‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 41 sur 58 · MIC H KL · texte numérisé non relu

MIC H KL

Quoi donc?

JUDITH

À la ligue... la ligue de Lazare Hœndelssohn.

MICHEL

Comment, tu y penses encore!

Tu signeras. Tues obligé... Je le lui ai promis...

MICHEL

En voilà une raison!

JUDITH

Ah ! si je pouvais signer à ta place.

MICHEL

Ce serait un faux.

JUDITH

Si tu ne signes pas, tu verras ce qui va t'ar-

river.

MICHEL

Je t'en prie, ne parlons plus de ça.

JUDITH

Non, non, bijou, c'est entendu... je ne t'en parlerai plus jamais. Mais ne sois pas injuste envers Lazare... c'est un être...

MICHEL

Si profond et si pur, et d'une telle intelligence !

.11 DITH

Je le défends de te moquer de mes façons de

parler. Non, sérieusement, je ne connais pas d'homme plus instruit; quand tu le connaîtras, tu l'adoreras.

MICHEL

C'est possible.

JUDITH

.l'en suis certaine... D'ailleurs, nous ne verrons pas que Lazare, nous verrons des gens intéressants.

MICHEL

Tu en connais beaucoup?

JUDITH

Oui, dans mes anciennes relations... Et puis, ceux que nous ne connaîtrons pas, nous ferons leur connaissance.

Michel

Dès qu'un homme deviendra intéressant, nous l'inviterons à dîner.

JUDITH

Parfaitement... c'est comme ça qu'on a un

salon.

l.'iS LE RETOUR DE JERUSALEM

MICHEL

Et même une salle à manger... et peut-être même une chambre à coucher.

Veux-tu te taire?... Et puis, tu vas travailler.

MICHEL

Je ne vais faire que ça.

JUDITH

Tu es un peu paresseux... Non, non, bijou, ne te fâche pas... tu n'es pas paresseux... mais tu os un contemplatif, un rêveur... c'est la même chose... et puis, tu n'as pas d'ambition; il faut avoir de l'ambition. Regarde tes petits camarades, comme ils s'agitent, comme ils se démènent. Regarde le petit Chérange, avec un seul livre, la place qu'il occupe.

MICHEL

Ne m'en parle pas.

JUDITH

l'as moins, il est le chef de la Jeunesse Inlfllcctuelle.

michel

Et il n'a pas soixante ans, c'est admirable ! Chef de la Jeunesse Intellectuelle!... A quoi ça correspond-il? Je te le demande... Yoilà un titre qui est arbitraire, par exemple... Et quelle en est la sanction?

JUDITH

Tu ne m'as pas comprise. Je veux dire que tu ne sais pas exploiter ce que tu fais. Tu as écrit de très beaux livres : La loi du plus faible est une chose admirable... Tu as entendu, Lazare l'a dit.

MICHEL

Oh ! si Lazare Ta dit !

JUDITH, venant sur les genoux de Michel.

Tu n'as pas la situation que tu devrais avoir.

MICHEL

Je me contente de celle-là.

Jl D1TH

Non, sois sérieux.

MICHEL

Je ne suis pas même le chef de la vieillesse stupide.

JUDITH

Et, pour ça, il faut connaître des gens influents, se créer des relations utiles, comprends-tu?

MICHEL

Oh! utiles, je comprends bien; seulement, ces choses-là, quand on ne les fait pas d'instinct, on les fait mal.

JUDITH

Sois tranquille... Je suis là... je m'en charge, laisse-moi faire... Mais tu m'écouteras?

Je t'écoute.

(Ils s"embrasseut longuement ) JUDITH

Quelle heure est-il?

MICHEL

11 est quatre heures.

JUDITH

Veux-tu sortir un peu?

MICHEL, très tendre.

Oh! sortir, tu crois?...

JUDITH

Oui, oui, ce sera plus raisonnable... la maison est pleine d'ouvriers. Allons sur cette terrasse des Tuileries, tu sais, d'où l'on voit le soleil se coucher, en haut des Champs-Elysées. C'est-là que Tannée dernière, à pareille époque, nous nous sommes donné notre premier rendez-vous. Jetais si heureuse et si triste, ce jour-là. Tout à coup le ciel est devenu tout rose, et tout était rose, les monuments, la terrasse et nous-mêmes. C'étaitd'une telle beauté! Puislanuit est venue... On entendait les cloches des bateaux, sur la Seine, comme des petits angélus hâtifs. Et puis, il a fallu se séparer et, pour la première fois, je t'ai dit : « L'an prochain à Jérusalem!... » Tu te rappelles?

MICHF.L

Oui, je me rappelle.

Je ne m'étais pas beaucoup trompée.

MICHEL

Va t'apprêter.

JUDITH

Je ne serai pas longtemps; mais avant, dismoi que tu m'aimes.

MICHEL

Je t'adore.

(Ils s'embrassent.) JUDITH, très câline.

Dis-donc, pigeon?

MICHEL

Quoi?

JUDITH

Tu vas signer ?

MICHEL, avec une exaspération comique.

Oh! la ligue!

JUDITH, se sauvant.

Bien, bien, je ne t'en parlerai plus jamais, tu entends, jamais.

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