S u: WKiovn D'at.r
(Ce n'est pas génial !... mais qu'auriez- Yous dit à ma place?)
— Je voudrais qu'on en pût dire autant de sa femme, riposta la petite Payet avec une moue drôlette.
Tout de suite, d'ailleurs, elle ajouta :
— Vous savez, je ne veux pas être rosse pour ce pauvre Léon.
— Il fait ce que vous pouvez?
— Vous êtes bête !... Non, je vous assure, il est plein de qualités...
— Je ne vous le fais pas dire !...
— Oh! je sais bien qu'il manque de...
de...
— De montant ?
— Oui... mais il est travailleur et docile.
— Tout ce qu'il faut pour écrire !
— Et pour faire un mari. Evidemment, on pourrait le souhaiter un peu moins rhomme de ses livres, correct, incolore, et qui se prend au sérieux : mais j'aurais mauvaise grâce à lui en vouloir de trop ressembler à ses romans, parce qu'après tout ils nous font vivre. Je sais ce qu'en vaut la littérature!... Mais je sais aussi ce qu'ils rapportent... j'y participe d'ailleurs.,.
LK iiKToru D'A (il-: :v.)
Coinrnc, iiivolonlairotnont, jébaiiolinis un geste de regret :
— Rassurez-vous , corrigea-t-elle en souriant : je n'y collabore point ; j'interviens seulement, le manuscrit terminé, pour la mise en vente, le lancement, la publicité ; c'est moi qui règle tout avec l'éditeur ; Léon, lui, se laisserait rouler... Et à propos de publicité; j'ai une prière à vous adresser.
(« Nous y voilà, pensai-je, nous y voilà bien ! Ah ! la petite rosse, c'est donc là qu'elle voulait en venir ! Et voilà pourquoi, elle m'a cuisiné durant deux
séances
Une seôonde, je la détestai cordialement... une seconde, pas plus, car je fus tout de suite reconquis par cette requête, dont l'imprévu m'enchanta :
— Je vous demande instamment de ne pas vous croire condamné, sous prétexte que vous m'avez été présenté par Claudine, à taire dorénavant votre opinion sur mon mari. Comme je suis aussi incapable que lui-même de vous démontrer qu'il écrit bien, je souhaite du moins que vous ne renonciez pas à dire tout le mal que vous pensez de ses bouquins. Pour la
vente, un éreintement est une réclame, et tout vaut mieux que le silence; vous m'obligerez plus en débinant Un drame du cœur, si le vôtre vous en dit, qu'en vous abstenant d'en parler.
Ah î la brave petite femme ! Comme son entente pratique de la publicité me remplit d'admiration professionnelle !
Comme je fus charmé de cette roublardise, que ne saurait concevoir l'ordinaire susceptibilité féminine !
Pourquoi, Dieu puissant, m'avez vous doté d'une esthétique physique et morale si différente de celle que professe le commun des mortels ? Pourquoi ne me suis-je jamais efforcé d'avoir une opinion sur la Vénus de Milo^ sinon qu'elle est en marbre
Un mouchoir lui serait bien inutile.
LE HKTorit I)'.\(;K 41
et qu'un mouchoir lui serait bien inutile ? Et pourquoi, — alors que les mérites d'une Sainte Elisabeth de Hongrie ne m'eussent inspiré que la plus coupable indifférence — pourquoi me suis-je émerveillé, tandis que M'"° Payet se racontait, de la petite âme qu'elle dévoilait : impérieuse, avide, attirante pourtant, parce que semblable à son visage sans beauté vraie (mais pire), à son visage de gigolette qu'eût portraicturée Watteau, si la chronologie ne l'en eût empêché... une petite âme vulgaire et pourtant très fine, canaille et poudrée.
(Canaille et poudrée!... Poudrée et canaille!... Je n'aurais pas eu assez de deux épaules pour les hausser, si l'on m'avait prédit, il y a seulement trois semaines, que j'en viendrais un jour à accoupler ces épithètes à côté d'une âme de femme ! un joli métier que je fais là !)
Rentré chez moi, je n'eus rien de plus chaud que d'inscrire sur mon bloc-notes : <c Allusionjier Un Drame du Cœur à la première occasion ».
Elle s'est présentée dès dimanche. Chez Lamoureux (Chevillard, gendre et successeur) j'ai aperçu, au balcon, M™' Payet
42 LK jurrorK d.mie
près de son mari que je connais de vue : rien de plus simple, dès lors, que de le nommer dans mon compte-rendu.
Rien de plus simple... mais il n'était pas plus difficile d'enrosser une fois encore ce bon Payet, comme sa conjointe ellemême m'y avait allègrement invité... Or, par un phénomène singulier, qu'il me plut d'attribuer à quelque anémie cérébrale, lorsque, le soir, en bâclant mon topo, j'énumérai les « reconnus dans l'assistance )), il ne me vint au bout de la plume aucune épithète congrûment boueuse , idoiiie à encrotter le « petit dernier » de ce pisse-copie : du moins je rejetai comme faiblardes celles qui me traversèrent l'esprit, ce qui me fut un prétexte suffisant pour citer bravement « notre distingué confrère Léon Payet, très félicité pour le succès d'Un Drame du Cœur » et afin de corser cette niaiserie, j'ajoutai : « un livre qu'il faut lire »! ! !
Ah ! me voilà frais !
Là-dessus, Pavet-la-T3oire m'adresse une lettre sucrée, poulet au miel qui me rappelle le vomitif rôti « mit compote » des Restaurations allemandes, souhaite presser ma main loyale, m'invite... Et on
m: iu:t(m II d'ack v\
peut payer dix ([iravant quinze jours nous serons amis connue cochons !
« Payct-la-poire » ?... La vraie poire, la seule, ici, c'est moi. Rien ne m'obligeait à ces premières avances, et prétendre que je n'en avais point prévu les conséquences inévitables, les remerciements de Thypo- Prévost et même l'invitation subséquente, serait d'une mauvaise foi à dégoûter les plus fallacieux Carthaginois qu'il me fut donné de rencontrer au cours,, supérieur, de mes études.
Ce résultat coquet est mon ouvrage — de la belle ouvrage! D'avance, j'y ai consenti... allons, je l'ai voulu! J'ai voulu qu'il me fut désormais possible de rencontrer M""' Payet autrement que par hasard, de loin en loin, dans une maison amie. Alors, délibérément, j'ai supprimé l'obstacle qui me séparait d'elle : mon inimitié littéraire avec son mari. J'ai voulu... parbleu, je veux ]\P^ Payet!
Hé, oui ! je me congratulais tout à rheure , pharisien de Paris, de n'être plus une pochetée comme les camarades. C'était montrer la suffisance du chauffeur qui n'a pas encore connu la panne et qui se flatte que l'accident, ça n'arrive qu'aux
4i LE RETOUR D'AGE
imbéciles — comme si les plus habiles n'étaient pas à la merci d'un pneu qui crève, d'un dérapage, d'un essieu qui se rompt, d'un tournant brusque...
T'y voilà, au fâcheux tournant, mon pauvre Maugis... Tu sais, ce sacré tournant de l'existence, vers la borne 45 ! Tu t'es amené dessus en « quatrième )>, et il n'est plus temps de couper l'allumage : c'est la pelle !
Oui, la pelle !
Quand je pense que j'en suis à me demander si m.on beau physique a de quoi plaire à la petite Payet! Oui! j'en arrive à supputer craintivement si ma tête est capable de lui inspirer une autre envie que celle de se la payer...
Et, pour savoir quelle impression mes quarante-cinq ans peuvent produire sur une femme autre que les donzelles dont c'est le métier de m'accueillir avec un empressement proportionné à mes moyens d'existence, voilà que j'ouvre les mémoires, récemment publiés, de Claudine.
un autre irait se regarder dans la glace ! Pauvre gendelettre, je ne suis plus fichu de rien faire comme tout le monde et mes ridicules mêmes s'aggravent de littéra-
LE IIKTULH D'A(JL 45
ture... 11 est vrai que mon imi)ression personnelle sur ma [)etite gueugueule, je n'en ai que l'aire... tandis que celle d'une femme intelligente... et Claudine est le plus charmant de ces monstres là... Relisons donc son journal d'ëcolière.
Aïe ! Aïe ! Aïe ! L'effrontée gobette ne me flatte guère : « Un crâne rosé aux « dimensions exagérées, des yeux bleus « bombés sous des paupières tombantes, « un nez bref, deux grandes moustaches « féroces au-dessus d'une bouche puérile, « le menton flou, noyé d'embonpoint... »
Sans doute, sans doute, il y a beaucoup de cela...
Plus loin, je tique sur cette assimilation zoologique, qui, naguère, m'a tant diverti :
« Avec ses yeux en hu- « blotset son cou (c congestionné , « Maugis a l'air « d'un petit bœuf a quelque peu ba- (( tracien ».
« Bœuf»? C'est un peu court !...
Bœuf... cela soulèverait peut-être quel
Maugis a l'air d'un petit bœuf quelque peu batracien.
46 LE RËTOtn D'AGE
ques objections; mais « batracien d me désole, mais batracien me semble une invitation discrète à retourner vers mes grenouilles coutumières.
Allons, décidément, je répondrai d^uu mot évasif aux offres d'eau chaude et de confiseries que me fit, en style si personnel, mon distingué confrère.
Je-n'i-rai-pas-au-iive-o-clock-Payet.
ou MALGIS PASSE^LNE lŒDlNGOlE ET UN xMALVAIS MOMEM'
Je reviens du five o'clock Payet. Je n'en suis pas plus fier pour ea.
Ma résolution pourtant était si ferme, hier soir, qu'à mon réveil, ce matin, au lieu de réclamer tout de suite, par des rugissements appropriés, ma première pâture et mes journaux, j'éprouvai le besoin de formuler d'abord cette décision : « Je n'irai pas clîez les Payet aujourd'hui ! » à haute voix, d'un ton de défi tranquille bien propre à dissuader de toute insistance le contradicteur qui n'avait garde de se trouver dans ma chambre.
Je la renouvelai, cette affirmation simultanément négative et péremptoire, maintes fois dans la matinée : je la mâchai avec des croissants trempés dans du chocolat,
je m'en gargarisai en même temps que d'eau dentifrice et si, au cours de ces exercices, elle perdit un peu de sa netteté formelle, elle demeurait énergiquement définitive. Plus tard, la bouche libre, et d'une articulation devenue impeccable, j'en ponctuai, assis à ma table de travail, toutes les phrases d'une chronique destinée à moucher ce schnock de Manchot, tenancier de rinimoyide musical. Et je la mastiquai de nouveau avec les côtelettes du déjeuner.
Après quoi je regagnai mon bureau, ouvris un petit bleu, saisis mon porte-plume, et d'une main qui ne tremblait pas plus que celle d'Hippocrate écrivant à Artaxercès pour refuser le grand cordon de la Légion d'honneur, je notifiai au ménage Payet qu'un « contre-temps m'empêchait de me rendre a sa gracieuse invitation » Ça n'est pas plus difficile que ça !
Seulement, le petit bleu n'est pas parti. x\u moment de l'expédier, j'ai flanché.
Naturellement, j'ai trouvé tout de suite, pour légitimer cette couillonnade, au moins deux bonnes raisons, dont la première, simplement imbécile, est que je risquais de paraître impoli; la seconde,
LE HKTUUU D'AliE 49
aussi tourte, mais moins hypocrite, que je n'éluderais pas un renouvellement d'invitation, et que, par conséquent, décliner celle-là serait reculer pour mieux sauter.
J'ai donc pris mon parti, le taureau par les cornes, mes jambes à mon cou, mon courage à deux mains et, dans cet attirail, je me suis rendu au five o'clock Payet.
De cette dernière escarmouche en territoire ennemi, je ne reviens pas chargé de butin (un léger accent tudesque, ici, ne messiérait pas).
J'en rapporte, comme il était facile de le prévoir, l'affection de Léon Payet, qui n'est fichtre pas un grand homme, mais dont la moitié me paraîtrait un bienfait des dieux. En outre, j'y ai incidemment appris le prénom de la conjointe en question, — résultat médiocre, mais un peu plus appréciable tout de même : il est remarquable que, jusqu'à présent, cette femme, à qui, depuis quinze jours, je souhaite passionnément faire subir les derniers outrages — et aussi les pénultièmes — je ne pouvais la nommer dans le secret de mon cœur et de ce journal intime, que « M""* Payet » ; ce détail évoquait pour moi, ridiculement, le temps où,
potache de quinze ans^ la maman d'un de mes camarades m'en imposait tellement (quoiqu'elle m'initiât à des voluptés de son âge plutôt que du mien) qu'aux minutes les plus vibrantes je l'appelais encore « madame », d'une voix enchiffrenée de bonheur.
(Si deux semaines d'incubation amoureuse me rajeunissent de trente ans, ne me verra-t-on point, dans un mois, retombé tout à fait en enfance ?)
C'est pourquoi je ne suis pas fâché de savoir que la patronne de dame Payet est Sainte Marthe. Ce détail, d'ailleurs, m'importe peu, du moment qu'il m'est connu ; car, parmi tant de raisons que j'accumule de m'en vouloir, ce m'est du moins un modeste avantage de constater que la révélation du prénom de la bien-aimée ne m'a pas sensiblement troublé, et que je n'éprouve point le juvénile désir de l'illustrer en acrostiches laborieux.
Il ne me procure, ce prénom, aucun ravissement surérogatoire, il ne m'inspire aucune aversion, il m'indiiïère (le sale mot !) il m'indifTëre totalement ; c'est tout au plus s'il évoque très vaguement l'évangélique histoire dç cjeu^c sœurs que je n'aj
point connues, et dont l'une (ou l'autre, je ne sais plus) avait choisi « la meilleure part ».
Il ne se ])rote point, le Ciel en soit loué, aux altérations bébetes; Marthe, M'"° Payet restera Marthe; je ne la nommerai point (( Martliinette » car, autant que de me retrouver un état d'âme de collégien, il me déplaît impérialement de me rappeler quo je suis presque un vieux monsieur, à qui son millésime accorderait le droit de se passionner pour les flagellations. Je ne la nommerai pas, non plus, « Martha » parce que la musique de Flotow me dégoûte : ma manie des déformations verbales et de l'à-peu-près (qui m'a valu une déplorable notoriété) ne me suggère ici qu'une lointaine assimilation cambronienne : « Ah ! Marthe, alors ! » évidemment grossière, mais qui résume assez bien la situation.
(N'est-il pas, d'ailleurs, le mot de presque toutes les situations, l'héroïque vocable qui retentit à Waterloo, morne plaine, où l'on n'en jette plus?...)
Cette première v; ûte à M""' Pa..., je veux dire à Marthe, m'a déçu; certes, je îi'espérais pas ue, devant les trente-troi§
(peut-être trente-quatre) personnes qui jaspinaient dans son salon — comme elle, Louis XVI, — celle qui fait ma peine m'invitât à reproduire avec elle, en tableaux vivants, des Fragonard ou des Boucher, ni même qu'elle se proclamât prête, tout d'un coup, à couronner une flamme que je n'ai point encore déclarée (déplorable influence de son ameublement sur mon style).
Du moins, j'avais le droit de compter, je ne dis pas sur mes doigts, mais sur quelque gratitude gentiment témoignée pour l'empressement que j'avais mis à contenter, et au-delà, son désir de battage autour d'Un drame du cœur. Je ne les prodigue pas, elle le sait, ces sortes de réclames louangeuses pour les gens dont la littérature ne me revient qu'à Tétat d'aigreurs ! Payet, en outre, qui n'est pas journaliste, ne peut, en échange de ma casse, me refller une once seulement de séné : c'est donc pour elle, pour elle seule, elle n'a pu s'y tromper, que j'ai bien osé vanter un des romans les plus platement idiots qu'il m'ait jamais été donné de ne pas lire! Cela valait bien, je pense, qu'elle m'accueillît avec quelque cordia^
lito, qu'elle se montrât telle, au moins, qu'elle m'était apparue chez les Renaud- Claudine, ici est très camarade, très bon garçon...
Je t'en fiche ! Elle me l'a faite à la femme du monde, à la maîtresse de maison, à la Cëlimène, à l'oseille — toutes variétés que j'exècre. Tandis que l'autre, le sirupeux mari, s'empressait, se confondait en remerciements patauds, montrait une telle confiance en la sincérité de mon enthousiasme pour son livre que j'en étais gêné, la prenait à témoin de la joie qu'il me devait : « N'est-ce pas, Marthe ?» — elle, de qui j'attendais un mot heureux, signifiant qu'elle avait bien pris pour elle-même l'hommage rendu au volume imbécile, elle acquiesçait avec condescendance :
« Oui, Monsieur Maugis s'est montré fort aimable », à peu près comme elle eût décrété : « Je tiens Monsieur Maugis pour un bien pauvre crétin ».
Et comme, Payet s'étant éloigné, je quémandais le remerciement qu elle ne songeait pas à formuler :
— Etes-vous contente de moi, madame ?
Elle prononçait, du même ton dédaigneusement railleur :
54 Lë Retour d'AgL
— Mais oui, mais oui, vous êtes un parfait galant homme.
Je Taurais giflée !
Alors, avec le sourire avantageux et figé d'une danseuse qui exécute, comme en se jouant, une variation périlleuse, elle m'a promené parmi ses invités, semblant dire :
— Vous voyez ce gros-là ? il est mauvais comme la gale . . .
mais n'ayez pas peur,
il ne mordra pas :
je Tai maté à moi toute seule.
Un moment, j'ai cru qu'elle allaitm'insérer mon bordsplats entre les dents et m'ordonner de faire le tour de l'honorable société.
Aussi bien, j'ai pu constater (mince consolation), qu'elle ne me réservait point rétrenne de ses talents de dompteuse en chambre. Son mari, de qui les traits réguliers et mous, les yeux en amandes (douces), l'air obligeant de calicot chic
Et m'ordonner de faire le tour de la société.
Le RËTOCR D'AGE 06
n'évoquent pas Tidée d'un animal bien dangereux — fauve qui peut 1 — est merveilleusement dressé; sur un bref appel de Marthe : (^ L('on ! » il accourt avec Tempressement d'un jeune soldat hélé par un sous-olïïcier, prend la position réglementaire et s'enquiert :
— Ma chérie ?
comme le bleu dirait, déférent et vaguement inquiet: « Mon adjudant? »
On attend qu'elle décide : « Vous aurez quatre jours » sans explication, ou qu'elle ordonne : « Allez demander un balai au caporal de semaine et faites ma chambre à hauteur ». Elle dit seulement :
— Il est cinq heures et demie, Léon ; il faut aller travailler, mon ami.
Sans hésitation ni murmure, il obéit; à peine s'il prend le temps de me dire avant de quitter le salon :
— ■ Mon cher, vous m'excusez ? Je travaille habituellement le matin ; mais, aujourd'hui, une migraine intense m'a arrêté au bout de trois quarts d'heure et ma femme m'a fait prendre cet!e bonne habitude d'écrire, coûte que coûte, soixante lignes régulièrement, tous les jours : je vais les achever.
Puis, visiblement anxieux d'un froncement conjugal de sourcils, il précipite son débit :
— Ah ! j'oubliais. . . nous voudrions, Marthe et moi, vous avoir à dîner un de ces jours, dans l'intimité ; voulez-vous que...
Sèchement, Fadjudant Marthe l'interrompt :
— Va-t'en donc ! je prendrai jour avec M. Maugis. Tu sais bien que nous sortons ce soir : tu n'as que le temps I
— C'est vrai : à bientôt, mon cher, et encore merci. Vous vous arrangerez avec ma femme.
Et il s^enfuit.
Que celui-là est bien pétri de la pâte dont on fait les cocus ! — « Vous vous arrangerez avec ma femme », le mot est drôle : pourtant je ne songe pas à sourire ; j'éprouve trop de pitié — pour le souple Payet? non, — pour moi tout seul; une pitié préventive ! Faudra-t-il, si je veux boiser le front de ce mari trop docile, témoigner, comme lui, à Marthe adjupètesec, une obéissance entière et une soumission de tous les instants?
Ahl mais, non! j'ai passé l'âge; j'ai cessé même d'appartenir depuis quelques