MIC H KL
Quoi donc?
JUDITH
À la ligue... la ligue de Lazare Hœndelssohn.
MICHEL
Comment, tu y penses encore!
Tu signeras. Tues obligé... Je le lui ai promis...
MICHEL
En voilà une raison!
JUDITH
Ah ! si je pouvais signer à ta place.
MICHEL
Ce serait un faux.
JUDITH
Si tu ne signes pas, tu verras ce qui va t'ar-
river.
MICHEL
Je t'en prie, ne parlons plus de ça.
JUDITH
Non, non, bijou, c'est entendu... je ne t'en parlerai plus jamais. Mais ne sois pas injuste envers Lazare... c'est un être...
MICHEL
Si profond et si pur, et d'une telle intelligence !
.11 DITH
Je le défends de te moquer de mes façons de
parler. Non, sérieusement, je ne connais pas d'homme plus instruit; quand tu le connaîtras, tu l'adoreras.
MICHEL
C'est possible.
JUDITH
.l'en suis certaine... D'ailleurs, nous ne verrons pas que Lazare, nous verrons des gens intéressants.
MICHEL
Tu en connais beaucoup?
JUDITH
Oui, dans mes anciennes relations... Et puis, ceux que nous ne connaîtrons pas, nous ferons leur connaissance.
Michel
Dès qu'un homme deviendra intéressant, nous l'inviterons à dîner.
JUDITH
Parfaitement... c'est comme ça qu'on a un
salon.
l.'iS LE RETOUR DE JERUSALEM
MICHEL
Et même une salle à manger... et peut-être même une chambre à coucher.
Veux-tu te taire?... Et puis, tu vas travailler.
MICHEL
Je ne vais faire que ça.
JUDITH
Tu es un peu paresseux... Non, non, bijou, ne te fâche pas... tu n'es pas paresseux... mais tu os un contemplatif, un rêveur... c'est la même chose... et puis, tu n'as pas d'ambition; il faut avoir de l'ambition. Regarde tes petits camarades, comme ils s'agitent, comme ils se démènent. Regarde le petit Chérange, avec un seul livre, la place qu'il occupe.
MICHEL
Ne m'en parle pas.
JUDITH
l'as moins, il est le chef de la Jeunesse Inlfllcctuelle.
michel
Et il n'a pas soixante ans, c'est admirable ! Chef de la Jeunesse Intellectuelle!... A quoi ça correspond-il? Je te le demande... Yoilà un titre qui est arbitraire, par exemple... Et quelle en est la sanction?
JUDITH
Tu ne m'as pas comprise. Je veux dire que tu ne sais pas exploiter ce que tu fais. Tu as écrit de très beaux livres : La loi du plus faible est une chose admirable... Tu as entendu, Lazare l'a dit.
MICHEL
Oh ! si Lazare Ta dit !
JUDITH, venant sur les genoux de Michel.
Tu n'as pas la situation que tu devrais avoir.
MICHEL
Je me contente de celle-là.
Jl D1TH
Non, sois sérieux.
MICHEL
Je ne suis pas même le chef de la vieillesse stupide.
JUDITH
Et, pour ça, il faut connaître des gens influents, se créer des relations utiles, comprends-tu?
MICHEL
Oh! utiles, je comprends bien; seulement, ces choses-là, quand on ne les fait pas d'instinct, on les fait mal.
JUDITH
Sois tranquille... Je suis là... je m'en charge, laisse-moi faire... Mais tu m'écouteras?
Je t'écoute.
(Ils s"embrasseut longuement ) JUDITH
Quelle heure est-il?
MICHEL
11 est quatre heures.
JUDITH
Veux-tu sortir un peu?
MICHEL, très tendre.
Oh! sortir, tu crois?...
JUDITH
Oui, oui, ce sera plus raisonnable... la maison est pleine d'ouvriers. Allons sur cette terrasse des Tuileries, tu sais, d'où l'on voit le soleil se coucher, en haut des Champs-Elysées. C'est-là que Tannée dernière, à pareille époque, nous nous sommes donné notre premier rendez-vous. Jetais si heureuse et si triste, ce jour-là. Tout à coup le ciel est devenu tout rose, et tout était rose, les monuments, la terrasse et nous-mêmes. C'étaitd'une telle beauté! Puislanuit est venue... On entendait les cloches des bateaux, sur la Seine, comme des petits angélus hâtifs. Et puis, il a fallu se séparer et, pour la première fois, je t'ai dit : « L'an prochain à Jérusalem!... » Tu te rappelles?
MICHF.L
Oui, je me rappelle.
Je ne m'étais pas beaucoup trompée.
MICHEL
Va t'apprêter.
JUDITH
Je ne serai pas longtemps; mais avant, dismoi que tu m'aimes.
MICHEL
Je t'adore.
(Ils s'embrassent.) JUDITH, très câline.
Dis-donc, pigeon?
MICHEL
Quoi?
JUDITH
Tu vas signer ?
MICHEL, avec une exaspération comique.
Oh! la ligue!
JUDITH, se sauvant.
Bien, bien, je ne t'en parlerai plus jamais, tu entends, jamais.