‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 40 sur 58 · JUDITH, MICHEL · texte numérisé non relu

JUDITH, MICHEL

JUDITH

Je suis remplie d'admiration !... Vraiment, 'est si bien ce qu'il fait, cet homme qui a eu le grand père et le père milliardaires...

Que l'on connait...

JUDITH

Qui a hérité une immense fortune, et qui la met au service d'une si belle idée ! Certainement, je trouve ça admirable. Et puis, c'est un être si profond et si pur, et d'une telle intelligence ! Il ne te plaît pas ?

MICHEL

Il ne m'est pas sympathique.

JUDITH

Pourquoi ?

MICHEL

Ça ne se raisonne pas.

JUDITH

Je n'admets pas ce qui ne se raisonne pas. Qu'est-ce que tu lui reproches?

MICHEL

Je ne peux pas te dire... je reconnais qu'il est très bien... évidemment, c'est un esprit fort distingué... mais c'est un tas de détails... ça ne s'explique pas... ce sont des choses que l'on sent... ce Lazare qui ressuscite au bout de cinq ans...

JUDITH

C'est de l'esprit facile.

Oh!... je n'y pensais même pas... c'est une coïncidence. Enfin, il arrive ici, il s'installe, il est tout de suite à son aise avec toi, comme s'il t'avait vue la veille.

JUDITH

Ça se comprend, il m'a connue avant mon mariage.

MICHEL

Il te parle devant moi de Monsieur de Chouzé et d'un passé qui ne m'est pas très agréable... J'ai même cru un moment qu'il allait te parler de son ancien amour pour toi.

JUDITH

Il ne l'a pas fait, sois juste.

MICHEL

Et puis, cet homme qui sait exactement tout ce que nous faisons, qui connaît notre adresse avant tout le monde...

JUDITH

Il t'a expliqué comment; c'est très simple : nous avons le même marchand de curiosités...

MICHEL De Curiosité, c'est le mot. (Judith hausse les épaules.

Je ne trouve pas tout ça naturel. Je n'aime pas non plus qu'il ait guetté, pour ainsi dire, notre retour, et qu'il se soit précipité tout de suite pour me demander une signature.

JUDITH

Ça prouve qu'il y attache la plus grande importance... Tu ne peux pas t'en offenser. Ce que tu lui reproches n'est pas bien grave... et je sais bien ce qu'il y a au fond de tout ça.

MICHEL

Qu'est-ce qu'il y a?

JUDITH

J'ai eu l'imprudence de te dire qu'il m'avait aimée, alors tu étais prévenu contre lui et résolu d'avance à être désagréable. Tu as réussi d'ailleurs.

MICHEL

Ce n'est pas ça du tout.

JUDITH

Alors, pourquoi n'as-tu pas voulu signer? Veux-tu me dire tes raisons?

MICHEL

Mais je te les ai dites, mes raisons.

JUDITH

Voyons! ce n'est pas sérieux... ça ne tient pas

debout... lu as été au-dessous de tout. Ah! je n'étais pas fière de toi, je t'assure. Je t'écoutais avec stupeur, avec tristesse.

Tu as fait plus que de m'écouter, tu es entrée avec violence dans le débat.

JUDITH

Je ne peux pas entendre des choses pareilles et me taire. D'ailleurs, il est impossible que tu penses un mot de ce que tu as dit.

MICHEL

Je te demande pardon.

JUDITH

C'est nouveau, alors?

MICHEL

Oui, depuis quelque temps, je suis très troubb' par tout ce qui se passe autour de moi.

(Un silence.) JUDITH

Tu le trompes, Michel, ce n'est pas par ce qui

se passe autour de toi que tu es troublé, mais par ce qui se passe en toi.

MICHEL

Que veux-tu dire?

Tiens : il a suffi que tu aies revu ta sœur tout à l'heure, et qu'elle t'ait parlé de ta femme, pour que tu sois redevenu un homme inquiet, tourmenté, hésitant, sans certitude de tes idées et sans courage de ta vie. Comprends-moi bien : je ne veux pas dire que la visite de ta sœur t'ait précisément empêché de donner la signature que te demandait Lazare. Mais pourtant, et bien que ces deux choses n'aient pas logiquement le moindre rapport, elles ont dans ta conscience des rapports indirects, obscurs et lointains. Je te connais bien : depuis une heure, lu n'es plus le même. Ali! tu ne sais pas dissimuler, et l'expression de ton visage change, selon tes sentiments, comme un paysage sous la lumière des différentes heures du jour.

MICHEL

Si je te disais que ça ne m'a rien fait de revoir ma sœur et de parler de mes parents, de mes

ACTfî II, SCÈNE VII 147

enfants... et de ma femme, tu ne me croirais pas...

JUDITH

Pourtant, Andrée ne t'a rien appris de nouveau. Tu redoutais des larmes, le désespoir, le drame même... et on ne t'a pas poursuivi, on ne s'est pas tué. Au lieu de ça, on s'est cuirassé d'orgueil; tout est pour le mieux.

MICHEL

Elle a failli mourir.

JUDITH

Ah! mon pauvre Michel, toujours des doutes, des scrupules, des angoisses, des remords, tout ce qui empoisonne la vie, tout ce qui vient troubler l'eau claire du bonheur, tout ce que ceux de ta race ont inventé pour faire douter les hommes du droit et du devoir même qu'ils ont d'être heureux.

MICHEL

Oui, ces angoisses, ces remords, tu ne les comprends pas; nous n'avons pas reçu la même éducation : on t'a enseigné l'indépendance, la révolte, et que la satisfaction immédiate et quand même de ses désirs était, pour chacun,

le but de la vie; on m'a enseigné, à moi, le devoir, la soumission, le renoncement, le sacrifice.

JUDITH

Tu es infesté d'esprit chrétien et, pourtant, tu ne crois pas!

MICHEL

Hélas! même quand ils ne croient plus, les hommes comme moi restent attachés par mille liens aux croyances du passé. L'éducation et l'hérédité ont créé en nous la conscience et l'honneur et, quand ils ne sont pas satisfaits, nous sommes inquiets et torturés.

JUDITH

Je le vois bien.

MICHEL

Ma raison m'affirme mon droit au bonheur et mes instincts réclament la satisfaction de mes désirs, mais je reste esclave d'une morale ancienne. La vérité, c'est que je suis un être de transition; il y a en moi un singulier mélange de vieilles idées et des idées nouvelles, et mon âme ressemble à ces pays frontières dont les habitants parlent tour à tour une langue ou une

autre, jusqu'à ce qu'un conquérant arrive, qui impose définitivement la sienne.

JUDITH

Il faut choisir soi-même, sans attendre le conquérant.

MICHEL

J'ai choisi, puisque je suis allé vers toi.

JUDITH

Alors, ne dis pas cela d'un air désolé. Ah! comment te persuader que tu n'es pas coupable? Va, tu aurais pu te sacrifier silencieusement et mourir de désespoir même, celle à qui tu aurais fait ce sacritice, si elle l'avait appris par hasard, ne t'en aurait su aucun gré. Crois-tu qu'elle aurait eu la moindre pitié? Etre heureux, ce n'est pas être cruel, après tout, c'est se défendre. Et puis, pourquoi est-ce toi qui aurais été sacritié et non pas elle? Toi, tu as une œuvre à accomplir et, pour l'accomplir, tu as besoin de sensations, tu as besoin de joie et de douleur... non pas de tristesse stérile, mais de douleur féconde... tu as besoin d'amour et de passion, tu as besoin de vivre, en un mot, et ta vie est plus précieuse que la sienne. Il y a tout de même une échelle des valeurs.

Il ne nous appartient pas de juger sur quel échelon nous sommes. A ce compte-là, l'ambitieux, le cupide, le jouisseur décideront qu'ils sont en haut de l'échelle et, par là, ils légitimeront tous leurs crimes.

JUDITH

Mais tu n'es ni ambitieux, ni cupide; tu m'as aimée, voilà tout. On ne choisit pas son amour, on le subit, il est indépendant de notre volonté. Mon amour pour toi, c'est toute ma pensée et toute ma chair, mon cœur, mon cerveau, tout enfin... Mon amour pour toi, c'est moi tout entière, il ne peut cesser qu'avec moi-même. Alors, ça me chagrine de voir que ton amour n'est pas égal et que le bonheur que je veux, que je crois te donner, n'est pas capable d'effacer tout le reste.

(Elle pleure.) MICHEL

Je t'aime Judith, je t'adore... Tu le sais bien.

JUDITH

Alors ne regrette pas l'acte d'énergie qui t'a libéré et nous a permis d'être l'un à l'autre. Ose

le regarder en face, au lieu de le contempler dans je ne sais quel miroir qui le déforme.

MICHEL

Je ne le regrette pas. Seulement, je t'explique : ma conscience dormait, comme un étang, sous la lumière de ton amour, et cette visite de ma sœur a fait remonter à la surface...

La morale ancienne. Ah! tu es bien de ta race...

MICHEL

Toi aussi... Enfin! c'est un nuage qui a passé... et tous mes doutes disparaîtront dans l'ivresse certaine de te posséder.

(Ils s'étreig'ient longuement.)

JUDITH

Tu vois, je n'ai pas d'orgueil, moi, je n'ai pas d'amour-propre. Tu m'as fait de la peine et je te pardonne. Je t'aime et tu pourrais me faire n'importe quoi, me tromper même, je ne cesserais pas pour ça de t'aimer.

MICHEL

C'est vrai ?

JUDITH

Et toi, ce n'est pas la même chose?

MICHEL

Comment?

JUDITH

Si je te trompais, tu cesserais de m'aimer?

MICHEL

Sans doute.

Oh! ça c'est trop fort... Comment peux-tu dire une chose pareille? Tu en es donc sûr?

MICHEL

Mais oui.

JUDITH

C'est-à-dire que tu ne cesserais pas de m'aimer... au contraire... Mais ta dignité, ton honneur, comme tu dis, te commanderaient de ne plus me revoir et tu préférerais souffrir comme une bête. Est-ce ça?

MICHEL

Si tu veux.

JUDITH

Eh! bien, voilà ce que je ne comprends pas... ce que je ne comprendrai jamais.

MICHEL

C'est parce que nous ne sentons pas certaines choses de la même façon.

JUDITH

C'est sans doute parce que je suis une sémite.

MICHEL, souriant.

Mais oui, une sale sémite.

JUDITH

Et toi, un aryen, un propre aryen. Tu vois, c'est toi qui recommences les guerres de religion. Pourtant, rappelle-toi ce jour, à Jérusalem, où nous avons voulu visiter, dans le même aprèsmidi, les ruines du Temple, le Saint-Sépulcre et la Mosquée. Le soir, quand nous nous sommes endormis, nous avons reconnu que le véritable sanctuaire, dans la Ville trois fois sainte, c'était la pauvre chambre d'hôtel où nous venions de nous prendre intensément, éperdument, et qu'il n'y avait qu'une religion : l'amour.

MICHEL

Quand nous avons reconnu ça, nous étions très fatigués.

JUDITH

Oh! anéantis... Tu te rappelles?

MICHEL

Tais -toi, tais-toi, tu es une satanique.

JUDITH

Ne t'en plains pas, mon amant chéri; nous aurons encore des nuits semblables, après des journées remplies de pures émotions, des journées et des nuits si belles que nous ne pourrons pas croire à leurs lendemains (ils s'embrassent). Seulement, ces émotions-là, il faut les chercher ; il faut changer d'horizons car, devant des spectacles nouveaux, on devient des amants nouveaux. Je voudrais être nomade, errante, bohème, cosmopolite. Ah! surtout, ne soyons pas casaniers.

Mais je ne demande pas mieux, je ne suis pas casanier.

JUDITH

Si, mon coco chéri, tu es cela, tu hésites à te

déplacer... Ce n'est pas ta faute... Ça tient aux exemples se'dentaires que tu as eus sous les yeux. Elle rit.) Quand je t'ai parlé d'aller à Jérusalem, tu as cru que je devenais folle, ça renversait toutes tes idées. Ton rêve voguait comme une gondole, sur les canaux de Venise ou, comme une nacelle, sur les lacs d'Italie. Tu as besoin d'être entraîné, laisse-moi diriger le mouvement.

MICHEL, l'embrassant.

Dirige-le.

JUDITH

Dis-moi, trésor, tu vas signer?

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