MADAME AUBIER, SUZANNE, ANDRÉE
GEORGES, à sa femme
Andrée, tu feras tout de même bien de voir dans sa chambre si elle n'oublie rien.
ANDRÉE
C'est vrai, cette chère Henriette, elle est tellement étourdie !
MADAME AUBIER
Quelle drôle de petite femme !
LE CAPITAINE
C'est un type!
MADAME AUBIER
Elle supporte aisément d'être séparée de son mari.
l'oncle Emile
En tout cas, elle n'a pas du tout l'air enthousiasmé d'aller le rejoindre.
MONSIEUR AUBIER
Oh! c'est une attitude. Je suis sur qu'elle est enchantée, au contraire. Seulement, dans ce monde-là, c'est bien porté... un bon ménage comme les vôtres, mes enfants, c'est ridicule et bourgeois.
MADAME AUBIER
Eh ! bien, moi, elle me fait l'effet d'une femme qui n'aime pas son mari... elle l'a peut-être aimé, mais elle ne l'aime plus. Voyons, Georges, toi qui les connais, ai-je raison?
GEORGES
Ce sont deux êtres qui n'étaient pas du tout faits pour vivre ensemble... Henriette n'aime
que les livres; Gaston, lui, n'aime que la chasse et les chevaux.
LE CAPITAINE
Alors, sa femme s'ennuie.
L'ONCLE EMILE
Son affaire est claire à ton ami Gaston. La Cérébrale et le Sportsman, fable.
MONSIEUR AUBIER
Mais pourquoi l'a-t-elle épousé?
GEORGES
On ne sait pas... C'est un mariage qui s'est fait d'une si drôle de façon.
MONSIEUR AUBIER
Est-ce que tu ne nous a pas raconté qu'ils s'étaient connus au Quartier-Latin?
GEORGES
Mais non, père... Au Quartier-Latin!
ANDRÉE
Pourquoi pas à Bullier, papa?
MONSIEUR AUBIER
Enfin, il y a une histoire de Collège de France, de Sorbonne...
ANDRÉE
Tu n'es pas fixé.
MADAME AUBIER
Ton père embrouille tout... il confond tout.
L'ONCLE EMILE
Mais Madame de Chouzé n'est-elle pas une demoiselle Fuchsyani?
GEORGES
Oui, c'est la fille du banquier. Les Fuchsyani avaient leur hôtel avenue de l'Aima, en face de l'hôtel des Chouzé. Judith, c'était son nom quand elle était jeune fille, allait tous les matins au lycée Racine... elle avait At>< idées bizarres... Elle rêvait le professorat... elle voulait gagner sa vie. Elle a toujours eu le désir d'apprendre, la soif de s'instruire.
Est-ce qu'elle est parente avec Arsène Fuchsyani, le fameux rabbin?
GEORGES
C'étail son grand-père.
l'oncle émile Un grand savant, un esprit fort distingué.
GEORGES
Oui, il y a depuis trois cents ans, dans sa famille, une alternative presque régulière de rabbins et de savants, de banquiers et de changeurs.
LE CAPITAINE
C'est sans doute à cela qu'il faut attribuer le sens pratique de Madame de Chouzé, en même temps que son goût pour l'étude et les idées abstraites. Le savant, dit leTalmud, passe avant le roi.
ANDRÉE
Et elle l'est, savante, nom d'une pipe! Elle a tout lu; elle sait l'anglais, l'allemand, l'italien, l'hébreu ! Elle n'est pas seulement excel-
lente musicienne, elle connaît l'harmonie; elle m'épate, moi, celte femme-là!
SUZANNE
Et elle sait qu'elle sait.
LE CAPITAINE
Il faut être juste, Suzanne, elle n'est pas pédante.
MONSIEUR AUBIER
Notez bien, mes chères enfants, que, sauf Thé- •eu, oi choses.
breu, on vous a enseigné absolument les mêmes
l'oncle éjiile
On vous les a enseignées, mais vous ne les avez pas apprises.
MADAME AUBIER
Ton oncle a raison, Andrée : j'ai dépensé dix mille francs pour toi en leçons de piano et tu es incapable de déchilTrer les Cloches de Corn e ville.
ANDRÉE
Allons, bon! ça va retomber sur moi cette affaire-là !
MADAME AUBIER
Tu as eu une frai'ilein jusqu'à douze ans, une miss jusqu'à dix-huit, et tu mourrais de faim aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
ANDRÉE
Pas du tout, je sais dire je t'aime et demander de l'eau chaude dans toutes les langues... même en russe ! Tu vois comme tu es injuste.
l'oncle émile Et, avec ça, on peut toujours se tirer d'affaire.
GEORGES
Ça dépend des professions.
l'oncle émile
Mais tout ça ne nous dit pas comment Judith Fuchsyani épousa Gaston de Chouzé.
GEORGES
Attendez : Judith allait donc tous les matins au lycée Racine, accompagnée d'une institutrice anglaise et Gaston de Chouzé allait, lui, chez les Pères de la rue de Madrid.
MADAME AUBIER
C'est dans le même quartier.
GEORGES
Justement. A force de rencontrer cette petite personne qui s'en allait avec une grosse serviette sous le bras, un paletot sac et des cheveux fous sous une toque de loutre...
SUZANNE
Je la vois d'ici.
GEORGES
Gaston en était devenu amoureux. On ne se parlait pas...
Rapport à l'institutrice.
GEORGES
...mais on échangeait des regards, on laissait tomber une ileur que l'autre ramassait et, rentrés chez soi, on se faisait mille signes parla fenêtre.
SUZANNE
C'est très romanesque.
l'oncle émile
Je ne déteste pas ça.
GEORGES
Enfin, le premier contact, qui fut décisif, comme vous allez le voir, eut lieu dans la cour de la Sorbonne. Ils passaient leur baccalauréat le même jour. Judith, qui se présentait pour la première fois, fut reçue brillamment et si Gaston, qui se présentait pour la troisième ou quatrième fois, ne fut pas recalé encore ce coup-là, c'est qu'elle avait trouvé le moyen de lui passer sa composition.
l'oncle émile
Elle a bon cœur.
GEORGES
C'est comme ça qu'ils se sont fiancés. Judith avait dix-sept ans, Gaston en avait vingt, et il a attendu sa petite majorité pour déclarer à ses parents qu'il épouserait Mademoiselle Fuchsyani. Ah ! ça n'a pas été tout seul. Les de Chouzé, qui sont d'une très vieille famille royaliste et comptent, parmi leurs ancêtres, un connétable, deux maistres de camp, cinq archevêques, trois
chanoinesses, treize maîtresses royales et un mignon, repoussaient avec indignation l'idée d'une alliance avec la fille d'un banquier israélite. Pensez-donc, un de Chouzé épouser une Fuchsyani !
l'oncle émile
Ne m'en parle pas, c'est pire qu'un Montaigu et une Capulet.
GEORGES
Ça a fini moins tragiquement. Gaston était fils unique et horriblement gâté; il menaçait de faire des bêtises. De son côté, Judith avait mis dans sa tête que ce mariage se ferait...
SUZANNE
Et, quand elle veut quelque chose, elle le veut bien. Et puis, elle ne sentait pas ce qu'il y a de gênant à vouloir pénétrer de force dans une famille. Sa dignité n'a pas dû en souffrir.
l'oncle émile Attendez un peu, Suzanne, elle fait sa valise.
SUZANNE
Eh bien?
Vous en parlez comme si elle était déjà partie.
La dignité n'a rien à voir là-dedans. Elle aimait Gaston de Chouzé.
LE CAPITAINE
Peut-être aussi que la résistance de ses futurs beanx-parents n'a fait que l'affermir dans sa résolution.
MICHEL
C'est une de ces natures que la difficulté enthousiasme : la persévérance, l'énergie, la volonté de vaincre dans la lutte ont leur noblesse.
SUZANNE
Ça dépend à quel point de vue l'on se place.
ANDRÉE
D'ailleurs, elle s'est faite catholique.
GEORGES
Les de Chouzé ont mis cette condition au ma-
riage; mais elle a eu beau recevoir le baptême, on ne l'a pas moins considérée comme une étrangère, comme une intruse, dans la famille de son mari.
l'oncle émile
Alors, ce n'était vraiment pas la peine de se faire baptiser.
GEORGES
Les querelles de religion ont bientôt commencé : il y a même eu des scènes violentes. Gaston aimait sa femme, mais, dans ces questions-là, il subissait l'influence de ses parents.
l'oncle émile
Et de ses ancêtres : les archevêques, les chanoinesses, les maistres de camp, le connétable, les favorites et le mignon., n'oublions pas le mignon.
LE capitaine
On subit toujours l'influence de ses ancêtres, même obscurs.
GEORGES
Judith Fuchsyani, devenue Henriette de Chouzé, ne tolérait pas sur ceux de sa race certaines plaisanteries un peu vives.
*lGTE PREMIER, SCENE II : :
SUZANNE
Et il ne faut pas toucher devant elle à tout ce qui est juif.
MICHEL
Elle a raison, elle soutient les sien>. Ne reprochons donc pas toujours à ces gensdà une solidarité' admirable.
LE CAPITAINE
Oui, et que nous ferions bien d'imiter.
MICHEL
Elle croit à la supériorité et à la prédominance d'Israël : elle est juive et s'en glorifie... c'est très beau.
SUZANNE
Alors, pourquoi s'est-elle faite catholique? Ça ne va pas ensemble.
MICHEL
Encore une fois, parce qu'elle aimait Gaston de Chouzé.
SUZANNE
Mais non, ce qui l'a séduite dans cette union-
là, c'était le nom, le titre; elle a voulu sortir de son milieu et devenir vicomtesse... D'ailleurs, ça ne trompe personne, on sait bien que sa noblesse ne remonte pas aux croisades.
l'oncle émile Tout au plus aux croisements.
SUZANNE
Pour une femme si intelligente, supérieure même, ce n'est pas très logique.
MONSIEUR AUBIER
Je suis de l'avis de Suzanne: il y a là, en effet, une contradiction.
MICHEL
Oh ! papa, il faut lui pardonner ça.
SUZANNE
Il faut lui pardonner tout.
Non, mais de contradictions de ce genre, notre famille en est pleine.
l'oncle émile
N'en jetez plus
MONSIEUR AUBIER
Par exemple?
MICHEL
Les exemples ne manquent pas. Toi-même, n'es-tu pas un vieux républicain, un républicain de la première heure? Tu as fait des barricades sous l'Empire...
MONSIEUR AUBIER
Oui, eh bien?
MICHEL
Eh! bien, ayant acheté ce château où nous sommes à un marchand de biens qui l'avait acheté lui-même à des nobles ruinés, tu as conservé pieusement les rideaux fleurdelysés de cette bibliothèque... et autres salamandres.
MONSIEUR AUBIER
C'est ta mère qui tient à ces choses-là.
Et tu montres avec orgueil la chambre dans laquelle a couché François I01'.
l'oncle é.mile
Ce n'est pourtant pas ta faute, tu n'y es pour rien.
MICHEL
Si les anciens possesseurs de cette demeure n'avaient pas emporté leurs portraits de famille, ils orneraient encore ces murs. Vous faites un grief à Madame de Chouzé d'avoir renié la foi de ses pères, mais elle ne l'a reniée qu'extérieurement, tandis que nous renions la nôtre à chaque instant et d'une façon absolue... nous ne savons môme plus ce que nous sommes.
MADAME AUBIER
Nous sommes de bons catholiques
MICHEL
Oui : quand notre sœur aînée a pris le voile, n'ayant pu épouser l'homme qu'elle aimait, papa voulait étrangler son confesseur.
l'oncle émile Ça, c'est vrai.
MICHEL, à son père.
Aujourd'hui qu'elle fait partie d'une congrégation non autorisée et qu'elle doit quitter la France, l'esprit de tolérance est entré dans ton cœur.
C'est encore vrai.
monsieur AUBIER, Réchauffant.
Je te conseille de parler. Et toi qui as une sœur religieuse et un frère soldat, tu écris des livres qui te font passer pour un anarchiste! Si tu crois que ça m'est agréable !
MICHEL
Oui, nous sommes une famille française sans uuion, sans solidarité dans nos croyances, sans conséquence et sans parti pris; nous allons de tous les côtés, dans toutes les directions; c'est très malheureux.
MADAME AUBIER
Oh! vous n'allez pas commencer! Ces discussions-là tournent toujours très mal. >'ous disions que Madame de Chouzé n'aimait pas son mari, voilà ce qu'il y a de plus clair.
MONSIEUR AUBIER
Ça me contrarie.