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CHAPITRE VI

A quelques jours de là, Robert et Madelein s'entretenaient un soir au seuil d'un vallon solitaire, tout embaumé des floraisons de mai, et clos comme d'un rempart par la forêt de Saint- Jean. Le crépuscale verdissait l'horizon. La terre épanouissait dans l'ombre son bouquet de liançailles; et si les oiseaux s'étaient tus, du moins les merles, ces annonciateurs de l'aube et de 1 lin du jour, s'égosillaient encore dans les cerisier^! et dans les haies.

Robert racontait à Madeleine ses impressions de Bruges. II lui disait la joie que ses croyance8j nouvelles avaient t'ait lever au fond de son cœur un vrai printemps sauvage, d'une atmosphèr paisible et pure, dans des bruits de nids, dd^ sources et de feuilles, que dorait un rayon de Is^ vérité divine. H apercevait l'existence sous uûr' jour différent : des horizons nouveaux, d'où jaillissaient de grands faisceaux de lumière.

Elle répondit :

— 0 Lii ! ... j'ai senti to Ut cela dans tes lettres ! . . . ce voyage t'a ravi, je le sais. J'en ai été heureuse pour toi!... oh! oui, bienheureuse!...

Elle avait mis, dans l'expression de ces mots, un accent si profond de mélancolie, que Robert observa, surpris :

— Comme tu as dit cela, Madeleine! Tu as l'air tout triste!...

— Mais non.

— Mais si.

11 lui prit la main, et la regardant au fond des yeux :

— Pourquoi es-tu triste? réponds-moi.

Elle garda le silence. Nature ardente et fière, dont la sensibilité s'était accrue encore au cours de ses dernières épreuves, elle n'aimait guère à parler d'elle-même. Kobert le savait. 11 savait aussi qu'il fallait la deviner, puis la presser doucement, et il reprit :

— Madeleine?

Des larmes parurent au bord de ses paupières. Elle murmura :

— Eh bien oui, c'est vrai, j'ai peur de cette vie

nouvelle! peur de cette pensée étrangère qui t'a

firis à moi, qui m'a volé ton cœur, mon bien, ce

qui n'était qu'à moi, le meilleur même de notre

[amour !

— Quelle folie ! balbutia-t-il, désolé d'avoir fait jaillir de cette conscience cette source de jalousie iet de soulfrance.

Elle continua :

— Songe à ce qu'a été jusqu'ici notre vie! une

entente si complète, une harmonie si douce ! Et tu voudrais que je ne fusse pas réellemenl alarmée par cette croyance nouvelle, par cette usurpatrice, qui s'est glissée entre nous et qui menace de nous séparer?

— Nous séparer!... s'écria-t-il, pourquoi?... Elle est un lien, au contraire, et le plus l'orl, le plus indestructible de tous?

Mais elle reprit, d'un ton de reproche :

— Gomment veux-tu que je n'en sois pas jalouse!... Jamais tu n'as eu dans ta vie, reconnais-le, d'autre objet que moi-même...

— Eh bien?

— Et lu voudrais qu'un sentiment aussi profond, aussi exclusif que celui de la foi, ne fût pas pour moi une torture? Mais je vais passer au second plan, c'est forcé !

— Quelle erreur !

— Je ne serai |dus tout pour loi, ne di'^ pasj non! Et moi qui ne partage pas tes croyances, ouj qui, du moins, ne les partage que faiblement,! de quels yeux veux-tu que je les considère, sinoni comme l'aflection d'une rivale, mais hélas cent fois pire et bien plus redoutable !

^ rs'on, Madeleine, je ne comprends pas toï sentiment.

— Ah ! s'écria-l-elle, avec la conviction d'une orgueilleuse sécurité, je défie bien une femme, n'importe quelle femme, de le prendre à moi! H y a entre nous trop de passé, et des souvenirs qut rien n'eflace 1... Taudis que ta foi, je ne la connais pas! C'est un fantôme, un adversaire insaisis-

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sable! Gomme je me sentirai seule à présent dans la vie! Je serai pareille à quelqu'un qui attend, pendant que tu voyageras sous tes cieux magniiiques !

— Alors, lui dit Robert, il serait "bien plus simple de venir avec moi?

Et il sourit, en prononçant ces mots, car il savait qu'une ùme s'allume à une autre âme comme la lumière du sanctuaire, et il était certain de lui communiquer sa croyance.

Elle eut un geste de dénégation.

— Non, je suis trop absolue, je n'admets pas qu'on me partage !

Elle ajouta, avec une grâce exquise :

— Avoue-le : si je mourais aujourd'hui, tu aurais moins de chagrin, puisque Dieu te consolerait et que tu serais sur de me retrouver !

— 0 logique féminine ! s'écria-t-il dans un éclat de rire ; et il porta vivement à ses lèvres la petite main qu'il tenait emprisonnée dans la sienne.

— C'est vrai, reprit-elle. Et si tu mourais, toi aussi, tu me quitterais plus facilement. ïu songerais moins à celle que tu laisses qu'à celui vers qui tu t'en irais. Et tu aurais moins de regards pour la terre que pour le ciel.

Ils se turent un instant. Le lys bleu de la nuit lleurissait dans l'espace. Tout était transparent et comme lav'^é d'une eau limpide. Au ciel et sur la terre flottait le même grand voile d'épousée.

Robert reprit d'une voix grave :

■ — Ainsi ce serait là tout notre amour, Madeleine?...

LE UETOCR DAUIEL

— Quoi donc?

— Celte passion toute terrestre, toute mortelle, et limitée aune durée si mesurée?

— Elle n'en a donc que plus besoin de tendresse !

— Trois pas sur la poussière? Tu te contenterais d'une destinée aussi bornée? Tu ôterais à l'amour ce qui l'achève et le couronne? son désir d'absolu, son besoin d'inlini? Tu lui refuserais sa lumière spirituelle pour le réduire à quoi?... une étincelle de nos sens, un éclair de matière?... Mais si cet espoir de se survivre n'existait pas, ce sont des unions comme la nôtre qui l'obligeraient à être! Ah! je me refuse, pour ma part, à n'avoir aimé de toi que ton enveloppe périssable, ta charmante chrysalide, et non la captive aux longues ailes, la Psyché qui l'habite!

Il ajouta :

— Tu es jalouse de mes croyances? C'est dans tes yeux que j'en ai puisé la première étincelle. Si je n'avais pas, aussi clairement, aperçu dans tes regards comme un rellet du ciel dont ils se souviennent, peut-être qu'aujourd'hui je serais plus sceptique. Mes convictions te blessent? C'est de toi qu'elles sont nées. C'est à force d'aimer ton ame que j'ai lini par croire en la mienne.

— Enjôleur! murmiu-a-t-elle.

Elle l'écoutait, renniée par son accent de sincérité, par toute cette |)oésie (jue la nature répandait autour d'eux : cette oiïrande de la terre enj Heurs, ce dôme d'azur de la nuit transparente,! où, tout à l'heure, dans une éclosion spontanée,

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s'épanouiraient de flamboyants vergers d'étoiles. Robert reprit :

— Si tu le voulais, Madeleine, un jour nous irions ensemble au vallon de Port-Royal. Je crois à l'influence de certains sanctuaires sur les destinées de nos âmes. Celui-ci contient une puissance de renouvellement et des suggestions d'une valeur intinie. Il est encore un autre endroit dont je n'approche jamais sans que le cœur ne me batte: c'est la petite chapelle située derrière le maître-autel, à Saint-Etienne du Mont. La cendre des deux esprits que j'ai le plus aimés y repose : Pascal et Racine, toute la force de la raison et et toute l'ardeur de la sensibilité humaines. Tu viendrais t'y recueillir. Laisse-toi guider. Je te conduirai sûrement, mais sans te contraindre. Dismoi que tu le veux bien ! Dis-le! répéta-t-il,avec une douceur impérieuse qui la lui soumettait comme une amante.

Elle resta silencieuse, puis répondit:

— Sije devais un jour partager tes croyances, ce ne serait jamais que par amour pour toi. Toi, tu as fait le chemin tout seul, tu en porteras le châtiment, puisqu'il faudra venir me rechercher et recommencer la route avec moi. Si je suis paresseuse, si je pèsera ton bras, eh bien, ne t'en prends qu'à toi-même : il ne fallait pas me laisser en arrière !

Ils se mirent à rire, pleins d'une mutuelle tendresse.

Ces voiles d'or qui s'étendaient au couchant, n'était-ce pas la porte du sanctuaire qui s'ouvri-

raitun jour pour elle, maintenant qu'elle aspirait à ces croyances ainsi qu'une fraîcheur d'oau vive, confondant le désir qu'elle en avait avec l'amour et la condance qu'elle ressentait pour son mari? Ils se levèrent et rentrèrent chez eux, lentement, au bras l'un de l'autre. La lerre recommençait ses éternelles épousailles. 11 leur semblait que leur amour allait entrer danson ne sait quelle merveilleuse féerie, une fontaine de Jouvence qui leur ouvrait un autre monde.

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