SCENE IV JUDITH, ANDRÉE
ANDRÉE
Dites-moi, comment se fait-il qu'étant arrivés justement hier soir, vous ayez déjà un appartement et que votre installation soit aussi avancée?
JUDITH
Bien entendu, nous l'avions loué avant notre départ.
ANDRÉE
Mais il a fallu le temps de le chercher.
JL'DITH
Il y avait longtemps que je le guettais. ANDRÉE, s'asseyant sur un rouleau de tapis.
Comment? vous saviez donc que Michel quitterait sa femme?
JUDITH, s'asseyant sur un petit escabeau.
Non, mais j'y avais tant pensé, je l'avais tant désiré que, lorsque c'est réellement arrivé, j'étais toute prête. J'avais choisi cet appartement, de sorte que, du jour au lendemain, nous avons pu le louer, convoquer les fournisseurs, leur donner les instructions nécessaires avant de partir, afin qu'à notre retour, tout fût en place, ou à peu près... Vous comprenez?
ANDRÉE
Très bien, très bien.
JUDITH
Au fond, ça vous étonne tout ça?
ANDRÉE
Oui, ça me semble tout drôle de vous voir là, tous les deux. Je m'étais bien aperçue qu'il y avait le gros flirt entre Michel et vous... pendant ces trois semaines que vous avez passées cet été avec nous, c'était assez visible. Mais je ne m'attendais pas à un dénouement si brusque... je ne pensais pas que vous prendriez un parti aussi radical.
JUDITH
Vous vous faisiez plutôt à l'idée de l'adultère classique.
ANDREE
Oui... quelque chose comme ça. Enfin! Il n'y a pas eu de catastrophe, par conséquent, vous avez eu raison. Mais comment ètes-vous partie? Racontez-moi.
JUDITH, rapproche son petit escabeau.
Oh! c'est très simple. Quand j'ai connu que Michel avait quitté sa femme, je n'ai plus eu qu'une idée : le rejoindre. Mais je ne voulais pas
m'enfuir, abandonner le domicile conjugal comme une épouse coupable, puisque je ne Tétais pas... au sens légal du mot.
ANDREE
Vous n'étiez pas la maîtresse de Michel?
JUDITH
Mais non.
ANDRÉE
Vraiment?
Je vous l'affirme.
ANDRÉE
Quelle imprudence! Songez donc, si vous ne vous étiez pas plu, si au moment de... si après avoir... enfin vous me comprenez, si vous aviez eu une déception...
JUDITH
Il ne pouvait pas y en avoir; il n'y en a pas eu.
ANDRÉE
Je n'ai plus rien à dire.
JUDITH
Quoi qu"il en soit, à ce moment-là, je n'étais pas sa maîtresse; alors vous comprenez, vis-à-vis de mon mari, j'étais très forte.
ANDRÉE
Je crois bien... et alors?
JUDITH
Alors, j'ai dit à Gaston que j'aimais Michel et que j'allais le rejoindre.
ANDREE
Mais comment a-t-il pris ça, Gaston?
JUDITH
Mieux que je n'aurais cru... il faut tout dire, c'est un galant homme. Il a voulu d'abord m'étrangler, mais ça, c'est un geste réflexe.
ANDRÉE
Réflexe?
JUDITH
Oui... on appelle réflexes tlcs mouvements que l'on fait sans réflexion.
ANDRÉE
Bizarre.
JUDITH
C'est comme ça. Il voulait donc m'étrangler, il voulait se battre avec Michel.
ANDRÉE
Ah! ma chère, un duel... que me dites-vous là, c'est affreux!
JUDITH
Ne vous frappez pas, Andrée, puisque ce duel n'a pas eu lieu. J'ai laissé passer la tempête et, après, nous avons causé. Il faut vous dire que je l'avais préparé depuis longtemps à cette éventualité; il connaissait mon vif désir d'indépendance, mon ardent besoin de bonheur et, surtout, mes idées sur le droit absolu qu'une femme a de disposer de sa personne.
ANDRÉE
Parbleu !
Voyons ! Bref, nous avions tellement parié de ce qui pourrait lui arriver, que lorsque c'est arrivé...
ANDRÉE
Il était tout prêt, comme vous.
JUDITH
Oui... un peu moins, cependant... Enfin, je lui ai fait comprendre qu'à noire époque, on ne retenait pas une femme de force et que, pour lui, la question se posait de savoir s'il préférait être trompé, ou me rendre élégamment ma liberté et que, d'ailleurs, si je ne reprenais pas ma liberté à cause de Michel, je la reprendrais...
ANDRÉE
Pour un autre.
JL'DITH
Non, mais pour moi-même. Et, quand il m'a vue bien déterminée, il m'a laissée partir.
ANDRÉE
Et c'est comme ça que ça devrait toujours être! Comme je vous l'ai dit, votre aventure est la cause que nous avons parlé beaucoup de Imites ces questions, ces lemps-ci, avec Georges, cl j'ai trouvé mon mari tout à fait dans ces idées-là.
JUDITH
Pas possible!
ANDRÉE
Nous avons reconnu qu'après dix ans de mariage, nous avions épuisé l'un envers l'autre nos ardeurs et nos curiosités... ça, c'est une
chose réglée.
JUDITH
A la bonne heure.
ANDRÉE
Et nous avons prévu que, dans ces conditionslà, nous chercherions fatalement des distractions en dehors de notre ménage.
JUDITH
Alors, vous divorcez?
ANDRÉE
JNon, au contraire, nous restons mariés, nous ne nous séparerons jamais... parce que Georges m'a expliqué : en amour, lorsqu'on désire sa liberté, c'est pour l'aliéner en d'autres mains...
JUDITH
C'est en général ce qui arrive.
Mais, il faut prévoir le moment où Ton désirera à nouveau sa liberté, pour la réaliéner encore et, ainsi de suite.
JUDITH
Il n'y a pas de raison pour que ça finisse.
ANDRÉE
Justement... ce serait, chaque fois, des scènes bien ennuyeuses avec l'objet qui a cessé de plaire. Tandis qu'en restant mariés, tout se simplifie. Quand j'aurai assez d'une liaison, je dirai à mon amant : mon mari sait tout ! et je brandirai le courroux d'un époux outragé. De son côté et dans des circonstances semblables, Georges dira à sa maîtresse : ma femme sait tout! il évoquera la douleur d'une épouse délaissée.., et on nous fichera la paix.
JUDITH
Vous avez pensé à tout... c'est admirable !
ANDRÉE
De sorte qu'en restant mariés, nous aurons la plus précieuse indépendance.
JUDITH
C'est l'union durable fondée sur un dévergondage réciproque :les coups de canif ne déchirent plus le contrat, ils servent au contraire à le contrôler, comme les coups de poinçon dans les billets de chemins de fer.
La vie est un voyage.
JUDITH
Qu'on ne fait bien qu'à deux.
ANDRÉE
Pourvu que le deuxième ne soit pas toujours le même. Tout ceci entre nous, n'est-ce pas?
JUDITH
Tout à fait entre nous... et Georges...
ANDRÉE
Ah! oui, et Georges... je préférerais même que vous n'en parliez pas à Michel.
JUDITH
Soyez tranquille.
ANDRÉE
Je vous ai dit ça. parce qu'avec vous, on peut causer de choses sérieuses... Vous ne me jugez pas mal au moins?
JUDITH
Je ne peux que très bien vous juger.
ANDRÉE
D'ailleurs, Georges a mis tout de suite à profit notre convention ; c'est une justice à lui rendre... et il me trompe! c'est-à-dire qu'il ne me trompe pas, puisque c'est convenu... l'habitude d'employer cette expression là... enfin, je crois qu'il est du dernier bien avec Madame Audry.
JUDITH
Bravo ! Et vous, avez-vous mis à profit la convention ï
ANDRÉE, résolument,
Non
JUDITH, froidement.
Bien.
ANDRÉE
Ne soyez pas inquisitive.
JUDITH
Je ne suis pas inquisitive. Vous me dites : non, je vous dis : bien.
(Un silence.) ANDRÉE
Au fait, à vous, je peux bien l'avouer.
JUDITH
C'est oui.
ANDRÉE
Du moment qu'il a commencé, je serais bien bête de me gêner.
Vous seriez inexcusable.
ANDRÉE, gmbrassant Ju lith avec frénésie.
Ah! ma petite Henriette!
JUDITH
Judith... appelez-moi Judith.
ANDRÉE
Ma petite Judith, je vous aime beaucoup. Il me semble que ces derniers événements, la confidence que je viens de vous faire, tout cela nous a rapprochées.
JUDITH
N'en doutez pas... c'est-à-dire que nous ne faisons plus qu'une... entre nous, désormais, c'est à la vie, à la mort!
(Sur ces dernier mots. Michel est entré.) MICHEL
À la bonne heure!
JDDITH
Tes tableaux sont en place, bijou?
MICHEL
Oui, du moins, j'ai indiqué comment je désirais qu'ils fussent placés.
AISDRÉE
Eh! bien, maintenant, je vous ai vus, vous vous portez bien, vous êtes heureux, je m'en vais contente.
JUDITH
On vous reverra bientôt, j'espère?
ANDRÉE
Certainement, je reviendrai vous voir aprèsdemain, vers ces heures-ci... je vous trouverai?
JUDITH
Nous vous attendrons.
ANDRÉE, embrassant Michel.
Au revoir, mon grand frère. (Puis elle embrasse Judith.) Au revoir, ma petite belle-sœur.
JUDITH
Au revoir... Alors, à après-demain.
(Andrée s'en va, Michel l'accompagne, puis revient.)