‹ Le retour de Jérusalem; comédie en quatre actesChapitre 58 sur 58 · SCÈNE III MICHEL, JUDITH · texte numérisé non relu

SCÈNE III MICHEL, JUDITH

JUDITH, lui tenJant la carte de Suzanne.

Elle est donc venue?

MICHEL

Oui.

JUDITH

Quand ça est-elle venue ?

MICHEL

Tout cà l'heure.

JUDITH

C'est charmant, nous aurions pu nous rencontrer dans l'escalier. Que venait-elle donc faire ici?

MICHEL

Elle venait me parler au sujet des enfants.

JUDITH

Elle a un avoué.

M K :il KL

Oui, mais c'est une question difficile à traiter pas l'intermédiaire des avoués.

JUDITH

Elle les emmène?

Oui.

JUDITH

C'est que lu le veux bien. Enfin, ça le regarde, mais n'aie pas l'air de m'en vouloir.

MICHEL

Tu avais donc écrit à Sagelier pour lui recom-

mander Vowenberg?

JUDITH

Oui... je lui ai écrit.

MICHEL

Je trouve incroyable que tu aies fait ça.

JUDITH

Pourquoi?

MICHEL

Pourquoi! tu me demandes pourquoi? Comment, moi je te dis tout, je n'ai rien de caché pour toi. je te mets au courant de tout ce que je fais, tu savais parfaitement que je m'occupais

de de de Il ne trouve pas le nom. Avec un

geste (l 'impatience. Ah !

Trévières.

MICHEL

Oui, de Trévières, pour cette place. Et toi, pendant ce temps-là, sans rien me dire, lu manœuvrais pour la faire obtenir à Vowenberg ; Tu ne trouves pas ça inoui!

JUDITH

Non... tu avais ton protégé, j'avais le mien. N'a-t-il pas été convenu que nous gardions chacun nos amis? Je ne comprends pas que tu le mettes dans un état pareil pour une chose .iiis^i insignifiante.

MICHEL

Insignifiante! tu trouves ça insignifiant, toi?

.ILItlTlI

Dame, il ne s'agit pas de la vie d'un homme après tout : il s'agit d'un poste d'attaché, et encore ce n'est pas pour toi.

MICHEL

Mais, j'aurais préféré cent fois que ce fût pour moi; comprends donc que je suis personnellement atteint. Dans quelle situation cela me met-il vis-à-vis de Trévières? J'ai été obligé de lui faire des excuses...

JUDITH

Tu es bien bon.

Et j'ai eu beau lui donner ma parole d'honneur que j'ignorais ta lettre à Sagelier, je ne suis pas certain qu'il soit parti convaincu.

JLDlïH

Mue Trévières croie donc ce qu'il voudra, il ne m'intéresse guère.

MICHEL

Mais en revanche, Yowenberg t'intéresse

trop. Il faut même que tu aies des motifs bien puissants, pour intervenir de cette façon en faveur d'un homme qui est mon ennemi déclaré et que tu sais me haïr. Pourquoi as-tu fait ça? Tu l'aimes, il est ton amant... quoi? Réponds.

JUDITH

Mais non, mais non, c'est insensé ce que lu dis. Quel rapport ça a-t-il ?

MICHEL

Alors, qu'y a-t-il donc entre vous, pour que tu n'aies pas reculé devant cette trahison?

JUDITH

Michel !

MICHEL

Mais oui, cette trahison... Il n'y a pas d'autre

mot. Qu'y a-t-il entre vous? Je ne sais pas

je cherche... voyons, explique-moi... tu ne vas pourtant pas me dire encore que c'est parce qu'il est juif.

JUDITH

Mais si

MICHEL

Ah! toujours !

JUDITH

Mais si, lu ne dois pas chercher ailleurs la Signification de ce que j'ai fait. .Lentement et comme à elle-même. Oui, du jour où j'ai vu à Jérusalem. priant devant les ruines du Temple, ce lamentable troupeau de mes coreligionnaires que les persécutions avaient chassés du pays où ils élaient nés, je me suis juré à moi-même qu'en toute occasion et de toutes mes forces, je servirais ceux de ma race, que je les servirais afin qu'ils deviennent les plus forts, et que nous ne revoyions plus les temps abominables, les temps des lois d'exception, de la rouelle, des ghettos et des bûchers! i\e juge donc pas mon acle à travers tes antipathies et ta jalousie, et laisse certaines choses en dehors des personnalité?. V ce compte-là, est-ce que Lazare Hœndelssohn aime Vowenberg? Il le trouve insupportable, odieux, et pourtant, dans cette circonstance, il s'est employé aussi pour lui.

MICHEL

Oui, vous vous tenez étroitement!

JLDITH

Faites-en donc autant! au lieu de gémir et de

récriminer sans cesse. On dirait que vous ne pouvez pas vous défendre... vous êtes les plus nombreux pourtant. Cette solidarité, vous devriez nous l'envier et tâcher de l'imiter; mais vous laites tout le contraire. Sagelier aussi t'a trahi dans cette affaire : Sagelier est ton camarade d'enfance, ton ami de jeunesse; et pourtant, il a préféré être agréable à Lazare Hœndelssohû dont il a besoin, tout en sachant que Trévières est un garçon honorable, tandis que Vpwenberg!...

MICHEL

Eh! bien, moi, malgré tout ce que tu me dis, je n'admire pas une solidarité qui, de ton propre aveu, s'étend aux gens les moins estimables. Que ce soit Trévières ou Vowenberg qui soit attaché au Cabinet du Ministre, ça ne changera pas la face du monde, c'est évident; aussi, ce n'est pas de la quantité des conséquences que je m'alarme, mais c'est la qualité, comprends-tu, la qualité de ton procédé qui m'épouvante. Tu as beau proclamer le sentiment qui t'a l'ail agir...

JUDITH

Certainement, je m'en glorifie.

IlCTE IV. SCÈNE III 279

MICHEL

Alors, pourquoi t'es-tu cachée? Pourquoi ne m'as-tu pas averti de ce que tu faisais? Au moins la lutte eût été loyale, égale. Mais, voilà, dans une telle lutte, tu n'aurais pas été sûre de vaincre, et quand on entreprend quelque chose, il faut mettre toutes les chances de son côté, n'est-ce pas? L'important, c'est de réussir, de réussir quand même, par n'importe quel moyen. Il faut faire tout ce qu'on peut pour avoir tout ce qu'on peut, et le succès justifie tout. En effet, contre l'application de ces théories, nous ne savons pas nous défendre. D'ailleurs, je ne sais même pas pourquoi je te dis tout ça; nous n'avons pas la même conception de la vie : nous ne jugeons pas les mêmes choses avec les mêmes états de conscience. Cela éclate dans tout ce qiu' tu dis et dans tout ce que tu fais et c'est très grave.

JUDITH

Oui c'est 1res grave, Michel. Je ne veux pas me mettre en colère; je suis lasse de toutes ces discussions ; celle-ci sera la dernière, je te le'jure. Ecoute-moi, et surtout, comprends-moi bien. Oui. il y a entre nous des froissements et des heurts perpétuels; mais, sois juste, ce n'est pas

ma faute, à moi seule. Rappelle-toi, dans les premiers temps de notre amour, comme nous étions en parfaite communion d'idées! Rappelletoi nos conversations ardentes, passionnées et si douces pourtant, là-bas. à Jérusalem; alors tu voulais être un homme libre, sans préjugés. Mais à peine étions-nous rentrés à Paris que tu as été pris de je ne sais quelle peur. Comme ces pauvres malades qui ne peuvent pas traverser les grandes places, et dont une force invincible cloue les pieds au seuil des espaces, tu n'as pas voulu traverser à mes côtés et, la main dans la main, les grandes places de joie et de lumière !

MICHEL

Ce que tu appelles des préjugés, ce sont mes croyances, opposées aux tiennes : elles affirment que pour chacun, le culte de sa personnalité, le besoin de bonheur et l'ardeur de vivre ont pour limites le droit et la souffrance des autres. Oui, quand nous étions loin, là-bas, à Jérusalem, j'ai pu tout oublier dans l'enivrement de l'amour, mais cet amour était empoisonné dans sa source, et pour traverser librement les grandes places de joie et de lumière, il faut avoir un cœur pur, une conscience tranquille.

Quant aux êtres qui vivent exaspérément leur vie, san=; s'inquiéter dos désastres qu'ils sèment autour d'eux, ceux-là, quand ils sont jeunes, comme toi, peuvent bien croire, un moment, qu'ils marchent dans la joie et la lumière; mais ils entreront bientôt dans le délire et dans la nuit.

JUDITH

Oui, je sais, ce sont tes idées. 11 aurait fallu que ton amour fût plus fort que tout. Alors, j'ai perdu peu à peu la force et le goût de te convaincre. Oui, il y a entre nous des dissentiments qui te blessent et t'irritent; 'oui, j'ai tous les défauts de ma race, mais crois-tu donc n'avoir que les qualités de la tienne? Et, pourtant, si tu m'avais aimée comme je voulais être aimée, ces dissentiments, je me serais efforcée, déboute ma volonté et de tout mon amour, à les faire disparaître, tandis qu'ils se sont exaspérés, au contraire, au contact de ton inquiétant remords. Aujourd'hui, je suis à bout de forces : je ne veux plus vivre dans le mensonge; il faut que je te dise la douloureuse vérité... je ne t'aime plus, Michel, je ne t'aime plus !

Elle pleure silencieusement. Un long silence. Puis elle se lève, et avec des gestes lents, prend son chapeau qu'elle met sur sa tôte.

MICHEL

Qu'est-ce que tu fais?

JUDITH

Je m'en vais... je m'en vais.,, il faut nous séparer... je reprends ma liberté.

MICHEL

Ainsi, pour toi, j'aurai quitté mes enfants... bientôt on va m'en priver encore davantage, bientôt un étranger me remplacera auprès d'eux... et c'est ce moment-là que tu choisis pour t'en aller, pour me laisser seul, pour m'abandonner, sans t'inquiéter du vide que tu laisses et de ma vie que tu auras perdue.

JUDITH

Hélas! Michel, je choisis le moment où tout me prouve que nos existences ne doivent plus être mêlées. Crois-tu que ce soit de gaité de cœur que je m'en aille? Tu ne vois donc pas mes larmes ?

MICHEL

Tu ne vois donc pas les miennes ?

.11 pi 1 ii

Certes, la mort de noire amour est une chose désolante; mais son agonie a élé plus désolante encore... et nous ne devons pas la prolonger... tu sais bien qu'on n'aime pas par devoir.

Oui, j'aurais dû prévoir qu'avec les idées, un jour tu trouverais aussi simple de me dire : je ne t'aime plus, que tu as trouvé simple, il y a deux ans. de le dire à .M. de Ghouzé.

JLD1TH

Comme tu J'as dit à ta femme.

MICHEL

Parce que je t'aimais.

JUDITH

Parce que tu croyais m'aimer.

MICHEL

Ah! je comprends... tu en aimes un autre, (".'est pour ça que lu me quittes. Ah! malheureuse, qui donc vas-tu retrouver?

Il la prend rudement par les poignets.)

JUDITH

Qu'importe le nom que je te jetterais! Oui, tu dis bien, malheureuse! Celui que j'aime ne m'aime pas et, c'est à cause de toi, je l'ai bien compris, que je ne peux pas être à lui. Que ta jalousie se rassure... je n'irai pas le retrouver. Non , c'est pour moi-même que je veux ma liberté ; mais tu es l'obstacle à mon bonheur. Va, ne souhaite pas que je reste auprès de toi, car bientôt je te haïrais et, alors, ce serait affreux, Michel, ce serait affreux!... Et tu ne retiendras pourtant pas de force ni par pilié une femme qui s'ennuie ici, de cet ennui déprimant, mortel que tu as connu autrefois. Oui, j'ai besoin de respirer, car j'étouffe ici, j'étouffe dans cette liaison comme tu étouffais autrefois dans ton mariage. Et quelle pauvre chose demeurerait à tes côtés qu'un être dont la pensée et le cœur ne -raient plus là! Laisse-moi partir, laisse-moi partir.

MICHEL

< )îi iras- lu ?

JUDITH

.li' n'en sais rien... j'ai besoin de m'en aller loin, bien loin... je suis lasse de l'amour, de la vie lie toul ; j'ai besoin d'être seule, coin-

prends-tu, seule? Voyager, m'inslruire, cire indépendante ! surtout, c'était mon rêve quand j'étais jeune fille : les premiers vœux sont peutêtre les vœux éternels. Mais ne gardons pas de cette séparation un souvenir désespéré... ne nous quittons pas comme deux ennemis... donne-moi la main, Michel, veux-tu?

Elle lui tend la main.

MICHEL

Oh ! je ne suis pas ton ennemi... Adieu, Judith, va donc vers tes destinées!

JUDITH

Adieu, Michel.

Elle ?e dirige lentement vers la porte, sans détourner la tête. Michel la regarde, immobile.)

Paris. — L. MaretheuXj imprimeur. 1. rue Cassette. — 6295>,

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