‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 1 sur 58 · M PRÉFACE · texte numérisé non relu

M PRÉFACE

ainsi que l'a spirituellement formulé Af. Francis Chevassu, n'est-il pas, au théâtre et à la ville ce qui nous divise le moins? comme f avais abordé, iati contraire, une des questions qui, à l'heure lactuelle, semblent nous diviser le plus, je pensais que ih-s explications étaient nécessaires. Je m'imaginais avoir beaucoup de choses à dire. moi aussi. C'est pourquoi, je ne balançai pas à prendre cet engagement d'une préface.

En relisant la critique du Retour de Jérusalem, plusieurs arguments auxquels j'avais résolu de répliquer, m1 apparaissent aujourd'hui sans réplique, en ce sens qu'ils tombent d'euxmêmes et, avec le recul toujours nécessaire, me trouvent dans le /dus grand calme d'esprit.

.l'ai peut-être ut tendu un trop long temps; mais, it'u/i autre côté, comment répondre aux gens qui prophétisent : La pièce //'intéressera pas le pub/ii ; elle n'aura pas vingt représentations? Il faudrait être bien outrecuidant pour dire à f avance : — Messieurs, voire erreur est grande;

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mu pièee aura cent représentations, peut-être davantage, puisque c'est à cela que vous jugez la valeur d'une œuvre dramatique. — Ce n'est qu'avec le temps que l'auteur peut répondre, modestement.

Il est des arguments plus estimables. Avant de les discuter, j'avertis le lecteur que cette pièce est imprimée telle qu'elle fut représentée le soir île la répétition générale. J'ai conservé lu scène tir Judith et de Lazare qui, ce soir-là, terminait* le troisième acte et fut supprimée entre lu n'prtition générale et la première représention. Plusieurs personnes l'ont déploré; elles ont regretté cette scène. Elles ne font pas regrettée plus que moi. Voilà qui fera sourire. Comment, penserat-on, n' étiez-vous pas le maître de votre œuvre? Si vous art'- écrit cette sci-ne. apparemment c'est que. dans votre pensée, elle était nécessaire à lu signification , à la compréhension île votre comédie; sans don te ri le développait, 'le lu façon que ri, >is désiriez, 1rs caractères tir Judith ri de

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Lazare : elle concourait à V ensemble, à l ' harmonie . à l'équilibre surtout que vous aviez voulu... Ou bien était-elle si inutile que, du jour au lendemain, ^a, inutilité vous soit brusquement apparue?... On bien arc: -vous cédé à d'occultes pressions?-... à moins qu'une force majeure, les pouvoirs publics...

Hélas ! que tout cela est vrai. Je trouvais et je trouve encore celte scène nécessaire; les pouvoirs publics ne si, ni pas intervenus et. pourtant, elle a été supprimée, pour des raisons que je dirai tout ù Vheure.

Quoi qu'il en soit, je présente aujourd'hui un public cette pièce, telle qu'elle fut écrite. Est-ce \ une pièce partiale ou impartiale?

Sur ce point les avis sont partagés.

— Impartiale , admirablement impartiale!

affirme celui-ci auquel In pièce a plu .

— partiale, aveuglément partiale! soutient celui-là auquel elle a déplu. Tandis qu'un troisième en asiate l'impartialité et la h/à aie :

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— Nous ne demandons pas à V auteur d'être impartial; mais, déjuger et de témoigner... nous voulons qu'il marque ses préférences; il n'est pus Itère de n'avoir j>as son opinion à lui et de ne pas la défendre âprement. Cependant, an quatrième hausse les épaules : — Ni partiale, m impartiale . mes bons amis, mais prudente, oh! que prudente! La chèvre sémite et le chou aryen.

Et roi là ma pièce jugée comme l'habit d'Arlequin, rouge j><>nc le cardinal, verte pour le perroquet et jaune pour le serin. Les presbytes la grandissent, les myopes la rapetissent, les aveugles la nient. Elle est antisémite, philosémite ; elle est courageuse, elle manque de générosité; elle est inopportune, elle vient à son heure : c'est une œuvre saine, c'est une mauvaise action. Quoi, tout cela à la fois'1. C'est beaucoup, c'est trop ou ce n'est pas as>ez. Devant tant d 'affirmations contraires, comment un auteur s'y reconnaîtrait-il? Il ne sait vraiment plus ce qu'il a fait.

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,cy | Eh! bien, je dis que cette pièce fui écrite dans 1 un sincère effort d'impartialité et même, quand ' elle fut terminée, je l'ai lue à des personnes que j'ai choisies aux deux pôles de C opinion; malgré cela, d'une parfaite probité : il y a d'honnêtes gens partout. Ces personnes la trouvèrent juste et modérée et que des vérités, bonnes ou mauvaises â entendre, y étaient dites de part et d'autre. Kt puis, le directeur qui montait la pièce, tintelligente comédienne qui en créait le principal rôle et l'aimait, ceux qui, en haut lieu, avaient pris connaissance du Retour de Jérusalem avant d'en autoriser 1rs représentations1, tout cela me confirmait dans la certitude que je n'avais pas fait délibérément œuvre d antisémitisme. J'étais bien

!. liappelons que cette autorisation a fait lever, peu de temp» après, L'interdiction qui pesait sur Ces Messieurs de M. George Ancey, et Décadence île M. Albert Guinoo. On a même 'lit à ce propos que l'interdiction de Décadence avait servi le Retour de Jérusalem, en ce sens que, si l'on eût interdit cette dernière pièce, c'était déclarer qu'il n'était pas permis «le parler des israélites. Me sorte que, si je dois quelque oli" -e à mon prédécesseur cl ami, Albert Guinon, je suis n\ de le lui avoir rendu.

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tranquille stir ce point, et je l'eusse été encore davantage, si j'avais pu soupçonner ce que

certaines insinuations m'ont depuis révélé, à savoir que, moi-même^ j'étais juif. Car, chose singulière, dès qu'on les étudie d'un peu près, les Israélites veillent que l observateur soit un coreligionnaire, comme s'il n'y avait qu'un des, leurs pour les si bien connaître, et les trahir.

Mais c'est en vain que l'auteur protestera de l'honnêteté de ses intentions, elles ne seront jamais réputées pour le fait. Or, le fait, c'est fa façon dont le public a pris la chose : il l'a prise dans un sens défavorable aux juifs, c'est incontestable.

~ C'est que, pour une telle pièce, il y a dans une salle une majorité de spectateurs qui soif lignent par des applaudissements frénétiques tout ce qui est contre les juifs, et s'abstiennent n'approuver bruyamment tout ce qui est en leur faveur ; tandis que l'autre partie n accepte ni ce qui est contre eux, ni ce qui est [jour eue. Aux

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premiers on a beau dire ; les Juifs sont intelligents,instruits, travailleurs, persévérants, tenaces, solidaires; ils ont le sens du réel, la raison les guide; ils ne s encombrent pas de préjugés; ils ignorent la sensiblerie et la sentimentalité qui sont les mauvaises herbes du sentiment, comme la sensibilité en est la fleur; le public répond à peu près comme cette femme à qui Von vantait les mérites d'une autre femme : — Cest possible, disait-elle, mais elle a toutes les qualités que je n'aime pas et aucun des défauts que foi me. — Tout est là; car Michel n'a pas que les quotités de sa race, il en a aussi les défauts. Ce n est pas un héros, et précisément, je n'ai pus

VOUlu qu'il fût un héros. Il est plein de contradictions : inquiet, hésitant et, pourtant, décidé; faible et énergique, tour-à-tour; accessible et la pitié et capable de cruauté; anarchiste et traditionaliste, patriote et utopiste, aine /routière, en un mot. Il croit à ht nécessité d'une morale,

et il la viole. Il abandonne sa femme et ses enfants, et sa conscience est obsearcie et éclairée

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à la fois par le remords. 1/ ne parvient />a- à mettre d'act ord sa sensibilité et sa logique, son cœur et sa raison, son individualisme et son altruisme, son rêve et la réalité.

D'aucun- l'en ont jugé sévèrement, l'ont trouvé pleutre et veule; on l'a même appelé, si je ne me trompe, pignouf et mufle. Mais cela ne prouve rien, pas plus que de traiter Judith d'hystérique et île folle. Injurier n'est pas définir. Plusieurs, au contraire, ont reconnu le type que j'avais \voulu dépeindre : le Français moderne, d'assez juste milieu, de conscience moyenne. Arrêtonsnous donc un peu sur ce Michel, puisqu'il représente l'élément aryen.

Il n'est pas invraisemblable que l'action se déroule entre les années 1898 et 1900*, et qu'au

1. Cette hypothèse supprimerait deux répliques, au cours de la pièce : l'une, au premier acte, quand Michel parle Je sa sœur religieuse; l'autre, au troisième acte, quand l'oncle Emile fait allusion à la guerre du Transvaal, qui éclata au lendemain de la Conférence de la Haye.

Comme, étant donné l'état des esprits, je n'ai pas situé la

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moment où elle commence, Michel Aubier ait 36 ou SI ans. Fils de la bourgeoisie, dune bourgeoisie aisée, mais assez récente et très près du peuple, [grand-père quarante - huitard , oncle dans la Commune . à son âge il a déjà vu bien des choses. Il a in la /in de l'Empire, les fêtes du là août ei les barricades, les crinolines et 1rs blouses blanches', puis des régiments ont défilé sur les boulevards, tandis que la foule criait : .1 Berlin! et ce qui l'a frappé, c'est qu'il était permis de (hanter la Marseillaise. Il Ta chanter. Il <i vu son père pleurer au lendemain de Sedan; la République a été proclamée; il s'est trouvé enfermé dans Paris assiégé; la paix fut enfin signée. Et, un soir de printemps, sur les collines fleuries entourant la petite ville de banlieue où ses parents s'étaient réfugiés, il a vu dans le ciel du côté de Paris, une grande lueur rouge, et on lui

I » i ■"• " e à son moment véritable, me privant ainsi d'arguments qui naissaient de ce moment même, je n'ai pas cru devoir me

r des arguments que me fournissaient des événements

i écents.

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a dit que c'était des palais et des monuments qui brillaient.

Et ce fut. sous forme d'images impressionnantes pour un petit garçon, Vannée terrible;

On l'a mis au lycée. Il enviait 1rs- grands qui, <lcux fois par semaine, sous le commandement de vrais sergents, foi suie ni Veocercice, et le professeur d'allemand, jusque-là tourné en ridicule et sons autorité, devenait un personnage redoutable, muni île pouvoirs discrétionnaires. C'était l'œuvre de relèvement qui commençait. Il donnait cirai francs sur ses économies pour la libération du territoire, et les poésies de Paul Déroulède l'enflammaient. On lui montrait, sur la carte de France, un petit coin, en haut. <t droite, toujours teinté en couleur de deuil la tache noire !) et il pensait éi la revanche. ^

On flétrissait la corruption de l'Empire. C'est vers cette époque que M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique, couronnant une rosière à Puteaux, terminait ainsi un long discours sur les vertus domestiques: — Le règne

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des voleurs et des courtisanes est passé! — Paroles imprudentes .

C'était 1rs jeunes années de la troisième République. En lisant sur tous les monuments ces trois mois : Liberté, Egalité, Fraternité, Michel s'étonnait qu'il y eût encore des riela-s et des pauvres, des patrons et des ouvriers, des gens oui mouraient de faim, d'autres qui assassinaient, et /roi*- classes dans 1rs wagons de chemins de fer, comme avant ! C'est que 1rs enfants prennent 1rs mots au pied de la lettre, et n'acceptent pas les contradictions ri les désordres que les hommes ai < eptent.

Les contradictions le froissaient de toutes part-. On lui recommandait de prie,- Dieu, et ses parents ne le priaient pas. Sun père n'aimait pas Ira prêtres.

Il /irait des petits camarades Israélites; mais il ne remarquait aucune différence entre eux et lui, si ce n'est que lejeudiet le dimanche, ils demeuraient à l'étude, tandi- qu'il allait à la messe. Peut-être, lorsqu'il faisait avec l'un d'eux, de ces

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échanges que font les écoliers, à la façon des sauvages, du sucre d'orge contre des plumes o/t du papier à lettres contre des pastilles de metithe, s'apercevait-il, après coup, qu'il n'avait]

pas conclu un marche avantageux, ce qui ne\ C empêchait pas d'ailleurs, à la première occasion, de recommencer.

Michel grandit sous la présidence de M. Thiers et du maréchal Mac-Mahon. Il apprend la formation des nouvelles dénominations politiques , avec la terminaison iste qui ///arque le respect, et la terminaison ard qui marque le mépris. Quand arrive le 16 mai, il comprend que la République est en danger. Il lit les journaux et l'Histoire de la Révolution, fait des rapprochements entre les hommes de 77 et ceux de 89, et plus d'un, parmi les 363, prend à ses yeux les allures de tel député du Tiers. La République est saucée ! Michel n'attendait que cela pour passer son baccalauréat. Il le passe.

Au quartier latin, comme toute la jeunesse bourgeoise de cette époque, il est ardemment

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républicain. Il se réjouit de la première expulsion des Jésuites, il se réjouit de la première amnistie Les premières fêtes du 14 juillet l'enivrent; tons /es cœurs sont gonflés d'espoir; dans tes rues pavoisées et illuminées, il communie véritablement avec le peuple, rit. chante, crie et danse avec lui. Son. la République ne pouvait pas rire pins belle sons l'Empire! Liberté, Égalité, Fraternité, vous n'êtes donc pas de vains noms? Michel fait son volontariat. Le régiment n'est pas cette grande famille qu'il était si disposé à 'limer. Le colonel, le père du régiment, lui fait l'e/fet d'un purent éloigné; les commandants et les capitaines, de eonsins à la mode de Bretagne. L'indifférence des officiers le chagrine et le décourage; (a grossièreté ri la vénalité des gradés inférieurs l'indignent. Sa véritable parenté, c'est avec les pauvres <■/ simples soi, lais, ses frères d'armes, frères d'ennui morne aassi, d'exercices

monotones, de corcées répugnantes ri si n pi des.

de punitions arbitraires. C'est qu'en temps de pair . la logique et In discipline, l'honneur mili-

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