CHAPITRE VII
Il se réveilla de ce rôve d'Assise sur la paille d'un manège, à Versailles, la première nuit de la mobilisation.
Hélas, ce n'était guère dans son tranquille village, sous ces futaies ombreuses d'une si antique et si sereine majesté, qu'on aurait pu se former un sentiment bien net de la lente accumulation d'orage, de la crise effroyable d'attente, qui pré céda la venue de ce grand drame ! Jamais cette forêt de Saint- Jean n'avait été plus calme. Elle développait harmonieusement la fédération bruis santé de ses feuillages, dans ce recueillement éternel des choses que Dieu Ini-mème a créées. Cathédrale de verdure aussi belle dans son genre que le vaisseau de Reims, elle n'ignorait pas qu'elle pouvait renaître un jour de ses propres désastres et voiler du manteau toujours renouvelé de sa parure les blessures sacrilèges qui l'auraient mutilée.
A Paris, au contraire, chacun peut s'en souve-
nir, la société semblait saisie de vertige. Une démoralisation sans exemple, préparée, entretenue par l'étranger, s'affirhait ouvertement dans les rues, dans les bars, dans les absurdes théstangos. Un procès scandaleux venait d'exaspérer au fond des masses ce sentiment inné de la justice qu'on ne brave jamais en vain. On sentait que pour assainir le mal auquel notre pays était en proie, il fallait l'épopée de la barricade, ou les larges effusions pourprées du champ de bataille.
Ainsi, le tambour de la localité ayant jeté à tous les échos de Saint-Jean la tragique et formidable nouvelle, on vit, dans ces demeures paisibles, s'empresser aussitôt des mains actives et courageuses, qui préparèrent en hâte des petits ^ ballots improvisés que les beaux gars de France emportaient en chantant. Et le village, à partir de ce jour, cessa de limiter son existence à la lisière de ses grands hêtres, pour étendre sa pensée jusqu'aux frontières du pays.
Robert était pai'ti dans ce premier flot, ayant été convoqué, suivant le sort des plus anciens, la veille de la mobilisation.
Quand la confusion inexprimable de cette fièvre de départ se fut un peu tassée dans sa mémoire, encore tout ému des adieux de sa femme qui avait voulu l'accompagner à Versailles, jusqu'à la porte du manège, et l'esprit obsédé de cette petite forme douloureuse dont elle animait l'ombre en s'éloiguant (si pareille dans son attitude à toutes ces femmes de mobilisés qui rentraient seules comme elle au foyer désert), Robert
se mit à réfléchir sur sa botte de paille à l'aspect moral de la situation : car cette seule considération primait tout pour lui dans la vie.
Le manège était envahi par une foule enthousiaste, frénétique, emplie d'animation, de cris et de jurons. Aucun moyen de se recueillir ou de dormir. Et comme la porte s'ouvrait sans cesse sous la poussée de nouveaux arrivants, Dechastelus préféra sortir dans celte belle nuit d'été, et respirer l'atmosphère héroïque de la ville, dans une méditation féconde.
Il quitta le manège, prit à gauche, et se trouva en un instant sur la Place d'Armes, devant le château.
Si puissant que fût l'attrait du spectacle extérieur, c'est encore dans son âme que Robert regardait : au plus profond de lui-même : car de nouvelles images venaient de s'y éveiller confusément. Ainsi, dans une excursion en montagne, quand un brouillard léger flotte sur les névés, on croit que la cime est toute proche. Et puis un coup de vent passe : et soudain un chaos vertigineux, moraine ou glacier, se révèle ; et l'on demeure accablé sous la dureté de l'effort qui doit vous porter au sommet.
Telle était la situation de cet homme. Il s'était figuré qu'on peut gravir les versants les plus abrupts de la morale à l'aide de la pensée personnelle et du sentiment individuel. L'expérience lui enseignait que les résolutions collectives de la volonté nationale atteignent encore beaucoup plus haut. 11 avait cru que les rafhnements de
l'esprit et les délicatesses du cœur peuvent placer un être sur la cime d'où l'on découvre l'univers idéal. H allait apprendre que le plus humble des enfants de la terre était capable de s'élever, dans un éclair de sacrilice, à des hauteurs où l'esprit le plus exercé, le sentiment le plus averti, ne peuvent même pas prétendre.
Alors, dans le trouble et dans l'émoi qui l'envahit, une idée se leva, nette, impérieuse, dominatrice : la constatation de l'individualisme effréné dans lequel il avait vécu et s'était développé jusqu'ici ; et, par contraste, l'ouverture merveilleuse de cœur et d'intelligence où la guerre pouvait placer un homme, s'il se donnait la peine de la comprendre.
Obsédé de ces pensées, Robert s'était avancé jusqu'à un corps de garde, situé à gauche de la grille du château, sur la Place d'Armes. Une lampe électrique, accrochée à la porte, éclairait l'ombre tout autour et projetait sur le sol une clarté puissante. Au moment où Robert traversait cette zone, il aperçut un otlicier de marine — teint basané, maigreur énergique, regard de feu, la barbe en pointe et déjà blanche — qui s'en venait à sa rencontre. Un instant, au passage, ces deux hommes se dévisagèrent. Et, soudain, un double cri retentit :
— Berton!
— Dechastelus !
Et, leur premier mouvement de stupeur passé, ge jetant dans les bras l'un de l'autre, ils se donnèrent l'accolade, avec une émotion si frater-
nelle et si joyeuse, qu'ils restaient là, à se regarder, sans pouvoir proférer un mot.
— Toi, ici!... s'exclama enfin Robert; toi, ici, mon bon, mon excellent ami!... Oh! par quelle Providence.... Et sous cet uniforme?...
En effet, il s'était toujours représenté le missionnaire revêtu de la robe et chaussé des sandales du docteur séraphique. Il le revoyait sous ce costume, cehii de ses débuts dans la vie, qu'il portait avec la jeunesse et la fierté retrouvée de sa vingtième année !
— Oui, s'écria Berton, cet uniforme!... je le portais déjà sur 1' « Amphitrite », mon cher ami... Et sais-tu ce qui m'étonne le plus?... c'est d'y apercevoir mes jambes!... Voilà trente ans que ça ne m'était arrivé!...
Ils se mirent à rira. Puis, après les premières réflexions attendues : — Pas trop changé!... — Toi non plus!... Hum! Les cheveux, la barbe?... — Blanchis!... Que veux-tu! Çà nous reporte un peu loin!... Berton expliqua à Robert par suite de quelles circonstances ils avaient pu se rencontrer. Touché par son ordre d'appel au moment où il débarquait à Paris, il était venu prendre congé de sa famille qui habitait Versailles pendant l'été. Il repartait le matin même. Il était convoqué à Calais.
— Mais tu ne vas pas me quitter comme çà!,.. balbutia Robert. Tu as bien un instant à me donner?...
— Oui, certes; un court moment, mais qu'il soit bien à nous!...
284 LE RETOUR d'aR'EL
Et la conversation s'engagea.
Ils s'entretinrent naturellement de la guerre. Ils la regardaient tous deux d'un point de vue différent : Robert, à la manière d'un cyclone, de caractère économique et nécessaire; Berton, comme une conséquence logique du mauvais usage de notre liberté.
Ils discutèrent sur ce sujet. Puis, soudain, ils cessèrent de parler, frappés par un spectacle qui Èi4 captivait leur attention.
Là, devant eux, dans l'ombre, sur un banc de l'avenue, un couple était assis, les surprenant par son air de désolation tragique. Vivant symbole de la Tendresse désespérée, la femme, st's doigts unis à ceux de l'homme, étouffait de sanglots, courbée sur sa poitrine et comme sculptée dans un même bloc de chair. Lui, plus calme et rempli de courage, mais d'un courage que l'on sentait déchirant à force d'abnégation, il regardait dans l'ombre, ou dans l'avenir, plus chargé de ténèbres encore que la nuit même.
Le cœur de Robert se serra. Il songea à Madeleine. Et devant la douleur de ces deux êtres, reportant son imagination sur tant de milliers de leurs semblables, qui, à dater de cette nuit, allaient être à jamais arrachés à une vie adorable et digne de regrets, il se sentit soulevé à leur égard d'un tel élan, d'une telle chaleur decommisération, qu'il lui sembla comprendre, et pour la première fois peut-être, dans la plénitude, dans la richesse de ses trésors spirituels, le sens profond attaché par le Christ aux mots de charité et
d'amour : non plus cette sympathie facile, cette pitié sans lendemain, émotion d'un instant et vertu de passage qu'il avait éprouvée si souvent jusqu'ici, mais une ardeur qui consume tout, qui abolit jusqu'à la conscience, au sens intime de notre moi; et il pensa : « mon Dieu, si l'on pouvait demeurer comme çàl... toujours!... »
Ils reprirent leur promenade ; quand Berton, abordant cette fois un sujet personnel :
— Mais, cher ami, déclara-t-il, il me semble que nous avons aussi à parler de choses particulières?. . .
Et comme Dechastelus acquiesçait, d'un sourire entendu :
— Oui, poursuivit Berton, je pense ici à ton journal, ta conversion, ce retour vers Dieu, dont j'éprouvai personnellement tant de bonheur! Ah! il t'a fait de grandes grâces, mon cher Robert, puisqu'il t'a permis de connaître des vérités capables de te ramener à lui ! Tu me permettras toutefois d'être bien franc. Ce que je vais te dire, je comptais te l'écrire, naturellement. Eh bien, il te reste quelque chose à faire... une étape à franchir... avant d'être définitivement et complètement des nôtres. Tu t'en doutais, n'est-il pas vrai?...
— Oui, répondit Robert.
— A la bonne heure !
— Que veux-tu ! reprit Dechastelus : les déductions savantes, les longues dissertations de la théologie, toute cette prose un peu lourde m'a toujours rebuté. C'est vrai que je lui préfère les extases mystérieuses, les éclairs magnihques des orages intérieurs ! . . .
''2S6 LIi HETOUK d'aIUEL
— Oui... et sur la foi de tes intuitions, tuas ^ quitté, nouveau Saint-lirandan, l'île voluptueuse, la verdoyante Eriiin, pour retrouver au-delà des mers ta patrie perdue, leTeyretléjardiu d'Adam?... Eh bien, mon cher ami, la Terre Promise est en eiîet devant tes yeux. Seulement, ce n'est pas le tout d'y arriver. Il faut y progresser mainlenanL et puis t'y établir!...
— Monlre-m'en le chemin, toi qui y demeures ^ depuis si longtemps ! répondit Robert. Et la vie de son ami lui apparut, dans sa forte et limpide unité : toute d'apostolat, de propagande évangélique, oi^i aucun intérêt personnel n'avait jamais jeté son ombre.
Berton réfléchissait. 11 abordait avec précaution les convictions de son ami. 11 sentait bien que ^l deux formes différentes de christianisme allaient se heurter en eux : d'une part l'inspiration, le dieu de l^ascal, sensible au cœur; de l'autre, l.i |)ratique, la raison, une relicion cristallisée dan l'action charitable et les vertus du prosélytisme, le christianisme intérieur et le christianisme social. A
11 commença : ^F
— La foi, vois-tu, IJobert, c'est un état, ce n'est pas un éclair. Elle n'a pas pour objet, c'est Uossuet lui-même qui nous l'apprend, de nous faire bien passer quehjues heures avec Dieu, mais que toute la vie s'en ressente et devienne meilleure. Médite bien ces paroles. La foi, c'est quelque chose de simple, <le quotidien, comme le froment qui nous nourrit.
11 ajouta :
— D'autre part, prends bien garde qu'en érii^eant, comme tu le fais, en principes généraux les expériences individuelles, en considérant la foi comme destituée des lumières de la raison, à la manière d'une inclination instinctive supélieure, prends bien garde de t'enfermer dans une •onception si particulière qu'elle finisse, un jour ou l'autre, parte séparer de l'Eglise. L'aboutissement logique de ta doctrine, quand on y réfléchit, mais c'est la suppression des dogmes!
— Pourtant, reprit Robert, la foi a bien un caractère surnaturel, tu ne le contestes pas?
— Non certes !
— Eh bien, le surnaturel échappe aux prises de la raison.
— Pardon. La foi peut dominer la raison sans la contredire.
— Moi, je ne puis voir entre elles qu'opposition et désaccord.
Il poursuivit ;
— Réfléchis, eneff"et, réfléchis à ce travail persévérant de désagrégation, de destruction, auquel la raison s'est livrée depuis que, par une erreur vraiment funeste, nous lui avons permis d'étendre sur toute notre àmesa dictature. Ah! nous lavons laissée, de son stylet periide, atteindre jusqu'au fond des organes les plus déliés, les plus subtils, de notre vie morale?... or, qui sait, mon ami, si, en brisant ainsi le sceau du testament que nous avait lègue la sagesse des siècles, en détruisant, comme à plaisir, par l'àpreté, par la lucidité de
LE RETOUtt D ARIEL
notre analyse, les élans spontanés du cœur, les aflirmations de l'enthousiasme, l'activité créatrice de nos instincts les plus profonds, nous n'avons pas préparé l'homme à redescendre la pente d( sa nature, à redevenir ce cju'il était à l'origine, le « loup inquiet et alîamé », le « gorille féroce] et lubrique », dont a parlé mon maître Taine!...}
Il continua :
— Un souvenir me revient, et tu y es mèlé^ d'ailleurs, comme à tant d'autres de ma jeunessefl Te rappelles-tu — il y a de cela trente ans bientôt — ces cours que nous suivions au Collège de France, quand nous sautions le mur du lycée pour échapper aux leçons du père Davy?... En sortant, toi, du cours de géographie, moi, de celui d'hé-; breu, nous allions nous asseoir à l'amphithéâtre de sciences naturelles ofi François Frank professait alors de belles leçons sur la physiologie du^ cœur. Un soir, rappelle-toi, son assistant avait préparé, pour les six ou huit auditeurs que nous étions, des planches d'agave, sur lesquelles de pauvres grenouilles martyrisées laissaient entrevoir, |)ar le tablier rabattu de leur flanc, l'organe vital... le cfiMU"... habilement dégagé par le scalpel. Avec quelle attention, penchés sur leur fade agonie, nous suivions la démonstration du professeur! Aucun <les secrets de ces frêles organismes ne nous était dérobé. Mais le cours fini, que restait-il, dis-moi, de l'objet même de notre étude? Une loque, un oripeau sanglant, qu'on jetait à l'égout ! La mort était le pii.\ de la connaissance. Eh bien, mon cher ami, quand nous
avons soumis à l'exameii de la raison les vérités (le la conscience religieuse, nous savons peut-être en vertu de quelles lois elles palpitaient en nous: mais elles ont cessé de battre I
Il se tut. Un détachement passait, une vingtaine d'hommes énergiques, résolus, promis à la splendeur* future de l'Epopée. Un à un ils entraient au corps de garde, donnaient leur nom, leur signature. Et, par la vitre éclairée, Robert et Berton [Cuvaient apercevoir leurs visages enthousiastes ou recueillis, ce don total de soi, cette flamme de sacrifice qui rayonnait de tout leur être.
— Et ceux-là, interrogea Robert, où donc prennent-ils leur force, sinon dans leur instinct, dans ]a valeur traditionnelle héritée de la race? Hier encore, la plupart de ces hommes, ouvriers des faubourgs, étudiants des écoles, quelle anarchie ne leur dévorait pas le cerveau!... Tous, ou presque tous, théoriciens, imbus de rationalisme, enivrés de l'alcool détestable des utopies révolutionnaires I... Les voici réunis, un même faisceau de volontés, par quelle vertu, dis-moi, par quel miracle?...
— Mais je ne songe pas à le nier I répliqua lîerton. Tu oublies trop, pourtant, mon cher Rohert, que la raison n'est pas pour nous, les orthodoxes, cette faculté d'analyse et de contrôle, (le vérification et de défiance, au nom de laquelle la pensée libre livre à l'Eglise, depuis bientôt leux siècles, le plus meurtrier des combats ! La raison!... Tu sais aussi bien que moi ce qu'elle -st pour nous, Robert?... Le principe de l'intelli-
gible, la source des vérités éternelles, l'atmosphère même où notre esprit respire. Active et créatrice comme la pensée de Dieu, pourquoi ne veux-tu pas qu'elle puisse s'élever jusqu'à la perfection de son essence, et relier, par l'enchaîne- ment, par la continuité de ses déductions, les notions intuitives de la révélation?
Il ajouta :
— Tu as du goût pour les métaphores, tu te plaîs aux comparaisons imagées? Apprends donc, ■ mon ami, que si tu construisais ta vie morale sur ■ le principe que tu m'as exposé, tu donnerais à ta conduite une direction, ou, pour mieux dire, tu lui imposerais une architecture qui serait, comparée à la foi d'un vrai chrétien, ce que la cathédrale de Beauvais, par exemple, peut être à celle de ' Chartres ou d'Amiens. Oui, d'un côté, une basi-* lique folle de ciel, j'en conviens, mais si éperdument, si aveuglément élancée vers son Dieu,| qu'on s'étonne de ne pas la voir plier et s'afTaisseri sous le souffle et l'élan de sa flamboyante mys-l tique : cathédrale de chimère et de rêve, allégée,|| amincie jusqu'au paradoxe; et, de l'autre, l'équilibre, l'harmonie, la beauté de la forme, la richesse delà pensée. La première aspire à l'impossible ; les deux autres reposent fermement sur le; sol, où les enchaîne la loi du nombre et la solidité positive de leur masse. D'une part, tout est vertige; de l'autre, tout estlogiqueetcerlitude. Si l'une nous jette enlin dans les ivresses et les emportements de l'extase, les deux autres nous inspirent une foi. durable, la patience virile et la piété robuste.
Il poursuivit :
— Ame dégoûtée du siècle, peut-être as-tu subi 1 peu trop passivement l'attrait qui te poussait vers le silence et vers la solitude. Sans rien laisser pénétrer en toi du monde extérieur, tu t'es barricadé dans ta conscience, tu t'y es enfermé comme en une retraite. Or, si grand, vois-tu bien, que soit, môme chez le plus humble d'entre nous, ce drame de la résurrection divine, il est une scène encore plus vaste où chacun doit porter son activité : c'est celle de la société. Désormais, il faudra que tu sortes de toi-même et que tu te répandes ■m dehors. L'action sociale te révélera et ta propre raleur et celle même des principes qui t'ont permis de renaître. La sagesse, après tout, n'est justifiée que par ses œuvres.
Et tandis qu'ils erraient sous les grands arbres le l'avenue, dans cette nuit pleine de chants et le rumeurs guerrières, Berton découvrit aux regards de Robert ce monde nouveau, vers lequel l s'efforçait de l'entraîner, avec un si pressant ippel.
Il lui fit observer qu'au christianisme seul apparenait l'espoir de fonder dans l'avenir une répu- )lique d'esprits ; que les empires construits sur m autre principe n'avaient jamais pu subsister ; ;t que, par delà le pouvoir de la force, par delà nème ces vastes associations économiques, ces roupements d'intérêts, objet d'un idéal beaucoup dus raiiiué, il fallait préparer et hâter l'avènenent de cette société spirituelle qui, en dépit de mobilité du temps et de l'instabilité des esprits.
était la seule capable de demeurer, parce que, selon les fortes paroles de Lacordaire, elle avait une racine de puissance et d'immortalité, granitique autant qu'elle est féconde.
Oui, le christianisme seul était capable d'assurer cette unité future des esprits, parce qu'étant seul à posséder la vérité, en lui seul résidait aussi la souveraineté intellectuelle. La parole de Dieu, répandue dans l'Eglise, servait de fondement à sa: morale. Et sa morale unissait les hommes dans la paix et dans la liberté. Et Berton rappela à Robert à quel point ce ferment chrétien avait toujours travaillé en faveur de l'opprimé contre le fort, soulageant le monde de la dure inégalité, rompant les chaînes de tous les esclavages, asso-' ciant les hommes dans le travail comme dans la! répartition, royaume invisible de l'esprit qui, pareil à ce grain de sénevé dont a parlé l'Evangile, deviendrait un arbre qui ombragerait un jour toutôj la terre.
Et Robert, à mesure que son ami lui parlait,] pénétré peu à peu par le zèle et par le feu de sei convictions, s'émerveillait de constater que toutei les conclusions auxquelles aboutissait son agi mûr, étaient précisément à l'opposé des direction où il avait engagé sa jeunesse. Ses maîtres 1 avaient conseillé de dévelop[)er en lui l'individua lisme, et voici que le génie social du christiunismi commençait à le rallier à sa doctrine. On 1 avait enseigné que la critique et que l'analysi étaient les seules méthodes capables de nous ouvrir la vérité, et lui, il les avait trouvées dans l'in-
tuition et dans la foi. On lui avait proposé l'Allemagne comme un modèle : et tout un peuple se levait, dans cette nuit mémorable, pour briser au visage de cette abjecte nation son masque abominable d'hypocrisie et de mensonge. On lui avait dit, enlin : « Chassez Ariel ! » et il n'avait rencontré le bonheur qu'en lui rouvrant ses bras. C'est ainsi qu'une génération d'erreurs mourait cette nuit-là dans sa conscience, et qu'il y sentait tressaillir en même temps le germe d'un nouvel univers !
Ils retombèrent dans le silence. Un couple s'avançait, celui-là même qu'ils avaient remarqué sur le banc de l'avenue. Le moment des adieux ne pouvait être différé. L'homme et la femme se tinrent longuement embrassés, dans une étreinte dernière, un baiser si noué et si fort, qu'on eût dit, en se séparant, qu'ils déchiraient une même substance. Puis la femme se redressa. Et, dans un sursaut d'énergie, donnant à son pays ce qui lui tenait au cœur plus encore que sa vie, sans un geste, sans une plainte, sans même se retourner, elle s'éloigna. Et l'homme restait là, sans bouger, à la regarder partir. Et quand cette femme passa devant Robert, il sembla à ce dernier, bien qu'elle eût le visage exténué et les yeux baignés de larmes, qu'une grande lumière de rénovation embellissait ses traits et les transfigurait.
Et, tandis qu'il contemplait cette scène, son cœur battait avec violence. Et il comprit soudain, par une de ces intuitions qui lui étaient si familières, la signification que Dieu avait voulu don-
ner à cette nuit, où le même esprit de renoncement, multiplié à l'infini, régénéra l'humanité en lui rouvrant les sources de la vie la plus haute. Il comprit que, si les générations nouvelles avaient saisi profondément le sens caché de celte nuit, c'en devait être à jamais fini de l'individualisme mortel dont sa génération avait failli périr. Il comprit enlin que ce même Dieu lui demandait le sacrilice de ce qu'il avait de plus cher, ses convictions les plus particulières, sur l'autel séculaire des traditions de l'Eglise, dont la survie et la pérennité importaient seules, et non la sienne.
— Ah ! cette nuit de l'universel holocauste ! pensa Robert, malheur à qui, l'ayant vécue, ne l'aurait ni accueillie avec ferveur, ni acceptée avec courage 1
Alors une heure matinale sonna. Et voici qu'une lueur rose commença à errer vaguement au bas du ciel.
Berton reprit, d'une voix émue :
— Hobert, voici le moment où il va falloir nous séparer. Retiens bien mes paroles, mon ami. Elles contiennent pour toi mon dernier vœu.
11 lit une pause et j>rononça :
— N'oublie jamais, vois-tu, que l'Eglise est bâtie sur la pierre. L'unité est le principe de sa force. Elle est guidée par un esprit qui ne se dément jamais. Souviens-loi, qu'en te rangeant sous sa loi, tu as fait vœu de renaître et de mourir en elle. Apprends donc à préférer aux égarements de notre sens individuel les enseignements que l'Eglise a toujours proposés aux hommes pour les
LE RETOUR d'aRIEL Î^95
instruire. La dernière démarche que Dieu attend de toi, c'est d'accepter librement, par la soumission de ton esprit et de ta volonté, le dogme public qui constitue notre unité.
— Eh bien, lui répondit Robert, je te promets, mon cher ami, de consacrer désormais ce qui me reste de forces à me rapprocher de la véritable doctrine, et, la connaissant mieux, de la réaliser plus pleinement dans mes actes ; d'autant, ajoutat-il, qu'en m'unissant ainsi à la foi des pauvres, j'humilierai davantage mon orgueil et je connaîtrai mieux mon néant.
— Adieu, alors ! lui répondit Berton.
— Adieu, mon cher ami !
Ils eurent une étreinte toute virile.
— Adieu ! murmurèrent-ils encore en se serrant les mains.
Puis ils se séparèrent.
Robert demeura seul, un instant, sur cette place, ébloui, le cœur et l'esprit allégés, comme empli d'une espérance et d'une spiritualité ravissantes. L'aube solennelle ouvrait avec splendeur la plus grande ère de l'histoire. Une attente infinie sembla s'élever du cœur mystérieux du monde. Un essaim de clartés, un frémissement d'ailes d'or palpita dans l'espace. Et, pareille au réveil de l'Archange qui gardait autrefois ses paradis perdus, dans la conscience de cet homme, comme dans le ciel réconcilié, montait triomphalement la môme lumière.