M /ANNE
C'esl que.je ne me remarie pas... C'est sans
doute ce que vous voulez. Je pouvais refaire ma vie que vous avez défaite de la façon que vous savez; vous m'en empêchez, soit, mais vous cessez d'être juste en prétendant exercer votre droit.
MICHEL
il ne s'agit pas d'exercer un droit, comprenez-moi bien. Je ne vous empêche pas de vous remarier... seulement, vous choisissez un homme qui habite la Loi raine... pourquoi pas l'Amérique !
SUZANNE
J'ai choisi un homme qui m'aime sincèrement, et dont le caractère m'offre toutes les garanties de fidélité, de sécurité dont j'ai besoin. Us n'ont pas manqué, ceux qui s'offraient à me consoler sans m'épouser. Si je n'avais pas été une honnête femme, si j'avais pris un amant, à Paris, auprès de vous, avec un peu d'habileté et d'hypocrisie, je serais restée digne de la garde et de l'éducation de mes enfants, n'est-ce pas? Oui, je pouvais être une amante, une courtisane même, je ne peux pas être une épouse. Je n'ai pas trente ans, les hommes me disent que je suis belle: j'en rencontre un qui m'aime assez pour me donner son nom et me consacrer sa vie ; mais si je veux qu'on me laisse mes enfants et
ne pas déchoir de mes prérogatives de mère, je dois renoncera être une femme... C'est très bien.
MICHEL
Vous me mettez dans une situation épouvantable; c'est vrai, j'ai l'air d'un bourreau.
Cette situation-ià, c'est vous qui l'avez créée.
-MICHEL
Parce que j'ai eu des torts autrefois, ce n'est pas une raison pour que je fasse aujourd'hui toutes les concessions. Vous ne voulez pas vous séparer de vos enfants, moi non plus... je suis leur père autant que vous êtes leur mère!
SUZANNE
'Son, pas autant; car moi, même au prix de mon bonheur, encore aujourd'hui, je ne veux pas les quitter, tandis que vous, vous les avez abandonnés. Lorsque vous êtes { arti, il y a deux ans, votre paternité était moins exigeante.
MICHEL
Si je suis parti, c'est parce que vous m'avez
chassé... rappelez -vous, c'est vous-même qui m'avez ouvert la porle.
SUZANNE
Oui, toute grande, je nie rappelle: mais il n'y avait que ça à faire. Je venais de découvrir les lettres de cette femme, vous m'aviez avoué, vous m'aviez crié que vous l'aimiez. J'ai compris que vous ne pouviez pas vous passer d'elle; vous éliez <ous l'empire d'une véritable incantation.
MICHEL
Et vous, vous étiez sous l'empire d'un orgueil exaspéré !
Oui, je sais bien, on a dit que j'étais une orgueilleuse; on n'a vu que mon orgueil, mais on n'a pas vu mes larmes, on n'a pas entendu mes sanglots et mes cris de désespoir; car je peux bien vous le dire maintenant, j'ai souffert par vous autant que peut souffrir une créature humaine. Ah! oui, je peux parler de la douleur, j'en ai connu toutes les phases. J'en ai connu la période instinctive, presque animale, et qui n'est pas la plus effrayante, je vous assure. Le jour de votre départ, j'ai cru que je deviendrais folle. D'autres joursqui ont suivi, dans un besoin
fiévreux de mouvement, je marchais à travers la campagne, je marchais jusqu'à ce que je tombe par terre, épuisée, étendue contre la terre comme une bête blessée, avec le seul espoir de mourir.
MICHEL, très ému.
Suzanne !
SUZANNE
Et puis, j'ai été malade : pendant quatre mois, entre la vie et la mort...
Oui, oui, je sais.