ACTE PREMIER, SCENE
m'a prêté Madame Sureau... Si vous voulez, je vous le prêterai.
ANDRÉE
Voyons, maman, lu sais bien qu'Henriette dc
t'ait jamais un point. [Un silence.) Ces pauvres Sonchamp !... c'est toujours triste un départ.
GEORGES
Oui, je te conseille de parler... tu as l'air vraiment frappé.
HENRIETTE
Tout à l'heure, ce sera mon tour... je saurai ce que ça signifie, quand je vous verrai agiter vos mouchoirs.
ANDRÉE
Oh! vous, ce n'est pas la même chose... Tout le monde ici vous regrettera... n'est-ce pas, tout le monde?
L'ONCLE EMILE, galamment.
Il y a départ et départ.
GEORGES
Le diner ne sera pas gai ce soir.
l'oncle émile
Vous ne me jouerez plus du Schiïmann après le diner, ni .cet admirable Tristan et Yseult que vous jouez si bien.
HENRIETTE
Oh! c'est si beau... c'est d'une inspiration si ardente! Mais je laisserai mes partitions, vos nièces vous feront de la musique.
l'oncle émile Si je ne compte que sur mes nièces.
MONSIEUR AUBIER
Oui, nous serons tous très ennuyés de vous voir partir... on était habitué à vous voir là, à vous entendre causer... et puis, nous allons être privés d'une jolie femme.
HENRIETTE, désignant Suzanne et André.'.
Mais il me semble que...
MONSIEUR AUBIER
11 n'y en a jamais trop... Enfin! les beaux
jours ne peuvent pas toujours durer; l'automne s'avance et vous vous en allez avec les roses.
ANDRÉE
Oh! papa.
HENRIETTE
Monsieur Aubier est l'amabilité même...
MADAME AUBIER, regardant son mari.
Comme tu es rouge, Jules! Est-ce que tu ne digères pas bien? Tu n'es pas malade?
MONSIEUR AUBIER
Malade? Jamais malade!
HENRIETTE
Enfin! Il n'y a qu'une personne ici qui ne me regrettera pas, j'en suis sûre : c'est le capitaine.
LE CAP1TALNE
Moi, madame, je serai désolé; je n'aurai plus personne avec qui me disputer, came manquera.
HENRIETTE
Et dire que si vous n'étiez pas militaire, je vous aimerais tant.
l'oncle émile
Quand il n'a pas son uniforme, ça ne se voit pas.
HENRIETTE
Tout de même, il y a toujours quelque chose.
MONSIEUR AUBIER
Je sais bien pourquoi vous n'aimez pas les militaires : M. de Chouzé fait ses vingt-huit jours et vous maudissez une institution qui vous prend pendant quatre semaines votre mari.
HENRIETTE
Ce serait une raison pour la bénir, au contraire... une petite séparation, de temps en temps, ce n'est pas désagréable.
GEORGES
11 paraît qu'il y a des chaleurs terribles dans la région où il fait les grandes manœuvres.
HENRIETTE
Oui, il parait.
MADAME AUBIER
Monsieur de Ghouzé est officier de réserve?
HENRIETTE
Oui, officier.
MADAME AUBIER
Dans quoi?
HENRIETTE
Dans les chasseurs.
MADAME AUBIER
A cheval?
HENRIETTE
A cheval, oui, je crois... est-ce qu'il y a des chasseurs à pied?
LE CAPITAINE
Il y en a quelques-uns.
HENRIETTE
Vous savez, moi, ces choses-là...
MONSIEUR AUBIER
Et vous n'avez pas été fière de voir votre mari avec un dolman bleu de ciel, des culottes rouges, des bottes !
HENRIETTE
Ça ne m'a pas emballée du tout.
Ah! ma chère, ne dites pas ça, l'uniforme des chasseurs est ravissant.
HENRIETTE
C'était la première fois depuis que nous sommes mariés, que je le voyais ainsi... ça m'a produit une impression qui sera lente à s'effacer.
l'oncle é.mile La joie du retour l'effacera.
MONSIEUR AUBIER
D'autant [dus que depuis quatre semaines que
Monsieur do Chouzé jeûne, il doit avoir les dents longues.
ANDRÉE
Oh! papa, tu sais qu'Henriette n'aime pas ces plaisanteries-là.
HENME1TE
Monsieur Aubier a le droit de tout dire; je salue en lui le représentant de la vieille gaîté française.
MONSIEUR AUBIER
Mais je m'en vante.
HENRIETTE
Seulement, la perspective que vous me faites entrevoir ne me sourit pas du tout; non, je ne suis pas la femme de ces sortes de fringales.
l'oncle Emile Vous n'aimez pas les jeux de satiété.
HENRIETTE
Les jeux de satiété?... Ah! oui... Monsieur Emile, vous êtes incorrigible. Enfin! j'espère bien que Gaston m'aura trompée ou, du moins,
aura trompé sa faim avec quelque servante d'auberge.
MADAME AL'BIER
Petite dame, vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites et. si vous aviez soupçon d'une infidélité, vous ne seriez pas trop contente, comme les camarades.
HENRIETTE
Non, je vous assure, je suis de bonne foi. Voyons! Qu'est-ce que ça peut faire?
MONSIEUR AUBIER
Alors, vous n'êtes pas comme les femmes qui accompagnent leurs maris, quand ils font leurs vingt-huit jours?
HENRIETTE
Il y en a?
le capitai.m:
Mais oui.
Quelle horreur!