JUDITH, MICHEL, LAZARE
JUDITH, avec éclat.
Bonjour, Lazare !
Elle va à lui, les deux mains tendues.) LAZARE, plus calme.
Bonjour, Judith.
JUDITH
Par exemple, si je m'attendais à vous voir
ailjourd hui. (Et comme Lazare s'incline devant Michel,
elle présente :) Michel Aubier... Lazare Hœndelssohn.
(Les deux hommes se serrent la main.) LAZARE
Je suis enchanté, Monsieur, de vous serrer la main... J'étais déjà votre ami, avant de vous connaître, car je vous ai lu : votre dernier livre, La loi du plus faible, est une chose admirable.
MICHEL, un peu gêné.
Oh!
LAZARE
Mais oui. En tout cas, il témoigne de la plus ardente pilié, de la plus généreuse indépendance, et je sais que, chez vous, l'homme ressemble à l'écrivain.
MICHEL
Hélas! je n'en sais rien moi-même.
JUDITH
Mais asseyez-vous donc, Lazare.
Elle lui désigne un siège près de la petite table.) LAZARE, apercevant la petite table.
Tiens, la voilà !
JUDITH
Quoi donc?
LAZARE, s'asseyant.
Celte petite table... figurez-vous que j'ai failli l'acheter.
JUDITH
Ah! oui? Elle est jolie, n'est-ce pas? (Cependant,
Michel est allé prendre une chaise.) Je SUIS contente de
vous voir, Lazare.
LAZARE
Moi aussi, Judith.
Très contente.
LAZARE
Et il n'y a pas besoin de vous demander si vous êtes heureuse; il n'y à qu'à vous regarder : vous avez le plumage nuptial.
JUDITH
Oh! le plumage nuptial, c'est joli. En effet, je suis très heureuse. Vous êtes donc au courant du changement survenu dans ma vie?
LAZARE
Je l'avais prévu. Telle que je vous connaissais, avec votre intelligence lumineuse, votre mépris des préjugés, votre haine de toute auto-
rite, j'étais certain que vous ne supporteriez pas l'existence avec M. de Chouzé.
JUDITH
Ah ! si je vous avais écouté.
LAZARE
J'ai toujours considéré ce mariage comme une mésalliance.
JUDITH
Lui aussi. Et puis, vous me blâmiez d'avoir épousé un catholique, d'être devenue catholique moi-môme.
Oh! nous ne devenons jamais catholiques, nous autres. Votre baptême n'était qu'une apostasie extérieure et dont il y a eu bien des exemples, parmi nous. Pourtant, je ne vais pas aussi loin qu'Arbabanel qui prétend qu'une fille d'Israël, quand elle s'unit avec un chrétien, se retranche de l'humanité.
MICHEL
Arbabanel va un peu loin.
LAZARE
Seulement, je n'ai pas compris qu'une femme comme vous ait ambitionné d'être appelée vicomtesse de Chouzé... car c'était ça au fond.
JUDITH
J'étais bête.
LAZARE
Vous étiez très jeune, et vous ressentiez dans le même temps la honte et l'orgueil d'être de de votre race. Vous me pardonnez de vous parler avec cette franchise?
JUDITH
Nous sommes d'assez vieux amis pour que, de vous, je puisse tout entendre. Je ne peux pas vous dire combien je suis joyeuse de vous revoir, Lazare. Songez donc, depuis si longtemps!
Oui, je sais, ça fait cinq ans.
JUDITH, à Michel.
C'est vrai, il y a cinq ans que nous avons passé tout un été ensemble, à Houlgate.
MICHEL
Ah ! oui?
JUDITH
Vous vous rappelez la villa dite des Saules, à cause que trois de ces arbres pleuraient au bord d'un étang puéril.
LAZARE
Oui, oui, je me rappelle.
JUDITH
Ah ! nous ne pleurions pas. JVousnous sommes bien amusés. Et quel été splendide nous avons eu cette année là.
LAZARE
Oui, c'était le beau temps... et le bon temps.
JUDITH
Il y avait aussi Durcheim, Afkler, Silvescû, Oppenwald, toute une bande joyeuse.
Et Vowcnberg, avec qui vous faisiez d'interminables parties de tennis.
JUDITH
Mais avec vous, je lisais notre Spinoza. Nous partions avec notre livre, nous marchions dans la campagne ; nous nous reposions sous de beaux arbres, nous lisions quelques pages et, en revenant, nous discutions éperdument.
MICHEL
C'était un autre genre de sport.
LAZARE
Un tennis philosophique. Comme c'est loin tout ça! Avez-vous revu quelques-uns de nos amis?
JUDITH
Personne, sans cela, vous pensez bien que c'est vous que j'aurais revu le premier. M. de Chouzé ne voulait pas que je fréquente mes coreligionnaires ; mais j'ai bien l'intention de les revoir, de les voir beaucoup môme. Je sais qu'ils ont tous fait leur chemin.
LAZARE
Oui, Àfkler a fondé une grande revue; Durcheim est député, Oppenwald, préfet. Le petit Pfefferkorn est Inspecteur des Cultes.
Et Yowenberg?
LAZARE
Jusqu'à présent, il a surtout fait la fête ; mais je sais qu'il a l'intention de se créer une grosse situation.
JUDITH
Dans quoi?
LAZARE
Dans la banque, la politique ou la littérature, il n'est pas encore fixé, mais il dit : le jour où je deviendrai sérieux, ce sera terrible.
JUDITH
Je le crois.
LAZARE
Mais parlons un peu de vous. Vous avez été contents de votre voyage à Jérusalem?
JUDITH
Comment! vous savez que nous sommes allés à Jérusalem? Oh! ça, c'est trop fort. Mais comment savez-vous?
LAZARE
J'ai des correspondants un peu partout, à cause d'une œuvre dont je vous parlerai tout à l'heure... ils me renseignent. Enfin, j'ai su que vous étiez allés à Jérusalem. Il s'en est même fallu de bien peu que je ne vous en fasse les honneurs; mais je venais de partir quand vous êtes arrivés.
JUDITH
Pas possible! Est-ce dommage que nous ne nous y soyons pas rencontrés.
LAZARE, souriant.
Ça vaut beaucoup mieux, je vous aurais gênés.
JUDITH, très penchée vers Lazare.
Vous auriez été au contraire pour Michel un guide précieux. Il prépare en ce moment un livre sur les religions. Quelles belles choses vous lui auriez dites dans vos promenades à travers la Ville Sainte et sa campagne désolée ! Quels pèlerinages vous auriez faits ensemble aux tombes sacrées où dorment des morts que votre érudition et votre inspiration eussent fait
revivre! (Se tournant enfin vers Michel.) N'est-ce pas,
bijou?
MICHEL
Oh! certainement.
(Un silence.) JUDITH
Mais comment avez vous su que nous étions de retour et que nous demeurions ici?
LAZARE
Parce que je sais toujours tout.
C'est un peu inquiétant.
LAZARE
Vous exagérez, il n'y a là rien d'inquiétant.
MICHEL
Ma sœur était la seule personne qui connût notre adresse; alors, je me demande...
LAZARE
Ne cherchez pas trop loin... je ne possède pas, vous pensez bien, de puissance occulte. Nous avons le même marchand d'antiquités...
MICHEL
Je ne vois pas bien...
LAZARE
C'est bien chez Isidore Kalb, qu'avant de partir, vous avez acheté cette petite table ?
JUDITH
En effet.
LAZARE
J'avais voulu moi-même l'acheter, lors de mon dernier passage à Paris. Je ne sais pourquoi je ne me suis pas décidé tout de suite. Bref, lorsque je suis revenu, ce brave marchand m'a annoncé que vous en étiez le possesseur et c'est par lui que, du même coup, j'ai connu votre adresse.
Pas possible.
MICHEL
Comme tout se iient !
LAZARE
Tôt ou tard, d'ailleurs, je l'aurais su.
MICHEL
Evidemment.
LAZARE
J'ai prié mon secrétaire de s'informer de la date de votre retour et je suis venu, d'abord pour vous voir, Judith... ensuite, Monsieur Aubier, dans l'espoir de vous intéresser à une œuvre à laquelle, depuis un an, je me consacre tout entier. Vous devinez sans doute de quoi il s'agit?
MICHEL
Je crois deviner; mais dites.
LAZARE
Vous savez qu'à la suite de certains événements qui se sont déroulés devant nos consciences et nous ont appris, hélas! une fois de plus, que les hommes étaient tuujours prêts à se haïr pour des raisons raciales ou confessionnelles, j'ai entrepris de fonder une ligue?
MICHEL
Oui... elle a môme un très beau nom : « Paix et Lumière ».
LAZARE
Son but est, en effet, d'éclairer et de pacifier, de proposer à tous les hommes le même idéal de justice et de vérité, afin qu'il n'y ait plus entre eux de questions de races, de religions, de nationalités et, surtout, plus de luttes fratricides.
MICHEL
Cet espoir lointain d'une humanité fraternelle est vieux comme vos prophètes. Il s'appelle d'un très vieux nom : Le Messianisme.
LAZARE
Pour les esprits religieux, ce fut longtemps le messianisme; pour nos esprits scientifiques, c'est la croyance au Progrès.
MICHEL
C'est encore une religion, une religion laïque... Gomment la rendrez- vous obligatoire?
LAZARE
En la rendant persuasive. Depuis un an, j'ai beaucoup voyagé. J'ai vu, un peu partout, ceux qui pouvaient m'aider dans l'accomplissement
de mon œuvre. Beaucoup étaient gagnés d'avance à cette cause. J'ai pu en convaincre quelques autres, comme vous pourrez vous en rendre compte en consultant cette liste. Il remet à Michel
des papiers qu'il tire de sa poche.) Vos livres VOUS
désignent comme un collaborateur précieux; c'est donc une collaboration que je viens vous demander avec votre signature.
JUDITH
Ça ne fait pas question.
MICHEL
Je trouve que le but que vous poursuivez, Monsieur Hœndelssohn, est très généreux et très beau, et ma collaboration vous est acquise; ça ne fait pas question, comme dit Judith. Pour être absolument sincère, je crois peut-être moins fermement que vous à l'avènement de l'Intelligence et de la Raison, de la Justice et de la Vérité; en tout cas, il m'apparait très lointain, mais, peu importe, j'agirai toujours comme si je le croyais immédiat. Seulement, je ne vois pas la nécessité de vous donner ma signature.
LAZARE
Pourquoi?
MICHEL
Pardonnez-moi la comparaison, mais vous avez un peu l'air de me présenter des idées à l'acceptation, pour me les représenter plus tard, à l'échéance.
LAZARE
Eh ! bien, vous avez peur de vous engager?
MICHEL
Personnellement, non ; mais, parmi ceux qui figurent sur cette liste, s'il y en a que je connais bien, il y en a que je ne connais pas, d'autres encore que je connais trop. Je ne veux pas me rendre solidaire de ces gens là, quoi qu'ils fassent.
LAZARE
Que prévoyez-vous donc qu'ils puissent faire? Ce sont des gens qui rêvent une humanité affranchie et supérieure et qui agiront ce rêve, en croyant à l'efficacité de l'effort perpétuel.
MICHEL
Ah ! Comment certains d'entre eux agiront-ils? Tout est là. Je connais trop la mentalité d'un signataire. On ne poursuit d'abord que la réali-
sation d'une haute et noble idée; mais, bientôt, on ne suit plus que son idée, et l'on est précipité dans le sectarisme le plus étroit. Alors, pour peu que cette idée triomphe momentanément ou semble triompher, les persécutions commencent, l'esprit d'inquisition se déchaîne, et je n'en sais pas de plus odieux. Je veux me sauvegarder moimême contre de pareils égaremenls; d'autant plus que je suis certain, d'avance, d'être avec les persécutés et avec les vaincus. Ne souriez pas : si vous redeveniez parmi ceux-là, je serais avec vous.
C'est un sentiment estimable. Il faut plaindre ceux qui ont mérité d'être vaincus. Mais, prendre parti pour eux, ce n'est pas toujours de la générosité... parfois, c'est uniquement prendre parti contre les vainqueurs et, alors, c'est de l'opposition.
MICHEL, souriant.
J'ai peut-être ça dans le sang. Dans ma famille, on a toujours été de l'opposition.
LAZARE
Vous êtes parisien ?
MICHEL
Oui. Mon grand père a fait des barricades en 48... mon père a renversé l'Empire.
LAZARE
Pas tout seul?
MICHEL
Oh! non. Mon oncle a fait partie de la Commune. Mais ce n'est pas par esprit d'opposition que je ne vous donne pas ma signature : je veux rester indépendant.
LAZARE
Un excès de conscience ne fait que des démissionnaires, il ne fait pas des hommes d'action.
Et puis, j'ai, pour ne pas signer, d'autres raisons purement sentimentales et qui vous feront peut-être encore sourire, mais dont j'ai le courage et que je vais vous dire. 11 y a, dans une autre ligue qui m'apparait opposée à la vôtre, des hommes que j'aime et que j'estime, et je ne veux pas me déclarer l'adversaire de ces hommes-là.
JUDITH, violemment.
Je sais de quelles brutes tu veux parler !
MICHEL
Esprit d'apaisement et de tolérance!
JUDITH
Non, mais c'est fou ! Tu n'es pas honteux de donner des raisons pareilles?
MICHEL
Pas du tout.
JUDITH
Alors, si tes amis fondaienl une ligue pour soutenir que la lerre ne tourne pas et que le sang ne circule pas, tu n'adhérerais pas à une ligue qui maintiendrait que la terre tourne et que le sang circule, pour ne pas leur faire de la peine? Ça ne résiste pas à l'analyse. Il ne faut pas mêler les idées et les sentiments.
MICHEL
Ils ne se mêlent pas en toi, ils se mêlent en moi... je n'y peux rien. Et puis, il ne s'agit pas de choses aussi évidentes que la rotation de la
terre ou la circulation du sang. Les hommes dont je parle ne sont pas devenus subilement des brutes, et comme il y en a tout de même, dans le nombre, qui ne sont guidés par aucun intérêt...
JUDITH
Oh! ça...
MICHEL
Non, par aucun intérêt... alors, je me demande...
JUDITH
Tu te demandes quoi?
MICHEL
Je me demande de quel côté est la plus grande part de vérité ou la moindre somme d'erreur...
LAZARE
Il n'y a qu'une vérité !
MICHEL
Tout un siècle de philosophie et de critique nous a enseigné que, dans le relatif, il y en avait deux et, dans l'absolu, il y en a sans doute une troisième qui échappe à notre connaissance.
Mon cher Monsieur Aubier, je suis étonné, je l'avoue, de votre refus; mais je me l'explique parfaitement. Il y a parfois, dans la vie de certains hommes comme vous, des moments de doute et d'inquiétude. Ils ne voient plus clair en eux-mêmes ; mais ces hommes-là peuvent se reprendre. Je ne considère donc pas votre refus comme définitif... et je compte sur vous, ma chère Judith, pour le décider.
JUDITH, avec assurance.
Soyez tranquille, je m'en charge. Il signera, il le faut.
LAZARE
Je vous dis au revoir... je reviendrai.
JUDITH
Nous ne serons pas installés avant une quinzaine et nous ne recevrons guère avant un mois; mais vous ne nous dérangerez jamais.
LAZARE
Je profiterai de la permission. Au revoir, cher Monsieur, je suis enchanté de vous avoir connu.
Il sort, accompagné de Judith. Michel examine la liste que lui a remise Lazare. Judith rentre.)