de taille ! — je m'appliquais maintenant à la divertir,

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Mon discours abonde naturellement en récits égrillards (des propos en Fair) qu'elle accueillait d'une oreille plutôt amusée, se sentant Payet de retour.

Je goûtais en cette causerie libre et franche un plaisir singulier, ravi de rencontrer une femme du monde qui comprenait mon vocabulaire; caria joie de traiter des sujets familiers s'accroît par la surprise de les pouvoir discuter avec qui semblait, par nature ou par état, les devoir ignorer. Ainsi, j Imagine que je ressentirais une volupté ineffable à conférer, avec le Souverain Pontife, sur l'opportunité du tirage à cinq.

En verve, en verve miraculeuse, je papotais, confusément gagné par une griserie bizarre, encore que je n'aie point l'habitude de boire mes paroles; j'étais excité, j'en ai peur, par le sourire charmeur et irritant de cette petite femme qui , un coin de lèvres retroussé découvrant la pointe d'une canine — et d'une incidente — semblait un jeune animal prêt à mordre pour jouer et inversement. Si bien que, lorsqu'elle partit, j'énonçai avec conviction, moi, le goujat par principes :

LE RETOUa D'AGE 'àj

— Je vous dois, madame, une heure charmante.

(Si ça no fait pas pitio, quand on a l'habitude de payer ces heures là — et de se taire !)

Claudine, qui avait entendu cette fadaise, pou (Va :

— Faut-il que vous soyez pochard, mon pauvre Maugis !

Mais elle s'interrompit, sincèrement étonnée :

— Non ! votre verre est encore plein ! ... Le pire est qu'elle disait vrai!... et

cette constatation me remplit d'une rogne intense, comme celle qui m'ont value, ce matin^ les remerciements de Léon Payet.

Non seulement je ne buvais plus... mais encore, le soir même, chez Taccueillante Julie qui me réserve toujours ses pensionnaires les plus dessalées — et je ne me lasse jamais d'admirer l'esprit d'à propos de la Providence qui décida que tant de morues embelliraient la rue Poissonnière — une grassouillette pétasse, blonde jusqu'à l'ensorcellement, (capitonneuse, quoi !), me parut insipide, malgré son zèle et sa cordialité : et, au moment où rien ne semblait la justilier, cette réflexion

me traversa : « La petite Payet doit être bien amusante sous le linge... et dessus, donc ! »

Toute la semaine, je fus d'une humeur de motocycliste désarçonné par un caniche. Et, pourtant, mes affaires marchaient, à rendre les Anglais jaloux : je gagnais gros sur le Rio, qui montait comme un monsieur ; A draps ouverts se vendait autant qu'une conscience de politicien, depuis qu'un sage ennemi en avait dénoncé la profonde immoralité dans un journal enrichi par trois faillites successives.

Je n'en restais pas moins flapi, l'appétit boudeur, et la chair triste, comme si j'avais lu tous les livres ! De nouvelles visites chez Sainte-Julie l'Hospitalière me lassèrent sans m'assouvir, signe certain que j'étais dans une mauvaise passe; et la fm de chaque séance me ramenait à cette conclusion saugrenue : « Quelle bath affaire ce serait qu'une petite femme avec qui on pourrait, aussi, causer!... »

Ce besoin de conversation, dans des entretiens où les gestes suffisent, m'a toujours paru un symptôme alarmant.

Après m'être promis de réagir, je n'ai point manqué, jeudi dernier, chez les

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Renaud-Claudine, où j'ai naturellement retrouvé M'"** Payet, de Tentraîner dans un coin du salon; et là, nous nous sommes, d'un commun accord, isolés pour jacasser.

Elle pourrait maintenant, je le crains, proférer les plus désolantes âneries, que je trouverais à ses paroles une grâce piquante : c'est que j'en suis à regarder sa bouche, quand elle cause, ce qui me paraît la plus dangereuse façon de goûter l'esprit des femmes. Mais tout s'en mêle hélas! et tout en elle me charme... Elle m'a ravi d'abord en me reparlant de mes bouquins, et davantage encore en me disant qu'elle en aimait surtout les défauts volontaires, leur impudence quasi-autobiographique (« Ami, répands ta vie ainsi que ton esprit »), la part de chiqué destinée à forcer la grosse vente, et qu'elle m'approuvait de rechercher , avec tant de tranquille cynisme, la réussite matérielle, d'être si manifestement un jouisseur.

— Tout à fait la même chose que moi, ajouta-t-elle ingénument.

— Mâtin ! votre mari ne doit pas s'embêter.

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