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Le retour d'Ariel

Les trois collégiens se hissèrent sur le mur qui servait alors de clôture à l'ancien lycée Louis-le- Grand, du côté de la rue du Gimetière-Saint- Benoit, et, franchissant l'obstacle, ils retombèrent de l'autre bord, sur le trottoir. Un regard à droite, un coup d'oeil à gauche, sécurité partout. Ils traversent la chaussée en courant et s'introduisent en face, dans le Collège de France.

C'était une habitude. Deux fois par semaine, le mercredi et le vendredi, à quatre heures, ces jeunes gens, profitant du moment de confusion que produisait toujours le passage de l'étude à la

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classe, dissimulaient Itiur fuite, et, se sauvant par le sous-sol et le couloir de la cuisine, s'évadaient du lycée, pour assister à des cours plus en rapport avec leur goTit que les leçons de l'excellent M. Davy, toujours perdu dans les abstractions de la géométrie, la contemplation de sa craie et les ténèbres de son lorgnon noir.

Au Collège, les trois complices se séparaient. Deux d'entre eux, Paul Brassard et Maurice Berton, venaient s'asseoir à l'amphithéâtre de géographie, où professait alors, avec autant de science que de talent, le célèbre M. Levasscnr; et là, lixant sur le conférencier leurs yeux ardents de lièvi'e, ils évoquaient, l'un les vastes contrées inexplorées d'Afrique, où il devait recueillir de si précoces mais si funèbres lauriers; l'autre, les mers d'Extrême-Orient, sur lesquelles il promènerait bientôt son uniforme d'enseigne de vaisseau, avant de revêtir le froc des Franciscains.

Le troisième, Robert Dechastelus, allait au cours d'Ernest llenan.

Vocation nette et ambition précise.

Ce jeune homme brûlait du désir de remplacer, un jour, dans sa chaire du Collège do France, l'illustre exégèle, dont le souple et séduisant génie avait captivé son esprit et son cœur. Voilà )H)urqu(>i, au risque (\<à> réprimandes les jdus sévères, il assistait ii ses explications. Tontelois, comme le cours d'hébreu ne coninu'n(;«it qu'à cinq heures, Uoberl avait l'habiLiide de marquer simplement sa place «laii< la salle des conférences, en y laissant sa serviette ; puis i! se rendait à

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Notre-Dame pour y passer le temps qui le séparait de la leçon.

Ce n'est pas pour charmer ses loisirs, ni par un simple attrait de curiosité artistique, que le jeune philosophe se réfugiait ainsi dans la vieille basilique. 11 traversait alors une crise des plus troublantes. Sous l'empire de l'enseignement du lycée, du progrès de sa pensée, de ses lectures personnelles, grâce surtout à l'impulsion si forte des conférences d'Ernest Renan, Robert Dechastelus avait vu, peu à peu, se détacher de son esprit toutes ces enveloppes fragiles, toutes ces écorces de protection, dont sa première éducation religieuse avait en quelque sorte emmailloté son être.

Non que sa foi demeurât très robuste, ni qu'elle opposât à l'émancipation de son esprit un invincible obstacle, mais il souffrait, pour s'affranchir de ses premières croyances, comme un papillon meurtrit ses ailes pour se débarrasser de sa chrysalide.

Fils unique de parents dont il était l'unique tendresse, Robert Dechastelus avait reçu l'éducation dont furent formés la plupart des jeunus bourgeois de la République. Son père, autrefois architecte, acLuellement retiré à la campagne, à Saint-.Jean, près de Compiègne, dans une propriété élégante mais rustique, n'avait pas inculqué à l'eniant de principes religieux bien établis. Fiépublicain convaincu, anti-clerical sans passion, déle- tant cor<iiale:nent rEm[)ire, il avait élevé son fils dans une entière indépendance de juge-

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ment, sans l'incliner toutefois ù la haine d'une religion dont il respectait et admirait malgré tout la morale.

Le catéchisme de cette génération a été exposé par Victor Hugo dans quelques pages célèbres des Misérables. C'est une vénération presque agenouillée pour les abnégations de la vie charitable et la mysticité des cloîtres, jointe à une haine farouche pour l'intrusion du prêtre dans la politique. M. Dechastelus père n'allait pas à la messe, mais il adorait Dieu dans sa création. Bienveillant à l'égard du prochain, il se montrait envers les bêtes d'une admirable mansuétude. Quand l'étude de leurs mœurs ne le jetait pas dans une rêverie sans fin, il passait ses journées en conversation intime avec son jardin. On le voyait alors sarcler des rosiers, écraser des pucerons, assister à la maternité des Heurs, promener enhn dans sa petite propriété la science avertie d'un médecin et l'amour indulgent d'un prêtre.

Chez liobert Dechastelus, même sensibilité pour les choses rurales, avec un enthousiasme plus mesuré. Le dimanche et pendant les congés, quand il venait dans sa famille, il [»renait intérêt au grave labeur des champs. 11 n'y assistait cependant qu'avec un livre dans ses mains. La nature l'enchantait, mais comme fond de décor. Le premier plan de sa vie était occupé par ces terribles petites lignes imprimées, dans lesquelles il cherchait le sens de l'existence et l'aliment constant de sa pensée.

De qui tenait-il donc cette inquiétude religieuse ?

Pas plus de sa mère que de son père. Madame Dechastelus fréquentait peu l'église, encore qu'elle avouât, sans trop de difticultés, qu'une véritable éducation a besoin de croyance à sa base. Elle n'était pas indifférente non plus à la poésie de la messe, à l'éloquence d'un bon prédicateur; et, quand elle écoutait l'ot'tice, elle avait une manière de s'y tenir, qui invitait l'enfant, lorsqu'il était petit, au recueillement et à la ferveur. Mais le centre de sa vie était son fils et non pas Dieu.

Là-bas, à Saint-Jean, dans l'isolement de la campagne, elle jouissait, avec un abandon très attendri, d'une existence reposée et sereine ; mais sa pensée restait tendue vers son enfant. Gomment supportait-il le régime de l'internat? Ne se fatiguait-il pas à trop travailler? Se pliait-il à l'ordinaire des repas ? Et, lorsque madame Dechastelus s'allongeait, les nuits d'hiver, dans son lit bien chaud, elle songeait, pleine d'alarmes, au froid du dortoir, à la rude couverture, aux draps grossiers ; et, tandis qu'au plafond s'arrondissait le vacillant halo de la veilleuse, elle regrettait le temps où elle gardait son petit garçon près d'elle, ramassé comme une boule dans l'abri de ses bras.

Aussi, bien souvent, le jeune homme, étonné de saisir au plus profond de sa conscience d'aussi violents combats, avait cherché à se renseigner sur les origines héréditaires de son sentiment. Un jour, en feuilletant une vieille bible, il avait rencontré des signets de papier annotés par la main de son grand-père, et témoignant de sem-

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Mables angoisses. Il savait en outre que sa tante était morte clans une crise de folio mysti(|ae. Une autre de ses parentes avait laissé un très beau nom dans l'histoire des communautés religieuses. Au delà, il ne voyait plus rien. Mais ces quelqsies laits suffisaient pour éclairer aux yeux de Roltert sa connaissance de lui-même. Il portait au fond de son cœur des survivances de ferveur exaltée, d'adoration claustrale.

Ce jour-là, quand il entra dans Notre-Dame, l'énorme vaisseau était rempli par l'ombre. Les verrières allumaient, parmi la cendre du crépuscule, leurs ardentes roses de pourpre qui consolaient la nuit et flamboyaient là-baut, dans la douceur d'une espérance. Robert s'avanc^a jusqu'au fond de la nef. Des lampes de cuivre projetaient sous leurs abat-jours une calme clarté d'or sur la vieille pierre des piliers. Des cierges brfilaienl. Quelques femmes, elïondrées sur leur prie-Dieu, olTraient au Seigneur, plus immobiles que les cires, l'essence de leurs àmcs sublimées par la vie, le bouquet de myrrhe de leur conscience rcftcnlio.

liobert S(j tenait la, doboul, face à l'autel. 11 ne songeait i\ rien de précis. 11 n'était (ju'une sorte de regret anxieux, cherchant i\ s'orienter vers la présence divine, niais no sentant aucunement son ajqiel.

Tout à l'heure, dans la petite salle du Collège de Fiance, sous la clarté paisible de la larnpe, il écouterait l'homme le plus admiré de sa jeunesse, son maître vénéré, exposer do sa voix r.uivain-

cante les mille difliciiltés que soulève la critique de l'xVncien Testament. Emporté par le courant de cette pensée, il aborderait à des terres que la vague chrétienne ne baignait plus de son tiède cristal. Et il serait heureux, et son cœur s'enflerait d'une ivresse de conquête : celle d'un jeune chef de clan qui va sauter de sa barque sur un monde inconnu.

Devait-il donc briser avec sa foi, quitter son Dieu, accepter en un mot d'être un homme ; et, s'éveillant de l'illusion métaphysique, dépouiller toute croyance, pour revêtir la toge virile de la philosophie critique et du positivisme?

Il regardait le tabernacle comme s'il en attendait quelque réponse. La porte d'or, visible quand il était entré, éclipsait à présent, dans la nuit, son rayonnement confus. Robert sortit de l'église, et, pensivement, il s'achemina vers le Collège de France.

Renan, lorsqu'il entra, s'installait devant sa table. On était le vendredi. Le mercredi, le maître professait dans un amphithéâtre plus vaste. Mais sa leçon, en raison même de l'auditoire, empruntait à ce dernier son caractère mondain. Des équipages stationnaient dans la cour. Un grand nombre d'élégantes étalaient là, entre ces murs sévères, le futile spectacle d'une présomptueuse curiosité. Renan causait alors plus qu'il ne professait, tandis que le vendredi, on était douze, comme les disciples. Les auditeurs étaient des gens âgés. Seul, Robert apportait, dans cet aréopage de vieillards, le charme de sa dix-septième

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année et la crédulité naïve de sa jeunesse.

A leur première rencontre, Kenan l'avait considéré avec un air de bonhomie narquoise. Puis, alin de l'éprouver, malicieusement, il lui tendit une bible en hébreu. Robert, qui, depuis près d'un an, apprenait la grammaire et traduisait des textes, sut trouver, sans trop de dilticultés le passage du Lévitique servant de thème à la leçon. El, comme tout l'auditoire portait son attention sur lui, son visage s'empourpra.

Le maître, quelque peu intrigué, s'adressa directement à son nouvel élève, à deux reprises dilîérentes. Et, chaque fois qu'il rencontrait son regard, le jeune homme ressentait une véritable commotion.

Tous ceux qui ont aimé avec passion les choses de la pensée, savent qu'aucun bonheur dans la vie ne surpassera jamais en intensité les premières heures où nous avons formé nos idées générales. Lorsqu'un cerveau construit pour la spéculation abstraite, reconnaît, au milieu du fatras des banalités courantes — ainsi qu'Achille reconnut son épée — ce glaive forgé pour les glorieuses batailles de l'esprit, une idée générale ; lorsqu'il saisit, lorsqu'il comprend l'une de ces notions en qui se résume tant d'expérience, il a goiité à l'une des joies les plus parfaites de cette terre.

C'est ainsi que Hubert était devenu l'élève d'Ernest Kenan.

Celui-ci, maintenant, le traitait en ami. 11 lui adressait un |>etit signe de tète en s'asseyant en chaire, il s'informait de ses travaux. (Juand il

apprit que le jeune homme avait Fintention de consacrer sa vie à l'étude des origines du Christianisme, il lui traça sa voie. Il fallait prendre l'agrégation d'histoire, étudier les langues sémitiques et l'arabe, et visiter l'Orient.

Or, ce jour-là, précisément, devait être une grande date dans l'existence de Robert. Il s'était enhardi à remettre à Renan une étude sur Feuerbach et la nouvelle école Hégélienne, et le maître avait promis de critiquer ce travail au sortir de son cours. Cette étude présentait un mélange tout à fait déconcertant de raison indépendante et de sensibilité traditionaliste. C'était un compromis entre une intelligence complètement affranchie, téméraire même dans ses affirmations, et le cœur le plus soumis, le plus fidèle au passé, le plus « lierre » qui se pût imaginer.

La leçon finie, quand, au lieu de sortir de la salle, Robert s'engagea dans le corridor qui menait au parloir, une véritable fièvre l'agitait.

La pièce où il entra était fort exiguë. Quelques fauteuils en composaient l'ameublement. Un feu de bûches se consumait dans la cheminée. Sur un pupitre d'acajou, une petite lampe en porcelaine répandait dans la salle sa clarté solitaire.

Ernest Renan s'était assis au coin du feu. Puis, la tête inclinée, dardant sur son élève l'éclair bleuâtre de sa prunelle, il commença ainsi :

— Mon cher enfant, j'ai lu votre travail. Vous me paraissez doué d'un esprit curieux et chercheur. Votre pensée a déjà nettement trouvé sa voie. Mais votre cœur, prenez-y garde, votre

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C(cur pourrait bien vous jouer plus d'un mauvais tour !

Il lit une pause. Robert écoutait avec ravissement cette voix musicale dont une légère oppression paraissait éloulTer les dernières syllabes, et qui ne parlait que pour lui seul.

lienan reprit :

— Le sens critique, je le sais bien, ne s'inocule pas en une heure. Il a gagné votre cerveau, il n'a pas pénétré vos sentiments. Comment pourrait-il en être autrement? Les premiers enseignements que vous avez reçus dans votre enfance, et qui demeurent trop souvent la seule doctrine philosopbif|uo de la vie, sont la négation mi^me de toute critique. Et puis la superstition poétique a tant de chai'me ! Croyez-moi ce[)endant; eu n'est pas là une situation tenable pour votre esprit. Si vous avez quitté les délices du jardin primitif pour vous enfoncer dans les broussailles de la critique et de la science, ce n'est pas par votre |iro|ire choix; c'est par la fatalité même de votre nature. Vous pourrez regretter ces [iremières délii'.es. Au fort de la vie, il vous arrivera peutêtre de vous retourner vers les rêves et vers les joies de votre enfance; mais il faut marcher virilement. Il faut, au lieu do regarder en arrière, suivre le rude sentier qui vous mènera, soyez-en j)ersuadé, à un état mille fois su[>érieur. On n'arrive [)as à la Terre Piomise sans avoir traversé les déserts.

Il releva la tète. Ilobert fut frappé par la beauté de son reirard. Tristesse d'un ciel perdu, connnu-

niquant au visage disgracié une surprenante grandeur morale.

Le maître continua :

— La méthode à laquelle je vous convie, ma méthode d'analyse, vous mettra en révolution perpétuelle avec vous-même. Rêver la paix, ce serait rêver la mort. Vous soulîrez, dites-vous, de vous séparer de la grande famille chrétienne? De nos jours, mon enfant, chacun de nous existe trop vigouieusement, les individualités sont trop caractérisées pour se laisser lier en gerbe. La réflexion n'opère pas l'unité. Diversité, voilà le caractère essentiel de nos époques philosophiques. Cela vous fait souffrir? Qu'importe! Votre progrès est à ce prix.

Une émotion puissante gonflait le cœur du néophyte. Ces paroles ne venaient-elles pas de préciser les directions où tout l'effort de son époque semblait le précipiter, le rationalisme critique et l'individualisme?

Un ilôt de contradictions le submergea. Il osa dire :

— Pourtant, maître, l'analyse ne saisit rien de la vie.?

— C'est vrai, reprit Renan, mais elle est la condition de toute synthèse véritable. Les temps d'Orjdiée sont loin de nous. Le monde réentendra peut-être un jour sa voix. Ce ne sera plus pour nous dire nos rêves ingénieux, mais pour enseigner à l'humanité devenue sage les merveilles de la réalité.

Remarqua-t-il sur le visage de son élève la

trace d'une certaine anxiété morale, car il ajouta :

— Il y a, croyez-moi, dans ce culte pur de la vérité, une religion aussi suave, aussi riche, que dans les cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans ma jeunesse les joies les plus parfaites du croyant. Je vous le dis du fond de mon àme : ces joies n'étaient rien comparées à celles que j'ai senties dans la recherche passionnée du vrai.

Quelle leçon et quel exemple !

— Le voilà donc, vivant devant moi, se disait Robert, le héros qui a brisé les enchantements que je m'effraie de rompre! Il a conquis le bonheur, la gloire, le repos de l'àme, et j'hésite! Quelle indigne faiblesse!

11 se souvient de tout ce qu'il sait de Renan : ses luttes à Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, les doutes le travaillant jusqu'au pied de l'autel, et sa fuite courageuse, la pauvreté si noblement subie, et le labeur dans l'ombre, et l'ascension sereine dans la lumière !

Que tarde-t-il à le suivre?

Un dernier scrupule le combat.

— Mailre... cette religion peut-elle être la religion de tous? Si elle exclut les pauvres et les humbles, est-elle la vraie?

— Assurément!... Elle n'est accessible qu'au petit nombre; mais qu'imjxirtel Pouvez-vous faire un crime au philosophe de s'élever audessus de la dépression commune? Marie a la meilleure part qui ne lui sera jamais enlevée.

Robert saisit fort bien ce haut degré de delà-

chement où son maître le pousse. Il le délivre de toutes ses chaînes. Il l'invite à rouler « dans le linceul de pourpre » le Dieu dont il désertera le culte. Il l'engage à se lancer dans le champ illimité de l'esprit, sans s'inquiéter d'être suivi.

Ces paroles, cet enseignement, répondent magnifiquement aux aspirations de Robert. Elles sont toutes d'audace, d'indépendance, d'affranchissement. Une génération qui entre dans la vie n'aspire à l'ordre et à la règle que si elle a grandi dans une période d'anarchie. Mais, quand la tranquillité sociale est à peu près sauve, quand la discipline civique est respectée, le premier mouvement du jeune homme est de s'échapper, de détruire, d'aspirer à tout refaire et à tout remplacer.

Toutefois, cette indépendance, Robert ne la conquerra pas sans lutte ; cette liberté, il ne la prendra pas sans déchirement. Il y a en lui, affaibli, mais réel, un élément de résistance qui lui vient de sa première discipline religieuse, et de la singulière vertu qu'a toujours exercée sur son ùme l'autorité de Pascal.

Robert porte toujours sur lui un exemplaire des Pensées. Aux heures d'incertitude, dans ces moments qui marquent le repos aux grands élans d'indépendance, c'est à ce livre qu'il vient demander un entretien et un viatique. Il a visité Port- Royal. Il se souvient de la sérénité du firmament sur le vallon de la solitude, du frémissement des peupliers, de l'incomparable enchantement de ces ruines qui parlent à l'àme le plus rude langage

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de renoncement et de sagesse. Et regardant son maître avec angoisse, il lui demande :

— En somme, maître, qu'est-ce qui sauve? Renan éleva la main, puis la laissa retomber,

dans un grand geste de pitié.

— Mon enlant, mon enfant, si vous saviez combien l'espèce d'agitation que je vois en vous peut me causer de peine I Votre âge devrait être si serein! Mais, cher jeune fou, c'est inutile de vous donner tant de mal à la tête pour n'arriver peulôtre qu'à changer d'erreur! Amusez-vous donc! Vous n'avez pas seulement vingt ans !

Il ajouta :

— il se peut, voyez-vous, que ce monde ne soit qu'une amusante féerie dont aucun Dieu ne se soucie. Arrangez-vous de manière à n'avoir pas eu complètement tort. Si l'univers n'est pas une chose sérieuse, les dogmatiques auront été frivoles, les gens légers auront été les sages.

Scepticisme bien fort sur une conscience de cet âge! 11 l'attaque avec une virulence de vitriol et la désagrège.

— Qu'est-ce qui sauve? continua Renan; mon Dieu, ce qui donne à chacun son motif de vivre. Aux uns, l'amour de l'art, la vertu. A d'autres, l'ambition, les voyages, la richesse. Au plus bas degré...

L'huissier du Collège entrait. En culotte courte, chaîiit'lle d'argent, il paraissait purler sur sa persoime toute la gravité sacerdotale de la science lVan(;aise.

Il écrasa Hober! d'un regard olympien, et pré-

vint Ernest Renan qu'un visiteur était là, et désirait l'entretenir.

Robert se leva.

Le maître l'imita, et, le reconduisant jusqu'à la porte, d'un air de bonté paternelle :

— Ecoulez-moi, mon cher enfant, une fois pour toutes. La vérité, je vous le répète, ne saurait être tirée ni de la spéculation abstraite, ni d'une intuition poétique, ni d'une autorité révélée, rs'oubliez pas cela. Si vous croyez que le sentiment et que l'imagination, si vous croyez que les instincts spontanés de la nature humaine, peuvent, par une sorte de divination, atteindre les vérités essentielles, alors, vous vous êtes trompé de pOrte. Ce n'est pas au Collège de France qu'il fallait frapper, c'était au cloître !

Robert gardait le silence. Au fond de son âme, lui semblait-il, chantaient de jeunes et dramatiques funérailles.

— Avez-vous lu, reprit Renan, cette fantaisie que j'ai publiée récemment, et qui s'appelle Calihan ?

Robert fit signe de la tète que oui.

— Eh bien, n'oubliez pas que ce monstre de Galiban en est arrivé aujourd'hui à avoir dissipé le charme d'Ariel. II a pénétré ses illusions. Elles se sont évanouies. Vous, qui appartiendrez à la race de Prospero, croyez-moi, vous n'aurez aucune puis-ance dans la vie, aucune action, si vous restez lidèle à l'èlre aérien et subtil en qui se concentre peut-être ce que la nature a de plus adorable et de plus pur, mais dont les fantas-

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magories n'impressionnent plus les hommes.

— De sorte, maître, demanda Robert, que votre dernier mot...

Renan lui posa sa main sur la tête, dans un mouvement qui pouvait passer pour un geste de bénédiction ou d'exorcisme, et prononça, en le regardant au fond des yeux :

— Mon dernier mot?... Chassez Ariel !

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