CHAPITRE VI
I. — Débarquement près d'Antibes de la petite troupe de Napoléon. — La soupe mangée, les armes fourbies, elle se met en marche avec l'Empereur. — On ne s'arrête ni à Cannes, ni à Grasse; tout le monde campe en dehors de cette dernière ville. — Les paysans et le peuple, maintes fois trompés sur le retour de Napoléon de l'île d'Elbe, prennent pour des pirates débarqués, dans l'intention d'un pillage, la petite colonne des grenadiers. — De Grasse, l'Empereur se dirige vers Digne, par des chemins montagneux. — Difficultés du passage. — Cependant, le 3 mars. Napoléon et ses soldats entrent dans Castellane où il trouve à sa disposition les rations commandées par Cambronne, chef de son avant-garde. — Le 5 mars, il est à Sisteron ; le 6 mars, la colonne impériale se trouve à Corps, à quelques lieues de Grenoble. — A partir de Corps, les paysans rassurés, descendus de leurs montagnes, lui font escorte le long du chemin.
— Aux lacs de Laffrey, près d'un défilé. Napoléon s'arrête, prévenu par Drouot qu'un bataillon du 5* de ligne, parti de Grenoble, se trouve posté, sous le commandement d'officiers hostiles, afin d'arrêter sa marche en avant. — Devant le bataillon, Napoléon descend de cheval et offre sa poitrine découverte aux balles des soldats. — Ceux-ci, impressionnés, bouleversés par tant de courage, crient : Vive l'Empereur I et viennent fraterniser avec les grenadiers de l'Empereur. Ils demandent même, comme un honneur, de former l'avant-garde de la petite armée, qui se met en marche sur Grenoble.
n. — Sourde agitation à Grenoble produite par la nouvelle de son débarquement.
— Le général Marchand, qui commande à Grenoble, le préfet mathématicien Fourrier, tentent vainement d'animer la garnison en faveur du roi. — Les soldats, ainsi que la population, sont disposés à bien accueillir l'Empereur. — Les canonniers, sur les remparts, répondent à l'enthousiasme du peuple. — Les portes de la ville sont fermées ; les clefs ont été remises au général Marchand qui les a emportées. — Les portes sont enfoncées à coups de madriers énormes par des ouvriers. — L'Empereur entre en ville au milieu d'une foule en délire. — Le général et le préfet ont abandonné leur poste. — Napoléon s'installe à l'hôtel des Trois Dauphins, tenu par un de ses anciens guides. — Fatigué, ainsi que ses soldats, de sa course précipitée depuis sept jours (on était au 7 mars), il ajourne son départ pour Lyon. — Le lendemain de son arrivée, il passe la revue des troupes de la garnison. — Le comte d'Artois, le duc d'Orléans, qui étaient accourus à Lyon pour organiser la résistance contre Napoléon, apprenant son entrée à Grenoble s'empressent de fuir sur la route de Moulins. — Les Lyonnais s'opposent à la destruction des ponts, résolue par les royalistes. — L'Empereur arrive à Lyon, le soir et, comme à Grenoble, il y est reçu par la foule enthousiaste de son retour. — Il s'installe à l'archevêché. — Il fait halte à Lyon, comme à Grenoble, et y publie des décrets pour abolir la monarchie, pour anéantir tout ce qui a été fait par les Bourbons et reconstituer l'Empire.
III, — Mensonges du gouvernement de Paris contre Napoléon. — Diffusion des
proclamations apportées de l'île d'Elbe dans toutes les villes de France. — Sentiments du peuple, sentiments de la bourgeoisie à l'égard de l'Empereur.
— Visite de Villemain à Fontanes, l'ancien grand maître de l'Université. — Paris et la province. — Ce qu'il faudrait à l'Empereur pour assurer son triomphe définitif. — Au milieu de la joie universelle, il constate combien il est isolé dans la nation, dont les idées sont bien modifiées depuis un an. — Le 13 mars, il fait ses adieux aux Lyonnais.
IV. — L'Empereur quitte Lyon après son déjeuner, traverse Villefranche où l'attendent soixante mille paysans. — A son arrivée à Mâcon, les habitants se pressent en foule à sa rencontre. — Mot de l'Empereur sur le comte Germain, préfet de Châlons. — Les ministres du Roi, constatant la dévorante rapidité de la marche de Napoléon, se résignent à avertir la population de Paris du danger qui la menace. — En même temps, ils font propager par les journaux royalistes les bruits les plus extraordinaires sur le peu de succès de l'entreprise de l'ai>enturier. — Le gouvernement, ensuite, croyant à la connivence du maréchal Soult, dans la débandade des régiments, envoyés dans le midi de la France, et enrôlés sous la bannière de l'Empereur, force le Roi à enlever à Soult le portefeuille de la Guerre. — D'André, le préfet de police est destitué, remplacé par Bourrienne. — Liste des suspects à arrêter, au nombre desquels se trouve Fouché, qui échappa aux agents venus chez lui. — Le duc de Bourbon part pour la Vendée ; le duc d'Angoulême pour le Midi ; le duc de Berry visite les casernes. — Réponses des ouvriers aux beaux messieurs, entrés dans les guinguettes, pour les convertir, ainsi que les soldats qui fraternisent avec les ouvriers. — Chanson des cantinières; chansons des rues. — Un article du Nain Jaune. — Napoléon avance, dans sa marche vers Fontainebleau; le 17 mars, il déjeune à Vermenton et va coucher à Auxerre.
V — La conversion du maréchal Ney. — Les causes de sa volte-face. — Entrevue de Napoléon et de Ney à Auxerre. — Le 19 mars. Napoléon part d' Auxerre.
— Le 20 mars, de bonne heure, il arrive à Fontainebleau. — Ses impressions ressenties en entrant dans le palais. — Généraux et personnages venus à sa rencontre. — Montholon.
VI. — Aspect des Tuileries, le matin du 20 mars. — Officiers à demi-solde et partisans de l'Empereur réunis au Carrousel, dans l'attente de l'Empereur. — Les principaux personnages de l'Empire se retrouvent le soir dans les grands salons des Tuileries ; grands dignitaires et valets sont à leur poste. — Arrivée de l'Empereur. — Ecrasement, bousculade de ses partisans, autour de ses voitures. — Il est porté à bras jusque dans ses appartements. — Paroles et gestes de La Valette. — Premiers actes de l'Empereur après son installation dans son cabinet.
A midi, près d'Antibes, le débarquement de la petite troupe de Napoléon avait commencé. Les navires s'étaient approchés le plus près possible du rivage. Les canots avaient été mis à la mer ; le va-et-vient de chaque embarcation accéléré ; et, néanmoins, beaucoup de grognards, ne pouvant attendre leur tour, entrèrent résolument dans l'eau et rejoignirent leurs camarades qui s'occu-
paient activement d'établir leur bivouac. A cinq heures, le débarquement était terminé : les quatre chevaux de l'expédition, la petite voiture offerte à son frère par la princesse Pauline, les objets à l'usage de l'Empereur, enfin le trésor contenu dans les caisses de Peyrusse, tout avait été descendu à terre. Napoléon suivit, le dernier. Sa tente fut dressée aussitôt, dans une prairie entourée d'oliviers. Près du feu allumé, il s'assit en son fauteuil de campagne, et à l'heure de son souper, mangea, en attendant que l'on eût fixé toutes les dispositions de la marche en avant. Ne voulant point que la nouvelle de son débarquement se répandît trop tôt, il envoya Cambronne à Cannes, avec une escorte de quarante chasseurs, afin d'arrêter les courriers.
A onze heures du soir, la troupe ayant mangé la soupe et fourbi ses armes, le trésor chargé sur une « grosse roulante » (1) réquisitionnée, comme l'écrit Peyrusse, la petite armée prit la route de Cannes qu'éclairait une lune étincelante. Vingt-cinq grenadiers, un lieutenant et un tambour, détachés sur Antibes, dans l'espoir de gagner à la cause impériale la garnison de cette petite place forte, y furent retenus prisonniers par un subterfuge du commandant. Le détachement entré dans la ville, le pont fut levé et les hommes prisonniers furent désarmés. Combattre pour les délivrer, retarder sa marche, l'Empereur y renonça. Il voulait par-dessus tout, frapper les esprits par la rapidité de ses déplacements. Et, même, défiant, il ne stationna point dans Cannes surexcitée par des bruits ridicules, la descente de pirates prêts au pillage et à l'incendie. Cependant, les habitants se rassurèrent, et ils vinrent en nombre autour de la garde, qui se reposait à cinq cents mètres au delà de la ville. Une heure après. Napoléon partait pour Grasse. L'étape était de cinq lieues. Comme à Cannes, la population était troublée par la crainte d'une attaque de pirates.
(1) « Pour transporter le trésor, écrit Pichot, après le débarquement, Peyrusse, Jermanowski et quelques cavaliers arrêtèrent une diligence, une grosse roulante. » « Notre petite troupe barra la route, dit Peyrusse. Je me tenais un peu en arrière, cachant sous une redingote la broderie de mon habit. Le cocher stupéfait cherchait à se débattre. Les voyageurs surpris de ce bruit (neuf heures du matin), mirent la tête aux portières, et voyant devant eux des Polonais et des grenadiers d'assez bonne mine, avec la cocarde tricolore, ils furent médusés. Un inspecteur aux revues allait à Antibes : il descendit avec sa femme. La voiture fut conduite au lieu de débarquement et reçut les malles du trésorier, moins ce qu'on avait à payer au capitaine des bateaux nolisés et la solde de la troupe, quinze jours d'avance. Grâce à cet argent, on put arriver jusqu'à Lyon. »
Dans la nuit, le maire, le marquis de Gourdon, un aristocrate, réunit le conseil municipal, manda le général Gazan, officier en demi-solde, retiré dans sa ville natale, et proposa de se défendre à outrance contre les agresseurs. On apprit bientôt que Napoléon et ses soldats, débarqués le jour même de l'île d'Elbe, s'avançaient à marches forcées. A cette nouvelle, Gazan conseilla de rester tranquille.
Napoléon n'entra point dans Grasse. L'heure était matinale. Gambronne, en avant-garde, pour réquisitionner des vivres, lardant à revenir, l'Empereur était inquiet. Au loin, des cloches tintaient lugubrement. Etait-ce un signal contre lui? Des rouliers dissipèrent ses craintes. Les cloches sonnaient un enterrement. Néanmoins, on fit halte, hors des maisons, sur le plateau de Roccavignon, et bientôt, comme à Cannes, les habitants rassurés entourèrent la garde, apportant du vin aux soldats et des fleurs à l'Empereur (1). Pour la première fois, le peuple cria : Vice r Empereur/
Durant cette première nuit de marche, Napoléon avait étonné la population des villages traversés. Les femmes s'étaient montrées aux fenêtres ; les hommes avaient regardé, silencieux, passer les grognards ; et lorsque ceux-ci annonçaient que l'Empereur était au milieu d'eux, les paysans restaient incrédules. Ce n'était pas la première fois que son arrivée était prédite, et elle ne s'était pas réalisée. Pourquoi serait-elle vraie aujourd'hui? Et la fable des pirates s'accréditait facilement.
A Grasse, l'Empereur prit la route de Digne, Déjà une partie de ses cavaliers avaient une monture. Sur son passage, il avait fait acheter autant de chevaux qu'il avait pu ; et il résolut de s'engager dans les chemins ardus de la montagne et non sur la grande route, qui l'aurait ramené aux lieux où, l'année précédente, il avait été poursuivi de cris de mort par les royalistes. Les montagnards étaient patriotes. Il savait qu'au milieu d'eux, il n'avait rien à craindre. Seulement, ces chemins montagneux n'étaient que des routes pour mulets, couvertes de glace, non fondue encore, où les hommes seraient contraints de défiler un à un. L'étape serait
(1) Henry Houssaye, 1815, i, I.
pénible pour les cavaliers démontés, portant sur leurs épaules une bride et une selle, et peu alertes dans leur culotte basanée et leurs bottes à éperons ; non moins pénibles pour les cavaliers montés, forcés de conduire à la main leur monture. Quant aux canons, amenés de Porto-Ferrajo, et à la « grosse roulante » de Peyrusse, il les abandonna à la municipalité de Grasse. S'il devait combattre, ce n'était point avec quelques boulets qu'il s'ouvrirait un chemin en avant. Il lui importait davantage de faire surveiller les mulets nouvellement achetés, porteurs des caisses de son trésor. Entraves pour lui qui cherchait la réussite de son aventure dans la célérité de sa marche. Napoléon, comme ses soldats, allait à pied, un bâton à la main. Plusieurs fois, il faillit, en tombant, dégringoler sur les pentes de la montagne. Une glissade fit culbuter l'un des mulets de Peyrusse, chargé de trois cent mille francs en or; la bête roulant dans le précipice se tua, et l'or sortit des caisses brisées, s'éparpilla sur la neige, ou rebondit dans les eaux s'écoulant en cascades. Peyrusse ne retrouva qu'une partie de la grosse somme. Trente-trois mille francs furent perdus. I Le 3 mars, malgré tant d'obstacles, toute la colonne rivalisant de zèle et de courage entra dans Gastellane, où le sous-préfet et le maire avaient préparé les rations demandées par Gambronne. Le sous-préfet, M, Francout, reçut l'Empereur à déjeuner, et les soldats s'étant reposés, ils reprirent leur route sur Barrême où Is arrivèrent dans la soirée. L'Empereur y coucha chez le juge de paix. A ce moment-là, sa présence dans le midi de la France était connue. Les autorités des départements voisins étaient averties. Masséna, qui commandait à Marseille, savait que Napoléon se dirigeait sur Grenoble, et afin d'arrêter sa marche il résolut de faire occuper la forteresse de Sisteron, qui commande le pont traversant la Durance. Mais Napoléon avait hâte aussi d'occuper cette forteresse. Gambronne et son escouade de grognards ne stationnèrent donc pas à Digne où Napoléon était arrivé le 4 mars. Gambronne doubla ses étapes et le 5 mars, avant le jour, il entrait dans la forteresse, prêt à la défendre contre la troupe de Masséna, si elle s'y présentait.
Pendant le repos de l'Empereur et de ses soldats au chef-lieu des Basses-Alpes, Drouot fit réimprimer les proclamations adressées « à l'armée et au peuple », dont les exemplaires, avec pro-
fusion distribués, commençaient à s'épuiser (1). A Barrêmo que l'on venait de quitter, les vivats avaient été nourris et encourageants. La population de Digne se montra plus froide. Le préfet Duval et le général Loverdo, suivis de la garnison et des fonc-
(1) Sa proclamation au peuple français était ainsi conçue : « Français ! la défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos ennemis; l'armée dont je lui avais confié le commandement était, par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des troupes qui la composaient, à même de battre le corps d'armée autrichien qui lui était opposé et d'arriver sur les derrières du flanc gauche de l'armée ennemie qui menaçait Paris. Les victoires de Ghampaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauxchamps, de Mormans, de Montereau, de Craonne, de Reims, d'Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier, l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages, l'avaient placée dans une position désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d'être plus puissants, et l'élite de l'armée ennemie était perdue sans ressources. Elle eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur bienfaiteur, changea le destin de la guerre. La situation désastreuse de l'ennemi était telle, qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant Paris, il était sans munitions, par la séparation de ses parcs de réserve. Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon cœur fut déchiré, mais mon âme resta inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie; je m'exilai sur un rocher au milieu des mers. Ma vie vous était et devait encore vous être utile, je ne permis pas que le grand nombre de citoyens, qui voulaient m'accompagner, partageassent mon sort; je crus leur présence utile à la France, et je n'emmenai avec moi qu'une poignée de mes braves, nécessaires à ma garde. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire qui ne peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince, qui régnerait sur vous, qui serait assis sur mon trône par la force des mêmes armées, qui ont ravagé notre territoire, chercherait, en vain, à l'étayer des principes du droit féodal; il ne pourrait assurer l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus, ennemis du peuple, qui, depuis vingt-cinq ans, les a condamnés dans toutes nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre considération extérieure seraient perdues à jamais. Français, dans mon exil, j'ai entendu vos plaintes et vos vœux; vous réclamiez ce gouvernement de votre choix qui, seul, est légitime. Vous accusiez mon long sommeil ; vous me reprochiez de sacrifier à mon repos les grands intérêts de la patrie. J'ai traversé les mers, au milieu de périls de toute espèce; j'arrive, parmi vous, reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des individus ont fait, écrit ou dit, depuis la prise de Paris, je l'ignorerai toujours; cela n'influencera en rien sur le souvenir que je conserve des services importants qu'ils ont rendus, car il est des événements d'une telle nature qu'ils sont au-dessus d'une organisation humaine. Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait eu le droit et qui ne se soit soustraite au déshonneur d'obéir à un prince, imposé par un ennemi momentanément victorieux. Lorsque Charles VII rentra à Paris, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves, et non d'un prince régent d'Angleterre (allusion au discours adressé par Louis XVIII au prince régent, lors de son passage à Londres en 1804). C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée que je fais et que je ferai toujours gloire de tout devoir. » Napoléon.
tionnaires emportant l'argent des caisses publiques, s'étaient retirés dans une bourgade voisine. L'Empereur allant à l'hôtel du « Petit Paris » s'aperçut, tout de suite, de cette indifférence. Mais, il y a toujours une foule qui veut voir et s'empresse vers les lieux où se trouve un grand personnage. Ce fut cette foule que, de l'hôtel. Napoléon harangua, et ses chaudes paroles frappant ces têtes méridionales, le peuple manifesta aussitôt sa joie de le revoir. Il l'acclama. L'Empereur, plus dispos, prit alors le chemin déjà parcouru par son avant-garde, et au milieu du jour, le 5 mars, il entra dans Sisteron, où le maire et le sous-préfet vinrent audevant de lui, et l'accompagnèrent à l'hôtel du « Bras d'Or ». Il ne s'y arrêta pas longtemps. Il voulait coucher à Gap. Bien reçu par les deux principales autorités de la ville, il s'éloigna aux cris répétés de : Vice V Empereur! Le lendemain, 6 mars, toute la colonne impériale se trouvait à Corps, à quelques lieues de Grenoble.
Jusque-là, Napoléon, accueilli partout avec bienveillance, n'avait conquis aucune garnison. Sa petite armée restait telle qu'il l'avait embarquée à Porto-Ferrajo ; ses grognards, certes, consentaient toujours à aller de l'avant, sans se décourager, car ils n'avaient traversé que des villages et des petites villes, lesquels n'osent ouvertement révéler leurs sympathies, ils le savaient, dans la crainte de représailles. Combien ils auraient été plus ardents et mieux entraînés, pourtant, s'ils eussent senti, derrière eux, la foule les pressant sur les routes, les régiments des garnisons abandonnant leurs officiers, pour obéir aux leurs, la France, enfin, prête à les recevoir, comme autrefois, avec des cris d'enthousiasme, et se redonner à leur glorieux chef ! Napoléon comprenait le malaise un peu triste de ces vieux guerriers aux longues moustaches, qui passaient admirés, mais sans recrues. Quelle confiance ne devait-il pas inspirer à ces marcheurs infatigables, qui couraent, d'étapes en étapes, après un triomphe à venir et que rien n'annonçait? On les a comparés aux compagnons de Christophe Colomb, murmurant de ne rien découvrir au lointain des mers où le navigateur intrépide refusait de s'arrêter. La similitude est certaine. Cependant l'heure allait être décisive aux approches de Grenoble, la grande cité contenant plusieurs régiments. Si Grenoble cédait, le peuple et l'armée seraient emportés vers eux
d'un élan irrésistible : récompense de leur fidélité ! Mais qu'allait-il advenir ?
Avant de quitter Gap, l Empereur fit afiicher une proclamation aux habitants des Hautes et Basses-Alpes. Et il employa, avec intention, le mot de « citoyen ». Il disait :
« Citoyens, j'ai été vivement touché de tous les sentiments que vous m'avez montrés ; vos vœux seront exaucés. La cause de la nation triomphera encore! Vous avez raison de m'appeler votre père; je ne vis que pour l'honneur et le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes; il garantit la conservation de toutes les propriétés, l'égalité entre toutes les classes ot les droits dont vous jouissez depuis vingt-cinq ans, droits après lesquels nos pères ont tous soupiré et qui forment aujourd'hui une partie de votre existence. Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me rappellerai toujours, avec un vif intérêt, tout ce que j'ai vu, en traversant votre pays. — Napoléon. »
La population l'avait escorté, répandue en foule sur la route. A mesure qu'il avançait maintenant, il rencontrait des groupes de plus en plus nombreux de paysans, descendus de leur montagne, pour le voir passer et le saluer d'acclamations. En beaucoup de villages, ils voulaient sonner le tocsin, avertir ainsi les habitants des hameaux et des fermes, afin de le défendre contre toute agression. « Non, leur répondit-il; vos sentiments me répondent de ceux des pays que je vais parcourir. Je ne risque rien. Tous les soldats qui me seront opposés se réuniront aux miens, restez tranquilles ». A La Mure, néanmoins, il s'arrêta. Gambronne, toujours en avant-garde, avait appris qu'un bataillon, venu de Grenoble, se trouvait posté vers les lacs de Laffrey, dans un défilé où il serait forcément arrêté. Un adjudant, envoyé en parlementaire, avait été repoussé par l'officier qui commandait. Gambronne inquiet en référa à l'Empereur.
Le bataillon, placé en observation, appartenait au 5« de ligne ; il avait pour chef le commandant Delessart, qui s'était promis de faire son devoir. Il le répétait sans cesse à ceux qui le voulaient gagner à la cause impériale, et le général Marchand l'avait chargé
ibi LE RETOUR DE L'EMPEREUR
do barrer la routo à Napoléon. Marchand, sous Louis XVI, élait avocat au parlement de Grenoble. A la révolution, il laissa la défroque de l'avocat, s'enrôla parmi les volontaires de l'Isère, qui en firent un capitaine. Les chances de la guerre, sous l'Empire, l'avaient poussé jusqu'au grade de général, et Napoléon l'avait créé comte de l'Empire, avec quatre-vingt mille francs de rente. Son ambition était ainsi comblée, surtout depuis que les Bourbons, satisfaits de son adhésion empressée à la monarchie, lui avaient confirmé la jouissance de son grade et de ses honneurs, et l'avaient maintenu à Grenoble. Il ne désirait plus rien et l'équipée de Napoléon, en troublant sa nouvelle existence, l'animait de sentiments très hostiles. Dès qu'il eut été averti de la marche en avant de son ancien souverain, il avait appelé au chef-lieu de son commandement, en toute hâte, les troupes que le ministre de la guerre y devait réunir, en corps d'observation, contre le roi de Naples, Murât, accusé de vouloir révolutionner l'Italie. Six mille hommes se trouvaient alors sous ses ordres, venus de Ghambéry et de Vienne : régiments de ligne, de hussards, d'artillerie, avec lesquels il aurait pu arrêter l'audacieux exilé, s'ils eussent été acquis aux Bourbons. Mais, bien au contraire, ces troupes, comme toutes celles de l'armée, n'avaient au fond du cœur que le regret d'avoir perdu leur chef glorieux et une rancune indéracinable contre les princes qui ne leur envoyaient que des officiers aristocrates, portant haut leur titre de noblesse, et qui, par leurs gestes et leurs discours, affectaient de ravaler la gloire des grandes actions de l'Empereur. Silencieusement, ils lui demeuraient fidèles, n'oubliant rien de lui. Cette fidélité, on en aurait trouvé la preuve au fond de leur sac, dans la cocarde tricolore, fripée par l'usage, qu'ils conservaient précieusement comme un fétiche. Les officiers qui commandaient le bataillon du 5® de ligne, envoyé aux défilés de Laffrey, n'avaient jamais discerné, sous ce silence obstiné, la foi napoléonienne persistante. Ils comptaient bien pousser leurs soldats jusqu'à cette résolution impie do leur faire attaquer, à coups de feu, les soldats de l'île d'Elbe et même tirer contre l'homme que tous les royalistes traitaient « d'aventurier ».
Malgré les avis de Cambronne, Napoléon s'avançait toujours. Le peloton des cavaliers polonais marchait en avant. Arrivé près du bataillon de Grenoble, il se replia et revint vers l'Empereur
qui suivait dans sa calèche. Le moment était grave. Il fallait en venir aux|mains, ou se rendre sans combattre; verser le sang français ou périr. Les paysans des villages voisins, qui accompagnaient la petite armée impériale s'étaient massés à droite et à gauche des adversaires. Ils considéraient, haletants d'émoi, cette scène qui allait être tragique peut-être, ou grandiose, suivant la tournure de l'événement. Ils virent l'Empereur quitter sa voiture, se faire amener son cheval tenu en main, le monter et ordonner à ses cavaliers polonais de marcher devant lui. Les chasseurs de la garde marquaient le pas, derrière, l'arme basse, au bras gauche. A une portée de pistolet, les cavaliers ouvrirent les rangs ; l'Empereur descendit de cheval et s'avança près du bataillon qui barrait la route. Les hommes du premier rang étaient livides, tremblant de tous leurs membres dans l'épouvante de l'assassinat qu'on leur allait commander. S'y résigneraient-ils? L'habitude de l'obéissance, le sentiment du devoir annihilaient leur volonté et toute résistance au commandement. Personne n'aurait pu dire ce qui allait se passer. Après avoir salué le front du bataillon, l'Empereur dit d'une voix haute : Soldats du 5« de ligne, reconnaissez-moi! s'il en est un, parmi vous, qui veuille tuer son général, son Empereur, il le peut; me voilà! Et entr'ouvrant sa redingote grise, son immortel uniforme, il montra sa poitrine et attendit. Feu! cria, derrière les soldats, un aide de camp du général Marchand, le capitaine Randon, son neveu, officier de dix-neuf ans, envoyé en mission au commandant Delessart et resté avec lui. Le silence étouffant qui étreignait les âmes, tout à coup, cessa. Un immense cri de Vive V Empereur ! répondit à ce commandement cruel ; les rangs furent rompus et les soldats se précipitèrent au-devant de Napoléon, baisèrent ses habits, s'agenouillèrent devant lui, exprimant par gestes enthousiastes leur joie, leur délire, leur adoration. Les soldats de la garde fraternisèrent aussitôt avec ceux de Grenoble, et les paysans, enlevés par cette scène émouvante, partagèrent toute cette allégresse. Il n'y eut plus qu'une foule délirante, impressionnée du grand spectacle dont elle venait d'être témoin, exhalant, dans des cris furieux d'amour, son admh'ation débordante. Le capitaine Randon, redoutant la colère des soldats, avait disparu, fuyant au galop vers Grenoble, pour avertir son général. Alors, le commandant Delessart aborda
l'Empereur, et, les yeux pleins de larmes, lui remit son épée. L'Empereur la lui rendit et l'embrassa pour le consoler, se montrant toujours généreux. Napoléon s'approcha ensuite d'un soldat dont les longues moustaches et les chevrons sur les manches indiquaient un de ses anciens compagnons de guerre et lui prenant la pointe de cette barbe : « Alors, tu voulais tuer ton Empereur, lui dit-il. — Tiens, regarde, répondit le grognard, en faisant sonner, avec la baguette, le canon de son fusil. Il n'est pas chargé. Chez tous les camarades, c'est pareil. »
Cependant l'ordre se rétablit au milieu de cette confusion. Les soldats reprirent leurs rangs ; les paysans s'écartèrent, firent cercle autour d'eux et l'Empereur parla : « Je viens avec une poignée de braves, disait-il, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, parce qu'il n'a pas été élevé par la Nation; il est contraire à la volonté nationale, puisqu'il est contraire aux intérêts de notre pays et qu'il n'existe que dans l'intérêt d'un petit nombre de familles. Demandez à vos pères ; interrogez ces braves paysans ; vous apprendrez de leur bouche la véritable situation des choses. Ils sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les abus dont vos succès les avaient délivrés. N'est-il pas vrai, mes amis, ajoutait Napoléon, en s'adressant aux montagnards? — Oh ! oui. Sire, répondaient ceux-ci. On voulait nous attacher à la terre. Vous venez comme l'ange du Seigneur, pour nous sauver. »
On repartit. Le bataillon du 5^ de ligne avait demandé la faveur de former l'avant-garde. L'Empereur y consentit, avec d'autant plus d'empressement, que c'était un exemple donné aux autres troupes qu'il pourrait rencontrer. On allait à Vizille où la réception fut aussi chaleureuse, aussi bruyante qu'elle l'avait été à Gap. C'était de là qu'étaient parties les premières démonstrations, en faveur de la liberté ; et la population unanime à acclamer Napoléon, toute hostile aux Bourbons, lui disait : « C'est de là, encore, que partira le retour à la gloire, à l'honneur de la France. C'est en ces lieux encore que renaît la liberté, opprimée par les royalistes. » En un village, pendant une halte, on avait apporté aux soldats du vin dans des seaux. Ils avaient bu dans le même verre. Quand ils eurent fini, Napoléon demanda le verre et but à son
tour. C'est ainsi qu'il s'emparait de l'âme de ses troupes. Désormais la partie est gagnée. Tous marchent avec confiance ; ils sont certains du succès. Napoléon partage la joie de son entourage. A Grenoble, il montera le premier degré de son capitole.
Là, régnait une sourde agitation provoquée par les nouvelles venues du dehors. Le peuple avait appris le débarquement de l'Empereur à Antibes et sa marche accélérée qui, en quelques jours, l'avait conduit presque aux portes de la ville. Eymery, le chirurgien de la vieille garde, un Grenoblois, avec un passeport que Napoléon lui avait fait donner par le sous-préfet de Gastellane, avait réussi à pénétrer jusqu'à ses compatriotes, quoiqu'il eût été signalé au général Marchand, pour être arrêté et emprisonné. Il s'était caché dans la maison de l'un de ses amis, le gantier Dumoulin, et les proclamations de l'Empereur, apportées avec lui, circulèrent aussitôt dans les faubourgs et au milieu des ouvriers. La ville était animée de l'esprit le plus libéral. Elle était toute dévouée à Napoléon, en opposition aux Bourbons, protégés du clergé et amis des aristocrates du pays dont elle redoutait les convictions rétrogrades. La garnison faisait cause commune avec la population. Les troupes arrivées de Ghambéry avec le colonel de Labédoyère, les hussards partis de Vienne, ne pensaient pas autrement qu'elle. Les casernes retentissaient, tout le jour, des cris incesssanis de Vice V Empereur ! et les cantinières entonnaient les chansons à la louange de celui que tous les soldats regrettaient. Le général Marchand, par son empressement à se rallier à la monarchie, avait perdu, sur eux, son influence, et leur était devenu suspect; plus encore le préfet, le mathématicien Fourrier, illustre par sa science, mais d'une platitude offensante contre son ancien ami, le général Bonaparte, qui l'avait emmené en Egypte, et l'avait associé à sa gloire. Il n'avait pas craint, dans une affiche placardée aux carrefours, de le traiter « d'aventurier », comme les royalistes et d'appeler brigands les héroïques grognards.
Aux premiers jours du débarquement, les partisans des Bourbons, à Grenoble, plaisantant sur cette nouvelle, avaient affecté une grande confiance dans le triomphe définitif de leurs princes. Les ordres de Paris, pour la concentration d'une grande armée sous le commandement du comte d'Artois qui viendrait à Lyon établir son quartier général avec ses deux fils comme lieutenants, l'un chef de l'aile droite, l'autre de l'aile gauche, de concert avec le maréchal Macdonald et le duc d'Orléans, ces ordres les avaient rassurés. La marche foudroyante de Napoléon les surprit et les ébranla. Ils déchantèrent. Ils reprirent courage, ensuite, apprenant que Masséna, de Marseille, envoyait, derrière la petite armée de l'île d'Elbe, un général et des troupes qui la poursuivaient, et ils répandirent le bruit aussitôt que les villes, récemment acquises, étaient revenues aux Bourbons, après le passage de « l'aventurier ». Ce n'était, cet événement, qu'une échauffourée très éphémère. Entreprise d'un fou, disaient les plus timorés ; elle achève de le faire connaître. Les plus résolus ajoutaient : « Ce bougre de Corse sera fusillé, ce soir. » Quelques-uns, pourtant, avaient enlevé de leur habit la croix de Saint-Louis et la décoration du lys. On ne savait pas ce qui pouvait arriver.
Le général Marchand subissait les mêmes inquiétudes ; quoiqu'il se montrât, à toute heure, aux régiments de la garnison, il ne réussissait point à faire jaillir des poitrines le moindre cri royaliste. En sa présence, les soldats demeuraient muets, au fond d'eux-mêmes résolus à se rallier à la petite armée qui arrivait de Vizille. Marchand avait fait placer, en batterie, tous les canons sur les remparts et garnir de cartouches les gibernes ; enfin, il avait reçu, en son hôtel, les officiers supérieurs qui avaient renouvelé leur serment de fidélité à la monarchie. Mais, lorsqu'il leur fit connaître qu'il voulait passer en revue les soldats et leur demander un serment de loyalisme, en faveur du Roi, les officiers l'en dissuadèrent. La popularité de leur général était trop compromise, trop chancelante, et son ascendant sur les soldats plus que douteux. Aussi bien, dans le but de soustraire, à la propagande bonapartiste, la garnison entière de Grenoble, il ordonna au colonel Roussille, du 11® de ligne; au colonel de Labédoyère, du 7« de ligne, d'emmener hors de la ville, chacun, son régiment. Le colonel RouBsillo parvint h entraîner ses hommes sur la route de Cham-
béry ; le colonel de Labédoyère, jeune, ardent, animé du plus pur patriotisme, se rappelant les hontes de l'année précédente et les efforts héroïques de Napoléon accablé sous le nombre, au lieu d'obéir à son général, appela ses officiers à seconder son propre mouvement, en faveur de l'exilé de l'île d'Elbe. Leur montrant l'aigle du drapeau, qu'il avait gardée comme une relique précieuse, comme le signe du relèvement de la patrie, joignant le geste aux paroles, il prit la route de Vizille qui le menait au-devant de l'Empereur. Sur ces entrefaites, revenait à Grenoble le capitaine Randon, couvert de boue et de l'écume de son cheval, dénonçant à son chef les événements accomplis aux défilés de Laffrey, et le prévenant que Napoléon approchait, entouré d'une foule de paysans passionnés, de soldats chantant la Marseillaise. Marchand débordé, désespéré, la tête perdue, fit fermer les portes de la ville dont les clefs restèrent en sa possession.
La nuit arriva. L'obscurité régnait sur les murailles où veillaient les canonniers à côté de leurs pièces. Sur les neuf heures, un bruit de foule, la cadence des pas martelés des bataillons en marche, du galop des chevaux, se firent entendre au loin. Le général, du haut de ses fenêtres dominant la plaine, put apercevoir une masse noire et mouvante piquée du feu des torches, aux mains des paysans, qui, dans les ténèbres, semblaient ramper sur le sol et menacer les murailles. Il expédia un de ses aides de camp pour qu'on tirât à la mitraille sur les agresseurs. Les canonniers ne bougèrent pas. Impatient du résultat, il vint lui-même, harangua, supplia les servants des canons et les jeunes officiers de faire leur devoir. Aucun ne répondit à ses objurgations, si ce n'est qu'ils st> feraient hacher par les soldats sur leurs pièces, s'ils obéissaient. Comprenant l'inutilité de ses discours, il rentra chez lui et prépara sa fuite. Fourrier, le préfet, l'imita. Les soldats, sur les remparts, répondaient aux cris des assaillants par des vivats nourris en l'honneur de Napoléon. Faute des clefs, les portes restaient fermées. De grosses poutres bardées de fer les rendaient aussi solides que les murailles. Napoléon s'impatientait. Des charrons du voisinage avec leur hache, d'autres armés d'énormes madriers attaquèrent alors les chambranles de cette imposante barrière. Ces madriers soulevés par vingt, hommes vigoureux et lancés contre la porie
principale, les chambranles vacillèrent ; les éclats volèrent de toutes parts ; la brèche était ouverte et l'Empereur put entrer en ville.
Ce fut alors un spectacle inoubliable (1). Napoléon pressé par la foule exultante ne pouvait avancer. On l'acclamait, on le voulait voir, toucher son cheval, ses étriers, ses bottes. Il était le vainqueur, l'idole désirée, attendue, et tous se seraient voués à la mort en son honneur, à sa gloire. Le maire se présenta et lui fit hommage. Il voulait le conduire à la préfecture. Napoléon refusa : « Je désire aller à l'hôtel des Trois Dauphins, répondit-il, tenu par un de mes anciens guides, nommé Labarre, que je n'ai pas revu depuis qu'il a quitté le régiment. Près de lui, je serai fort à mon aise. » Sur son désir, la foule l'accompagna jusqu'à cet hôtel. A peine y était-il installé que l'on vit arriver les charrons portant, sur leurs épaules, les débris de la porte enfoncée et massacrée. Napoléon se montra et les ouvriers lui dirent : « On n'a pas voulu te donner les clefs de cette porte, nous t'en apportons les morceaux, la porte elle-même. »
Ce soir-là, le 7 mars, il avait parcouru, avec ses grenadiers, quatre-vingts lieues depuis Antibes. Il avait besoin de repos, ainsi que ses soldats. Il ajourna sa marche sur Lyon. Qu'avait-il à
(1) « Jamais ville assiégée, écrit Fleury de Chaboulon, n'offrit un semblable spectacle. Les assiégeants, l'arme renversée et marchant dans le désordre de la joie, approchaient, en chantant, des murailles de la place. Le bruit des armes, les cris de guerre des soldats ne venaient point épouvanter les airs. On n'entendait d'autre bruit que les acclamations renaissantes : Vive Grenoble l Vive la France I Vive Napoléon I d'autres cris que ceux de la plus franche gaieté et du plus pur enthousiasme. La garnison, la garde nationale, la population répandue sur les remparts, regardèrent d'abord avec surprise, avec émotion, ces transports d'allégresse et de dévouement. Bientôt, ils les partagèrent, et les assiégeants et les assiégés, réunis par une même pensée, les mêmes sentiments, firent éclater, à la fois, le cri de ralliement, le cri de : Vive V Empereur / Le peuple et les soldats se présentèrent aux portes. En un instant, elles furent enfoncées et Napoléon, pressé par une foule idolâtre, fit son entrée triomphante à Grenoble... Il ne restait à la royauté d'autres défenseurs que des femmes et leurs mouchoirs, des prêtres sans influence, des nobles sans courage, des gardes du corps sans jeunesse et sans espérance. Un seul et dernier espoir restait au gouvernement, c'était que Napoléon serait assassiné. Les mêmes hommes qui avaient prêché la guerre civile et déclaré qu'il serait honteux de ne pas l'avoir, souillèrent les murs de Paris de provocations au meurtre et de louanges fanatiques données d'avance au meurtrier. Des émissaires, répandus dans les groupes, cherchaient à mettre le poignard à la main à de nouveaux Jacques Clément. Un acte public avait proscrit Napoléon. Un prix fut offert publiquement à celui qui apporterait sa tête. Cet appel au crime, que, pour la première fois, les assassins do Coligny firent entendre à la France indignée, fut répété par des hommes qui, comme eux, avaient sans cesse à la bouche les mots sacrés de morale, d'humanité, do religion et qui, comme eux, n'étaient altérés que de vengeance et de sang. »
craindre à l'heure présente? Ne possédait-il pas une armée à sa disposition, une place de guerre, comme appui, des armes, des munitions, s'il devait combattre ? Tout le monde était à ses pieds. Ainsi qu'il le dit plus tard à Sainte- Hélène : « Jusqu'à Grenoble, on me traita d'aventurier; à Grenoble, je fus prince. » En effet, le lendemain, les corps constitués, armée, clergé, magistrature, et université, vinrent défiler devant lui et renouvelèrent le serment qu'ils avaient prêté naguère à d'autres princes, et qu'ils prêteraient encore avant longtemps.
Le lendemain. Napoléon passa la revue des troupes réunies à Grenoble, ensuite, il les fit partir à marches forcées pour Lyon Lui, en sa calèche, voyageait au milieu d'une foule bruyante, dont l'exaltation ne faiblit pas un seul instant. Les hommes, les enfants, chantaient allègrement des paroles empreintes d'un souffle généreux, et en les entendant, il disait : « Je retrouve, ici, les sentiments qui, il y a vingt ans, me firent saluer la France du nom de grande nation. Oui, ajoutait-il, vous êtes encore la grande nation, vous le serez toujours. » Les paysans d'un village l'accompagnaient jusqu'au village prochain et ne le quittaient qu'après l'avoir confié, sur la limite de leur commune, aux autres paysans, qui l'attendaient. Les plus enivrés criaient : « A bas les Bourbons / A bas les nobles ! et même : Vive Robespierre ! exprimant, par ces exclamations, leur désir d'être affranchis, de nouveau, de la sujétion et de la morgue des seigneurs de village. Le sentiment qui dominait, en ces foules exaspérées des prétentions des aristocrates, était le soulagement éprouvé de se sentir libres. Chacun des plus humbles travailleurs redevenait homme, enfin, l'égal de tous les autres, maître de son épargne, sous la protection de l'Empereur. Le 9 mars. Napoléon couchait à Bourgoin ; le lendemain, il allait entrer à Lyon à la tête des régiments qui avaient arboré la cocarde tricolore (1).
(1) Journal de Gourgaud, t. I, p. 376. En parlant du retour de l'île d'Elbe, Napoléon disait : « J'avais laissé h Grasse mes deux pièces de canon et ma voiture, en intimant au maire l'ordre de les envoyer à l'arsenal d'Antibes. J'avais aussi déposé quinze cents fusils que j'avais apportés et qui m'étaient inutiles; partout on nous voyait passer avec surprise. A Gap, je fus environné par une grande multitude, lorsque j'étais au bivouac. Je parlai à tout le monde, comme au grand cercle des Tuileries. Les paysans étaient dans la joie et disaient en parlant des nobles : Ils voulaient nous atteler à nos charrues. Les soldats retirés venaient à la tt'te des habitants de leur village et assuraient à leurs concitoyens
Le comte d'Artois, depuis son arrivée à Lyon, prenait beaucoup de peine pour s'y créer des partisans résolus et dévoués. Il inspectait les casernes, parlait aux soldats, leur distribuait de l'argent. Les soldats n'étaient pas dupes de ce zèle et de cette attention exagérée pour eux. Les officiers, sollicités aussi, se souvenaient de tous les passe-droits dont ils avaient été les victimes, en faveur des émigrés. Au passage du prince, dans les rangs, ils gardaient, comme leurs hommes, un silence dédaigneux. Dans une revue, le comte d'Artois, un peu vexé (1), avisa un vieux dragon, chevronné et balafré, qui restait silencieux et insensible en sa présence. Il s'approcha et l'interpellant : « Allons, mon brave, crie : Vive le Roi ! — Non, monsieur, répondit le dragon, si je proférais un cri, ce serait ; Vive V Empereur! » Décontenancé par cette réplique, il s'éloigna tristement. Dans les rues, d'ailleurs, il ne retrouvait plus la foule bourdonnante, que, l'année d'avant, il avait coudoyée, et il attendait anxieusement le maréchal Macdonald,
que j'étais bien Bonaparte. Des paysans tiraient de leurs poches des pièces de cinq francs à mon effigie et criaient : C'est bien lui ! Tout nous assurait que le peuple et les troupes étaient pour nous et que les Bourbons étaient détachés... De Cannes à Grenoble, j'étais un aventurier. Dans cette dernière ville, je redevins un souverain. Je reçus un aide de camp de Brayer, Saint- Yon, qui m'apprit les dispositions de Lyon et le séjour des princes dans cette ville sur laquelle je me dirigeai. Les habitants des campagnes accouraient de partout au-devant de moi. Ils m'offraient de faire passer le Rhône à toutes mes troupes, là ou je voudrais. J'allais manœuvrer pour couper la retraite aux princes, lorsque j'appris qu'ils avaient quitté la ville et que toutes les troupes s'étaient déclarées pour moi. Si j'avais pris les princes, j'en aurais été fort embarrassé, car peu d'instants auparavant, ils étaient encore obéis. Il eût été préférable qu'un gouvernement populaire les eût fait périr... Lorsque Louis XVIII avait appris mon débarquement, Soult s'était rendu aux Tuileries et lui avait déclaré que ce ne serait qu'une question de gendarmerie, mais le roi lui avait répliqué : Tout dépend des premiers régiments; c'est une bien mauvaise affaire. Le duc de Dalmatie me l'a raconté depuis en m'avouant franchement que ma tentative n'était rien. Ce maréchal n'a pas trahi le roi, mais tant de faits déposent contre lui que si je n'étais pas au courant de ce qui s'est passé, comme je le suis, je n'hésiterais pas à le déclarer traître. »
(1) Une Année de la vie de l'Empereur, p. 151 : « Le 10 mars, au matin, le comte d'Artois fit encore une tentative sur l'esprit des troupes. Il se montra dans tous les rangs, mais il les trouva glacés. Vainement, en pariant aux moindres soldats, et leur présentant mOme la main, chercha-t-il à se montrer plus que populaire. Les soldats, surtout les dragons du 13*, retiraient leurs mains et dans un même silence ne répondaient que par un froid sourire aux cris de Vive le roi ' que faisaient retentir l'escorte du prince et la garde nationale à cheval qui l'accompagnait. L'Empereur riait de ces ridicules préparatifs contre lui. Il ne pouvait avoir de doute sur les dispositions des Lyonnais, encore moins sur celles des soldats. Cependant, il avait donné ordre an général Bertrand de réunir des bateaux à Mirbel, dans l'intention de pa.sser j)endant la nuit et d'intercepter les routes de Moulins et do Mâcon au prince qui voulait lui interdire le passage du Rhône. »
en route pour aller, à Nîmes, seconder le duc d'Angoulême. Il prendrait alors un parti. Macdonald arriva, le 9 mars au soir, inspecta aussitôt les issues des ponts, d'abord condamnés à être coupés, mais restés intacts, parce que le peuple avait menacé de sa colère ceux qui l'oseraient. Toutefois, les barricades qui les obstruaient furent doublées, les postes de défense renforcés. A l'esprit qiii régnait dans la ville, à cette atmosphère de révolte dont on restait imprégné, le maréchal jugea que la défense de Lyon était bien compromise. Il persista quand même à vouloir se défendre, et se méfiant des soldats qui jamais ne consentiraient à tourner leurs armes contre l'Empereur, il demanda, au maire de Lyon, vingt hommes de bonne volonté, lesquels, habillés en gardes nationaux, engageraient le feu les premiers. Au premier coup de fusil tiré, on riposterait des deux côtés, il n'en doutait pas ; seul moyen d'arrêter l'Empereur. Le maire refusa de s'associer à ce subterfuge indigne. Tenace en ses projets, le maréchal espérait encore, dans la revue du lendemain, réveiller, au cœur des soldats, l'esprit de sacrifice, l'obéissance au devoir, c'est-à-dire au commandement, en leur parlant le langage de leurs anciens jours de gloire, ce langage enfiévré et passionné que l'Empereur les avait habitués à entendre. A cette revue, en effet, tant qu'il ne parla que pour lui, les bataillons crièrent .' Viç>e le maréchal/ Aux premiers mots, en faveur des Bourbons, ils se turent et ne répondirent plus aux exhortations de leur chef. Confus, et redoutant pour le prince quelque danger, s'il s'attardait à Lyon plus longtemps, il lui conseilla de prendre sur-le-champ la roule de Moulins. Le duc d'Orléans l'avait précédé sur la même route, deux heures auparavant, non par couardise, mais parce qu'il avait compris tout de suite qu'aucune résistance n'était possible. Quant au maréchal il se tint prêt à combattre. Il s'établit au pont de la Guillolière, par où devait arriver l'Empereur. Le peuple y stationnait en foule, poussant des hourras frénétiques au moindre signe indiquant que les soldats de Napoléon allaient paraître. A la vue des hussards formant l'avant-garde, les barricades furent fébrilement démolies et jetées dans les eaux du fleuve. Macdonald n'eut que le temps de sauter en selle et de fuir devant les hussards, qui le poursuivirent longtemps, jaloux de l'amener prisonnier à l'Empereur. Il échappa grâce à la vitesse de sa fuite.
Il faisait grande nuit, lorsque Napoléon se montra derrière le pont de la Guillotière, à cheval, précédé du peloton de ses Polonais, ayant à ses côtés le grand maréchal Bertrand et les officiers de son état-major qui ne le quittaient plus. Aussitôt, les ouvriers massés près du pont franchirent la distance jusqu'à lui, reprenant, accroissant leurs acclamations toujours plus élevées. Ce fut une cohue où l'on n'apercevait que des bras agités en l'air, des chapeaux au bout des cannes levées haut : bourgeois et ouvriers, bras dessus, bras dessous, fraternisant dans le même délire, se démenant afin d'arriver jusqu'au prince qu'ils avaient toujours aimé. Les torches nombreuses de cette foule illuminaient les façades des maisons où apparaissaient des visages joyeux unissant leurs cris à ceux de la rue. Napoléon se dirigea vers l'archevêché. Il y occupa les chambres et les salons quittés le matin par le comte d'Artois, puis il confia le poste d'honneur devant son palais à l'infanterie de la garde nationale. Les beaux messieurs qui composaient l'escadron à cheval de cette garde sollicitèrent le même honneur. L'Empereur n'y voulut point consentir. Il leur répondit : « Vous vous êtes si mal conduits envers le comte d'Artois, abandonné par vous sans escorte, que je refuse vos services. »
Durant toute la soirée, durant toute la nuit, ce fut un mouvement de fête dans les rues et sur les places, éclairées de lampions. On se félicitait du retour du grand exilé, du rétablissement de l'Empire qui avait donné à la seconde ville de France des années de prospérité, dues au luxe de la Cour. On se remémorait l'année où Bonaparte, premier consul, était venu visiter la ville gisant dans les décombres produites par les violences odieuses de la Révolution ; et les grandes fêtes données en l'honneur de la Consulte italienne, et toutes les autres circonstances où il avait manifesté ses préférences pour sa bonne ville de Lyon. Cette foule, presque fougueuse, ne s'apaisa que de fatigue, la voix éteinte à force de vivats et de cris do plus en plus vibrants. Pondant ce temps, Napoléon s'abandonnait au sommeil, dont il avait grand besoin.
Le lendemain, il se leva, entouré d'autant d'honneurs, de respect, de servilité même qu'aux heures de sa plus grande puissance. Les fonctionnaires de tout ordre se présentèrent à l'archevêché et lui jureront, comme ceux de Grenoble, une fidélité désormais
inébranlable. 11 fit semblant d'y ajouter foi. Il connaissait la nature humaine. Ensuite, sur la place Bellecour, il passa en revue les régiments présents à Lyon (1). Il était redevenu déjà l'Empereur, le grand empereur Napoléon. Lyon ne reconnaissait plus d'autre souverain, et avant peu de jours, il en serait de même dans toute la France. Enfermé dans son appartement, il y passa la plus grande partie de la journée du 11 mars, préparant les décrets par lesquels il allait rétablir, dans toute son intégrité, le pouvoir que son abdication de Fontainebleau lui avait enlevé. Ces décrets étaient au nombre de neuf. En voici la substance.
Napoléon replaçait dans leurs fonctions toutes les personnes qui en avaient été exclues par la monarchie; il chassait de l'ar-
(1) « Je revois cette place avec plaisir, dit-il aux chefs de la garde nationale qui l'entouraient. Je me rappelle que je la relevai de ses ruines et que j'en posai la première pierre, il y a quinze ans. » Il passa, précédé .seulement de quelques hussards. Une foule d'hommes, de vieillards, de femmes et d'enfants inondait les ponts, les quais, les rues. On se précipitait sous les pieds des chevaux, pour l'entendre, le voir, le regarder de plus près, ou toucher ses vêtements. C'était un véritable délire. A peine avait-il fait quelques pas que la foule, qui l'avait déjà vu, se portait en courant sur un autre point pour le revoir encore. C'était un feu roulant de : Vive la Nation I Vive V Empereur I A bas les prêtres ! A bas les royalistes I (Flexjey de Chaboulon, Souvenirs.)
Le soir, il y eut représentation de gala aux deux théâtres de la ville, et le lendemain, des députations des villes voisines affluèrent à Lyon, pour présenter leurs hommages à l'Empereur. Pendant ce temps, les journaux de Paris écrivaient « que quelques maisons de la place Bellecour n'avaient illuminé que parce qu'une soldatesque effrénée cassait les vitres à coups de fusil ; encore les habitants préféraient-ils voir casser les vitres de leurs fenêtres. Toute la classe des négociants, disaient les mêmes gazettes, était dans la consternation. Bonaparte qui avait voulu emprunter quelques millions venait d'essuyer un refus. Sans argent, il payait tout avec des bons impériaux dont personne ne voulait. Les villageois n'apportaient plus de provisions dans les marchés, ne se souciant pas de les fournir à la troupe, hors d'état de les solder autrement qu'en papier. (C'étaient encore les journaux royalistes qui écrivaient cela.) De plus, il était avéré que Napoléon faisait replier ses avant-postes sur Lyon, instruit de la marche du maréchal Ney. Ce général s'avançait à sa rencontre à la tête de dix mille hommes, animés de cette énergie et de ce courage qu'il ne pouvait manquer de leur communiquer. La plus grande partie du 13* dragons, entraînée un moment par les séductions de l'ennemi, avait enfin senti toute l'horreur de sa position. Officiers, soldats s'étaient rangés du côté du maréchal Ney, qui les avait reçus comme des enfants égarés. Ce dernier événement (disaient toujours les mêmes gazettes) avait fait la plus vive impression sur les troupes de Napoléon. D'un autre côté, les troupes parties de Valence, le corps du général MioUis, composé de volontaires dévoués, brûlait d'atteindre les coupables et formait un corps considérable sur les derrières de Napoléon. Marseille et toute la Provence, Bordeaux et tout le Midi s'armaient pour sauver les Bourbons... Le roi lui-même se confiait à la foi des soldats de la Garde impériale et le maréchal Oudinot conduisait à Paris, autour du roi, cette vieille Garde qui s'est réservé la gloire d'être le modèle et l'exemple de toutes les armées. » Voilà ce qui s'écrivait
mée les individus qui y avaient été introduits depuis le 1^' avril 1814 et leur enjoignait l'ordre de se retirer dans leur ancien domicile; il proscrivait la cocai'de blanche et toutes les autres décorations royales, ne laissant subsister que l'ordre de la Légion d'honneur; il rétablissait la garde impériale avec ses privilèges et ses exclusions ; il ordonnait le séquestre de tous les biens de la maison de Bourbon; il abolissait la noblesse restaurée par Louis XVIII telle qu'elle avait existé avant 1789, ne laissant debout que la noblesse instituée sous l'Empire ; il exilait, de nouveau, les émigrés qui s'étaient maintenus hors de la Patrie jusqu'en 1814; il annulait toutes les promotions faites par les Bourbons dans l'ordre de la Légion d'honneur; enfin, il déclarait dissoutes, la Chambre des députés et la Chambre des pairs qui avaient prêté serment au Roi, convoquant à Paris, au mois de mai suivant, sous le titre « d'Assemblée extraordinaire du Champ de Mai », les députés élus par les collèges électoraux de l'Empire, afin, disait le décret « de prendre des mesures convenables pour corriger et modifier nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation, et en même temps, pour assister au couronnement de l'Impératrice, notre très chère et bien-aiméc épouse et à celui de notre cher et bien-aimé fils. »
Jusque-là, — à Digne, à Gap, à Grenoble, — il s'était exprimé en patriote. Maintenant, il parlait en souverain, en chef d'Empire, n'employant plus le mot de « citoyens », mais en s'adressant aux Lyonnais, leur disant : « Habitants de la ville de Lyon. » Tous ces décrets étaient brefs, décisifs, sans ambages. Point de circonlocutions ; des phrases courtes et très nettes. On y retrouvait la ferme volonté de celui qui avait si glorieusement gouverné la France pendant quinze ans. Et ces décrets étaient contresignés par le comte Bertrand, grand maréchal du palais.
S'il annonçait le couronnement de l'impératrice Marie-Louise et de son fils, c'est qu'il y pensait toujours. Il savait bien que, séparé de sa femme, il aurait à redouter l'hostilité des puissances coalisées et il écrivit de Lyon, à celle que l'Autriche surveillait jalousement, une lettre très affectueuse, lui annonçant qu'il était remonté sur son trône, indiquant aussi qu'il l'attendait à Paris. 11 ne s'en tint pas là. Il avertit le roi Joseph, son frère, retiré en Suisse, à Prangins, de ses intentions toutes pacifiques, de sa résolution de respecter le traité de Paris, voulant consacrer son éner-
gie et ses efforts à rendre la France heureuse, dans la paix avec la liberté. Il le priait, en outre, de se mettre en relation avec les représentants de toutes les puissances et de leur faire part de ses projets rassurants.
Pendant ce temps, à Paris, le gouvernement faisait publier, dans les journaux dévoués à sa cause, les plus avérées invraisemblances. « La ville de Digne, y lisait-on, avait refusé le passage à Bonaparte, et ne trouvant dans les campagnes, pas plus que dans les villes, l'empressement sur lequel il avait eu la simplicité de compter, il s'était réfugié sur la crête des montagnes. » Le 9 mars, le Journal des Débats écrivait d'après une dépêche datée du 4 : « La nouvelle du débarquement de Bonaparte a excité la plus vive indignation parmi les habitants de Grenoble et des campagnes voisines. Les chefs de la force armée viennent de se réunir à l'hôtel de la préfecture. Ils y ont combiné tous les moyens de défense, dans le cas très impossible où le petit corps des brigands de Bonaparte songerait à se diriger sur cette ville. Une partie de la garnison vient de se mettre en route pour marcher contre lui. » Ailleurs, on accusait l'Empereur d'avoir volé les chevaux de l'un de ses anciens chambellans, le prince de Monaco, rencontré entre Cannes et Antibes. Sans doute, il l'avait rencontré, mais à la station de poste où l'ancien chambellan réclamait des chevaux pour sa voiture, et l'Empereur lui avait offert de le reprendre et de l'emmener avec lui, à Paris. Un autre jour, les mêmes gazettes annonçaient que le duc d'Orléans avait repoussé jusqu'à Bourgoin V aventurier qui menaçait Lyon. Elles vantaient le loyalisme de cette grande ville, accueillant avec des transports de joie le frère du Roi; et ce jour-là, le duc d'Orléans rentrait à Paris, ainsi que le comte d'Artois fuyant la révolte des Lyonnais.
Les proclamations de l'Empereur étaient arrivées à Paris, soustraites à la police, comme enveloppes de comestibles, dans les diligences de Grenoble. Répandues par les partisans de Napo-
léon, dans les faubourgs, la bourgeoisie, les salons, elles y provoquèrent, ici, de la joie et là une sorte de stupeur qui paralysait les autres sentiments. Le peuple, sans changer rien de sa vie quotidienne, attendait avec confiance et même avec allégresse le retour du prince qu'il appelait « le grand entrepreneur «, se souvenant que, sous son règne, le travail n'était jamais ralenti, et que s'il y avait eu des chômages, il en fallait accuser la politique agressive des puissances étrangères. L'aristocratie voulut paraître aussi résolue que le gouvernement et se moqua de ces proclamations. Les fêtes annoncées eurent lieu au jour dit ; pas une femme ne diminua l'éclat de ses toilettes, pas une ne supprima un sourire à ses adorateurs. On agissait dans les salons, comme si rien d'anormal ne se passât en France. Les réceptions continuaient chez le Roi ; elles continuaient également dans le faubourg Saint- Germain. On se fiait aux rodomontades de M. de Blacas, le favori. Nobles et bourgeois vivaient les yeux bandés. Et puis, elle était si extraordinaire cette attaque d'un homme seul contre toute une nation!...
Il restait les penseurs, les expérimentés, les clairvoyants. Ceuxlà ne doutaient pas que Napoléon, foulant le sol de la France à la tête de plusieurs régiments, ne parvînt à renverser le trône des Bourbons. Villemain nous a laissé, en ses Souvenirs, un témoignage éloquent de l'impression produite à cette nouvelle, dans un salon de la haute bourgeoisie. C'était chez Mme de Courvoisier, naguère veuve du fameux comte de Rumford. Il s'y trouvait des hommes d'Etat, des savants, des poètes, des hommes politiques, divergents de caractère, natures flegmatiques ou enthousiastes, qui s'exprimaient librement sur l'aventure, encore indécise, de Napoléon. Triompherait-il? La Fayette était sorti de sa terre de Lagrange, venu à Paris, en ces jours troublés, afin d'asseoir son jugement sur des faits précis, et il ne montrait que dédain pour l'audacieuse rupture d'exil de Napoléon; Benjamin Constant, léger, mais passionné, annonçait une riposte de sa plume à cette tentative folle du despote; Lemercier, le poète, l'auteur dramatique, indifférent à l'aventure, mais connaissant Bonaparte, qu'il avait fréquenté jadis à la Malmaison, expliquait que cet homme, tout de calcul et de passion, organisé pour la guerre, pour le choc des hommes en de grandes batailles meurtrières,
irrésistible en sa volonté, resterait vainqueur de tous obstacles. 11 y attachait peu d'importance, au surplus, lui qui avait pu vivre libre sous l'Empire, et pour ne rien sacrifier à ses convictions, avait préféré perdre un patrimoine considérable que lui aurait conservé sa déférence au pouvoir tyrannique de Napoléon. Guvier, homme d'études, méditait, silencieux ; de Jaucourt, optimiste par situation puisqu'il était ministre, prédisait la prochaine débâcle de cette malencontreuse équipée ; Sismondi, en phrases pleurnicheuses, menait le deuil de la liberté, avec Maine de Biran, avec Garnier, le traducteur d'Adam Smith, avec Mathieu Dumas et le judicieux Gallois, ex-tribun, qui, tous, devaient céder à Napoléon vainqueur, durant les Cent- Jours. Les dames curieuses prenaient une vive part aux paroles de ces hommes distingués, hasardant quelques questions, qui dévoilaient leurs alarmes (1).
Ce n'était, en ce salon, il faut le redire, qu'une sélection d'hommes avertis.
Villemain, tout jeune alors, curieux de s'éclairer sur les fluctuations de la politique, voulut connaître l'opinion d'un homme, célèbre sous l'Empire, qui avait occupé le plus haut rang dans l'Université. Il fit visite à Fontanes, qu'il trouva, un matin, déambulant dans la chambre de son appartement, Chausséed'Antin, pendant que brûlait, dans l'âtre de la cheminée, une
['liasse de papiers, sans doute compromettants. L'illustre homme d'Etat déchu se préparait à fuir en Normandie, chez son ami
.ChênedoUé, un poète, avec lequel il oublierait les malheurs de la
'patrie, en lisant des vers. « Car il ne voulait pas, disait-il au jeune Villemain, se joindre aux officiers à demi-solde qui se préparaient à balayer, de leurs manches, la poussière de la calèche de voyage
*'de leur Empereur. » Il avait reconnu la déchéance de Napoléon, donné sa foi à la Restauration. Cette foi, il ne la reprendrait pas.
rMême personne peut-être, ajoutait-il, Napoléon n'est plus le lême homme, celui qu'il avait servi, qu'il avait désiré. Il échouera parce que la France n'est plus celle du Consulat, enthousiaste de la paix et dégoûtée de l'anarchie. En un an, tout le pays a été
,chïingé. Les aspirations des générations grandies sous son règne et comprimées sous sa main puissante, ont pris leur essor. Il sera
(1) Cf. le Retour des Bourbons, f» 327.
impuissant à les étouffer. « Il revient maintenant par le chaos, et il retombera avant d'avoir mis aux fers le jacobinisme qu'il déchaîne, pour remonter. » Et prévoyant l'avenir, mais d'une autre façon que ses amis, Fontanes ajoutait : « Parmi tous les instincts de conservation, toutes les insultes à venger, toutes les blessures, toutes les cicatrices au front qui crient à l'étranger de ne pas perdre un moment, d'envahir pour se défendre, de détruire pour se sauver, n'oublions pas la présence de M. de Talleyrand à Vienne, sa connaissance profonde de la Révolution et de l'Empire, le souffle de haine et d'effroi qu'il répand, à l'égal de Pozzo, et avec l'autorité d'une ancienne confidence et d'une rupture implacable. Je sais qu'il demandait depuis deux mois l'envoi de Napoléon loin de l'île d'Elbe, une résidence transatlantique et mieux gardée. Jugez quel crédit lui donne, en ce moment, sa prévoyance inutile. Quant à sa volonté, c'est une main de fer sous un gant de velours. »
Telle se montrait à Paris, masse flottante, divergente, point unanime en ses désirs, la bourgeoisie revenant aux Bourbons, dans la crainte de la guerre et du despotisme, après avoir été frondeuse contre des ministres rétrogrades et des princes trop soumis à leurs confesseurs ; tels, les nobles toujours arrogants et toujours fiers, aveuglés par l'affectation de la Cour à masquer ses craintes ; tel le peuple silencieux, mais ennemi du régime nouveau qui s'attaquait, chaque jour, aux conquêtes de la Révolution. La police espionne entendait dans les cabarets et les guinguettes, des paroles violentes, des menaces et des imprécations qu'elle n'osait rendre publiques. On n'arrêtait personne dans la peur d'un soulèvement
En province, les opinions étaient plus tranchées. Suivant les contrées, efles étaient royalistes en grande majorité, dans la Vendée, dans le Midi au sud de Bordeaux et dans une partie de la Provence ; dévouées à Napoléon dans la Bretagne et jusqu'aux confins des Vosges.
Napoléon n'ignorait pas cette transformation de la France et cet antagonisme entre les provinces. Quand Fleury de Chaboulon, à l'île d'Elbe, lui affirmait qu'il était vivement désiré, vivement attendu, c'était vrai ; mais il y avait autre chose. Gela, il le sentait, à mesure que son voyage se prolongeait. Certes, dans quelques
jours, il entrerait à Paris, il reprendrait sa place aux Tuileries; les Bourbons auraient fui, affolés par la rapidité de sa marche. Le lendemain, rien ne serait fini. La France entière serait encore à conquérir. Il n'y avait plus, comme au début du Consulat, courant de sympathie et d'amour entre la nation et lui. Il avait vieilli ; d'autres générations s'étaient élevées, lasses de combats, désabusées de la gloire, rêvant de liberté, de luttes oratoires, de littérature et d'art, toutes choses qu'il reléguait après la science de la guerre. Les paysans, heureux d'être affranchis de la sujétion de leurs anciens seigneurs, les ouvriers satisfaits du bien-être que les travaux de l'industrie leur avaient procuré, ceux-là seuls lui étaient dévoués. Cependant, il ne pouvait gouverner la France avec leur seul appui. Les classes éclairées de la noblesse et de la bourgeoisie lui manquaient aujourd'hui et lui manqueraient toujours, s'il ne leur pouvait persuader qu'il ne recommencerait plus la guerre. Y parviendrait^il ?
Oh! sans doute, les fonctionnaires accourraient, leur casaque changée et la main sur le cœur, protestant de leur fidélité et de leur dévouement. Peu lui importait ! Il aurait toujours assez de ces serviteurs payés avec l'argent du budget, maniaques par habitudes prolongées et dépourvus d'initiative. Au lieu d'eux, il lui faudrait, à l'heure présente, une pléiade d'hommes jeunes, pensant comme lui, se sacrifiant au bien du pays, aimant la France pour elle-même, non pour eux; enthousiastes d'institutions épurées, régénérées, conformes aux mœurs nouvelles, un groupe de collaborateurs, enfin, tels qu'il en trouva, en prenant le pouvoir jadis, pour former son Conseil d'Etat, remplir les cadres de la magistrature et de l'épiscopat. Alors, la nation aurait confiance en lui; il durerait et il serait fort. 'Ses anciens collaborateurs pouvaient convenir aux Bourbons, race vieillie, imbue de rou-
[tine, paresseuse et incapable; de lui, on exigerait une administration rajeunie, énergique, imprégnée des idées nouvelles. Où
pa trouver! Cette question se répétait, sans cesse, en son esprit. Demain sur qui s'appuierait-il?
Devait-il déchaîner la révolution, afin de faire surgir, de la
tmasse vibrante du peuple, des hommes jeunes qui infuseraient une vie plus intense à toutes les branches de l'administration et
[par là contenteraient la nation ? Il n'en avait ni la volonté, ni le
courage. L'exercice de la puissance souveraine,- pendant quinze ans, lui avait inculqué le sentiment de l'ordre en toutes choses, et il le maintiendrait. Aussi bien, il ne voyait d'appuis que dans l'armée, dans ses vieux soldats et les jeunes officiers, ambitieux de fortune et de gloire. Il allait retrouver la foule de ceux que les Bourbons avaient réduits à la demi-solde, qui, sortis de leurs mansardes, ou du hameau de leur famille, se dévoueraient corps et âme à ce qu'il exigerait d'eux. Ses familiers mêmes, ceux qui avaient joui à la cour impériale des enivrements de son luxe et de sa renommée, ne le serviraient plus du même cœur qu'autrefois. Ils avaient pu être froissés du dédain de la vieille noblesse royaliste ; par leur platitude, ils s'y étaient fait une place et des amitiés qu'ils perdraient et regretteraient. Oui, plus que jamais pour gouverner il se voyait seul ; et quoiqu'il désirât la paix, une paix durable pendant laquelle il appliquerait son vaste esprit à l'accroissement des richesses de la France, à l'embellissement des villes, au développement de l'industrie, à la prospérité de l'agriculture et du commerce, il prévoyait que la guerre était inévitable et qu'il faudrait combattre pour régner. Et la guerre, ce serait sa chute, cette fois irrémédiable. Les puissances coalisées ne lui laisseraient ni repos, ni trêve. On épuiserait sa force reconquise, on lui aliénerait la moitié de la nation, en l'acculant à se défendre les armes à la main.
Afin de rassurer l'opinion publique, il contredisait les braits répandus par les royalistes qui appelaient de nouveau les étrangers, en haine de sa personne. Il faisait annoncer que l'Autriche était d'accord avec lui, et lui allait renvoyer l'impératrice Marie- Louise et son fils. Il affirmait partout ses intentions conciliantes et pacifiques. Mais, de lui, était-ce croyable? Ce n'était pas tout, d'ailleurs; il avait d'autres adversaires. Il savait qu'un nouveau parti politique s'était formé, sous l'instigation de Fouché, le parti des orléanistes, où Fouché, avec son habileté diabolique, avait introduit plusieurs généraux, qui pensaient agir pour l'Empereur, ainsi Exelmans et Lefebvre-Desnouettes, liés à un complot militaire contre le gouvernement de Louis XVIII. Homme néfaste, Fouché était comme Talleyrand, qu'il n'avait pas su abattre tout à fait et dont les intrigues redoutables allaient miner sourdement son pouvoir jusqu'à son renversement.
C'est pourquoi au milieu même des transports populaires, pendant les acclamations de la foule, ses compagnons de route, ses amis, qui avaient appris à le bien connaître en vivant près de lui, discernaient un sourire amer qui empêchait les traits de son visage de s'épanouir librement. Un immense soupir soulevait sa poitrine, un soupir de souffrance ou de lassitude, tandis qu'il aurait dû communier de joie et d'espérance avec le peuple en délire. Il poursuivait pourtant sa route, sans différer d'une heure ; il annonçait le succès, il l'obtiendrait, il n'en doutait plus, ni personne autour de lui. Ce n'était que le lendemain du triomphe qui était menaçant. Son aigle volait toujours de clocher en clocher, comme il l'avait prévu en débarquant à Antibes ; et lui la suivait, cette aigle glorieuse, au pas de course, avec sa petite armée grossie chaque jour de nouveaux bataillons, jusqu'au terme final, jusqu'aux tours de Notre-Dame. Certes, il pouvait mépriser les phrases injurieuses pour lui et la jactance de Louis XVIII s'adressant aux députés et aux pairs réunis, sourire des grossièretés ridicules de ses anciens généraux inquiets; Soult le traitant « d'aventurier » ; Jourdan, « d'ennemi public » ; Pacthod, « de cri- [minel et d'insensé ». Comme le vent emporterait loin ces gros mots, et comme ils les regretteraient, ces insulteurs, le jour qu'ils reviendraient aux Tuileries tout petits et honteux !
Le 13 mars, il fît ses adieux aux Lyonnais en ces termes : « Au moment de quitter votre ville, leur disait-il, j'éprouve le besoin de vous faire connaître les sentiments que vous m'avez inspirés. Vous avez toujours été au premier rang dans mes affections, sur le trône ou dans l'exil; vous m'avez toujours montré les mêmes sentiments. Le caractère élevé qui vous distingue vous a mérité toute mon estime. Dans des moments plus tranquilles, je reviendrai pour m'occuper de vos manufactures et de votre ville. Lyonnais, je vous aime (1). »
(1) « On a prétendu, écrit Fleury de Chaboulon, que le peuple, à Lyon, avait pillé et dévasté un grand nombre de boutiques et de magasins. Le fait est faux. Il n'y eut d'autres désordres que sur la place Bellecour, où le peuple brisa les vitres et les tables du café Bourbon, connu pour être le lieu de réunion des ultraroyalistes. Ce désordre fut apaisé et réprimé sur-le-champ. »
La plus grande partie de la garnison était partie pour Paris, sous le commandement du général Brayer. L'Empereur quitta Lyon, le même jour, après son déjeuner, traversa Villefranche petite ville de quatre mille habitants, où l'attendaient soixante mille paysans, et arriva le soir à Mâcon. Il descendit à l'auberge, du Sauvage. Les journaux de Paris, à cette heure, y étaient distribués (1), et l'on y pouvait lire que Louis XVIII ne quitterait point les Tuileries. « S'il veut m'y attendre, répondit l'Empereur à ceux qui lui rapportaient ce fait-divers, j'y consens. Mais j'en doute fort. Il se laisse endormir par les fanfaronnades des émigrés, et quand je serai à vingt lieues de Paris, ils l'abandonneront, comme les nobles de Lyon ont abandonné le comte d'Artois. Que pourrait-il faire, d'ailleurs, avec les vieilles poupées qui l'entourent? Un seul de mes grenadiers, avec la crosse de son fusil en culbuterait une centaine. » A son arrivée à Mâcon, les habitants se pressaient en foule à sa rencontre, conduits par leur adjoint, en l'absence du maire, qui avait disparu, conscient de sa lâcheté contre les Autrichiens, auxquels, l'année précédente, il avait ouvert les portes de la ville. Napoléon ne manqua point de reprocher aux Maçonnais leur pusillanimité, leur faiblesse, leur donnant, en exemple, la résistance des autres villes voisines, celle de Saint- Jean-de-Losne et de Ghalon qui n'avaient succombé qu'après quarante jours d'une vaillante défense contre l'ennemi. « Ce n'est pas notre faute, Sire, répondit un des assistants ; nous étions mal dirigés. Vous nous aviez donné un mauvais maire. — Gela est vrai, répondit l'Empereur. Nous avons tous fait des sottises, il faut les oublier. Le bonheur et le salut de la France, voilà désormais le seul objet dont nous devons nous occuper. »
(1) a A dix lieues à la ronde, écrit l'éniinent historien Henri Houssaye, tous les villages étaient déserts. » 1,'écrivain royaliste Fabry conte que deux paysans achetèrent à l'aubergiste, pour les garder comme reliques, les os du poulet mangé par l'Empereur à son repas.
Le préfet, écrit Fleury de Chaboulon (1), avait battu en retraite. L'Empereur demanda son nom. Il s'appelait Germain. Il l'avait fait comte et chambellan, sans trop savoir pourquoi. « Gomment, dit-il, ce petit Germain s'est cru obligé de me fuir? Il nous reviendra. » Le lendemain, 14 mars, il était à Tournus, puis à Ghalon où il s'installa. Hôtel du Parc. Il y reçut une députation de la ville de Dijon qui venait de chasser son préfet et son maire et demandait à l'Empereur de nouveaux fonctionnaires (2). Provisoirement il y envoya le général Devaux commander la ville et le département. Il n'oublia pas, en cette circonstance, de louer, comme il convenait, le courage des Ghalonnais, en des paroles où l'on sentait toujours passer le souffle du plus énergique patriotisme. Le lendemain, 15 mars, à dix heures du matin, il descendait Hôtel de la Poste, à Autun; et, le 16 mars, il partait pour Avallon, où il trouva le général Girard qui lui amenait deux régiments, le 14« de ligne et le 6« lanciers.
Par cette rapide course vers Paris, Napoléon se rapprochant de plus en plus de la capitale et menaçant l'existence même du gouvernement, les ministres du roi durent avouer, dans leurs gazettes, que le danger était imminent. De grandes villes s'étant livrées, ils adoptèrent contre Vaventurier une nouvelle tactique de justifications et de réprobations. Son triomphe n'était dû, affirmaient les ministres, qu'aux tumultueuses et menaçantes provocations de la lie du peuple, soulevé contre la population honnête. Ge despote, ce flibustier, ne trouvait de partisans que parmi les plus viles personnes ; les autres le fuyaient. Il annonçait, ajoutaient-ils, qu'il venait rendre à la nation ses droits politiques
(1) Fleury de Chaboulon avait rejoint l'Empereur à Lyon, et il l'accompagna depuis cette ville jusqu'à Paris, où il partagea, avec le baron Fain, les travaux du secrétariat particulier de Napoléon.
(2) « Partout, on se portait à sa rencontre, écrit de Vaulabelle; on le saluait comme le vengeur de l'honneur national, comme le protecteur des intérêts et dos droits conquis par la Révolution. On se plaignait à lui de l'insolence de quelquesuns des fonctionnaires du nouveau gouvernement. Les habitants d'un petit village de l'arrondissement de Semur, entre autres, vinrent sur la route, lui dénoncer la persécution d'un jeune royaliste, leur sous-préfet (un freluquet, dit le Moniteur du 25 mars), qui ne leur pardonnait pas d'avoir osé résister aux alliés et d'en avoir tué sur les chemins et dans les bois, en assez bon nombre. Napoléon ordonna à un brigadier de gendarmerie d'aller enlever se fougueux fonctionnaire et de le déposer dans la maison d'arrêt d'Avallon.
méconnus. Quels droits le roi bien-aimé avait-il lésés ? Napoléon n'était qu'un factieux sanguinaire ; par le mensonge, la terreur il voulait imposer à la France son joug détestable (1). Ils accusaient ce coureur de grandes routes d'avoir à ses gages des émissaires qui préparaient, avant son arrivée, le soulèvement de tous les gredins, heureux d'avoir une occasion de brigandage et de pillage. Quant aux régiments, leur défection est si peu importante, disaient-ils encore, qu'il a fait appel aux montagnards, aux paysans ignorants assemblés autour de lui, en troupe vociférante et débridée, comme une garde indéfectible, dont il serait protégé.
Cependant, il avançait toujours, et les villes, les unes après les autres, lui ouvraient leurs portes, et les municipalités venaient lui faire hommage et l'accueillaient avec des transports de joie. Dans leur fureur, les royalistes firent appel aux assassins. Le commerce de Marseille réuni offrit trois millions à l'audacieux qui le frapperait à mort. Ils voulurent lui opposer la vieille Garde qui tenait garnison à Metz, et on la fit mettre en marche sur Paris. Pour l'amadouer, de grosses sommes furent envoyées aux bataillons qui rejetèrent, avec mépris, cet or sacrilège, gage d'une félonie contre leur héros.
Le gouvernement ne sachant qui frapper en cette désaffection générale, accusa le maréchal Soult d'avoir choisi les régiments les plus bonapartistes pour faire front dans le Midi à cet ennemi public. Soult fut destitué (2) ; d'André, le préfet de police égale-
(1) Une Année de la vie de Napoléon.
(2) On lit dans le mémoire que publia ce maréchal après les Cent-Jours pour se justifier de cette accusation de trahison : « Je suis accusé d'avoir provoqué, par diverses mesures injustes, intempestives, le mécontentement des ofTiciers de l'armée. Et d'abord, en favorisant à leur préjudice les officiers chouans, vendéens et les émigrés, la Cour sait bien que les places et les faveurs, accordées aux uns et aux autres, Tont été par son ordre... Nul ne sait mieux que moi qu'une grande partie des officiers français n'a pas reçu les pensions et les places qu'ils avaient si bien méritées... J'ai travaillé constamment avec M. le comte de Bruges; je profitais de ses lumières ; il n'était étranger ni à mes travaux, ni à mes pensées. Cette association et la réputation du comte de Bruges n'eussent-elles pas dû suffire pour écarter loin de moi le reproche de trahison (p. 9 et 10). » De Vaulabelle, qui rapporte cette note, ajoute : « La Cour, on sait qui la composait. Le comte de Bruges, cet associé, dont les lumières guidaient le maréchal, était un des émigrés rentrés avec le comte d'Artois, après vingt-cinq ans de luttes ou d'intrigues contre la France. De tels aveux .sont de nature à dissiper tous les doutes sur la fidélité du duc de Dalmatie, comme ministre de la guerre de la première Restauration. On ne suspectera pas leur sincérité. Jamais homme politique, parlant do lui-mOme, n'a produit contre lui une plus accablante accusation. On raconte, au reste, que lorsqu'il sortit de l'audience où le roi lui avait demandé son porte-
ment, et remplacé par Bourienne, connu pour être animé d'une grande haine envers son ancien camarade de Brienne dont il avait été le secrétaire intime, au temps du Consulat. Vingt-quatre personnes devaient être arrêtées, emprisonnées, et notamment Fouché qui sut échapper aux policiers (1). Et puis, si l'on ne pouvait sauver la France tout entière des griffes de Napoléon, on lui en arracherait au moins des morceaux considérables. Le duc de Bourbon descendit en Vendée, afin de soulever cette province en faveur du roi. Le prince, dès son arrivée, s'empressa de fuir, effrayé de son isolement et de la zizanie partageant les Chouans les plus illustres.
Chacun des princes voulut remplir un rôle de patriote. Le duc d'Angoulême, dans le Midi, organisait une armée royaliste contre l'Empereur ; la duchesse, sa femme, à Bordeaux, par ses actes et ses discours, s'efforçait de conserver cette grande ville à la royauté ; le comte d'Artois passait en revue la garde nationale de Paris ; le duc de Berry visitait les casernes, goûtait aux soupes des troupiers et affectait envers eux un langage de corps de garde, qu'il pensait devoir plaire. Et il ne lisait sur les murailles que des inscriptions offensantes pour le roi : Vive V Empereur et m... pour Louis XVIII / Il s'en plaignit aux colonels, qui, tous, lui répétaient qu'après un lessivage destructeur, les mêmes mots orduriers réapparaissaient aussitôt.
Les beaux messieurs, parmi les royalistes, se mêlaient de cette propagande ardente mais trop tardive, en faveur des Bourbons. Ils allaient, dans les guinguettes, trinquer avec les ouvriers et y amenaient des soldats.
— De quoi vous plaignez- vous, leur disaient-ils. Le roi ne vous aye-t-il pas bien ? N'êtes-vous pas heureux ? Vous ne vous battez lus; vous ne risquez plus de mourir mutilés sur un champ de bataille.
feuille, le maréchal, se tournant vers la foule des courtisans qui encombraient les salles qu'il avait à traverser, leur dit : « Messieurs, je cesse d'être ministre de la « guerre, mais je n'en suis pas moins au roi à la vie, à la mort ! » Et agitant son chapeau au-dessus de sa tête, il jeta au milieu des spectateurs étonnés des cris nombreux et retentissants de : Vive le roi ! )>
i\) Ces vingt-quatre personnes étaient: Fouché, Davout, Lecomte (il avait i«s fonds de Fouché), Gaillard, conseiller à la Cour royale, Hinguorlot, Lemaire, Girard, Méjan, Legrand, Etienne, Rovigo, Real, Arnault, Norvins, Bouvier- Dumolard, Muret, Duviquet, Patris, La Valette, Siéyès, Pierre-Pierre, Flahaut, Exelmans, Thurot; Fouché et Davout étaient marqués d'un astérique. On y tenait.
— C'est vrai.
— Au lieu qu'avec votre Bonaparte, toujours au bivouac, toujours en marche, il vous sacrifiait par milliers et il ne vous payait pas. S'il revient, il vous paiera encore moins.
— Et si nous voulons lui faire crédit, nous, saperjeu, répondaient-ils, excédés des paroles malsonnantes de ces discoureurs aux mains blanches.
Telle était la passion soulevant ces âmes royalistes dans les salons de bonne compagnie, que l'on y entendait de toutes jeunes filles de quinze ans, interrogeant les mousquetaires lorsqu'ils entraient. « Est-il tué ? » disaient-elles.
Pas une de ces démonstrations si caractéristiques ne changeait l'esprit du peuple, n'entamait le cœur des soldats. S'ils s'attablaient entre eux dans les cabarets voisins des casernes, ils ne se quittaient pas sans avoir bu à la santé du père la Violette, le nom amical qu'ils donnaient à l'Empereur ; le plus souvent, à leur dîner, un couvert demeurait inoccupé à leur table, c'était le couvert du président de leurs agapes fraternelles, celui de l'Empereur absent. A ce retour de printemps, chez ces braves gens, l'Empereur était désigné par ce joli nom de fleur, qu'on lui avait choisi, au lieu de celui de Jean de VEpée, lorsqu'il vivait à l'île d'Elbe. Pendant les marches des bataillons, les cantinières chantaient :
Roule ta bosse Roi Cotillon Rends la couronne à Napoléon!
Sur leur passage, le peuple criait : A bas la calotte/ et les paysannes disaient aux grognards : « Quand vous passerez dans le village devant vous, n'oubliez pas d'enrôler le curé ! »
Le Nain Jaune, cette petite feuille satirique, si blessante contre les Bourbons, nuança, avec infiniment d'esprit, les nouvelles répandues sur la marche de l'Empereur, dès que l'on eut appris son débarquement. « U exterminateur a signé, écrivait-il le 25 février, un traité d'alliance offensive et défensive, on ne sait plus avec qui. Le 26, le Corse est parti de l'île d'Elbe. Le 30, Bonaparte a débarqué à Cannes, avec six cents hommes. Le 4 mars, le général Bonaparte s'est emparé de Grenoble. Le 11 mars, Napoléon a fait «on entrée ù Lyon, Puis, hier* l'Empereur a été reçu à Fontaine-
bleau, au milieu des acclamations, et Sa Majesté impériale est attendue aux Tuileries, demain 20 mars, jour anniversaire de la naissance de Sa Majesté le Roi de Rome. » Par gradation, il était devenu d'exterminateur une majesté impériale.
Napoléon, en effet, avançait irrésistiblement (1) vers Fontainebleau. Arrivé à Avallon, le 16 mars, la garde nationale, comme aux beaux jours de l'Empire, voulut monter sa faction, du matin au soir, et sans trêve. Des jeunes femmes de la bonne société, en toilettes élégantes, insistaient de leurs plus agaçants sourires pour lui être présentées; et on les vit stationner imperturbablement dans les escaliers et les corridors de l'hôtel, afin de l'apercevoir à son passage. Trois d'entre elles passèrent la nuit dans la pièce précédant sa chambre, voulant, disaient-elles, veiller à sa sécurité. Les officiers de l'Empereur étaient campés dans cette pièce, et , pour eux on avait étendu par terre des matelas, sur lesquels ils devaient se reposer. Voyant les jeunes femmes résolues à demeurer
(1) Par contre, dès son arrivée à Paris, les royalistes faisaient chanter cette chanson : Le Retour du brave ; air : Il était une fille.
Au beau milieu d'une île.
Un ogre résidait.
Que tout le monde redoutait.
Echappé de sa ville.
Il reparaît céans.
Pour manger nos enfants !
Il se croit Gharleraagne, Car il le dit souvent; Autant en emporte le vent !
Il sut prendre en Espagne, En Egypte, à Moscou Ses jambes à son cou.
Son aigle est son image.
De clocher en clocher,
Son grand talent est de voler.
Mais, après le pillage,
La peur d'être vaincu
Lui fait tourner le cul.
Triomphante rentrée Pourrait faire du bruit, Sa bravoure choisit la nuit.
Char à grande livrée Escorté par les gens; Mais il n'est pas dedans.
Pour le bien de la France,
J'arrive dans Paris,
Bourgeois, dit-il, toujours amis!
En pleine confiance.
Je me jette en vos bras ;
Mais ne m'approchez pas
Pourtant, aux Tuileries, L'œil d'un peuple hébété Le cherche avec avidité.
Lui, dans ses singeries.
Veut bien comme un hibou.
Se montrer par un trou.
Au palais de ses maîtres,
Il ne voit, dans la nuit.
Qu'un spectre armé qui le poursuit,
Son cortège de traîtres
Nous dit qu'elle sera
La fin de l'opéra!
là, en permanence, ils leur cédèrent une de leurs couchettes. « Rien n'était plus plaisant, écrit Fleury de Ghaboulon, que de les voir groupées timidement, sur un grabat, au milieu de notre sale bivouac. Nous cherchions à leur tenir compagnie ; mais nos yeux se fermèrent malgré nos efforts. Dormez, nous dirent-elles, nous veillerons sur l'Empereur (1). » Le 17 mars, il déjeuna à Vermenton et vint coucher à Auxerre, à V Hôtel de la Préfecture où il séjourna. D'Auxerre à Fossard, non loin de Montereau, la route côtoie l'Yonne sur une longueur de près de cent kilomètres. La marche accélérée de sa petite troupe elboise avait produit sur plusieurs de ses hommes une fatigue manifeste. Il résolut de les embarquer sur l'Yonne. Ce trajet en chalands leur procurerait un repos salutaire (2). Il resterait sans escorte, lui disait-on... En avait-il besoin lorsque chaque régiment envoyé contre lui était un nouveau renfort, une force de plus contre la monarchie des Bourbons ? Et justement, à Montereau, un escadron de lanciers placé en observation, avec un escadron de gardes du corps pour surveiller les ponts, se retourna tout à coup contre ces cavaliers de parade, leurs compagnons d'armes, les chargea et les mit en fuite au cri de : Vive V Empereur! Qu'avait-il donc à craindre (3) ?
Avant de quitter Auxerre, il avait réussi à rallier le maréchal Ney au drapeau tricolore. Le maréchal, cependant, prenant congé de Louis XVIII, peu de jours auparavant, avait juré qu'il lui ra-
(1) LuBis, en son Histoire de la Restauration, parle du maire d'Avallon qui refusa de reconnaître de nouveau la restauration de l'Empire. Au général qui le sommait de proclamer l'Empereur, il répondit : « Je n'ai prêté que deux serments, l'un à Bonaparte qui m'en a délié par son abdication, l'autre au roi dont je ne sais qui pourra me délier. » Appelé en présence de Napoléon, il lui dit : « Je vois bien, monsieur, que vous êtes à la tôte d'un rassemblement d'hommes armés, et que vous avez le droit de la force, mais je ne reconnaîtrai jamais d'autre souverain que Louis XYIIL»
(2) Il fit venir le chef de la marine, il se fit rendre compte du nombre de ses bateaux, des moyens de prévenir les accidents, etc. Il entra avec lui dans de tels détails que cet homme avait peine à revenir de sa surprise et à comprendre comment un Empereur en savait autant qu'un batelier (Fi^bury de Ghaboulon, Souvenirs).
(3) IIoBHonSK, Lettres sur les Cent-Jnurs, p. IDO, « Los cinq mille jeunes nobles
LA MONT?iE DU CAIMTOLE 181
mènerait Napoléon prisonnier dans une cage de fer, et il avait suffi de quelques mots do l'Empereur pour lui faire oublier ce serment inconsidéré et presque ridicule. Ney, dans les villes où il s'était arrêté, en partant de Paris, avait proféré contre son ancien souverain les imprécations les plus véhémentes. Ceux qui les avaient entendues ne doutaient pas que si ces deux hommes se trouvaient en présence, il n'y eût collision sanglante. Le maréchal avait appelé à le seconder deux officiers très royalistes, l'un ancien Vendéen, le comte de Bourmont, dont la haine ne s'était jamais apaisée, même après sa soumission volontaire, la guerre de Vendée finie; l'autre, Lecourbe, lieutenant de Moreau, jadis rayé des cadres de l'armée, après le procès de son ami, et durant tout l'Empire, privé des faveurs de celui qui les prodiguait aux autres généraux. Louis XVIII ne lui avait fait que du bien, disait Lecourbe à Ney, et il ne demandait qu'à servir le roi. Ces trois hommes s'encourageaient entre eux à la résistance, à une sorte de fureur que maintenait au même diapason le caractère emporté et de prime-saut du maréchal. De Besançon, il avait transporté son quartier général à Lons-le-Saunier ; mais, à mesure qu'il se rapprochait de l'Empereur, la ferveur de ses troupes diminuait et leur subordination était ébranlée. L'air ambiant était funeste à leur zèle bourbonnien. Les nouvelles favorables à l'Empereur pénétraient malgré tout dans les casernes. De loin, leur arrivait l'écho de l'entrée triomphale du grand capitaine dans Grenoble, de la fuite à Lyon du comte d'Artois, abandonné même de sa garde d'honneur. Ney, lui-même, sentait monter en lui le vertige de son ancienne adoration. Il se jurait, néanmoins, de résister à toutes les séductions; il s'enivrait de son rêve qui était de sauver la monarchie en péril et d'être proclamé le libérateur de la patrie contre le despote sorti de son île. S'il fût resté fidèle à son serment au roi, si ses résolutions premières eussent duré, le brave des braves aurait été pour Napoléon le plus redoutable adversaire. Napoléon avait eu à lutter contre ses violences à Fontainebleau, lors de son abdication. Ne retrouverait-il pas devant lui le même homme?
de la garde royale qui avaient pris congé le matin pour voler à leur poste et couvrir leur roi et la capitale se trouvèrent le soir, dans les salons, où ils dirent que se voyant chacun à leur poste sans avoir personne à commander, ils avaient jugé à propos de venir eux-mêmes annoncer leur retraite et leur soumission au nouvel ordre de choses.
Il lui fallait donc agir avec ruse, avec prudence, contré ce dogue déchaîné. Aussi bien, par des émissaires habilement choisis, qui ne devaient paraître à Ney que des voyageurs de passage, il lui fit remettre les proclamations écrites à l'île d'Elbe et partout répandues. Ney ne les lirait point sans subir l'influence de ce langage précurseur de victoires ; ce qui arriva, car dès ce moment il devint songeur. Il se répétait muettement ces phrases sonnantes comme un bruit de tambour : La victoire marchera au pas de charge; Vaigle volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Un frisson de plaisir, une sorte d'attendrissement l'envahissaient, lui qui avait tant aimé la mêlée furieuse des combats. Eh ! n'était-ce pas l'homme qu'il fallait à des Français, et non ce prince impotent que l'on roulait, en son fauteuil, devant le front de la vieille Garde ! Puis, oubliant cet émoi, il reprenait son élan vers son devoir : la poursuite de Napoléon.
Malheureusement, en cette envolée d'ardeur royaliste, il apprend, coup sur coup, la désaffection des régiments envoyés contre cet extraordinaire général, ce prestigieux chef d'armée. Les départements traversés tombent, un à un, sous la domination de l'Empereur, devenu irrésistible. Et voici que Gapelle, le préfet de l'Ain, arrive de Bourg, au quartier général, affolé par les menaces de la population et les vivats des soldats. Ney comprend, alors, que le courant bonapartiste va tout emporter, et qu'il ne servirait à rien de vouloir le combattre. A quoi bon, semble-t-il se dire à luimême ! Il faut vouloir ce que veut la France. Qu'attendait-il au surplus, à Lons-le-Saunier, pour marcher contre Napoléon ! on ne le saurait dire. Des ordres de Paris, des nouvelles des princes, des renforts de soldats?... Ce qu'il attendait?... Rien. Il était indécis, doutant maintenant du succès avec des régiments peu sûrs et très mous, avec des lieutenants dévoués, sans doute, mais troublés, autant que lui : il le discernait. Et c'est en cet état d'esprit qu'il reçut, à son hôtel, une lettre du comte Bertrand, écrite assurément sous l'inspiration, ou sous la dictée de l'Empereur. Bertrand rapportait la fabuleuse traversée de la France par le bataillon de l'île d'Elbe, la certitude qu'avait l'Empereur d'arriver sans encombre à Paris. Il lui annonçait le renversement fatal de la monarchie des Bourbons, le rétablissement de la dynastie impériale, faits supposés ou faits certains, qui devaient con-
vertir Ney et lui rendre sa foi en Napoléon. Et d'ailleurs, à cette lettre était joint un billet de la main même de son ancien chef, quelques lignes brèves, tout à la fois impératives et amicales, détruisant généreusement jusqu'à l'ombre même des rancunes passées, un de ces billets laconiques, si éloquents dans leur concision. « Je ne doute pas, lui écrivait-il, qu'en apprenant mon arrivée à Lyon, vous n'ayez fait reprendre à vos troupes le drapeau tricolore. Exécutez les ordres de Bertrand et venez me rejoindre à Ghalon. Je vous recevrai comme au lendemain de la bataille de la Moskowa. » Et Ney fut vaincu par ce langage tout militaire, qu'il n'avait jamais entendu dans l'entourage des Bourbons. Ceux-là ne savaient dire que de fades paroles, rappeler leurs souvenirs surannés sur Henri IV, considérer les plus vaillants hommes de guerre comme de petits enfants devant un grandpère. Son âme longtemps flottante fut gagnée subitement et devint ferme en sa résolution. Il irait à Napoléon ; il entraînerait avec lui ses troupes qui ne demandaient qu'à se retourner contre ceux qu'elles avaient mission de défendre. Durant son procès, Ney répétait, qu'à ce moment-là, il avait perdu la tête; et puis enfin qu'il n'aurait pu arrêter les eaux de la mer avec les mains. Comparaison très juste. Dans l'Est, le peuple et l'armée étaient tout dévoués à l'Empereur. Le maréchal, ainsi retourné, convoqua chez lui ses deux lieutenants, et dans une conférence, un peu embarrassée à vrai dire, il parvint à les gagner, eux aussi. Alors, le lendemain, devant ses bataillons assemblés, levant haut son épée, il leur fit entendre que la cause des Bourbons était à tout jamais perdue et sa voix fut couverte aussitôt par un formidable cri de : Vive P Empereur (1).
Le jour suivant, 15 mars, d'après les ordres de Bertrand, il met en marche ses régiments sur Dôle et Dijon.
Son entrevue avec l'Empereur eut lieu à Auxerre, chez le préfet, son beau-frère Gamot. L'Empereur, en entrant à la préfecture,
(1) l,a proclamation de Ney à ses soldats fut affichée sur les murs de Lons-Ie- Saulnier. Le maréchal s'exprimait ainsi : « Officiers et soldats, la cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie légitime que la nation française a adoptée va remonter sur le trône. C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient de régner sur notre beau pays. » Et plus loin : « Soldats, je vous ai souvent menés à la victoire; maintenant, je vais vous conduire à cette phalange immortelle que l'empereur Napoléon conduit à Paris et qui y sera sous peu de jours; et là, notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisé.s. Vive l'Empereur/ — Le maréchal d'Empire, prince db ia Moskowa. »
avait trouvé, dans le premier salon, un grand portrait de l'impératrice Marie-Louise, et celui de son fils, le Roi de Rome, et dans le salon d'honneur, le sien en pied, revêtu des insignes impériaux, comme au temps où il régnait aux Tuileries. « Oh ! disait Napoléon reporté par cette vision à quelques années antérieures, la cour de Louis XVIII a l'air de celle du roi Dagobert. On n'y voit que des antiquailles. Les femmes y sont laides et vieilles à faire peur. Il n'y avait de jolies femmes que les miennes; mais on les traitait si mal qu'elles ont été forcées de la déserter. Tous ces gens-là n'ont que de la morgue et de la fierté. » Et Ney, faisant écho à ces paroles, ajoutait : « Oui, Sire, ils cherchaient sans cesse à nous humilier. Je suis encore indigné, quand je pense qu'un maréchal de France, un vieux guerrier comme moi, fut obligé de se mettre à genoux devant le duc de Berry pour recevoir la croix de Saint-Louis. Cela ne pouvait durer. Si vous n'étiez venu les chasser, nous allions les chasser nous-mêmes, x
En cette demeure, devenue tout impérialiste, près de son beaufrère qui s'inclinait respectueusement de nouveau devant l'Empereur, Ney se montrait plein de repentir. A son premier abord, Napoléon le mit à l'aise tout de suite. Il lui ouvrit les bras et l'embrassa. Ney avait voulu se justifier avec des protestations de dévouement, il invoquait son amour de la patrie. La patrie était son idole. Eh ! qu'importe ! l'Empereur n'ignorait pas ce qu'il y avait au-dessous de ces belles phrases. Il avait reconquis le brave des braves; il ne lui en fallait pas davantage (1).
(1) Journal de Gourgaud, t. I, p. 491. Sur la conversion de Ney, de Labédoyère et de Suchet, de Masséna. Napoléon à Sainte- Hélène : « Mais le fait est que Ney vit que les troupes et le peuple se déclaraient en ma faveur et il voulut avoir l'air de se mettre de mon bord pour en profiter... L'ambition!.... Il aurait dû s'en retourner à Paris, ce qui eût été bien plus noble. Sa proclamation qu'il m'envoya m'indigna. Il appartient bien à Ney de disposer des couronnes ! Je dissimulai et fis à son ofïicier d'ordonnance toutes les flagorneries possibles sur son maréchal, que je ne manquai pas de désigner le brave des braves. Son beau-frère Gamot (préfet de l'Yonne) se conduisit aussi comme un plat. Je n'aurais pas dû employer Ney. Beaucoup de gens, même, disent que je n'aurais pas dû l'appeler à la Chambre des pairs. Bien différente est la conduite de Labédoyère. Pour celui-ci tout était danger, et il a agi d'une manière chevaleresque, tandis que Ney ne pouvait rien changer aux affaires. Chez Ney, c'était par intérêt; chez Labédoyère, ce fut fanatisme. Ney me conseilla d'écrire à Lecourbe qu'il ne serait pas recherché. J'écrivis aussitôt.
« Suchet m'envoya un exprès ainsi que Girard, à Lyon. Cet homme avait pour instructions de se conduire suivant les circonstances. Aussi, voyant l'enthousiasme qui éclatait à Lyon, l'agent m'assura que je pouvais compter sur le duc
Le 19 mars, avant le jour, Napoléon se mit en marche vers Paris, dans la calèche du préfet Gamot, accompagné de sa petite escorte (1). Le valet de chambre, Saint-Denis, était assis sur le siège de derrière; le premier valet de chambre, Marchand, suivait dans une autre calèche avec les bagages et le portefeuille. A Joigny et à Sens, les autorités vinrent complimenter l'Empereur dont les voitures relayaient hors de chaque ville, pour échapper à la curiosité do la foule et abréger ainsi le changement des chevaux. Ce jour-là, il coucha à Pont-sur- Yonne où s'étaient garés plusieurs chalands qui transportaient le bataillon elbois. 11 parut s'en étonner. Les mariniers lui objectèrent les dangers d'un voyage de nuit. Sur l'insistance des grognards, la navigation fut reprise; mais l'un des bateaux, heurtant la pile d'un pont dans l'obscurité du soir, trente des soldats furent noyés.
De très bonne heure, le 20 mars, Napoléon entra dans Fontainebleau. Il se fit conduire au palais, où son appartement, par les soins de ses amis, avait été disposé pour le recevoir. Fleury de Chaboulon, son secrétaire depuis Lyon, s'était imaginé qu'en revoyant ces lieux d'où il était parti pour l'exil, il éprouverait une émotion qui se traduirait par le trouble de ses traits ou la pâleur de son visage. C'était ne pas connaître cet homme à qui toute la France venait de céder au milieu de transports de joie inoubliables. Il s'installa dans le palais, comme s'il n'en était
d'Albuféra; mais Suchet n'a pas lancé de proclamation comme Ney et n'a pas comme celui-ci joué le principal rôle, en cherchant à faire accroire que tout était convenu entre moi et les maréchaux.
« J'envoyai Pons de l'Hérault à Masséna. J'ai su depuis que ce dernier avait pleuré de joie en apprenant mon retour, mais qu'il avait déclaré à mon émissaire que l'esprit de Marseille était tellement mauvais qu'il ne pouvait se prononcer encore et que, même, pour le sauver des fureurs populaires, il allait le faire arrêter. »
(1 ) Dans tous les lieux où il passait maintenant, il trouvait des traces de ravages des ennemis pendant l'année précédente. Tout le monde se plaignait d'avoir été traité sans pitié sous le gouvernement qui finissait. Les propriétaires des fermes incendiées, les fermiers dont tous les bestiaux avaient été enlevés, tous les chevaux pris, n'avaient pu se faire dégrever d'aucune charge et les contributions étaient exigées avec la dernière rigueur. A Auxerre, il avait passé la revue du 14" de ligne, qui s'était si bien montré en Espagne. Il questionna de vieux soldats sur leurs années de services. Plusieurs .se plaignirent : « Vous nous devez des croix, disaient-ils. Nous avons été oubliés parce que nous n'étions pas sous vos yeux. Cependant, nous avons fait notre devoir. » Un porte-aigle était décoré de trois chevrons : « Et toi, combien d'années de services, lui dit Napoléon ? — Vingt-trois ans, Sire. — Nous étions donc ensemble à l'affaire de Rivoli où nous prîmes .sept pièces de canon. — Oui, Sire. — Je vois que tu es un bon soldat. J'aurai soin de toi. » (Une Année de la vie de V Empereur.)
sorti que depuis quelques jours, heureux de jouir de la beauté et de l'élégance des pièces qu'il parcourait, de la douce chaleur qui y régnait, de la possession qu'il reprenait. Il était chez lui ; et Fleury de Ghaboulon entendit cette exclamation jaillio sans préméditation : « On sera bien, ici ! — Oui, Sire, répondit le jeune secrétaire ; on est toujours bien chez soi. » Il mit même quelque hâte à parcourir les appartements du château, à descendre dans les jardins dont la flore printanière commençait à s'éveiller, à faire acte de propriétaire, comme un bourgeois qui rentre en son foyer, après quelques jours d'absence. Habitué aux grandeurs, il dépouillait, au milieu de ce luxe impérial, le souvenir de la misérable bicoque de Porto-Ferrajo. Il était, enfin, l'Empereur!
Napoléon, par les courriers que lui avait envoyés La Valette sur son chemin, par les papiers dont ils étaient porteurs, était instruit de tous les événements de Paris. Il connut, le matin même, le départ des Bourbons, la fuite des royalistes derrière la maison du roi et la joie des impérialistes, surtout des officiers à demi-solde. On l'attendait fiévreusement. Qu'il se hâtât donc d'arriver. Quelques-uns de ses anciens familiers, tel le comte Lemarrois, avait dirigé sur Fontainebleau des voitures de gala pour son entrée dans Paris. Il n'en voulut aucune. Il repartit dans celle qui l'avait amené d'Auxerre, mauvaise calèche du préfet, que l'on attelait de six chevaux et que précédait un courrier à quelques centaines de mètres en avant. Il allait grand train, toujours entouré de ses Polonais et des colonels qui, depuis Auxerre, chevauchaient aux côtés de sa voiture. Le long de la route, dans la forêt, en prévision d'un guet-apens et sachant que les royalistes n'avaient point abandonné l'espoir d'un assassinat (1), ses amis
(1) Henri Hodssaye 1815 (Les Cent-Joura, p. 319) : « Les correspondances des royalistes décachetées à l'état-major impérial révélaient des complots contre la vie de l'FJmpereur. Dans plusieurs lettres, il était question de Vendéens et de gardes du corps qui s'étaient mis en route pour l'assassiner, déguisés en femmes et en soldats de la Garde. Il est certain, on effet, que des souscriptions furent ouvertes publiquement au profit de l'homme qui tuerait Napoléon, et que plusieurs individus s'offrirent à remplir cette mission. Il y eut aussi les forçats du bagne de Cherbourg, qui adressèrent une supplique au duc de Berry pour être employés contre l'usurpateur. La Fayette prétend même qu'un ministre lui dit : « Si Bona- « parte était passé où nous l'attendions, c'en était fait de lui » et que le principa agent du guet-apens fui emprisonné pendant les Cent-Jours. »
MoNTHor.ON (Mi'nioircs, t. Il, p. 327) : « Lorsque Napoléon arriva à Fontainebleau, ce palais était occupé par ses troupes. Des grand'gardes de cavalerie étaient à tous les débouchés do la forêt, sur les chemins de Paris, de Melun, d'Or-
avaient fait établir quelques postes de cavalerie, chargés d'en surveiller les abords. Non loin des villes ou des villages traversés, des masses de paysans stationnaient pour l'acclamer. Près de Paris, la foule de ces curieux enthousiastes était si considérable qu'elle gênait le passage ; et lorsqu'on demandait à ceux qui revenaient de ce côté-là à quelle heure l'Empereur serait aux Tuileries, ils ne le pouvaient préciser, disaient-ils, tant la route était obstruée de ses admirateurs et de ses partisans.
Le général Montholon raconte, en ses Souvenirs, que lui aussi était venu au-devant de son glorieux souverain, et que Napoléon, averti de sa présence, descendit de sa voiture pour l'embrasser, puis le questionna longuement sur les événements de la capitale et l'effet qu'avait produit la nouvelle de son débarquement. Il voulait repartir aussitôt. Montholon lui fit observer qu'il était prudent d'attendre les régiments de cavalerie mobilisés pour lui servir d'escorte; que, la veille, les soldats de l'armée du duc de Berry, dont le quartier général était à Villejuif, avaient crié très fort : Vive le roi, en mettant un genou en terre, et que, s'ils avaient crié ensuite : Vive V Empereur, ils pouvaient, par un revirement subit, sous les excitations[deVoyalistes ardents, se retourner contre lui et barrer la route de Paris. Mais, peu d'instants après, le colonel Galbois amenait le 6« de lanciers, le marquis de Verne, le 4® de chasseurs, le marquis de Talhouet, le 1^"^ de chasseurs, le prince de Garignan le 6® de la même arme. L'Empereur donna le commandement de ces quatre régiments au général de Montholon, réveilla l'énergie et le dévouement des plus vieux officiers auxquels il adressa quelques mots tout vibrants de patriotisme, et remonta ensuite dans sa calèche, dont il ne sortit plus qu'aux Tuileries. Sur les voitures venues de Paris, avec leurs panneaux fraîchement peints, de mauvais plaisants, pendant qu'elles stationnaient audevant des postes de relais, cherchaient à effacer les armes visibles, pour faire ressortir par-dessous les armes impériales. Une troupe d'enfants et d'adolescents de quinze ans emboîtaient le pas aux régiments de passage, demandant à servir l'Empereur, être fifres
léans, et la forêt avait été fouillée dans tous les sens. Ces précautions d'usage étaient doublement à propos, car l'armée du duc de Berry était alors supposée campée sur les hauteurs d'Essonne. Napoléon s'arrêta quatre ou cinq heures de la nuit à Moret, afin de recevoir le rapport des grand'gardes envoyées à tous les débouchés de la forêt. »
OU tambours jusqu'à l'âge d'être combattants. Partout où su montrait l'Empereur, il subjuguait toutes les âmes.
Pendant le séjour à l'île d'Elbe de son beau-père, la duchesse de Saint-Leu (la reine Hortense) observa la plus grande réserve. Ses salons, en son hôtel, étaient ouverts à la haute société; de jeunes royalistes se faisaient un devoir de lui venir présenter leurs hommages; et les réunions y étaient très mêlées, car les amis de l'Empereur ne manquaient point d'y assister. Mais les échos mondains étaient les seuls que l'on y entendait. La duchesse ne permettait point que l'on parlât devant elle des Bourbons et surtout de l'Empereur, afin de ne donner prise à aucune critique. La politique était bannie de son entourage. Elle avait bien compris que sa présence à Paris ne serait tolérée qu'à cette condition, et elle s'en faisait une loi stricte. Lorsqu'elle apprit le débarquement de l'Empereur, elle ferma ses salons, ne voulant plus recevoir personne. Elle se savait surveillée. Les Bourbons s'imaginaient que, chez elle, se tramaient tous les complots surpris contre leur gouvernement. Que ne s'imagineraient-ils pas, si elle continuait à recevoir les amis de l'Empereur? Toutefois, après la fuite des royalistes, le jour où Napoléon était attendu à Paris (1), la duchesse, redevenue la reine Hortense, reprit son assurance, laissa éclater sa joie, et, avec les dames de l'ancienne Cour impériale, elle se prépara, heureuse et enivrée d'espérance, à se trouver aux Tuileries, lorsque le mari de sa mère, le tout-puissant vainqueur de l'Europe, descendrait de voiture.
(1) On lit clans les Révélations publiées en 1830, par M. Moein, ancien chef de la première division de la police générale sous la Restauration : « Une vaste et puissante conjuration que j'appellerai civile, absolument étrangère à Bonaparte et qui avait même pour objet de lui fermer l'entrée de la France, se tramait contre la famille royale. Cette conspiration était conduite par Fouché. Les détails me furent dévoilés, ainsi que les mouvements des corps militaires marchant sur Paris. On me fit connaître les noms des personnes qui devaient s'emparer temporairement de l'autorité. Le succès de cette révolution audacieuse paraissait si sûr, qu'on ne m'imposa pas même l'obligation d'en faire un mystère. Je pensai donc pouvoir en conférer avec M. d'André, directeur général de la police. Il reçut de moi cet avis avec un grand air d'insouciance et le négligea entièrement. Depuis M. d'André, à qui j'ai cru devoir reprocher son inertie, sa faiblesse, s'en est excusé en m'expliquant que, seulement directeur de cette partie, il n'avait pas l'entrée du conseil, et que ses derniers rapports adressés au roi sous le couvert de M. de Blacas, avaient été retrouvés tous, sans même avoir été décachetés. » (Pages 78 et 79.)
Ce matin du 20 mars, le château était morne, empreint de la tristesse des maisons abandonnées. Constant, l'ancien valet de chambre de Napoléon, l'ingrat qui, au départ de Fontainebleau pour l'île d'Elbe, avait fui avec le mameluck Roustan, voulut, poussé par le désir d'une âme cupide, tâcher de reprendre sa place près de celui dont il tenait sa fortune. Il se trouvait donc, avant midi, prés des grilles fermées du Carrousel, et il raconte qu'à ce moment-là, on n'apercevait que des valets à la livrée du roi, déposant hors du palais quelques objets à l'usage des princes fuyards, petits meubles, portraits de famille, malles, qu'ils chargeaient à la hâte sur des fourgons. Le temps pressait. Le peuple des faubourgs arrivait par bandes, se heurtant aux grilles, et demandant qu'elles fussent ouvertes, afin de prendre possession des Tuileries au nom de l'Empereur. Les hommes du poste, miliciens de la garde nationale, qui, la nuit, avaient assisté au départ du roi, refusaient énergiquement ; et cette résistance provoquait des injures, des menaces lancées avec colère contre la garde urbaine. Les plus enragés, les plus violents s'efforçaient de desceller les barreaux, afin de pénétrer dans le palais. Heureusement, le général Exelmans arriva, précédant un détachement des soldats de Villejuif, qu'il avait débauchés, le matin, à Saint-Denis. Il parlementa quelques instants avec l'adjudant. Les grilles lui furent ouvertes, et, au nom de l'Empereur, il prit le commandement des Tuileries. Les gardes nationaux, néanmoins, gardèrent leurs postes, et l'on vit durant cette journée, aux différentes issues du château, des factionnaires, les uns avec la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Après cette prise de possession, le pavillon de l'horloge fut pavoisé du drapeau tricolore et le drapeau blanc descendu de sa hampe. Et la foule, désormais calmée, salua de ses hourras frénétiques, les trois couleurs restaurées sur l'antique demeure des rois de France.
Los officiers à demi-solde, appelés à Saint-Denis par le ministre
de la guerre, en prévision d'une bataille, s'étaient joints aux soldats d'Exelmans. D'autres, résidant à Paris, arrivèrent bientôt, fiers du succès inouï de leur Empereur ; heureux de son retour qui leur promettait la résurrection des privilèges dont l'armée avait joui sous son règne. Une rumeur confuse s'éleva bientôt de cette cohue d'uniformes usés par le service, mais propres sous le brossage quotidien. Les longues moustaches frémirent sur les lèvres agitées par un débordement de joie, et les gestes de tous ces hommes, jeunes en majorité, se firent plus larges, plus impéralifs dans la fièvre de leur ardeur bonapartiste. On pouvait les voir regardant l'heure anxieusement, manifestant leur impatience, en poussant à chaque instant le cri de Vii>e r Empereur. Jamais cohorte prétorienne d'empereur romain n'avait été si démonstrative pour son prince.
Au jour tombant, des calèches arrivèrent aux Tuileries, celles des grands fonctionnaires de l'Empire, y déposant le duc de Bassano, le duc de Plaisance, le duc de Gaëte, le duc de Rovigo, La Valette, Thibaudeau, Decrès Daru, Regnault de Saint-Jeand'Angély, le maréchal Lefebvre, les généraux Dejean, Durosnel, d'autres encore. Les dames de l'ancienne cour, cachant sous un ample manteau leur belle toilette de cérémonie et leurs épaules nues recouvertes de diamants, montèrent également, une à une, les escaliers du château, jusque dans les grands salons de réception. Les anciens huissiers avaient repris leur service aux grandes portes, les anciens valets dans les corridors ; les uns et les autres revêtus de leur livrée, sous les ordres des préfets du palais. Toute la maison impériale, des cuisines jusqu'aux grands salons, s'était reconstituée, comme par un enchantement de fée. Les chambellans, les maîtres de cérémonies, chacun se trouvait là, pour le service de l'Empereur, comme s'il ne se fût jamais absenté. La reine Hortense et la reine Julie, les premières installées, recevaient avec grâce, avec effusion, les compliments des dames qui entraient. Toutes se congratulaient, sur ce recommencement de vie fastueuse, que la chute de l'Empereur avait si brusquement interrompue. Assises, levées, elles allaient et venaient, lorsque l'une d'elles remarqua que les fleurs de lis des tapis étaient à peine attachées sur les abeilles impériales. Et aussitôt, malgré leurs falbalas, et courbées, on les vit, ces dames, découdre à l'envi ces lis et les
pousser dehors, afin qu'il ne restât plus rien des insignes royalistes. Et la salle des Maréchaux et les autres salons s'offrirent dans leur majesté glorieuse.
A la nuit, les fenêtres des Tuileries brillèrent au dehors des lumières allumées comme aux grands jours do fête. Dans les rues voisines, des lampions tracèrent à la façade des maisons de longues lignes de feu. L'émoi dans ce quartier était intense. Les officiers, au nombre de six cents, écrivent les mémoires de l'époque, attendaient plus anxieusement que les autres curieux, plus fébrilement que la foule répandue dans le Carrousel. Les heures, qui se suivaient, tintaient à leurs oreilles trop lentement. Au moindre bruit d'un galop de cheval, tous les yeux étaient tournés vers le guichet d'arrivée. Etait-ce lui?
Il n'était pas neuf heures, lorsque retentirent au loin une cavalcade précipitée, des cris, des acclamations qui se rapprochaient, par bonds éclatants. Il y eut, alors, une poussée formidable de la foule trépidante, nerveuse, affolée, des officiers se portant au Pavillon de Flore. Ce fut comme une débandade, un bousculement, dont les remous, pareils à ceux des flots, vinrent battre les vieilles murailles du palais; plus qu'un bousculement, un écrasement, afin de s'avancer jusqu'aux voitures dont le roulement devenait à chaque minute plus sonore. Napoléon arrivait. Il avait suivi les boulevards neufs jusqu'aux Invalides, traversé le pont de la Concorde, et, longeant les quais, sa voiture et celles de sa suite étaient conduites aux Tuileries de toute la vitesse des chevaux. Les Polonais, au galop en avant, s'engouffrèrent comme un tourbillon sous la voûte du Pavillon de Flore, le sabre nu, criant, hurlant : Vive r Empereur; les chevaux couverts d'écume, les hommes perdant haleine, ivres de joie aussi, comme tous ceux qui les attendaient. La voiture de l'Empereur s'arrêta contre les marches du péristyle, et aussitôt de la foule surgit un cri retentissant, un cri vibrant comme un coup de tonnerre et se répercutant en fracas dans tout le Carrousel, un cri de Vive r Empereur/ qui semblait ne devoir point finir. Tous les bras se tendirent vers la portière. Elle fut brusquement ouverte : mais, barrée par la foule, l'Empereur ne pouvait ni se lever, ni sortir. Les officiers les plus près de lui parvinrent, non sans peine, à le soulever de son siège, et l'entourant, l'englobant de leurs caresses jalouses, le hissant sur
leurs épaules, ils le portèrent au milieu du vestibule et s'efforcèrent ensuite de gagner l'escalier avec leur précieux fardeau. Le vestibule, l'escalier, ne formaient qu'une agglomération de corps soudés les uns aux autres, s'agitant comme une fourmilière. Chacun voulait voir et adorer son idole. En vain ses amis, Gaulaincourt, La Valette, qui ne l'avaient pas quitté depuis l'arrivée, criaient de faire place dans cette multitude compacte; personne ne bougeait. Lui, se laissait faire, fermant les yeux, savourant, ravi, cette explosion d'enthousiasme, ce délire d'amour. Le flot qui le pousse en avant sur les marches est contrarié par le flot qui descend du haut. La Valette, à la fin, se place devant lui, monte à reculons, s'efforçant du dos à produire un espace vide, et, tout à son bonheur présent, il ne cesse de répéter, en montant : « Oh ! c'est vous, c'est vous, c'est vous (1) !... »
Cependant on arrive au palier de l'étage et ceux qui le portent le déposent dans son cabinet. Les portes en sont immédiatement fermées. L'Empereur, enfin, s'appartenait (2).
La foule, petit à petit s'écoule, impressionnée du spectacle auquel elle vient d'assister. A cette clameur de vociférations succède une trépidation de pas nombreux dans les corridors, d'appels au dehors parmi les cavaliers qui attachent leurs chevaux à la grille de la cour. Beaucoup, trop fatigués, s'enveloppent de
(1) De Broglie, en ses Souvenirs, fait une réflexion qui ne manque point de piquant : « En voyant, dit-il, ce petit homme, si grand de cent victoires, à la tête d'une poignée de vieilles moustaches, renverser d'une chiquenaude un château de cartes, démantibuler d'un coup de pied une décoration d'opéra, je me rappelais involontairement cette scène du roman de Cervantes où le héros de la Manche entrant dans une loge de marionnettes et voyant une poupée vêtue en princesse enchaînée à un géant de carton, tire sa grande épée et pourfend le donjon et les prisonniers, le bateleur et sa boutique. »
(2) Convenez au moins, disait-on à une jolie royaliste, qu'il est admirable voir l'Empereur traverser toute la France et remonter sur son trône sans brûler une amorce. — Le beau miracle, répondit-elle, il avait tout le monde pour lui. »
MoNTHOLON, t. II, p. 328 : « Napoléon est entré à Paris comme à Grenoble, comme à Lyon, à la fin d'une longue journée de marche, à la tête des troupes mêmes qui avaient été réunies pour s'opposer à son entrée. Effectivement, ce n'est pas avec les grenadiers de l'île d'Elbe et de Lyon, c'est à la tête des troupes qui avaient campé à Villejuif pour le combattre qu'il entra dans Paris. Il n'eût pas retardé d'une heure son entrée aux Tuileries, pour laisser le temps de faire des préparatifs et y entrer avec plus de pompe. Si ce n'est, d'ailleurs, la première fois qu'il s'y rendit du palais du Luxembourg, comme Premier Consul, et depuis, lors de son mariage, lorsqu'il y entra avec Marie-Louise, il est toujours entré sans cérémonie dans Paris. C'est ainsi qu'il fit après Marengo, après Austerlitz, après Tilsitt, après Madrid, après Vienne, en voiture de poste sans être annoncé et dan» la nuit. »
leur manteau et se couchent sur le pavé pour dormir (1). Des assistants qui ont voulu rester, des officiers qui ont tenu l'Empereur dans leurs bras, le nombre est grand encore, et ils se disposent à prendre part au souper que les cuisines ont eu le soin de préparer. Constant écrit qu'il y eut, ce soir-là, trois cents couverts servis. L'Empereur, pendant ce temps, soupait seul dans son cabinet, en tête-à-tête avec le grand maréchal Bertrand, d'un poulet rôti et d'un plat de lentilles. Tout à l'heure, il va recevoir ses partisans, ceux à qui des ministères sont destinés. Jusqu'au milieu de la nuit, il va travailler (2).
(1) De tous ces officiers à demi-solde, de tous les soldats licenciés de l'armée de Napoléon, dont médirent les royalistes, voici ce qu'en écrit sur eux la comtesse DE BoiGNE {Mémoires de la comtesse de Soigne, t. II, p. 89) : « Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose de plus beau dans l'histoire que la conduite générale de l'armée et l'attitude personnelle des soldats à cette époque. La France a droit de s'en enorgueillir. Je n'attendis pas le jour de la justice pour en être enthousiasmée, et, dès lors, je les considérai avec respect et vénération. Il est bien remarquable, en effet, que dans un moment où plus de cent cinquante mille hommes furent renvoyés de leurs drapeaux et rejetés, sans état, dans le pays, il n'y eut pas un excès, pas un crime commis dans toute la France, qui pût leur être imputé. Les routes restèrent également sûres, les châteaux conservèrent leur tranquillité, les villes, les bourgs et les villages acquirent des citoyens utiles, des ouvriers intelligents, des chroniqueurs intéressants. Rien ne fait plus l'éloge de la conscription que cette noble conduite des soldats qu'elle a produits. Je la crois unique dans les siècles. »
(2) « Deux soldats, écrit Constant en ses Mémoires, qui avaient accompagné l'Empereur, arrivèrent à pied, dans la nuit, à deux heures du matin. Ils tombèrent anéantis sur leur sac et ne se réveillèrent même pas, pendant qu'on leur pansait les pieds. »