‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 17 sur 58 · MADAME AUBIER, SUZANNE, ANDRÉE · texte numérisé non relu

MADAME AUBIER, SUZANNE, ANDRÉE

GEORGES, à sa femme

Andrée, tu feras tout de même bien de voir dans sa chambre si elle n'oublie rien.

ANDRÉE

C'est vrai, cette chère Henriette, elle est tellement étourdie !

MADAME AUBIER

Quelle drôle de petite femme !

LE CAPITAINE

C'est un type!

MADAME AUBIER

Elle supporte aisément d'être séparée de son mari.

l'oncle Emile

En tout cas, elle n'a pas du tout l'air enthousiasmé d'aller le rejoindre.

MONSIEUR AUBIER

Oh! c'est une attitude. Je suis sur qu'elle est enchantée, au contraire. Seulement, dans ce monde-là, c'est bien porté... un bon ménage comme les vôtres, mes enfants, c'est ridicule et bourgeois.

MADAME AUBIER

Eh ! bien, moi, elle me fait l'effet d'une femme qui n'aime pas son mari... elle l'a peut-être aimé, mais elle ne l'aime plus. Voyons, Georges, toi qui les connais, ai-je raison?

GEORGES

Ce sont deux êtres qui n'étaient pas du tout faits pour vivre ensemble... Henriette n'aime

que les livres; Gaston, lui, n'aime que la chasse et les chevaux.

LE CAPITAINE

Alors, sa femme s'ennuie.

L'ONCLE EMILE

Son affaire est claire à ton ami Gaston. La Cérébrale et le Sportsman, fable.

MONSIEUR AUBIER

Mais pourquoi l'a-t-elle épousé?

GEORGES

On ne sait pas... C'est un mariage qui s'est fait d'une si drôle de façon.

MONSIEUR AUBIER

Est-ce que tu ne nous a pas raconté qu'ils s'étaient connus au Quartier-Latin?

GEORGES

Mais non, père... Au Quartier-Latin!

ANDRÉE

Pourquoi pas à Bullier, papa?

MONSIEUR AUBIER

Enfin, il y a une histoire de Collège de France, de Sorbonne...

ANDRÉE

Tu n'es pas fixé.

MADAME AUBIER

Ton père embrouille tout... il confond tout.

L'ONCLE EMILE

Mais Madame de Chouzé n'est-elle pas une demoiselle Fuchsyani?

GEORGES

Oui, c'est la fille du banquier. Les Fuchsyani avaient leur hôtel avenue de l'Aima, en face de l'hôtel des Chouzé. Judith, c'était son nom quand elle était jeune fille, allait tous les matins au lycée Racine... elle avait At>< idées bizarres... Elle rêvait le professorat... elle voulait gagner sa vie. Elle a toujours eu le désir d'apprendre, la soif de s'instruire.

Est-ce qu'elle est parente avec Arsène Fuchsyani, le fameux rabbin?

GEORGES

C'étail son grand-père.

l'oncle émile Un grand savant, un esprit fort distingué.

GEORGES

Oui, il y a depuis trois cents ans, dans sa famille, une alternative presque régulière de rabbins et de savants, de banquiers et de changeurs.

LE CAPITAINE

C'est sans doute à cela qu'il faut attribuer le sens pratique de Madame de Chouzé, en même temps que son goût pour l'étude et les idées abstraites. Le savant, dit leTalmud, passe avant le roi.

ANDRÉE

Et elle l'est, savante, nom d'une pipe! Elle a tout lu; elle sait l'anglais, l'allemand, l'italien, l'hébreu ! Elle n'est pas seulement excel-

lente musicienne, elle connaît l'harmonie; elle m'épate, moi, celte femme-là!

SUZANNE

Et elle sait qu'elle sait.

LE CAPITAINE

Il faut être juste, Suzanne, elle n'est pas pédante.

MONSIEUR AUBIER

Notez bien, mes chères enfants, que, sauf Thé- •eu, oi choses.

breu, on vous a enseigné absolument les mêmes

l'oncle éjiile

On vous les a enseignées, mais vous ne les avez pas apprises.

MADAME AUBIER

Ton oncle a raison, Andrée : j'ai dépensé dix mille francs pour toi en leçons de piano et tu es incapable de déchilTrer les Cloches de Corn e ville.

ANDRÉE

Allons, bon! ça va retomber sur moi cette affaire-là !

MADAME AUBIER

Tu as eu une frai'ilein jusqu'à douze ans, une miss jusqu'à dix-huit, et tu mourrais de faim aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.

ANDRÉE

Pas du tout, je sais dire je t'aime et demander de l'eau chaude dans toutes les langues... même en russe ! Tu vois comme tu es injuste.

l'oncle émile Et, avec ça, on peut toujours se tirer d'affaire.

GEORGES

Ça dépend des professions.

l'oncle émile

Mais tout ça ne nous dit pas comment Judith Fuchsyani épousa Gaston de Chouzé.

GEORGES

Attendez : Judith allait donc tous les matins au lycée Racine, accompagnée d'une institutrice anglaise et Gaston de Chouzé allait, lui, chez les Pères de la rue de Madrid.

MADAME AUBIER

C'est dans le même quartier.

GEORGES

Justement. A force de rencontrer cette petite personne qui s'en allait avec une grosse serviette sous le bras, un paletot sac et des cheveux fous sous une toque de loutre...

SUZANNE

Je la vois d'ici.

GEORGES

Gaston en était devenu amoureux. On ne se parlait pas...

Rapport à l'institutrice.

GEORGES

...mais on échangeait des regards, on laissait tomber une ileur que l'autre ramassait et, rentrés chez soi, on se faisait mille signes parla fenêtre.

SUZANNE

C'est très romanesque.

l'oncle émile

Je ne déteste pas ça.

GEORGES

Enfin, le premier contact, qui fut décisif, comme vous allez le voir, eut lieu dans la cour de la Sorbonne. Ils passaient leur baccalauréat le même jour. Judith, qui se présentait pour la première fois, fut reçue brillamment et si Gaston, qui se présentait pour la troisième ou quatrième fois, ne fut pas recalé encore ce coup-là, c'est qu'elle avait trouvé le moyen de lui passer sa composition.

l'oncle émile

Elle a bon cœur.

GEORGES

C'est comme ça qu'ils se sont fiancés. Judith avait dix-sept ans, Gaston en avait vingt, et il a attendu sa petite majorité pour déclarer à ses parents qu'il épouserait Mademoiselle Fuchsyani. Ah ! ça n'a pas été tout seul. Les de Chouzé, qui sont d'une très vieille famille royaliste et comptent, parmi leurs ancêtres, un connétable, deux maistres de camp, cinq archevêques, trois

chanoinesses, treize maîtresses royales et un mignon, repoussaient avec indignation l'idée d'une alliance avec la fille d'un banquier israélite. Pensez-donc, un de Chouzé épouser une Fuchsyani !

l'oncle émile

Ne m'en parle pas, c'est pire qu'un Montaigu et une Capulet.

GEORGES

Ça a fini moins tragiquement. Gaston était fils unique et horriblement gâté; il menaçait de faire des bêtises. De son côté, Judith avait mis dans sa tête que ce mariage se ferait...

SUZANNE

Et, quand elle veut quelque chose, elle le veut bien. Et puis, elle ne sentait pas ce qu'il y a de gênant à vouloir pénétrer de force dans une famille. Sa dignité n'a pas dû en souffrir.

l'oncle émile Attendez un peu, Suzanne, elle fait sa valise.

SUZANNE

Eh bien?

Vous en parlez comme si elle était déjà partie.

La dignité n'a rien à voir là-dedans. Elle aimait Gaston de Chouzé.

LE CAPITAINE

Peut-être aussi que la résistance de ses futurs beanx-parents n'a fait que l'affermir dans sa résolution.

MICHEL

C'est une de ces natures que la difficulté enthousiasme : la persévérance, l'énergie, la volonté de vaincre dans la lutte ont leur noblesse.

SUZANNE

Ça dépend à quel point de vue l'on se place.

ANDRÉE

D'ailleurs, elle s'est faite catholique.

GEORGES

Les de Chouzé ont mis cette condition au ma-

riage; mais elle a eu beau recevoir le baptême, on ne l'a pas moins considérée comme une étrangère, comme une intruse, dans la famille de son mari.

l'oncle émile

Alors, ce n'était vraiment pas la peine de se faire baptiser.

GEORGES

Les querelles de religion ont bientôt commencé : il y a même eu des scènes violentes. Gaston aimait sa femme, mais, dans ces questions-là, il subissait l'influence de ses parents.

l'oncle émile

Et de ses ancêtres : les archevêques, les chanoinesses, les maistres de camp, le connétable, les favorites et le mignon., n'oublions pas le mignon.

LE capitaine

On subit toujours l'influence de ses ancêtres, même obscurs.

GEORGES

Judith Fuchsyani, devenue Henriette de Chouzé, ne tolérait pas sur ceux de sa race certaines plaisanteries un peu vives.

*lGTE PREMIER, SCENE II : :

SUZANNE

Et il ne faut pas toucher devant elle à tout ce qui est juif.

MICHEL

Elle a raison, elle soutient les sien>. Ne reprochons donc pas toujours à ces gensdà une solidarité' admirable.

LE CAPITAINE

Oui, et que nous ferions bien d'imiter.

MICHEL

Elle croit à la supériorité et à la prédominance d'Israël : elle est juive et s'en glorifie... c'est très beau.

SUZANNE

Alors, pourquoi s'est-elle faite catholique? Ça ne va pas ensemble.

MICHEL

Encore une fois, parce qu'elle aimait Gaston de Chouzé.

SUZANNE

Mais non, ce qui l'a séduite dans cette union-

là, c'était le nom, le titre; elle a voulu sortir de son milieu et devenir vicomtesse... D'ailleurs, ça ne trompe personne, on sait bien que sa noblesse ne remonte pas aux croisades.

l'oncle émile Tout au plus aux croisements.

SUZANNE

Pour une femme si intelligente, supérieure même, ce n'est pas très logique.

MONSIEUR AUBIER

Je suis de l'avis de Suzanne: il y a là, en effet, une contradiction.

MICHEL

Oh ! papa, il faut lui pardonner ça.

SUZANNE

Il faut lui pardonner tout.

Non, mais de contradictions de ce genre, notre famille en est pleine.

l'oncle émile

N'en jetez plus

MONSIEUR AUBIER

Par exemple?

MICHEL

Les exemples ne manquent pas. Toi-même, n'es-tu pas un vieux républicain, un républicain de la première heure? Tu as fait des barricades sous l'Empire...

MONSIEUR AUBIER

Oui, eh bien?

MICHEL

Eh! bien, ayant acheté ce château où nous sommes à un marchand de biens qui l'avait acheté lui-même à des nobles ruinés, tu as conservé pieusement les rideaux fleurdelysés de cette bibliothèque... et autres salamandres.

MONSIEUR AUBIER

C'est ta mère qui tient à ces choses-là.

Et tu montres avec orgueil la chambre dans laquelle a couché François I01'.

l'oncle é.mile

Ce n'est pourtant pas ta faute, tu n'y es pour rien.

MICHEL

Si les anciens possesseurs de cette demeure n'avaient pas emporté leurs portraits de famille, ils orneraient encore ces murs. Vous faites un grief à Madame de Chouzé d'avoir renié la foi de ses pères, mais elle ne l'a reniée qu'extérieurement, tandis que nous renions la nôtre à chaque instant et d'une façon absolue... nous ne savons môme plus ce que nous sommes.

MADAME AUBIER

Nous sommes de bons catholiques

MICHEL

Oui : quand notre sœur aînée a pris le voile, n'ayant pu épouser l'homme qu'elle aimait, papa voulait étrangler son confesseur.

l'oncle émile Ça, c'est vrai.

MICHEL, à son père.

Aujourd'hui qu'elle fait partie d'une congrégation non autorisée et qu'elle doit quitter la France, l'esprit de tolérance est entré dans ton cœur.

C'est encore vrai.

monsieur AUBIER, Réchauffant.

Je te conseille de parler. Et toi qui as une sœur religieuse et un frère soldat, tu écris des livres qui te font passer pour un anarchiste! Si tu crois que ça m'est agréable !

MICHEL

Oui, nous sommes une famille française sans uuion, sans solidarité dans nos croyances, sans conséquence et sans parti pris; nous allons de tous les côtés, dans toutes les directions; c'est très malheureux.

MADAME AUBIER

Oh! vous n'allez pas commencer! Ces discussions-là tournent toujours très mal. >'ous disions que Madame de Chouzé n'aimait pas son mari, voilà ce qu'il y a de plus clair.

MONSIEUR AUBIER

Ça me contrarie.

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