‹ Le retour de l'empereur; du Capitole à la roche Tarpéienne, l'immolation, 1815Chapitre 9 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. — Refus de Montholon de poursuivre Louis XVIII en fuite. — Constitution du ministère, dans lequel sont compris Carnot, Fouché et Caulaincourt. — Le Moniteur, sous la direction de Maret, duc de Bassano. — Publication, à Paris, des décrets de Lyon. — Le 21 mars, revue de la garnison de Paris. — Arrivée de Cambronne et des grenadiers de l'île d'Elbe. — Allocution de l'Empereur. — Observations de Villemain. — Magnanimité de Napoléon à l'égard du duc d'Angoulême, prisonnier de Grouchy, dans le Midi. — Le prince est embarqué pour l'Espagne. — Attitude et sentiments de la France, au retour de l'île d'Elbe.

II. — Mémoire de Guizot, en mai 1815. — Son jugement sur le retour de l'île d'Elbe. — Causes du succès de l'Empereur. — Lettre de Napoléon aux souverains coalisés. — Cette lettre n'arrive point à destination, les courriers qui la portent, empêchés de poursuivre leur chemin, hors de France. — Sentiments loyaux de Napoléon, touchant ses promesses à sa rentrée en France. — Agissements hypocrites de Fouché ; son rapport sur l'état de l'opinion.

III. — Attitude de la population de Paris envers l'Empereur. — Il rétablit sa Cour avec le même luxe qu'autrefois. — Le 26 mars, audience solennelle de tous les grands corps de l'Etat, aux Tuileries. — Harangue de l'Empereur. — Différence des paroles de Napoléon et de celles des princes légitimes. — Les absents que Napoléon regrette. — Refus de certains personnages d'accepter des fonctions dans le nouveau gouvernement.

IV. — Marie-Louise à Schœnbrunn. — Depuis qu'elle réside en Allemagne, elle est devenue hostile à Napoléon. — Tentative d'enlèvement de cette princesse par les bonapartistes. — Envoi de Montrond à Vienne, pour tâcher de convaincre Marie-Louise qu'elle doit revenir à Paris. — Entrevue de Montrond et de Talleyrand; paroles de Talleyrand. — Menneval à Paris; ses visites à Napoléon ; ses confidences sur Marie-Louise et le Roi de Rome.

V. — Nécessité dans laquelle se trouve l'Empereur de se préparer à la guerre. — Déclaration, faite par les puissances le 13 mars, connue à Paris. — Etat de l'armée à cette époque. — Paris, ville militaire. — Le peuple des faubourgs. — Les fédérés. — Revue des fédérés au Carrousel. — Leur adresse à l'Empereur, à laquelle il répond. — Avant celle des Fédérés, il y avait eu revue de la garde nationale, malgré l'opposition des familiers de Napoléon, qui redoutaient un assassinat.

VI. — Petits événements en ces mois des Cent-Jours. — Les journaux transformés. — Les travaux repris dans Paris. — Visite de Napoléon au Jardin des Plantes, au Louvre, à l'atelier de David, à l'Ecole polytechnique, aux Invalides. — Rétablissement de la maison d'Ecouen. — Visite à la maison de Saint- Denis ; joie des petites pensionnaires. — Les représentations aux théâtres. — Banquet offert par la Garde impériale aux troupes de Lyon et de Grenoble, venues à la suite de l'Empereur. — Banquet offert à la Garde iin|)iTiale par les légions de la garde nationale. — Banquet offert par Labédoyère aux oflicicrs

du bataillon de l'île d'Elbe. — Soirées chez la reine Hortense. — Evasion du marquis de Maubreuil, incarcéré sous les Bourbons.

VII. — L'armée et le peuple accaparent bientôt toutes les pensées de l'Empereur. — Néanmoins, il s'occupe des réformes libérales promises. — Elaboration d'une nouvelle constitution. — Commission préparatoire dans laquelle on appelle Benjamin Constant, l'ancien tribun, opposant. — Entrevue de Benjamin Constant et de l'Empereur. — Les paroles ou plutôt le monologue de l'Empereur. — Rédaction faite par Benjamin Constant de la nouvelle constitution, appelée Acte additionnel. — Discussion des articles. — Napoléon, impressionné de la revendication de ses partisans, demande que l'on y retrouve le vieux bras de l'Empereur. — Vote de la nation; acceptation ou refus. — Critiques passionnées sur cet acte additionnel.

VIII. — Les partisans de Napoléon auraient voulu qu'à son retour de l'île d'Elbe il s'emparât de la dictature. — Ne se sentant point fortement soutenus, les fonctionnaires administrent mollement. — Constatant cet affaissement général, l'Empereur ne cherchait son réconfort que dans les acclamations du peuple. — Jouissances qu'il éprouve devant le luxe impérial renaissant.

IX. — Il était trahi par Fouché, qui s'était abouché avec Metternich, le ministre autrichien. — Napoléon est mis au courant de cette trahison par Perregaux, le fils du banquier. — La police s'empare de l'émissaire recommandé à Fouché, — L'émissaire, menacé de mort, révèle tous les secrets des intrigues. — Fleury de Chaboulon est envoyé par Napoléon en Suisse, à la place de celui que Metternich attendait de Fouché. — Celui-ci, averti que tous ses actes sont connus, prévient les questions de l'Empereur, et, pour se disculper, s'appuie sur un mensonge.

X. — Illusion de Napoléon, qui pense que l'Europe coalisée accepterait une régence pour gouverner la France. — Cette idée de régence est lancée pour arriver à séparer Napoléon de son armée. — Violences du langage des hommes politiques de l'Allemagne. — Extraits de journaux allemands.

XI. — Le Champ de Mai. — Constructions faites par Fontaine, l'architecte, pour la cérémonie. — Elle a lieu le 1" juin. — Description du cortège impérial. — Harangue de Dubois d'Angers, au nom de la délégation des collèges électoraux, Réponse de l'Empereur. — Critiques que soulève cette réponse. — Désappro. bation générale concernant le costume adopté par l'Empereur, les princes et les ministres. — Allocution de l'Empereur à la garde nationale et à la garde impériale. — Remise des aigles à quelques régiments seulement, la journée finissant.

XII. — Le 4 juin, dans les galeries du Louvre, l'Empereur remet les aigles aux officiers des régiments qui ne les avaient pas reçues. — Grande fête populaire aux Champs-Elysées. — Liste des principaux pairs nommés par Napoléon. — Convocation des Chambres; les nouveaux députés, parmi lesquels se trouve La Fayette. — Ce qu'était le vieux général, eu égard à Napoléon. — Discussions à la Chambre, au sujet du serment. — Tristesse de l'Empereur à ce sujet. — Lanjuinais élu président de la Chambre des députés. — Entrevue de Napoléon et de Lanjuinais.

XIII. — Séance d'ouverture des Chambres. — Opinion de La Fayette sur le discours d'ouverture. — Di.scussion de l'adresse.' — Réception aux Tuileries du bureau des Chambres. — Paroles mélancoliques del' Empereur. — Napoléon part pourl 'armée dans la nuit du 11 juin.

Napoléon, à son entrée dans son cabinet, et sans plus attendre, fit appeler le général Montholon, qui depuis Fontainebleau l'avait

suivi avec ses quatre régiments de cavalerie. Il lui dit : « Faites donner l'avoine, et dans une heure galopez avec vos cavaliers; et, dussiez-vous perdre la moitié de vos chevaux, ramenez-moi le roi et le duc de Berry, partis ce matin pour Lille, avec une escorte de gardes du corps. — Je ne le puis, répondit le général ; mes souvenirs me défendent, au nom de l'honneur, de jamais mettre la main sur un Bourbon. — Vous avez raison, reprit l'Empereur; envoyez-moi Exelmans. » Ce ne fut pas Exelmans qui poursuivit le roi sur la route de Lille, mais le général Lion, affirme Pasquier, en ses Mémoires. Lion ne put atteindre personne. Sans coup férir, la plus grande partie de la maison du roi s'était dispersée.

Lorsque La Valette, après son souper, revint, ce soir-là, aux Tuileries, il trouva l'Empereur en petite tenue, dans son cabinet, assis au milieu de ses amis, gai, souriant, et sous l'impression persistante de la manifestation grandiose qui l'avait accueilli à son arrivée. Napoléon écoutait, avec attention, les renseignements qui lui étaient donnés sur la situation et l'opinion de la France ; et s'il n'y avait pas eu, dans la pièce, des objets indiquant le passage et le séjour des Bourbons, des bustes de leur famille, épars çà et là, on eût pu se croire à dix années antérieures, dans l'épanouissement de sa plus grande puissance. Il annonça, au surplus, qu'il voulait constituer, le soir même, son ministère. Paris, le lendemain, le connaîtrait par le Moniteur. Paris apprendrait que son activité était toujours débordante.

Gambacérès était présent. Il avait été l'un des premiers à venir saluer son ancien maître, si facilement renié à Blois. Dans l'appréhension d'un reproche, son visage, pâle d'ordinaire, semblait presque blême. Il fut réconforté tout de suite. La conversation de l'Empereur était calme, empreinte d'une grande aménité. Ses observations, on le remarqua, étaient aussi justes, aussi perspicaces qu'autrefois. Son intelligence n'avait pas diminué. Il appela autour de lui pour administrer de nouveau la France les hommes supérieurs qui lui avaient donné leur concours jadis : Gambacérès, au ministère de la justice; le duc de Gaëte (Gaudin), au ministère des finances; le comte MoUien, au ministère du trésor; le prince d'Eckmiihl (Davout), au ministère de la guerre; le duc Decrès, au ministère de la marine; le duc d'Otrante (Fouché), au minis-

tère de la police. Il désirait le comte Mole, au ministère de l'intérieur. Mole refusa. Attaché aux grandes familles parlementaires par sa naissance et ses alliances, bourgeois d'esprit et de cœur, il partageait les passions de cette classe jalouse de la haute aristocratie ; il préférait, comme elle, à la gloire militaire, qui ne s'obtient pas sans péril, l'illustration que conférait la science acquise ou l'éloquence au prétoire; il était riche, et le repos, dans les jouissances d'une richesse fastueuse, suffisait à ses désirs. Et puis, il doutait de l'avenir, de la solidité de ce régime impérial qui recommençait. Il se ménageait pour plus tard, pour les Bourbons qu'il espérait revoir à Paris. Il s'excusa de ne pouvoir accepter le ministère de l'intérieur, prêt, toutefois, à reprendre la place obtenue en 1813, celle de directeur des ponts et chaussées. L'Empereur céda. Le ministère de l'intérieur, sur les conseils de Maret, duc de Bassano, fut alors offert à Carnot, qui accepta. Cette nomination fut pour les patriotes, les bonapartistes, les républicains toujours existants, une satisfaction, la garantie d'un gouvernement établi sur des idées généreuses et libérales. Le nom de Carnot avait grandi dans l'estime publique, par son éloignement de la Cour impériale, sa vie cachée et modeste, en dernier lieu, par son admirable et prodigieuse défense d'Anvers contre les alliés. Le décret qui le nomma ministre était fort élogieux pour sa personne, et, en même temps, lui décernait le titre de comte de l'Empire. Il avait accepté le ministère, il ne refusa pas le titre de noblesse, mais il ne signa jamais le « comte Carnot ». Les royalistes furent indignés de cette nomination. Mlle de Chastenay, en ses Mémoires, l'accable de deux épithètes insultantes : « plus mesquin que modeste », dit-elle ; Pasquier l'appelle « un fanatique badaud ». Les royalistes lui reprochaient son Mémoire au Roi, que Carnot se défendait d'avoir rendu public. Il ne fut connu, répondait-il, que par l'indiscrétion d'un familier du cabinet de Louis XVIII. En termes très mesurés et presque respectueux, ce mémoire contenait une critique mordante de la politique personnelle du roi, lui objectait ses promesses éludées, la charte violée, et enfin prenait la défense des régicides, en attribuant, par une habileté de dialectique, la mort de Louis XVI aux actes coupables des émigrés. Durant les Cent-Jours, cette diatribe fut jugée si nuisible à la cause monarchique qu'elle était vendue, à travers les rues

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de Paris, à tin prix dérisoire. Une petite voiture, attelée d'un petit cheval, la promenait dans tous les quartiers. Garnot se défendit encore d'être l'auteur de cette propagande et l'attribuait à Fouché (1).

La nomination de Fouché au ministère de la police fut moins bien acceptée que celle de Garnot au ministère de l'intérieur. Tous les partis répudiaient ce personnage retors et fourbe, en gestation perpétuelle d'une trahison. On le savait habile, mais il était craint. Le gouvernement du roi avait voulu le faire arrêter et emprisonner, l'accusant de complicité avec les généraux, qui, après avoir soulevé les garnisons des grandes villes du Nord, devaient marcher sur Paris et détrôner le prince régnant. Fouché, trop habile pour se laisser prendre, échappa, et il s'en prévalut près de l'Empereur, lui racontant qu'il avait voulu rendre facile a restauration impériale, et forcer Louis XVIII à quitter Paris, par crainte de tomber aux mains des conjurés. Il avait de garde de préciser la vérité, en disant que ce complot, qui avait échoué, était destiné, en sa pensée, à remplacer Louis XVIII sur le trône par le duc d'Orléans, à qui on aurait imposé des conditions. Et son adresse avait été si grande, si astucieuses ses confidences, si basses et si véhémentes ses protestations de dévouement, que Napoléon s'était laissé enjôler par le traître. La police, à cette reprise de pouvoir, lui était fort nécessaire pour agir sur l'opinion publique. Fouché était passé maître en l'art des insinuations, des mensonges et des sophismes. Il savait flatter les préjugés de tous les partis, sans se lier à aucun. Il était, parfois, éloquent dans ses circulaires ; il connaissait le siècle et les hommes. Il aurait été d'un grand secours, un appui solide, s'il eût été loyal. Malheureusement, il ne l'avait jamais été et il ne pouvait l'être. G'était contraire à sa nature. Le grand capitaine n'estima que les qualités du fourbe : il oublia ses défauts. Real, le lieutenant de Fouché, devint préfet de police, et Maret, duc de Bassano, comme aux premiers jours du Gonsulat, fut investi du secrétariat du gouvernement. La nomination de Decrès, à la marine, souleva bien aussi quelque réprobation. Il froissait les gens de bonne compagnie, par son effronterie et ses manières débraillées

(1) Cf. le Retour des Bourbons, t 298.

et grossières. Néanmoins, l'ensemble du ministère donnait satisfaction à l'opinion publique.

Restait le ministère des affaires étrangères. Napoléon y eût voulu Talleyrand. S'il avait été en France, ce sinistre personnage, comme Fouché, aurait sans doute retrouvé les faveurs de son ancien maître. Talleyrand, à ce moment même, au Congrès de Vienne, ameutait contre Napoléon restauré toute l'Europe. L'Empereur appela Gaulaincourt, duc de Vicence, qui lui avait été si dévoué lors de son abdication à Fontainebleau. Celui-ci, depuis quelques mois, avait épousé la belle Mme de Ganisy, qu'il aimait depuis longtemps, et il vivait heureux dans ses terres, loin des agitations du monde et de la politique, tout entier à ses affections intimes. A quitter sa retraite et retomber dans cette mêlée furieuse des intérêts dynastiques, il répugnait de toute la force de sa volonté. Il discernait, au delà du moment présent, des difficultés insurmontables à l'infortuné monarque, de retour de son île. Il connaissait les intrigues nouées à Vienne par l'astucieux Louis XVIII, l'ambition insatiable des souverains coalisés, dont le triomphe avait assuré l'agrandissement des territoires de leur couronne. L'Autriche ne céderait pas ; l'Angleterre, effrayée pour son commerce, soufflerait encore à tous les combattants, ses alliés, la rage de la guerre. Il se récusait donc, sentant son impuissance à éloigner le danger menaçant la France. Mais Napoléon tenait à son ancien serviteur, naguère son grand écuyer, jadis son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; il tenait à cet ami, son compagnon jusqu'à Paris dans sa retraite au milieu des plaines glacées de l'Europe, après l'incendie de Moscou; il tenait à ce grand seigneur, qui l'avait bien voulu servir, dont il appréciait la dignité correcte, les manières élégantes, le noble langage ; dont la raideur d'attitude, inspirée par un sentiment de supériorité, était toujours assouplie par une politesse aimable. Il finit par vaincre la résistance du grand seigneur, et Caulaincourt prit le ministère des affaires étrangères.

Le Moniteur conserva le titre de journal officiel, sous la direction du duc de Bassano, et dès le lendemain, 21 mars, il reproduisait les proclamations impériales, les allocutions adressées aux soldats, et, de plus, tous les décrets parus à Lyon, le 13 mars, dirigés contre le gouvernement du roi et les émigrés, contre les

faveurs accordées à l'aristocratie, contre les promotions inconsidérées faites depuis un an dans la Légion d'honneur. Le séquestre ordonné sur les biens de la famille royale fut maintenu. A l'égard des Bourbons, qui avaient excité les royalistes à lui courir sus, comme sur une bête fauve ; qui avaient laissé leurs partisans encourager des assassins à le poignarder, pouvait-il se montrer généreux ? Avec les émigrés il fut moins rigide ; il adoucit les rigueurs édictées à Lyon. En cette ville, il voulait faire sentir la vigueur de ses coups et inspirer la terreur à ses ennemis. A Paris, son triomphe décisif calma ses premiers ressentiments. Dès lors, il fut admis que si les biens, rendus aux émigrés (1), avaient été vendus depuis la possession, la vente exonérée du séquestre resterait valable; que si, au contraire, les émigrés au lieu d'être vendeurs, étaient devenus acquéreurs et n'avaient point soldé totalement le prix des biens achetés au moment des décrets, ces biens, comme les premiers, seraient affranchis de toute restriction. En ces deux cas, au surplus, ne fallait-il pas respecter l'intérêt de ceux qui avaient traité avec les revenants d'Hartwell? De même, pour la Légion d'honneur; la déchéance des nouveaux décorés serait soumise à la revision d'une commission de contrôle, et les promotions dues à la fraude, à l'intrigue, à la vénalité seraient seules annulées (2). Mais il n'admit point de rémission sur le décret qui chassait de France les hommes dont il se rappelait l'hostilité perverse au moment de son abdication, ceux qui s'étaient emparés du gouvernement et avaient trahi la France. Leurs biens étaient confisqués, et leurs personnes exceptées de l'amnistie générale (3). C'étaient Talleyrand, Marmont, Dalberg,

(1) Par émigrés, à ce moment-là, on entendait ceux qui n'étaient rentrés en France, qu'à la suite des Bourbons, en 1814.

(2) Il confirma également les décorations accordées à la garde nationale, et en distribua de nouvelles aux braves élèves de l'Ecole polytechnique, dont la belle conduite avait excité, à un si haut degré, lors des événements de 1814, l'admiration de Paris et des étrangers.

(3) Le grand maréchal Bertrand ne voulut jamais contresigner ces décrets, datés de Lyon. Ils ne furent publiés qu'avec la signature de Maret, duc de Bassano, et pour copie conforme à Paris. L'Empereur resta seul responsable.

Villemain rapporte que le jour où ce dernier décret fut promulgué à Paris, au moment où passait l'Empereur, dans son propre palais, une voix disait assez haut pour Ctre entendue : « Si le régime des proscriptions et des séquestres recommence, tout cela n'ira pas loin. » Et cette voix était celle du jeune colonel de Labédoyère, promu général et aide de camp, récompense de sa défection, qu'il n'avait acceptée qu avec pudeur, il est vrai.

Monlcsquiou, le général Beurnonville, Bellart, le comte de Jaucourt, Lynch, de VilroUes, Alexis de Noailles, Bourrienne, La Rochejaquelein, Sosthène de La Rochefoucauld.

Et l'on comprendra facilement la raison de ces adoucissements. A Lyon, Napoléon se dressait contre le gouvernement des Bourbons, en dictateur plébéien. Ses allocutions visaient le peuple qu'il venait venger, disait-il, du dédain des aristocrates et soustraire aux droits féodaux. Mais, à Paris, il afîecta d'être moins révolutionnaire, moins exclusif. Sa conversation avec ses amis, ce qu'il avait vu et entendu, dans le cours de son voyage, avaient modifié ses résolutions intransigeantes. Par ces atténuations aux décrets de Lyon, il voulait tendre un appât aux classes éclairées, à la bourgeoisie, aux hommes de robe et de science, aux écrivains, aux artistes, qu'il n'avait vus nulle part, dans les foules enthousiastes qui l'acclamaient à l'entrée des grandes villes. Entre lui et ceux-là, il discernait une répulsion d'instinct, qu'il ne put vaincre, quoi qu'il fît, durant les cent jours de sa restauration (1).

Le lendemain, 21 mars, il s'était levé à six heures, n'ayant dormi que fort peu de temps. Il avait mis en ordre ses papiers, étalé ses cartes près de lui, et, jetant les yeux sur celle de notre pays, on l'avait entendu murmurer ces mots, avec tristesse : « Pauvre France! » Il s'était fait remettre, ensuite, les journaux qui venaient de paraître, et lisant un article écrit avec verve, il avait demandé qui en était l'auteur. Puis il avait ordonné que les décrets à venir ne fussent précédés que de la seule mention : Napoléon, empereur des Français, sans autre titre ; enfin, que dans les lettres écrites aux dignitaires de sa Cour, on supprimât la formule des monarchies de l'ancien régime : Dieu vous ait en sa

(1) Ses amis lui demandaient la destitution de plusieurs fonctionnaires, il leur répondait, d'après La Valette qui reproduit ses paroles, en ses Mémoires (t. II, p. 176) : « Il me faut une victoire. Je ne puis rien faire avant. Je suis peut-être le seul homme de cet Empire qui conserve son sang-froid, et cependant je ne puis ni inspirer, ni diriger tous les mouvements. » Il ne pouvait pas même repousser ses ennemis à l'intérieur, ajoute La Valette, tant sa position était changée. Quelques jours après son arrivée, le général de Bourmont se présenta à son lever. Il était en grand uniforme, et quoiqu'il se fût placé en première ligne, l'Empereur passa devant lui sans s'arrêter ni le regarder. Bourmont ne se rebuta pas. Il revint trois jours de suite. J'appris ensuite qu'il venait de recevoir une division dans la Grande Armée. Labédoyère s'était porté garant pour lui. Après sa trahison, Labédoyère répondit : « Que voulez-vous î on avait arrêté son père dans la Vendée!... — La belle excuse, reprend La Valette; ne pouvait-il demander sa liberté à l'Empereur? »

âôâ LE REtOUtl DE L'EMPEREUR

sainte garde. « Il faut laisser cela, rejeter ces vieilles antiquailles. Elles ne sont bonnes que pour les rois par la grâce de Dieu. »

Son ministère constitué, ses décrets publiés, sa première pensée fut pour ses soldats. Il fit assembler au Carrousel les troupes ralliées à son passage et celles que le duc de Berry avait commandées à Villejuif, et la garnison de Paris, qui, depuis un an, était endormie par les phrases assoupissantes du gros roi Louis XVIII. Ce jour-là, ce fut bien un chef d'armée qui passait devant eux, un général à la voix vibrante, au regard fascinateur; et leur admiration s'éleva d'autant plus haut, que le prestige inhérent à l'Empereur était accru par le récit de la marche triomphale accomplie à travers la France, sans qu'il fût tiré un coup de fusil. Et lui, au milieu d'eux, retrouvait la joie de contempler cette armée de braves, qu'une seule de ses paroles transfigurait en héros. Il leur parla en ces termes :

« Soldats, dit-il, couvert, aux premiers mots, d'une immense acclamation, je suis venu avec six cents braves en France parce que je comptais sur l'amour du peuple et sur le souvenir des vieux soldats. Je n'ai pas été trompé dans mon attente. Soldats, je vous en remercie. La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous. La mienne se réduit à vous avoir connus et appréciés... Soldats, nous allons marcher pour chasser de notre territoire les princes auxiliaires de l'étranger. La nation, non seulement nous secondera, mais même suivra votre impulsion. Le peuple français et moi, nous comptons sur vous. Nous ne voulons pas nous mêler des affaires des autres; mais malheur à ceux qui se mêleraient des nôtres. »

A ce moment, apparut Gambronne, à la tête des grognards de l'île d'Elbe, arrivés enfin à Paris. A leur vue, Napoléon s'arrêta ; ensuite, il reprit :

« Voici les officiers du bataillon qui m'a accompagné dans mon malheur. Ils sont tous mes amis. Toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les différents régiments de l'armée; car dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments. Tous me rappelaient ces grandes journées dont le souvenir m'est si cher, car tous sont illustrés par les cicatrices des blessures reçues à nos batailles mémorables. En les aimant, c'est vous tous, soldats de l'armée française, que j'aimais. Ils vous rapportent

leâ aigles. Qu'elles vous servent de ralliement. En les donnant à la Garde, je les donne à toute l'armée. La trahison et des circonstances malheureuses les avaient couvertes d'un voile funèbre; mais grâce au peuple français et à vous, elles reparaissent resplendissantes dans toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouveront toujours partout où la patrie les appellera. Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n'en puissent jamais soutenir les regards. »

Villemain, parlant de cette revue, en ses Souvenirs, signale la frénésie des vivats qui accueillirent les paroles de l'Empereur; ensuite il dépeint la sombre gravité du grand capitaine, son teint, pâli par la fatigue, mais son énergie éclatante dans ses gestes et dans l'expression de sa physionomie. Scène émouvante, au lendemain de son retour inattendu, frappant jusqu'au cœur les soldats, ainsi que la foule des Parisiens venus là, et tressaillant, comme eux, d'une ardeur guerrière, à l'audition de ces paroles enflammées. Les grognards de l'île d'Elbe se tenaient immobiles dans une attitude modeste, se sachant regardés, leurs habits fripés, les armes brillantes, conscients du rôle qu'ils venaient de jouer en ce drame épique. Ils ne demandaient rien que de voir encore leur Empereur adulé, grandi par de nouvelles victoires auxquelles ils sacrifieraient leur vie. La plus grande faveur enviée était une place aux champs de bataille futurs, écrit Villemain (1).

(1) Mlle CocHBOiT, en ses Souvenirs, a laissé une peinture très vivante de ces premiers jours de la restauration impériale (t. III, p. 4)... « Le lendemain, la foule encombrait non seulement le jardin, mais aussi la cour des Tuileries. Toutes les rues adjacentes étaient pleines de monde. Les fenêtres de toutes les maisons donnant sur le Carrousel étaient garnies de femmes élégantes qui se disputaient la nouveauté d'un pareil spectacle. Pour bien comprendre le découragement du parti des Bourbons et l'enthousiasme qu'inspirait alors l'Empereur à la foule, il faut se rappeler toute la témérité et le merveilleux de son entreprise, et l'on avouera qu'il y avait bien de quoi surprendre et exalter... (p. 20). Le temps était si beau pour la saison, à la fin du mois de mars, que tous les jours ressemblaient à un jour de fête. On était en l'air; on se rencontrait; on riait. Toutes les femmes et une grande partie des hommes portaient un bouquet de violettes, et ce bouquet devenait, sans qu'on y songeât, un signe de ralliement... Dans le faubourg Saint- Germain, au contraire, toute gaieté avait disparu. Les femmes de cette société étaient vêtues d'une robe de soie fanée, avec un mauvais schall et un vilain chapeau. Dans une autre partie de la société, parmi les femmes qui témoignaient avec énergie leur enthousiasme pour la restauration impériale, on citait la belle Mme Dulonlay, femme du lieutenant général commandant l'artillerie de la Garde mpériale. Elle avait pour sobriquet le grenadier tricolore, puis la duchesse de

Il lui fallait une victoire, disait Napoléon à La Valette, pour être libre de ses mouvements, pour remettre sa main autoritaire sur la France. Eh ! sait-on ce qu'il eût fait avec l'esprit frondeur qui animait les générations nouvelles? Il est certain qu'il n'aurait point gouverné comme autrefois. Qu'importe ! A l'heure présente, il veut paraître simple, bon homme. Il prétend se montrer autre qu'on le connut. On le disait vindicatif, entêté, perfide, ne rêvant que combats. Il donnera des preuves du changement de son caractère, de l'évolution de sa pensée. Comme aux temps de son consulat, il se transformera suivant les circonstances, afin de se concilier ses adversaires. A la première heure de son entrée aux Tuileries, il a commandé que l'on poursuivît le roi et qu'on le lui ramenât prisonnier. Un mois après, lorsqu'il tient à sa merci le duc d'Angoulême, il lui rend la liberté et se borne à l'exiler. Il n'est plus inflexible comme jadis. Il comprend qu'il doit gagner tous les cœurs. Il ordonne au général Grouchy, qui ne voulait pas ratifier les clauses de la capitulation du prince, signée avec le général Gilly, de ne point retenir son royal prisonnier, et de le faire embarquer à Cette, refusant, disait-il, de traiter un membre de cette famille de nouveau proscrite, comme les Bourbons auraient voulu qu'il fût traité lui-même. Et, pourtant, ce fils de France avait déchaîné la guerre civile dans le Midi, appelé les Espagnols à lui venir en aide contre les Français, et, d'après Masséna, était prêt à livrer Toulon aux Anglais. Et, pourtant, ce duc était l'époux de cette duchesse, qui n'avait quitté Bordeaux qu'après avoir tenté vainement de mettre aux prises les Français entre eux. L'Empereur les avait vaincus, chassés, l'un et l'autre, du territoire de la nation qu'ils ensanglantaient, et il pardonnait, et il affectait une magnanimité inconnue à ses adversaires (1). Que cette générosité d'âme dérivât d'une raison

Bassano, et Mme de Marinier, jolie, petite, vive, puis la duchesse de Raguse, qui soutenait son mari dans l'exil. »

(1) Le H avril 1815, il écrivait à Grouchy: « Constant dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres, pour que le duc d'AngoulCme soit conduit à Cette où il sera embarqué et que vous veilliez à sa sûreté, et à écarter de lui tout mauvais traitement. Vous aurez soin seulement de retirer les fonds qui ont été enlevés aux caisses publiques et de demander au duc d'Angoulême qu'il s'oblige à la restitution des diamants de la couronne qui .sont une propriété de la nation.

politique, c'est possible. Elle indique, néanmoins, qu'il veut gouverner en prince débonnaire et appuyer son autorité sur la mansuétude, plutôt que sur la crainte (1).

Ce qu'il avait fait étant consul, il le refait encore. Il envoie dans les provinces des commissaires chargés de lui faire connaître l'opinion du pays, de le revivifier, de l'exalter, d'exciter son patriotisme, en ranimant les souvenirs de l'épopée impériale. Aucun de ces commissaires ne réussit. Il avait choisi la plupart d'entre eux parmi ses aides de camp, jeunes officiers point assez souples, ni assez experts pour cette mission délicate. Ils firent plus de mal que de bien, disent les mémoires du temps. Et tous n'envoyaient que des rapports pessimistes. Les préfets, dont ils écoutaient les doléances, ou les confidences, imbus de l'esprit d'autorité qui les éloignait du peuple et les rapprochait des classes bourgeoises et aristocratiques, ne traduisaient pour eux que l'esprit de cette société pusillanime et frondeuse. Le retour de l'Empereur, précurseur de la guerre, détruisait, pour ces gens bien nantis, la sécurité du lendemain, le repos sur un doux oreiller, dans une paix profonde. Les mécontents étaient donc nombreux. Enfin, ce n'était pas seulement la guerre qu'ils redoutaient, mais le réveil des idées de la révolution et la renaissance de la Terreur, que semblaient annoncer les chants des patriotes. Et ils maudissaient le prince, dont la présence engendrait tant de soucis ; et ils regrettaient le roi, gros mangeur, dont les ministres, presque tous des vieillards, donnaient leurs soins constants aux intérêts matériels. Ces intérêts étaient les leurs. C'est pourquoi, à cette surface mondaine, les sympathies pour le nouveau régime étaient rares. On y entendait un mot hargneux,

(1 ) A titre de comparaison entre les sentiments de Napoléon et ceux des Bourbons, qu'on lise l'extrait suivant : Hobhouse, Lettres sur les Cent- Jours, p. 239 :

On publia les papiers trouvés dans le coffre de M. de Blacas. Ils faisaient voir ( ombien il était nécessaire que toute la France présentât une frontière d'airain ( onlre ces princes assez mal conseillés, pour qu'au moment de leur restauration, et avant leur retour, ils en voulussent à l'indépendance de leurs sujets. On conseillait aux Bourbons de mettre en jeu tous les mauvais sentiments et toutes les passions du peuple, son amour et ses craintes. La peur qu'ils avaient d'un membre de leur famille (le duc d'Orléans), la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes, pour frustrer les Français du gouvernement constitutionnel qu'ils espéraient voir émaner de leur propre volonté, mais que la dynastie restaurée devait lâcher de ne pas laisser promulguer, à moins, dans le cas d'absolue nécessité, que ce ne fût par concession ou par condescendance de l'autorité légitime, tout cela ressortait clairement de la lecture de ces papiers. »

un souhait cruel, une injure contre l'Empereur,, que les commissaires, de passage dans les provinces, envoyaient à Paris.

Mais était-ce là le fond de l'opinion générale ? A lire tous ces rapports, sans se les expliquer, on le pourrait croire. Eh! quoi, quelques critiques amères, des plaintes retentissantes en des maisons bourgeoises, et même des révoltes locales, en ces premiers jours, après un changement si brusque, et sans prodromes d'avertissement, d'un régime pour un autre, comme un décor de théâtre que meuvent des machinistes invisibles, toute cette opposition n'était-elle pas probable? Généraux, préfets, commissaires délégués, faisaient connaître à Paris les manifestations hostiles, aujourd'hui dans une ville, puis dans une autre, grande ville ou village, au Nord, au Sud, à l'Ouest : on devait s'y attendre. Une guerre en Vendée se préparait. Quoi d'étonnant?... Tout un organisme administratif, comme celui d'une monarchie, ne s'affaisse pas dans le néant, sans quelques convulsions finales. Mais les souvenirs qu'a laissés partout l'Empereur ont encore tant de prestige, que, six semaines après son installation aux Tuileries, le drapeau tricolore flottait au faîte des clochers de toutes les communes.

Si l'Empire eût duré, il n'y aurait eu bientôt que peu de dissidents. « Je les aurai bien, disait Napoléon, en parlant de la guerre prochaine, si je suis le plus fort ! » Et c'était vrai. Il ne faut point se fier aux rapports administratifs pour apprécier exactement l'état d'un pays. La vérité nous est mieux transmise par les jiiémoires du temps, ou bien par les écrits de ceux qui ont traversé cette époque. A cet égard, l'exposé de Lacretelle doit être mis en lumière. Il parle de la France, et voici son jugement :

« La France (t. I, p. 125) peut être partagée en quatre zones :

« 1° Paris, affectionné au roi ; heureux de la légitimité ; jouissant do la charte avec un zèle ombrageux, travaillé par des dépits, des rivalités, qui n'étaient point encore des inimitiés envenimées. Les provinces du centre, à peu près dans les mêmes dispositions que Paris; villes soumises, campagnes alarmées.

« 2° Les départements du Nord et Lille à leur tête, animés d'un esprit de paix, d'industrie, de soumission affectueuse.

« 3° Les provinces de l'Est, toutes frémissantes encore des ravages do la guerre, inquiètes, courroucées contre l'étranger.

« 4° Celles de l'Ouest, divisées en deux peuples depuis longtemps ennemis : le peuple des villes et celui des campagnes. Lyon incertain et secrètement agité. Dans le Languedoc, surtout à Nîmes, haines renaissantes entre les catholiques et les protestants, présages et préludes de scènes cruelles; les catholiques, les plus fougueux, enclins vers l'autorité absolue, les protestants inquiets paraissant regretter le règne de Bonaparte, dont pourtant le despotisme leur avait paru longtemps intolérable (1).

C'était bien cette France, décrite par Lacretelle, que Napoléon avait retrouvée, en son grand parcours du golfe Juan à Paris. Quelques semaines après, le fond était le même et ne pouvait être que le même, avec plus d'ardeur, plus de fièvre suivant les régions, dans les masses profondes des paysans et du peuple. Les ouvriers, associés en légions de défense sous le nom ne « fédérés », se laissaient aller à leur turbulence naturelle. Et ce n'était pas sans

(1) Quant à Marseille, je donne ci-dessous quelques extraits d'un mémoire à l'Empereur par Ch. Durand, avocat, publié en 1815. Brune y avait remplacé Masséna. Brune avait invité l'avocat à l'aller voir tous les jours, et Ch. Durand écrit : « Sa taille était haute et sa tournure imposante. Des cheveux gris ornaient les deux côtés de sa tête chauve. Sa figure était belle et son air annonçait la plus grande franchise. Doué de qualités plus solides que brillantes, il possédait une grande érudition, et vous le surpreniez plusieurs fois dans ses moments de loisir un Tacite ou un Horace à la main... Pas un seul citoyen ne fut privé de la liberté par ses ordres. Les prisons restèrent vides pendant son gouvernement, et pourtant, on l'insultait chaque jour, et ses proclamations déchirées n'offraient plus que son nom seul, que l'on couvrait de fange et d'ordures. Pourquoi? Quelqu'un avait dit : quelques personnes ont cru reconnaître dans l'homme qui portait la tête de la princesse de Lamballe au bout d'une pique, le général Brune déguisé... Et lui répondait : on égare le peuple; on le trompe sur mon compte et les agitations se multiplient chaque jour. Comment faire? Je sais qu'en faisant tomber la tête de quelques-uns d'entre eux, je rétablirais tout à coup la tranquillité publique. Mais j'aime mieux employer la douceur. J'ai pour principe qu'il vaut mieux ramener les têtes que de les couper, et qu'il vaut mieux surtout passer pour un homme faible que pour un buveur de sang... Deux fois, aux Gent-Jours, la tranquillité fut troublée à Marseille. Les officiers de la garnison se réunissaient dans un café de la place Necker, et ils y chantaient des chansons analogues aux circonstances. La foule cassa les vitres. Les officiers sortent, appellent aux armes pour résister aux troubles. Le commandant de place parvient cependant à rétablir le calme. Le jour du Champ de Mai, ordre fut donné d'illuminer et d'arborer le drapeau tricolore. Certaines maisons résistèrent. Les officiers irrités se portèrent alors à des excès coupables. Les vitres de ces maisons furent brisées; de là, de la rancune et de la haine contre l'armée... On les a punis plus tard, en les égorgeant, pous la deuxième Restauration. Croirait-on que j'ai entendu une jeune fille de ijuinze ans raconter qu'elle avait été forcée de soigner les blessures d'un de ces infortunés, et ajouter, après son récit, ces mots : Heureusement, il mourut ! Et c'étaient ces mêmes Marseillais qui recevaient avec empressement, des Anglais, les fusils en grand nombre que ces alliés, nos amis, avaient débarqués sur les côtes de Provence pour y entretenir la guerre civile. »

appréhension que Napoléon entendait passer dans les rues ces foules à peine disciplinées, qui lui rappelaient les scènes affreuses de la Révolution. Certes, avec elles, il aurait pu entreprendre une guerre terrible en appelant les peuples de l'Europe à la conquête de la liberté, au renversement des vieilles monarchies qui les opprimaient. Seulement, Napoléon avait quarante-cinq ans; il avait exercé comme Empereur une autorité exclusive, qu'il avait gardée jalousement contre les grands Corps de l'Etat, et il lui répugnait d'user de cette force révolutionnaire qui se fût soulevée à sa voix, écrasant de sa masse dans sa colère vengeresse les sectateurs des privilèges de castes et les séides des monarchies. « Je n'ai qu'à faire un geste, ou à fermer les yeux sur leurs actes, disait-il quelquefois à son entourage, et c'en est fait des nobles récalcitrants et de ces libérâtres que me font une guerre de mots et de plume. » En même temps, il constatait combien il lui était plus difficile de gouverner qu'autrefois. « Les Bourbons, disait-il, m'ont gâté la France. Elle n'est plus ce que je l'ai laissée. L'esprit y est autre. Les prêtres me sont plus hostiles, les bourgeois plus pointilleux; les nobles plus arrogants (1). »

(1) Une brochure publiée à cette époque, sous ce titre : La Canaille dans les gens comme il faut, p. M. D... donne précisément une idée de ce qu'on pouvait demander aux ouvriers, au peuple, qu'alors on appelait la Canaille. « Quand Louis XVIII, lit-on dans cette brochure, après son règne de vingt ans, apprend que le Corse est rentré en France, comptant fort peu sur les gens comme il faut, parce qu'il sait et qu'ils savent très bien, tous, qu'un sang noble est trop précieux pour le répandre, il s'adresse à la Canaille, il la prie, il la conjure de le défendre, ainsi que tous ses braves amis. La Canaille est sourde. Il lui prodigue l'argent et les caresses; la Canaille reste immuable. Cependant l'ogre avance; la Canaille l'accueille partout, le suit et l'accompagne avec transport. Tous nos gens comme il faut, tous ces militaires d'un jour, qui voltigeaient autour du carrosse de leur bon Roi, avec tant d'ardeur et de grâce, tous ces beaux panaches blancs, ces larges épaulettes d'or, tous les chevaliers de Saint-Louis et de Saint- Lazare s'effacent et s'éclipsent... Cette même Canaille, qui s'obstine à ne pas vouloir se battre pour les gens comme il /a«^ frémissait, il y a un an, à l'approche des ennemis ; elle demandait à grands cris des armes et des munitions pour les repousser et les combattre, et les gens comme il faut volaient au-devant d'eux (c'est-à-dire au-devant de nos ennemis), les appelant par leurs noms et veillaient, avec un .soin extrême, à ce que la Canaille ne pût leur nuire, ou les arrêter. Ce n'est pas seulement à Paris, que les gens comme il faut et la Canaille ont tenu une conduite diamétralement opposée. Si la moitié de la France a été envahie, si nos plus belles provinces ont été sacrifiées, grâce en soit rendue aux gens comme il faut ; si la France entière n'a pas été mise à feu et à sang, le tort et la faute en sont â la Canaille. »

Et do même des généraijx, fait observer V au la belle (t. II, p. 289): « Le plus grand nombre, en 1815, no désiraient nullement le retour de l'Empereur; que pouvaient-ils y gagner T La Restauration ne leur donnait-elle pas ce qu'ils dési-

Guizot, en mai 1815, publia un mémoire sur l'état de la France à cette époque. Cet état n'apparaît pas différent, sous sa plume, de celui qu'a dépeint Lacretelle. Cette lecture, néanmoins, incite à conclure que Napoléon, pour vaincre l'Europe et dominer de nouveau la France, aurait dû ne s'appuyer que sur les révolutionnaires et les patriotes dont l'héroïsme avait chassé devant eux les plus redoutables armées des monarchies. Ceux-là seulement étaient ses partisans sans réserve. Car Guizot s'explique. Aux premières semaines de son retour, il y eut dans Paris et dans toute la France, dit-il, une sorte de stupeur et d'affolement. Les libéraux, les orateurs de salons, les aristocrates craignant les coups d'une autorité énergique, comme l'avait été naguère celle de l'Empereur, s'étaient tus et attendaient. Et quand ils constatèrent que Napoléon était de bonne foi en ses desseins d'être libéral, qu'il laissait tout dire et tout écrire, ils reprirent confiance

raient le plus, des dignités, des honneurs, de gros traitements et le repos î Tous avaient assez de vingt-cinq ans de guerre. Ce n'étaient pas les tendances monarchiques de la Cour bourbonnienne qui pouvaient les irriter. Elevés à l'école du despotisme impérial, et gens d'obéissance passive, les principes de liberté, posés dans la charte, la publicité des séances de la Chambre des députés, le droit de pétition, leur semblaient, au contraire, des institutions anarchiques, destructives de tout gouvernement régulier. Aussi le retour de l'île d'Elbe éveilla-t-il, à la fois, chez le plus grand nonibre, un sentiment de profonde stupeur et un mécontentement marqué. « Les généraux, sur toute ma route, a dit Napoléon, se mon- « trèrent incertains et de mauvaise grâce, si même ils ne se montrèrent hostiles. « Ils ne firent que céder à l'impulsion de leurs soldats. {Mémorial de Las-Cases). » Quelques-uns, comme le maréchal Macdonald, à Lyon, le général Maison, dans le Nord, essayèrent de combattre cet entraînement. On sait ce qu'il faillit en résulter pour eux. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr, à Orléans, voulut aussi maintenir ses troupes dans l'obéissance au roi ; sa vie fut également en danger. Les événements de Grenoble étaient déjà connus, lorsque les maréchaux Oudinot, Masséna et Jourdan protestèrent, dans des adresses à Louis XVIH, de leur dévouement et de leur fidélité. Le général Decaen les imitait, le 12 mars; le 15, les généraux Rapp, Miollis et Belliard, offraient leurs services à la Cour; le 19, au moment même où le roi se disposait à quitter les Tuileries, il recevait une adresse semblable du général Letort, tué le 15 juin suivant, en avant de Fleurus. Le même jour, un des maréchaux écrivait à Louis XVIII : « Sire, je suis un vieux « soldat invalide; mais que Votre Majesté me confie un mousquet, et j'aurai « onrore a.ssez de force pour marcher contre l'ennemi de mon pays. »

en l'avenir, et se mirent à battre en brèche, chaque jour, son gouvernement et sa personne. Au dehors, au delà des frontières, ils apercevaient les armées nombreuses des souverains coalisés qui faisaient volte-face contre la France. A leurs yeux, c'étaient des amis qui, bientôt, les viendraient dégager de l'étreinte de l'homme dont ils avaient si grande peur. Et ils commencèrent une guerre inlassable de mensonges, de calomnies, sans cesse renouvelés, répandus à profusion par des affiches et des brochures. Les pamphlets pullulèrent comme une vermine. Les bouchers, les épiciers, les fruitiers, les recevaient de leur clientèle riche et les distribuaient de tous côtés avec les marchandises qu'ils enveloppaient. Les toucheurs de bœufs les emportaient dans les foires pour les paysans. Les murailles, durant la nuit, se couvraient d'écrits diffamatoires. Leur hostilité se démontrait chaque jour plus agissante. Malgré tant d'efforts, les ouvriers et les paysans restèrent inébranlables. Pas un discours de bourgeois ou de noble ne parvint à les séparer de celui qu'ils considéraient comme leur seul protecteur. On leur disait pourtant que la restauration impériale n'était qu'un accident éphémère, que les promesses de l'usurpateur étaient illusoires, qu'il n'était qu'un homme d'épée, un condottiere, et resterait tel. Pour durer, que ne le resta-t-U? Guizot ne le dit point, en termes précis; il le laisse entendre.

A ce retour de l'île d'Elbe, il était possible à Napoléon de rompre avec les hautes classes de la société, sans trouver, en elles, la plus petite opposition. Elles s'attendaient à la dictature, elles s'y fussent soumises; et, pendant cette dictature, elles ne l'auraient point combattu sournoisement, perfidement, efficacement. Elles auraient observé le repos et le silence. Elles avaient eu trop de peur, et la peur leur aurait clos les lèvres. Napoléon pouvait, à ce moment, tout ce qu'il aurait voulu. Pour dompter la France, il ne lui fallait que quelques semaines. Il se serait retourné ensuite contre l'Europe, sans laisser, derrière lui, des ennemis irréconciliables, qui n'avaient plus peur. Ses amis inquiets, ses ministres et serviteurs, ébranlés dans leur dévouement, ne sentaient plus l'énergique résolution d'un homme, retrempé dans l'exil. Et ceux-là l'auraient soutenu sans nonchalance, à franc collier, avec la croyance en sa durée, ce qui leur aurait enlevé le désir de se

ménager une retraite sûre après sa chute. C'est ce que Guizot dit, cette fois, en termes fort clairs.

Ce fut Terreur du grand capitaine, au commencement des Cent- Jours, de s'imaginer qu'il convaincrait les classes éclairées et les salons de Paris, du dépouillement de son vieil homme. On l'avait vu, pendant vingt ans, traverser à cheval l'Europe fumante des feux de ses grandes batailles; on avait lu ses décrets menaçants, ses jugements sommaires contre ses ennemis; on avait répété ses mots redoutables; tout avait plié devant lui, souverains, généraux, ministres. C'est pourquoi nul ne voulait croire à ses avances séduisantes. Ce n'était, disait-on, qu'hypocrisie de sa part ; et l'on usa de sa longanimité pour le renverser.

f Convaincu, malgré tout, qu'il modifierait l'opinion à son égard, il annonce qu'il ne veut pas la guerre, qu'il sera un monarque pacifique et qu'il exécutera loyalement le traité de Paris. Il le prouve incontinent. Il écrit aux souverains une lettre dictée en ce noble langage :

« Monsieur mon frère, écrivait-il, à la date du 4 avril 1815, à chacun des souverains réunis à Vienne, vous avez appris, dans le courant du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris et la retraite des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être connue maintenant de Votre Majesté. Ils sont l'ouvrage d'une irrésistible puissance, l'ouvrage de la volonté unanime d'une grande nation, qui connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que la force avait rendue au peuple français n'était plus faite pour lui : les Bourbons n'ont voulu s'associer ni à ses sentiments, ni à ses mœurs ; la France a dû se séparer d'eux. Sa voix appelait un libérateur ; l'attente, qui m'avait décidé au plus grand des sacrifices, avait été trompée. Je suis venu; et, du point où j'ai touché le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté jusqu'au sein de ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection par le maintien d'une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français. Ma plus douce pensée est de le rendre, en même temps, utile à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de gloire a illustré, tour à tour, les drapeaux des diverses nations ; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès. Une

plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne reconnaître, désormais, d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer, avec franchise, ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour longtemps, et la justice, assise aux confins des divers Etats, suffira seule pour en garder les frontières.

« Napoléon »

Est-il besoin de l'écrire? Cette lettre, où la franchise éclatait souverainement, où les accents les plus éloquents, en faveur de la paix et de la fraternité des peuples, partaient des intentions les plus pures et les plus droites, cette lettre, portée par des courriers à toutes les chancelleries de l'Europe, ne put arriver nulle part. Les courriers furent arrêtés en chemin, avant d'avoir atteint leur but. Aucun des souverains destinataires ne connut cet envoi. Eussent-ils même pris connaissance de cet appel retentissant de Napoléon à la réconciliation des monarques avec lui, qu'ils auraient eu de garde d'y répondre. Ils considéraient Napoléon en ennemi public. La France, à cause de lui, était mise en interdit comme une pestiférée. Dix jours après cette lettre, Gaulaincourt, dans un rapport inséré au Moniteur, annonçait cet échec, en révélant en termes expressifs l'armement général des puissances, coalisées contre la France. « En Angleterre, disait le rapport, des ordres sont donnés pour augmenter les forces britanniques, tant sur terre que sur mer. Ainsi, la nation française doit être, de tous côtés, sur ses gardes : elle peut craindre une agression continentale, et, en même temps, elle doit surveiller toute l'étendue de ses côtes, contre la possibilité d'un débarquement. En Autriche, on Russie, en Prusse, dans toutes les parties de l'Allemagne et de l'Italie, partout enfin, on voit un armement général. Dans les Pays-Bas, un convoi de cent vingt hommes et de douze officiers prisonniers français revenant de Russie, a élé arrêté du côté de

Tirlomoiil. Sur tous les points de l'Europe, à la fois, on se dispose, on s'arme, on marche, ou bien on est prêt à marcher. »

Napoléon ne voulait point la guerre. Il fallut qu'il s'y préparât (1).

Ghange-t-il sa manière d'être; oublie-t-il ses promesses de liberté, de gouvernement tolérant et soumis à l'opinion publique ? Nullement. Ses deux ministres politiques et les plus influents parmi les autres, Fouché à la police, Garnot à l'intérieur, agissent presque sans contrôle, et toujours dans le sens de la liberté. Fouché dirige la police à sa guise. Il reçoit les journalistes à son ministère, et leur expose les idées dont il s'inspirera. La police, dit-il, doit reposer sur la morale. Il n'y aura plus d'arbitraire, de déni de justice, d'inquisition redoutable au for des consciences. Les actes seuls seront poursuivis et punis ; la pensée restera libre. Ce fut vrai, à l'égard de Napoléon. Ses ennemis, les Vendéens, les chouans, tous les royalistes, purent, en secret, organiser des complots et fomenter des soulèvements. Fouché eut connaissance de ces menées ténébreuses, et s'abstint de les prévenir et de les réprimer, en l'absence de manifestations saisissables. Les plus notoires partisans des Bourbons se rendaient, presque ostensiblement, à Gand, et n'étaient point arrêtés. Guizot fit le voyage de Belgique et en revint sans encombre. Il passa la frontière avec autant de facilité qu'un ami de l'Empereur. Royer-CoUard et

(1) Note tirée de Vaulabelle (t. II, p. 349): « La reine Hortense reçut d'Alexandre cette réponse laconique : « Point de paix, point de trêve avec Napo- « léon ; tout, excepté lui. » Le czar, dans les premiers jours de 1815, avait repoussé la proposition de déporter Napoléon de l'île d'Elbe, et de le transférer, soit à Malte, soit à Sainte- Hélène. C'est à ce refus, que ses alliés lui reprochaient comme la cause du retour de l'Empereur, qu'il faut surtout attribuer, assure-t-on, l'inflexible résistance d'Alexandre à toutes les ouvertures pacifiques de Napoléon. Alexandre se considérait comme responsable, envers les autres souverains, du trouble et de l'épouvante que jetait, en Europe, la présence de Napoléon à Paris, maître encore une fois de toutes les forces françaises. » Dans une autre note (p. 351) : « Il existait des chances de paix positives. La révélation du traité secret du 3 janvier (traité qui unissait l'Angleterre, la France et l'Autriche, contre la Russie), arrivée à temps à Alexandre, pouvait le séparer de ses alliés. En second lieu, des négociations furent entamées avec l'Autriche. Malheureusement, dans les premiers jours d'avril, au moment où le cabinet de Vienne semblait disposé à traiter, Murât, ce fatal produit du vertige dynastique de Napoléon, attaqua l'Autriche. Cette puissance, convaincue que la folle agression du roi de Naples était concertée avec l'Empereur, rompit immédiatement toute négociation en disant : « Comment pouvons-nous traiter avec Napoléon, quand il nous fait attaquer par Murât î {Campagne de 1815 du général Gourgaud, écrite à Sainte- Hélène). »

âl4 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Becquey reprirent leur correspondance, que portaient à Louis XVIII de jeunes étudiants (1). Jamais aucun policier ne s'avisa de saisir et dévoiler ces preuves de conspiration. C'eût été découvrir l'indifférence coupable de Fouché et peut-être sa complicité. La police ne fut libérale qu'au profit du ministre, à qui en était attribué tout le mérite. S'il se commettait, par hasard, quelque illégalité, Fouché avait pris de telles précautions, que la faute ne lui en était pas imputée, mais à l'Empereur. Les bonnes intentions partaient du trône, et par un retour machiavélique, elles ne faisaient honneur qu'au ministre.

Un témoignage flagrant de cette duplicité se remarque surtout dans son rapport à l'Empereur, sur les efforts des royalistes pour un soulèvement général. Fouché encourageait secrètement les grands chefs vendéens ; il laissait à Paris, dans des retraites à lui connues, les royalistes que l'Empereur voulait éloigner de la capitale; en des conversations particulières avec les hommes influents du parti des Bourbons, il démontrait que le grand capitaine était fatalement perdu et tomberait, avant longtemps, sous les coups de ses ennemis; bref, il poursuivait, sans relâche, la ruine du régime restauré. Et lorsque le péril sembla imminent, il poussa un cri d'alarme, montrant les royalistes, de tous côtés surgis, prêts à attaquer le gouvernement de Napoléon. « Nos ennemis ont de l'audace, écrivait-il, avec un accent douloureux, dans ce rapport (2) ; ils n'attendent que le moment de réaliser le

(1) De Pasquier, Mémoires (t. III, p. 217) : « Parmi les personnes que je voyais le plus se trouvaient MM. Royer-Collard et Becquey. Le premier me confia que, reprenant ses anciennes habitudes, il avait retrouvé le moyen d'entretenir une correspondance avec Gand, qu'il y faisait passer tous les avis qu'il croyait utiles. Il s'efforçait de faire une peinture véridique de la situation des choses, en France, et de la disposition des esprits, dans la capitale surtout. Comme il eût été de la plus extrême imprudence d'écrire par la poste, ses lettres, ou plutôt ses notes, étaient portées, chaque semaine, par un émissaire sûr; et pour éviter les soupçons, cet émissaire ne devait rentrer, que longtemps après, et en faisant un long détour. Il en fallait, chaque semaine, un nouveau, et M. Royer-Coliard, qui était, à cause de son ancien professorat dans l'Université, fort connu des étudiants, en trouvait toujours qui se dévouaient, avec un grand empressement, à cette périlleuse mission. On ne saurait dire combien il y avait, dans cette jeunesse, de zèle pour la cause royale, qui s'alliait alors, dans leur esprit, à celle de la liberté. »

(2) Ce rapport, demandé à Fouché sur la situation générale de l'Empire ainsi qu'à tous les autres ministres sur leur département respectif, ne fut rendu public que par la lecture qu'on fit, à la Chambre des députés, Regnault de Saint-Jeand'Angély, après le départ de l'Empereur pour l'armée. Il en fut de môme des rapports do Carnet en ce qui concernait l'intérieur et de Caulaincourt en ce qui

LES CENT JOURS âl5

plan conçu depuis vingt ans, d'unir le camp de Jalès à la Vendée, et d'entraîner la multitude dans cette confédération qui s'étend de la Manche à la Méditerranée. » Et il indiquait les régions disposées au soulèvement et à la résistance aux lois de l'Empire. « Enfin, ajoutait-il en terminant, tous les écrits qui peuvent décourager les hommes faibles, enhardir les factieux, ébranler la confiance, déconsidérer le gouvernement, tous les pamphlets qui sortent des presses de la Belgique ou des imprimeries clandestines de France, tout ce que les étrangers publient contre nous, tout ce que les écrivains des partis composent, se distribue, se colporte, se répand impunément, par défaut de lois répressives et l'abus de la liberté de la presse. » C'était par l'aveuglement volontaire de la police, et presque sous son égide, que ces faits dénoncés s'étaient produits ; et le bon apôtre, qui avait reçu, sans aucun doute, les compliments des royalistes pour sa longanimité, venait se plaindre à l'Empereur de l'impuissance des lois ! Au fond, d'ailleurs, il y avait exagération. Avec art, les faits répréhensibles étaient groupés, afin d'inspirer aux impérialistes, après la divulgation de ces sourdes attaques, un découragement que l'activité et les paroles réconfortantes de Napoléon, dans les occasions solennelles, avaient dissipé (1).

concernait l'extérieur. Cette lecture donna lieu à la Chambre à des incidentâ mentionnés au chapitre suivant.

(1) Dans ce rapport, Fouché, pour ramener à lui ceux qui n'avaient point oublié les excès de son proconsulat de Lyon, expliquait à sa manière la fatalité qui avait dominé les actes des Conventionnels. « La Révolution française, écrivaitil, n'a point son origine dan*" l'excès de la tyrannie; le gouvernement, qui l'a provoquée, n'a point su en tirer avantage; il n'avait que de l'orgueil et de la faiblesse. Elle n'est point le résultat du fanatisme de quelques sectes religieuses, de l'ambition de quelques grands seigneurs, ou des complots de quelques conspirateurs obscurs ; elle fut le fruit lent et préparé des lumières ; elle fut entreprise dans des vues de justice et d'ordre, jusqu'à l'instant où les fureurs d'une opposition insensée obligèrent ses fondateurs à mettre leur ouvrage sous la garde de la multitude. Alors, le but fut manqué ; la Révolution dévia de ses principes. Aucune force humaine n'était capable d'arrêter le torrent. Il fut de la sagesse d'en suivre et d'en modérer la marche; et, quelque sévère que soit le jugement que les contemporains ont porté sur cette époque de notre histoire, la postérité pensera peut-être que les hommes qui contribuèrent alors à soutenir l'honneur français, à défendre l'indépendance nationale, à sauver la liberté publique de l'abîme où la fureur des partis ou la tyrannie des factions allaient l'entraîner, la postérité, dis-je, pensera que ces hommes ne manquaient ni de courage, ni des vertus qu'exige l'amour de la patrie. » — C'était pour lui-même qu'il écrivait ce dithyrambe, en faveur de la Révolution. Il se plaçait au rang de ceux qui auraient lutté pour sauvegarder la liberté et l'indépendance nationales. Nouveau relief pour son nom.

Garnot, comme Fouché, dirigeait son ministère avec la plus entière indépendance. La majorité des préfets fut par lui destituée ; il les remplaça par des conventionnels, ou de jeunes membres du Conseil d'Etat, qui avaient donné des preuves de leur intelligence, ou de la noblesse de leurs idées. La recommandation des plus hautes personnes n'eut point d'influence sur son choix ; et la reine Hortense, elle-même, ne put obtenir une place pour plusieurs de ses protégés. Dans l'organisation des gardes nationales, ce furent encore les principes républicains qui l'emportèrent sur la faveur. Les chefs furent soumis à l'élection. Napoléon ne se réserva que la nomination aux grades supérieurs. Il en fut de même des municipalités et des maires, qu'un décret du 30 mars déférait à l'élection du peuple.

Ce respect de l'Empereur pour les opinions de Garnot touchait profondément ce ministre ; de là, ses sympathies pour l'ancien autocrate dont il devint le plus ferme soutien et l'admirateur le plus convaincu. Napoléon céda même à ses ministres à l'égard de Vitrolles, arrêté à Toulouse, où ce royaliste ardent s'était taillé une principauté, qu'il administrait au nom du Roi, exigeant que les fonctionnaires, maintenus à leur poste exécutassent ses ordres, et lui ouvrissent les caisses publiques afin de solder les troupes au service du duc d'Angoulême. Napoléon voulait traduire ce fougueux partisan des Bourbons devant une commission militaire. L'issue en eût été fatale pour l'inculpé. Il aurait été fusillé. Fouché et Garnot résistèrent, protégeant de leur influence le royaliste en péril, qui devint un simple prisonnier politique, enfermé à l'Abbaye. Fouché, après Waterloo, le délivra. L'Empereur cédait toujours ; il s'y résignait, afm de démontrer que ses promesses n'étaient point de vaines paroles. Ainsi du Censeur, dont un article très violent du rédacteur avait provoqué la saisie par Fouché. Lorsque Napoléon l'apprit, il voulut que l'on rendît aux propriétaires du journal les cinq mille numéros confisqués et qu'on en permît la distribution.

Tel se présentait Napoléon, devant la France inquiète; lui, s'elîorçant de rassurer les classes éclairées; elles, s'éloignant, parce que leur confiance était éteinte.

Après les premières heures d'effusion et do joie, dans le peuple des faubourgs et chez les petites gens, il y eut des jours lugubres, nous dit, en ses Souvenirs, Victor de Broglie. A peine s'entr'ouvraient quelques magasins, ainsi que les lieux les plus fréquentés par les oisifs. Dans les rues, les passants marchaient tête basse et s'évitaient. Le pavé appartenait aux ofTiciers triomphants, aux soldats en goguette, aux ouvriers chantant, à pleine gorge, la Marseillaise. Quelquefois, à un bourgeois, bien vêtu, rasant les murailles et se hâtant vers sa demeure, un officier, par taquinerie, ou bien pour intimider ce « pékin », lui offrait, à la pointe de son sabre, une cocarde tricolore et, riant de cette farce, s'en allait au café Montansier où vociféraient, autour du buste de Napoléon, dressé au fond de la salle, des militaires de tout grade, étourdis par l'aventure miraculeuse de leur Empereur (1).

Ce ne fut, toutefois, qu'un arrêt éphémère. La vie reprit bientôt, plus intense que jamais, dans les rues de la grande ville. La foule se portait endimanchée aux Tuileries, et, par ses acclamations prolongées, forçait le grand capitaine à se montrer à sa fenêtre, ou au balcon du château, afin de le saluer de ses bravos ; les étrangers, encore nombreux à Paris, impatients eux aussi de voir l'homme extraordinaire qui venait de reconquérir un royaume par le seul ascendant de sa parole sur ses généraux et ses soldats, se mêlaient à cette foule bouillonnante et payaient de quelques écus les plus ardents à crier, jusqu'à l'apparition de Napoléon. Lassé, à la fin, de cette répétition quotidienne, et discernant la vanité de ces adulations, il se retira au palais de l'Elysée où il put s'absorber tout entier dans son travail, qui devenait, chaque jour, plus accablant. Quinze heures de contention d'esprit, d'applica-

(1) Aux Tuileries, fait remarquer Hobhouse {Lettres sur tes Cent- Jours), pour la première fois, depuis l'enfance de la République, les troupes passèrent la revue, pendant qu'on jouait le Ça ira. Toutes les machines sont mises en jeu Le théâtre Montansier est transformé en un café; on a mis des tables et des chaises dans le parterre, tandis que les loges sont toutes réunies en une seule. Cet endroit est rempli, tous les soirs, et au delà de toute expression, et cependant, il n'y a pas d'autres divertissements, que des chants patriotiques. Et voici le contraste. « Dans les salons de l'aristocratie, dit Victor de Broglie, M. de Lally nous donnait chaque soir la comédie; il commençait ses interminables harangues en répandant des torrents de larmes sur les infortunes de la maison de Bourbon, et il les terminait en répandant des torrents d'injures sur chacun des membres de la famille royale. »

âl8 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

tion à la reconstitution de l'armée, à la réorganisation de l'administration, ne lui suffisaient pas.

Il avait rétabli sa Cour, telle qu'elle existait à son abdication, avec les mêmes personnages, chambellans, écuyers, maîtres des cérémonies, tous grands seigneurs, qui cédèrent à ce nouveau mirage de luxe et d'honneurs, malgré leur serment au roi (1). Défaut de la nature méridionale de Napoléon, de vouloir éblouir en ses actes, comme en ses paroles, ceux qui l'approchaient; de vouloir les étonner par des faits imprévus, par un langage grandiloquent. Que l'on se rappelle sa manière d'agir avec les généraux, ses adversaires, avec les souverains qu'il combattait, avec les peuples qu'il avait conquis ! A sa Cour, comme à l'armée, partout, il voulait frapper l'imagination par quelque chose de majestueux, de surhumain. Monarque, il avait choisi des hommes de la plus illustre noblesse de France pour lui remettre une lettre, ou annoncer sa présence (2). Sorti de la foule, tout juste gentilhomme, il s'imaginait que sa gloire seule ne suffisait pas à le signaler. Et, cependant, il était simple en sa personne ; il n'aimait ni la bonne chère, ni les habits fastueux. Sa redingote grise composait son seul ornement. Mais il lui fallait un entourage de grands personnages, des têtes aussi hautes que celles qui formaient un cortège aux empereurs d'Autriche ou de Russie. Ainsi encadré, il se croyait un vrai souverain. Il reconstitua également la maison de l'Impératrice, autant pour se persuader à lui-même qu'il la reverrait aux Tuileries, que pour en imposer au peuple, à qui on avait dit qu'elle reviendrait. La duchesse de Montebello, seule, fut exceptée des dames de la Cour. Il savait les intrigues de la duchesse près de l'Impératrice, dont elle avait trahi les secrets, pendant le séjour de cette princesse à Blois, et son passage à Orléans.

Le 26 mars, il y eut une audience solennelle. Les ministres, le Conseil d'Etat, la Cour de cassation, la Cour des comptes, la Cour

(1) Les secrétaires de son cabinet lui montrèrent, sur des adresses à lui envoyées depuis son retour, les plus basses llatteries, pareilles à celles que, quelques jours auparavant, le Moniteur, avec les mêmes noms, avait insérées, destinées au roi. Napoléon haussa les épaules, se bornant à cette seule réponse : « Et voilà les hommes ! »

(2) Au rebours, il fit mettre impitoyablement ;\ la porte des Tuileries les laquais qui avaient servi Louis XVIII et les princes. De tout temps, les petits ont payé pour les grands, observe Fleury de Chaboulon.

LË8 CENT-JOURS 219

impériale, le préfet, le conseil municipal de Paris furent admis dans la salle du Trône, devant Napoléon. Ces audiences, fixées pour la matinée, à neuf heures et à midi, n'avaient pas laissé le temps à l'Empereur de préparer ses réponses. Elles furent dictées à la hâte à ses secrétaires qui les recopièrent sans désemparer. Cette foule de fonctionnaires, en grand uniforme, produisit, ce jour-là, un effet imposant, comme si c'eût été pour la première fois qu'on les vît. Jamais, en de telles circonstances, jadis, aucun d'eux n'avait senti si profondément ce qui séparait l'empire de la monarchie; l'esprit égalitaire du nouveau régime de l'esprit exclusif et suranné du régime aboli par ce retour de l'Empereur. Et combien les physionomies des visages étaient différentes de celles que l'on voyait aux audiences royales, où se pressaient les vieux émigrés, figures rébarbatives et chafouines, ridées par l'âge et les privations, et raidies par une morgue manifestée jusque dans le frisement des yeux. Ce matin-là, au contraire, se décelaient sur les visages l'épanouissement du triomphe, la virilité et l'énergie des hommes d'action qui calquaient leur chef. Aucun ne pensait encore aux revers menaçants. L'espérance, la croyance en l'avenir, donnaient à tous un sursaut de vie. Et puis, c'était un autre langage que l'on y entendait. Defermon, l'un des présidents de section, au nom du Conseil d'Etat, définissait le sens légal de la légitimité, sous une démocratie, dans un empire créé par le peuple, avec un souverain choisi par le peuple. Et il énumérait les promesses faites par l'Empereur, en faveur de la liberté de la conscience dans l'expression de la pensée.

L'Empereur répondit :

« Les princes sont les premiers citoyens de l'Etat ; leur autorité est plus ou moins étendue selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent. La souveraineté, elle-même, n'est héréditaire que parce que l'intérêt du peuple l'exige. Hors de ces principes, je ne connais pas de légitimité. J'ai renoncé aux idées du grand empire dont, depuis quinze ans, je n'avais encore que posé les bases; désormais le bonheur et la consolidation de l'empire français seront l'objet de toutes mes pensées. »

Langage qui semblait nouveau à ces hommes, habitués pourtant à sa voix et à ses discours. Mais il y avait plus d'un an que l'on n'avait entendu dans cette grande salle si magnifiquement

décorée, proclamer si haut de si nobles idées ; et tous étaient émus. Les mots de cette harangue étaient répétés, embellis même en ces premiers instants d'enthousiasme. On eût dit que la patrie renaissait de ses cendres, qu'elle était plus jeune et plus belle qu'aux temps de la grande puissance militaire de son chef (1). Ces mots de souveraineté et d'intérêt du peuple, les vieux princes Bourbons ne les savaient point dire, encore moins parler de gloire nationale, puisqu'ils n'avaient ramené avec eux que la sujétion à l'étranger et l'abaissement de la patrie. Et, alors, ainsi que l'écrit Fleury de Ghaboulon, qui raconte les détails de cette audience, l'Empereur pouvait s'écrier avec une juste fierté : la Nation, c'est moi (2). La comtesse de Genlis, subissant l'influence de cette recrudescence d'admiration, envoya à Napoléon de fort jolis vers, inspirés par le retour des violettes. Mme de Staël, ellemême, touchée par quelques mots aimables à son adresse, dits à Benjamin Constant, se crut obligée d'écrire à l'Empereur une lettre où elle exaltait le génie et l'ascendant de son ancien ennemi, témoignage de reconnaissance qu'elle devait si vite oublier.

Il y avait des absents, toutefois, dans ce flot de courtisans venus présenter leurs hommages. L'Empereur ne retrouvait plus devant lui Berthier qui, pendant vingt ans, ne l'avait jamais quitté. On put constater bientôt le vide que cette absence avait laissé dans son cœur. « Pourquoi ne revient-il pas ? disait-il. Il sera bien accueilli. Toute ma vengeance sera de le placer à ma table, en son costume de garde du corps. » Il chercha vainement aussi

(1) Et cependant, ainsi que le fait remarquer La Valette, en ses Mémoires, presque tous les magistrats avaient été et étaient encore les ennemis de l'Empereur. Ils s'accommodaient mieux de Louis XVIIL Leur prétention de succéder aux parlementaires, dont ils portaient les habits, flattait leur vanité et les maintenait dans leur morgue dédaigneuse.

(2) La Valette, Mémoires (t. H, p. 167) : « La royauté des Bourbons n'est plus qu'un rêve. Il semblait qu'il n'y avait jamais eu de royalistes, de nobles, d'émigrés. Ce n'était pas l'efTet d'une conspiration, c'était un grand mouvement na tional comme en 89, pour la liberté, comme au 9 thermidor contre la tyrannie, comme au 18 brumaire contre l'impéritie. A quelle époque vit-on des défections si brusques, si éclatantes, et pour ainsi dire de si bonne foi t Et trois mois après, cet autre rêve était dissipé. » Plus loin, La Valette parle de l'administration des Postes qu'il avait reprise... « Ils (les employés) étaient tous ou jacobins, ou gens de qualité. J'appris, pour la première fois, que dans une administration que j'avais conduite pendant treize ans, il y avait des prêtres, des régicides, des chevaliers de Saint-Louis et des émigrés. Ces derniers surtout, si souples, si nuls, avaient poursuivi avec un acharnement incroyable leurs supérieurs, pour avoir leurs places. »

Fontancs, l'ancien grand maître de l'Université. Fontanes, transformé en marquis, depuis la restauration des Bourbons, affectait les sentiments d'un vieil émigré, et vivait comme un noble de l'ancien régime, en sa villa de Gourbevoie. Il subit ensuite des refus parmi les hommes choisis comme préfets : tels M. d'Houdetot et M. de Tournon ; il y eut, enfin, au nombre des conseillers d'Etat, trois membres qui ne voulurent pas signer l'adresse à l'Empereur, MM. Mole, d'Hauterive et de Gérando, masquant leur défaillance sous une vaine parade de loyalisme, parce que, disaient-ils, en déclarant le peuple souverain, c'est nier les droits du trône et affirmer la légitimité de la république (1). Quant aux maréchaux, ils restaient froids et n'avaient plus avec lui le même abandon. Lacépède, chancelier de la Légion d'honneur sous l'Empire, fit preuve de plus de reconnaissance, de plus de déférence. Il vivait retiré en province, dans un domaine du Lot-et- Garonne qui lui appartenait, occupé de ses travaux littéraires et scientifiques. Comme il n'était pas courtisan, il attendait l'appel de l'Empereur avant de rentrer à Paris. Dés qu'il connut le désir de son ancien souverain, il n'hésita pas à venir reprendre sa place et ses fonctions, si indignement remplies sous les Bourbons par l'intrigant de Pradt (2).

Ses frères, sauf Louis, ne tardèrent point à le rejoindre, Joseph le premier; après lui, Lucien. Ce dernier n'avait gardé, en son

(1) Benjamin Constakt, dans ses Mémoires sur les Cent- Jours, faisant allusion, sans le nommer, au refus de Mole, ajoute : « Il écrivit à l'Empereur et motiva son refus sur sa haine pour la souveraineté du peuple et son dévouement à l'Empereur; et trois mois après, le même homme se glorifiait de ce refus près des Bourbons, le motivant sur sa haine pour l'usurpation et son dévouement à la légitimité. » — M. de La Fayette écrit à son tour : « La déclaration fut signée par tous les conseillers d'Etat, à l'exception de M. Mole qui imagina de faire appel aux véritables sentiments de l'Empereur, en prétendant que sa conscience ne lui permettait pas de reconnaître la souveraineté du peuple, scrupule dont il a fait usage depuis en faveur de la légitimité du roi ». (T. V, p. 403.)

(2) « Jamais place ne fut si bien remplie, écrit en ses Mémoires la générale DuKAND, que celle de chancelier de la Légion d'honneur, tant que M. de Lacépède en fut investi. Il avait l'art de renvoyer contents même ceux qu'il ne pouvait satisfaire. L'Empereur l'avait nommé à la sénatorerie de Paris, ce qui, avec la grande chancellerie, lui donnait droit à deux traitements différents. Pendant plusieurs années, il n'en voulut recevoir qu'un seul, donnant ainsi aux courtisans un grand exemple de désintéressement. Qu'en avait-il besoin? Il avait des goûts simples, vivait sans faste, et consacrait à l'étude tous les moments qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. Ses courtisans firent envisager cette abnégation .sous un faux jour. Il reçut ordre de toucher les deux traitements. 11 n'en profita que pour so livrer davantage à son penchant pour la bienfaisance. »

esprit, aucun vestige de ses anciennes rancunes. Le frère malheureux lui avait paru plus digne de sympathie que le frère tout-puissant. Il accourait lui offrir l'appui de son influence sur les républicains, qui avaient oublié, eux aussi, leur répulsion pour l'autocrate naguère détesté. Ces rapprochements affectueux avaient pour Napoléon une grande douceur qui atténuait les soucis de la terrible énigme de l'avenir, invariablement persistante. C'est pourquoi il songeait toujours à Marie-Louise, et il tentait par tous les moyens de la ramener à Paris.

Marie-Louise ne pensait plus à Paris et même ne voulait plus y revenir. Dans les premiers mois de sa séparation avec l'Empereur, avant son voyage à Aix (1) et la rencontre du général Neipperg (2), sur son chemin de Savoie, peut-être se fût-elle laissé

(1) Corsivart, son médecin, qui l'avait suivie à Vienne, mais n'y était resté que dix jours, ainsi que la duchesse de Montebello, lui avait recommandé les eaux d'Aix, en Savoie, une station de quelques semaines, très efficace, disait-il, pour la guérison des crises nerveuses provoquées par ses dernières tribulations en France.

(2) Menneval, en ses Mémoires, écrit sur ce général (t. II, p. 256) : « En allant à Aix, elle (Marie- Louise) fut reçue à Carouge par le général Neipperg qui vint au-devant d'elle à cheval, la salua à la portière et l'accompagna jusqu'à Aix. C'était la deuxième fois qu'elle le voyait. Sa vue lui causa une impression désagréable qu'elle ne dissumula pas. Etait-ce l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-même, qui lui présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils? Le comte de Neipperg n'était pas, au reste, doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil ; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure, qui avait un caractère martial. Il avait des cheveux d'un blond clair, peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués. Leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur. L'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne, mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans environ. L'abord était d'un homme circonspect; son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables. Il était bon musicien, actif, ardent, peu scrupuleux. Il savait cacher sa finesse

persuader. Ses idées, depuis lors, avaient changé, et le retour de Napoléon à Paris ne suscita en elle que de l'appréhension et point de joie. La vie qu'elle menait dans le palais de Schœnbrunn convenait à sa nature. Indolente et égoïste, elle y vivait en souveraine respectée et sans contrainte, rapportant tout à soi, ne paraissant dans aucune cérémonie publique parce que cette représentation l'ennuyait, ne cherchant que son plaisir personnel, la satisfaction do ses désirs ou de ses caprices. Sa vie à Paris eût-elle été plus agréable ?

Son voyage depuis Rambouillet jusqu'à Vienne, avec les vingtquatre voitures de sa suite, avait été un parcours triomphal. Passé les frontières françaises, le gouvernement autrichien avait pris à sa charge toutes les fastueuses démonstrations d'hommages et d'enthousiasme. Les petites villes allemandes s'étaient éveillées de leur torpeur pour la recevoir. Les petites cours qui se croyaient les obligées du grand empire autrichien, celles de Bade, de Wurtemberg, de Bavière, lui avaient envoyé des députations. A Inspruck, le soir, deux cents Tyroliens s'étaient réunis sous ses fenêtres pour entonner, en chœur, leurs airs nationaux. Arrivée enfin à Schœnbrunn, elle était descendue de voiture au milieu de toute sa famille, assemblée au pied de l'escalier du château; ses oncles, ses sœurs, tous lui avaient fait fête, comme si, malade à en mourir, elle avait recouvré la vie. L'Empereur, son père, lui laissa toute liberté d'organiser sa maison à sa guise, de vivre comme file l'entendrait. Elle eut son maître de cérémonies, M. de Beaussct, à qui elle confia la surveillance générale de sa maison; elle garda son secrétaire, Menneval; ses lectrices, conservatrices de ses atours, Mmes Hureau de Sorbec et Rabusson ; la gouvernante ot la sous-gouvernante du Roi de Rome, Mme de Montesquiou et Mme Soufflot, avec des femmes de service françaises, des huissiers et un maître d'hôtel français. Elle déjeuna et dîna à ses

sous les dehors de la simplicité. Il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. Il joignait, à beaucoup de tact, l'esprit d'observation. Il avait le talent d'écouter. Il prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa Iihysionomie prenait une expression caressante; tantôt son regard cherchait a surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les dessiens des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fonds de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre. Ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné. »

heures, invitant ses parents à s'asseoir à sa table, quand il lui plaisait de les y admettre (1). Elle montait à cheval, jouait du piano, dessinait, prenait des leçons de langue italienne et de langue anglaise, et s'occupait de son fils quand toutes ses distractions lui en laissaient le temps. Est-ce qu'à Paris, encore une fois, elle mènerait une vie si conforme à ses goûts, si tranquille, si pleine de ces petits plaisirs bourgeois qui comblaient son âme de douces jouissances? Napoléon lui avait écrit souvent de l'île d'Elbe. Toutes ces lettres ne lui avaient pas été remises. Elle pouvait croire qu'elle était oubliée; et son entourage allemand très malveillant, son père même, entretenaient ses préventions contre son impérial époux et sa jalousie, en lui remémorant les aventures amoureuses de l'exilé.

Alors elle s'était complu à penser qu'elle serait heureuse loin de Napoléon, dans le petit Etat de Parme que le Congrès des souverains lui avait attribué, comme une compensation de sa déchéance. Elle avait déjà combiné ses plans, s'en aller seule en Italie, seule, maîtresse d'elle-même, livrée à ses tantaisies, à ses passions de jeune femme éveillée, laissant son fils à Vienne, sous l'autorité de l'Empereur, grand-père de l'enfant, afm, disait-elle, d'économiser des sommes importantes qui rendraient, plus tard, son fils indépendant. Esprit étroit, cœur sec ! Elle oubliait que le Roi de Rome portait le nom le plus illustre de l'Europe, et qu'il n'avait nul besoin d'être fort riche pour être honoré ; qu'elle avait un époux malheureux de son absence; que sa présence à Paris rendrait à Napoléon une force puissante, en attachant passionnément la France à cette dynastie napoléonienne restaurée; qu'elle séparerait peut-être l'Autriche de la coalition de nouveau menaçante, soulevée d'effroi et de haine contre celui que l'on appelait V usurpateur, Vennemi du genre humain. Oh ! non, certes, ces pensées-là ne troublaient point son âme. Elle ne voyait qu'elle, ne pensait qu'à elle; et il lui semblait étrange d'entendre sa grand'mère, la reine des Deux-Siciles, lui dire : « Si j'étais à votre place, j'attacherais à ma fenêtre les draps de mon lit et je fuirais pour rejoindre mon époux. Quand on est mariée, on se doit à

(1) C'était à ces diners que le petit Roi do Rome attendait, avec impatience, le bon plat, c'est-à-dire une des cent espèces de j^âteaiix de farinage qui Apurent on Autriche sur toutes les tables.

l'homme dont on a partagé la couche. » Elle était portée de préférence vers la coalition, partageant l'irritation de tous ces potentats, troublés dans leurs combinaisons, dont les rêves d'agrandissement et de fortune seraient anéantis si Napoléon était encore victorieux. Elle n'était pas éloignée de s'unir aux malédictions, jetées avec colère, avec rage, contre cet audacieux qui avait chassé, en quelques jours, du palais des rois, la dynastie des Bourbons, lignée de princes si peu inquiétants. Car maintenant que son cœur n'était plus à ses devoirs, elle désirait Parme et non Paris, Parme avec un conseiller qui avait réussi à se faire agréer par elle, le général Neipperg, son mauvais génie (1).

Lubis raconte, en son « histoire », qu'à l'époque du 20 mars, l'enlèvement de Marie-Louise faillit réussir. Par qui avait-il été préparé? Etait-ce par Napoléon, ou par ses amis? Lubis n'en dit rien. Il affirme seulement que, dans deux villages voisins de Schœnbrunn, des émissaires français s'étaient installés, cherchant à nouer une intrigue avec les gens du château impérial. L'intrigue était fort bien menée. Des relais au nom de Wellington avaient été commandés sur la route de Vienne à Paris. Les gens du château, la domesticité française, sans aucun doute, avaient cédé aux arguments d'espèces sonnantes, autant qu'au patriotisme. Tout était prêt; le Roi de Rome dans les bras d'une femme de chambre, disposée à fuir, lorsque l'éveil donné par une femme do service allemande, surprise des allées et venues, insolites à ce moment-là, et des cachotteries observées envers elle, empêcha le succès du complot. L'empereur François averti fit garder toutes lis issues des jardins et du palais; l'enfant impérial fut transporté de Schœnbrunn à Vienne (2), et une surveillance, minutieuse

(1) Henry Houssaye (1815, p. 164): «C'est d'Aix que Marie-Louise envoya ses dernières lettres à Napoléon. Pendant son voyage à travers la Suisse et le Tyrol, elle n'eut point l'occasion de lui écrire; grâce à Neipperg, elle n'en eut peut-Otro pas le désir, et quand elle fut de retour à Schœnbrunn, Metternich lui arracha la promesse de cesser personnellement toute correspondance avec l'île d'Elbe et même de remettre sans les lire, à son père, l'empereur d'Autriche, les lettres qu'elle pourrait recevoir de Napoléon. Marie-Louise s'était transformée sous l'influence de l'homme à qui l'avait livrée la politique autrichiennno. Bientôt, elle allait consentir à vendre son fils pour un duché. Elle allait avoir l'imprudence de dire à Metternich, afin qu'il le répétât au Congrès, qu'elle n'accepterait pas la souveraineté de Lucques, parce qu'à Lucques elle serait trop près de Napoléon. »

(2) Le jeune prince, disent les gazettes du temps, est d'une intelligence et d'un iractère très précoces; on l'avait instruit de bonne heure du débarquement de

et jalouse, régna dans la demeure de Marie-Louise vers qui n'arrivèrent plus aucune correspondance française, ni un journal français. Ce fut un silence lourd qui pesa dorénavant sur elle comme en une cellule de prisonnier- Napoléon ne pouvait s'habituer à cette idée d'un veuvage si prématuré, à l'oubli de celle pour qui jadis sa politique avait fléchi. Car son intérêt lui commandait alors de s'allier à la maison impériale de Russie, non à celle d'Autriche, cette rivale séculaire de la France. Que devait-il attendre de celle qu'il avait fait impératrice; quelle adhésion à ses projets et à ses désirs? Il résolut d'envoyer à Vienne Montrond qui s'aboucherait avec Talleyrand, l'habile artisan de la coalition. Montrond était l'ami, plutôt la créature du ministre français; assez fin pour discerner les intentions secrètes des chancelleries, assez audacieux pour tenter les aventures les plus difficiles et s'en tirer avec honneur. Détacher Talleyrand de la cohorte des diplomates, le détacher même des Bourbons et le ramener à Napoléon, c'eût été aussi ramener Marie-Louise à Paris, et le succès aurait été inouï. Napoléon y mettait le prix, puisque avec Talleyrand le meilleur argument était l'argent (1). Mais la rupture avait été si solennelle, et l'injure si grande, de Napoléon à Talleyrand, que le diplomate ne le pouvait oublier. Il répondit : « Mon cher Montrond, prenez garde à vous tromper de porte, comme Bonaparte s'est trompé d'heure. Il n'y a, ici, qu'une indomptable et facile volonté d'attendre un dénouement infaillible, qui ne tardera pas trois mois. » C'était péremptoire. Montrond se le tint pour dit. Avec Marie-Louise, ne pourrait-il pas être plus heureux ? Il réussit à s'introduire dans le palais de Schœnbrunn, à titre de naturaliste, visitant l'Europe,

l'Empereur. 11 en garda le secret pendant quinze jours, et lorsque son grandpère lui apprit cette nouvelle, il ne parut pas la savoir. 11 montrait une grande impatience de revenir en France et il interrogeait chaque jour : Partirons-nous bientôt f

(1) VrLLBMAiN, Souvenirs, t. 11, p. 228 : « Parmi tous les personnages avec qui Napoléon avait eu des rapports suivis (Mémoires d'un ministre du Trésor public, t. IV, p. 200), M. de Talleyrand était celui dont il aurait le plus désiré la présence pendant les Cent- Jours, celui dont le nom revenait le plus souvent dans ses entretiens, je dirai même dans ses regrets. Je le crois bien, reprend Villemain, la présence de M. de Talleyrand à Paris, dans les Cent-Jours, eût été ce que Napoléon avait un moment rêvé, le désespoir, ou l'impuissance de la coalition. Napoléon disait encore de Talleyrand : rhomme qui, après tout, connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples. »

pour compléter ses connaissances scientifiques. Il s'exprimait bien, simulait, avec art, le grand savant, et Marie-Louise l'admit à une visite dans les belles serres du palais où Montrond put l'observer à loisir. S'il trouvait le moment propice de lui parler de la France et de l'Empereur, il n'y manquerait pas. Il vit une jt^une femme tout occupée de ses tulipes, redressant les tiges affaissées, admirant la couleur des pétales, distribuant l'arrosage à doses menues, faisant enfin du jardinage en petite bourgeoise dont elle avait le caractère, peu intéressée par ce qu'il lui disait des grandes affaires qui préoccupaient toute l'Europe ; et il sortit avec la conviction que jamais cette femme, de pensée si calme, de désirs fort mesquins, ne se prêterait d'elle-même à un retour en France. « Arroser des tulipes à pareille heure, sous mes yeux, disait Montrond, c'était un symptôme bien plus décisif que les laitues de Dioclétien à Salone. » (Villemain, Souvenirs.) A moins que Napoléon n'entrât à Vienne une troisième fois, en vainqueur, et ne réclamât sa femme, l'épée à la main, jamais il ne verrait la princesse autrichienne à Paris. Tristement, Montrond reprit le chemin de France où il fit ses confidences au duc d'Otrante, non à Napoléon, qui ne connut point ses impressions pessimistes.

Menneval, le secrétaire de Marie-Louise, se trouvait à Paris, au commencement des Gent-Jours, alors que l'esprit de Napoléon ne s'était point encore détaché de l'espérance de revoir sa femme. Et cette espérance était si profonde, le souvenir conservé d'elle si intense, qu'une visite de Menneval à l'Empereur ne suffit point à épuiser la curiosité du mari. Napoléon lui demanda de revenir, et, chaque fois, au moment de la séparation, l'Empereur cherchait en sa pensée et y trouvait toujours une nouvelle question à poser. Menneval, qui avait vécu un an près de Marie-Louise, n'avait point de peine à tracer un tableau émouvant de la jeune femme, de ses habitudes, de ses conversations, surtout de celles (lu petit prince. Napoléon l'écoutait, ravi. Lorsqu'il parlait du Roi <1(^ Rome, sa voix changeait, son visage se revêtait d'une expresion de bonheur et de joie qui était frappante. Et il était impossiblo à ceux qui le voyaient de ne point comprendre l'immense tristesse dont il était envahi, privé des caresses de son fils, qu'il adorait. De Beausset, en un voyage en Italie, avait pu, de Livourne, lui envoyer à l'île d'Elbe un petit buste de l'enfant, un des plus

ressemblants qui existassent. Ce buste ne le quitta plus. Il l'avait à Sainte-Hélène dans sa chambre, et ce fut sur cette image si chère, qu'à sa dernière heure, ses yeux mourants attachèrent leur dernier regard.

Il fallut à la fin qu'il se l'avouât. La guerre était devenue certaine; les armées ennemies se concentraient, prêtes à envahir de nouveau le sol de la patrie. Et puisque tel était le destin, puisque les monarques coalisés ne voulaient laisser à la France ni repos, ni trêve, puisque la guerre devait, encore une fois, régler le sort des peuples, Napoléon s'y prépara avec toute l'énergie du désespoir. Durant quelques jours, durant quelques semaines même, le gouvernement put cacher à la France ces menaces odieuses, sorties du Congrès de Vienne. La déclaration du 13 mars, le traité entre les puissances du 25 mars (1), l'engagement précis des sou-

(1) Voici la déclaration du 13 mars: « Les puissances qui ont signé le traité de Paris, réunies au Congrès de Vienne, informées de l'évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à l'intérêt de l'ordre social, une déclaration solennelle des sentiments que cet événement leur a fait éprouver. En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et de bouleversements, il s'est privé lui-même de la protection des lois et a manifesté, à la face de l'univers, qu'il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. Les puissances déclarent, en conséquence, que Napoléon Bonaparte s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur de la paix du monde, il s'est livré à la vindicte publique. Elles déclarent, en même temps, qu'elles emploieront tous les moyens et réuniront tous leurs efforts, pour garantir l'Europe de tout attentat qui menacerait de replonger les peuples dans les désordres et les malheurs des révolutions. Et quoique intimement persuadés que la France entière, se ralliant autour de son souverain légitime, fera incessamment tomber dans le néant cette dernière tentative d'un délire criminel et impuissant, tous les souverains d'Europe, animés des mêmes sentiments et guidés par les mûmes principes, déclarent que si, contre tout calcul, il pouvait résulter, de cet événement, un danger réel quelconque, ils seront prêts à donner au roi de France et à la nation française, ou à tout autre gouvernement attaqué, dès que la demande en serait formée, les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité publique, et à faire cause commune contre tous ceux qui entreprendraient de la com{)roinettre. »

Cette déclaration fut suivie, le 25 mars, d'un traité portant que les puissances s'obligent à tenir constamment on campagne, chacune cent cinquante mille hommes au complet, y compris pour le moins un dixième de cavalerie et une juste proportion d'artillerie; à no déposer les armes que d'un commun accord. Enfin, le 31 mars, ce traité était suivi 4'une convention militaire, arrêtant la

verains coalisés de fournir un contingent énorme de soldats, distribués en trois armées envahissantes, ces résolutions presque sauvages furent présentées d'abord comme une invention machiavélique des princes exilés, un moyen de détacher la nation du souverain idolâtré qui avait pris leur place. Ces mensonges ne pouvaient persister longtemps. Les correspondances de l'étranger, les journaux anglais et allemands, entrés en France, déchirèrent petit à petit tous les voiles. La nation apprit alors par le Moniteur même, que la guerre, sans être déclarée, était une menace inéluctable, et dès ce moment ce fut l'objet de toutes les conversations.

Napoléon et Carnot travaillaient avec acharnement à réorganiser l'armée, à garnir les forts de munitions, à renforcer la cavalerie et l'artillerie. Ils voulaient, l'un et l'autre, une armée de finq cent mille hommes d'abord, portée ensuite à neuf cent mille ; ot s'ils ne décrétèrent point la levée en masse, ce fut presque la même chose qui se passa dans les communes. Le préfet demandait aux maires la liste des hommes au-dessous de quarante ans et célibataires. Cette liste était immédiatement envoyée à la Préfecture, qui exigeait le départ, sans délais, de tous les hommes valides, destinés à doubler le nombre des bataillons (1). Sur tous

formation de trois armées, la première de trois cent quarante mille hommes, sous le commandement du prince Schwartzemberg, la seconde de deux cent cinquante mille hommes, commandée par le duc de Wellington et par le feld-maréchal Bliicher; la troisième de deux cent mille hommes, fournie par la Russie et commandée par le czar Alexandre; en tout sept cent quatre-vingt-quatorze mille soldats dirigés encore sur Paris.

(1) Fleury de Chaboulon {Mémoires sur 1815, p. 379 etsqq.): « Le gouvernement royal, par crainte et par économie, avait désorganisé l'armée, réduit à moitié les régiments, changé leur dénomination et disséminé les soldats dans de nouveaux bataillons. Napoléon rétablit les régiments sur l'ancien pied; il leur rendit ces glorieux surnoms d'invincible, d'incomparable, de terrible, d'un contre dix, qu'ils avaient acquis et mérités sur les champs de bataille. Il rappela sous les drapeaux les braves qui en avaient été exilés, et l'armée, forte à peine de trente mille hommes, compta bientôt, dans ses cadres, près de deux cent mille combattants. Les marins et les gardes-côtes, dont le courage s'était signalé si brillamment dans les plaines de Lutzen et de Bautzen, furent réunis sous le commandement de leurs ofiiciers, et formèrent une masse de quinze à dix-huit mille hommes, destinés à protéger nos établissements maritimes, et à renforcer, en cas de besoin, l'armée active. La cavalerie de la Garde impériale et les vieux grenadiers ouvrirent leurs rangs à dix mille soldats d'élite; l'artillerie légère fut réorganisée, et la jeune Garde augmentée de plusieurs régiments. Puis on s'occupa de parer à son dénuement. Les fantassins ne possédaient ni armes, ni habillements; les cavaliers ni selles, ni chevaux. On fit un achat et une levée de chevaux dans tous les départements. La gendarmerie céda dix mille

les chemins, on vit aussitôt circuler des charrettes, chargées de ces hommes solides, joints aux conscrits régulièrement appelés. De tout jeunes gens suivaient ces voitures, en chantant, avec l'espoir d'être enrôlés dans les troupes de l'Empereur; s'il y eut des récalcitrants et des déserteurs qui refusèrent de marcher dans les rangs des patriotes, le nombre en fut peu considérable. Quelques historiens font étalage des rapports des préfets et des maires annonçant au gouvernement ces défaillances. Sur le papier, cette nomenclature de communes boudeuses ou de soldats fuyards paraît effrayante ; au total, causées par les excitations des royalistes, ou sur les frontières par l'appât du gain que les Bourbons offraient, en prime, aux lâches, ces défections ne troublèrent point le recrutement de l'armée. Si la nation, comme ces historiens l'écrivent, eût été si hostile à la guerre, si les paysans et les ouvriers eussent été si découragés et si rebelles à la voix de Napo-

chevaux qu'elle possédait, et la grosse cavalerie eut ainsi des chevaux tout dressés... De vastes ateliers d'habillement, de fabriques d'armes, de construction, s'ouvrirent, à la fois, de toutes parts. L'Empereur, chaque matin, se faisait rendre compte du nombre d'ouvriers et du produit de leur travail. Il savait combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner un habillement ; à un charron pour construire un affût; à un armurier pour monter un fusil. Il connaissait la quantité des armes, en bon ou mauvais état, que renfermaient les arsenaux. « Vous trouverez, écrivait-il au ministre de la guerre, dans tel « arsenal, de vieux fusils et tant de démolitions. Mettez-y cent ouvriers, et dans « huit jours armez-moi cinq cents hommes... » Des commissions extraordinaires furent chargées en même temps de faire réparer et fortifier les places frontières. Elles s'occupèrent nuit et jour de cette importante opération. Mais le plus léger retard paraissait à l'Empereur un siècle d'attente, et fréquemment il mettait lui-même la main à l'ouvrage. Il connaissait parfaitement la nature des fortifications de chaque place, le nombre d'hommes qu'elles devaient contenir, les approches qu'il fallait défendre et, en quelques heures, il déterminait ce que l'ingénieur le plus expérimenté aurait eu peine à concevoir et à régler en plusieurs jours... Effets miraculeux! Ses officiers généraux envoyés dans les départements frontières pour accélérer la levée et le départ de la milice nationale n'eurent besoin que de paraître pour accomplir leur mission. Chaque citoyen aspirait d'avance à l'honneur d'en faire partie, et dans les provinces de l'Est, du Nord et du Centre, l'on fut obligé de former des compagnies surnommées Mères. On ne peut s'empêcher de faire ici un rapprochement. Le comte d'Artois, le 15 mars, veut former une légion d'élite de la garde nationale de Paris. Il passe en revue les douze légions, les harangue, leur annonce qu'il marchera à la tête des gardes nationaux volontaires. Cent cinquante se présentent. Napoléon, du fond de son cabinet, appelle la garde nationale à la défense de la cause impériale, et cent cinquante mille hommes prennent les armes et volent au combat. Le père aurait repoussé son fils, l'épouse son mari, la jeune fille son prétendu, s'ils eussent méconnu la voix de l'honneur et de la patrie. Les mères elles-mêmes, qui, dans d'autres temps, déploraient si amèrement le départ de leurs enfants, les excitaient, à l'exemple des Lacédémoniennes, à marcher à l'ennemi et à mourir, s'il le fallait, pour la sainte cause de la patrie. »

léon, l'armée ne se serait point réorganisée presque à vue d'œil, et les royalistes triomphants et les princes exilés auraient pu rentrer à Paris avec la même facilité que Napoléon à la tête de ses cavaliers polonais. Il aurait fallu que peuple et villageois oubliassent la morgue des nobles, les menaces des prêtres et ce qu'un bref récent du pape Pie VII leur annonçait : la reconstitution et l'admission en France de l'ordre des Jésuites, dont le nom seul était leur épouvantail. La présence de l'Empereur les rassurait, et ils venaient à lui (1).

Paris devint alors une ville toute militaire, un camp où passaient et repassaient des soldats dirigés sur leur régiment; des régiments dirigés sur les frontières; des fourgons chargés de munitions, d'affûts et de canons; des chevaux conduits aux casernes. Les ateliers, les usines de Vincennes, Courbevoie, Saint- Denis furent transformées en manufactures de guerre, d'où sortaient chaque jour de nouvelles armes, ou bien des armes réparées. Dans les faubourgs, dans les guinguettes de la banlieue, de vieux soldats chevronnés portant sur leur face bronzée de profondes cicatrices, et, sur la poitrine, la croix d'honneur, narraient à leur entourage leurs marches, leurs exploits, leurs entrées triomphales dans les capitales de l'Europe, et la crainte que leur seul regard inspirait aux peuples vaincus. Aux applaudissements des auditeurs, ils juraient de se venger héroïquement de leurs dernières défaites, dues à la trahison des généraux. L'Empereur était toujours le prince vénéré, fêté, dans ces quartiers de travailleurs ; l'Empereur, à leurs yeux, représentait le peuple, et par Garnot, son ministre, c'était le peuple qui rayonnait maintenant à la [tête du gouvernement et le peuple, disaient-ils, devait le soutenir.

(1) Lacbbtelle, en son Histoire de la Restauration, donne le texte de ce bref. |« Ce bref, dit-il, se terminait par des expressions foudroyantes, dont Rome pa- {« raissaitdepuis longtemps avoir abjuré l'orgueil. Voici cette fin : « Nous ordon- |« nons que les présentes lettres soient universellement observées, suivant leur r« forme et teneur dans tous les temps à venir; qu'elles obtiennent leur plein

« et entier effet; qu'elles ne .soient jamais soumises au jugement et à la revision [« d'aucun juge, quelle que soit l'autorité dont il se trouve investi. Si quelqu'un, |« ou essayait d'enfreindre quelque partie de cette ordonnance, ou de s'y oppo- [« ser par une audacieuse témérité, qu'il sache que, par là, il encourt l'indigna-

« tion du Dieu tout-puissant et des saints apôtres saint Pierre et saint Paul. » [Sans doute, ce bref, ajoute Lacretelle, ne pouvait établir immédiatement le

règne des jésuites en France, mais on savait et on pouvait lire, dans cette même i bulle, que nombre de prélats appelaient déjà, de tous leurs vœux, ces dangereux 'auxiliaires et ces turbulents protecteurs de l'Eglise. »

Aussi bien, tous les soldats congédiés, tous les prisonniers libérés, revenus des pontons anglais, ou des geôles alletnandes et des déserts de la Russie, allaient remplir les vides des régiments de ligne. Les élèyes de l'Ecole polytechnique, des écoles de droit et de médecine, des lycées, des écoles vétérinaires et d'Arts et Métiers, s'organisaient en compagnies de volontaires pour le service de l'artillerie dans les forteresses de l'intérieur, et les adolescents des écoles libres s'offraient, à cause de leur âge, à mettre le feu aux pièces. Le nombre de ces canonniers volontaires, écrivait Garnot, s'éleva bientôt à vingt-cinq mille (1).

(1) Dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, parmi les déclassés aussi, les partisans de l'Empire voyaient croître leur nombre à mesure que les semaines se suivaient. Voici ce qu'a écrit Regnault-Warin en ses Cinq mois d'histoire « Qui recruta cette insurgente armée contre les Bourbons, en 1815? Des fonc tionnaires qui, depuis vingt années, s'étant endormis dans leurs places, se réveil lèrent avec humeur pour les avoir perdues ; des soldats qui fumaient leur ennui dans les casernes; des officiers qui exhalaient le leur au café des Comédiens des prêtres auxquels le public imputait d'être comédiens; des femmes dont trois divorces a'avaient pu fixer l'inconstance et qui cherchaient, dans un quatrième, le sacrement d'un nouvel adultère; des idéologues qui, depuis trente ans, épient les révolutions pour essayer sur la France les constitutions de Genève ou des Ligues Achéennes ; des écoliers que la même année vit couronner sur les bancs du lycée et au tapis vert de l'Académie; des marchands sans commerce, des avocats sans cause, des ouvriers sans travail, des orateurs sans éloquence, des vieillards dont les souvenirs amers appelaient un avenir tumultueux; des jeunes hommes caducs à trente ans et qui cherchent dans la secousse politique des sensations nouvelles ; des prêteurs auxquels une révolution élargit les ressources de l'usure, des débiteurs auxquels elle ouvre celle de la mauvaise foi; des joueurs ruinés ; des escrocs de bon ton, des scélérats de bonne compagnie... Des épisodes variés concouraient à l'intérêt du drame et alimentaient la curiosité. Bientôt, la réconciliation de l'Empereur avec quelques ennemis privés, qu'on avait cru implacables, ouvrait le champ aux conjectures; tantôt l'arrivée de ses frères, dont l'un surtout, renommé par son républicanisme, ses talents et sa courageuse opposition, faisait soutenir de nombreux paris. On s'occupait du mémoire qu'un ancien conventionnel (Carnot) avait adressé au roi, et l'on s'étonnait de sa pénétrante hardiesse ; on courait au matin consulter le thermomètre de la Bourse, et, au soir, celui de l'opinion, dans un fameux café (Montansier). Les revues continuaient aux Tuileries; les promenades civiques dans la rue; les groupes, dans les promenades. La guerre de plume bigarrait toujours les correspondances et égayait les salons ; mais aux pamphlets clandestins d'un parti les adversaires répondaient par une polémique sérieuse et quelquefois par des libelles caractérisés. Le portefeuille d'un amateur se gonflait de caricatures plaisamment mordantes; ceux des artistes recueillaient les hommages qu'un burin précoce adressait à l'Empereur; son nom était raillé dans les salons et maudit dans les cabinets ; il était vanté dans les chaires évangéiiques, proclamé dans les camps, chanté par le laboureur et dans les ateliers... Ce fut aussi vers cette époque que s'organisa le système des « Fédérations ». On nommait ainsi des réunions de citoyens, d'abord non armés, armés ensuite, n'importe de quelles armes, lesquels formaient une sorte de corporation, distincte de la population et de la garde nationale, régie par des règlements particuliers, assujettie à un service extraordinaire, et dont le double objet était de prêcher la liberté, et de

Et puis il y eut les fédérés, tels que les décrit Regnault-Varin, en ses Cinq mois d'histoire (1). Loin d'affaiblir leur enthousiasme, le temps contribuait à l'accroître. Les promenades, accompagnées de chants révolutionnaires, se succédaient dans le faubourg Saint- Antoine et Saint-Marceau, et Napoléon était averti que ces promenades bruyantes, ces chants exaltés, quoique inspirés par l'amour de la patrie, épouvantaient la haute bourgeoisie, banquiers et nr'gociants, classe exclusive et égoïste, de laquelle un gouvernement ne peut pas plus se passer que du travailleur des usines et des paysans. Afin de les mieux juger, ces patriotes ardents, et de s'emparer de leur esprit, l'Empereur faisait dans les faubourgs, des visites matinales, accompagné de deux officiers, et il laissait venir à lui et l'aborder jusqu'à le toucher en l'entourant, ces hommes aux mains noires et au bourgeron crasseux qui lui ouvraient leur âme, et lui narraient leurs regrets de n'avoir pu défendre Paris, l'année précédente. Il écoutait patiemment ces confidences débitées sans fard, dont il était avide, et ces colères rageuses, issues des plus nobles sentiments, qui le réconfortaient lui-même, en lui faisant espérer des victoires prochaines. Avec de tels hommes que ne pouvait-il pas entreprendre? Il résolut de passer en revue ces fédérés ; il y voyait un moyen de les discipliner, d'atténuer cette ardeur vengeresse qui jetait l'alarme dans les salons de la société élégante, et le 14 mai, il les reçut au Carrousel assemblés en groupes de quartier. Ils lui remirent une adresse ainsi conçue :

« Nous vous avons accueilli avec enthousiasme, parce que vous

la défendre. C'étaient des guerriers missionnaires, ou des apôtres armés... A Paris on adjoignit les fédérés aux bataillons réguliers de la garde nationale... Paris offrait, dans sa face toujours animée, une physionomie mobile et piquante. A côté d'une légion, marquant le pas au bruit du tambour, on voyait de longues processions d'ouvriers réunis sous une bannière commune, pour l'achèvement des travaux. Cent ateliers retentissaient du chant des ouvriers, mariés aux mugissements de la forge, au grincement des scies et de la lime, aux tintements des marteaux retombant en cadence. Un peloton de fédérés se déployait dans les rues sinueuses, et se recrutait d'un groupe de publicistes de carrefour. Ces carrefours, ces promenades, ces boulevards, ces rues, reproduisent en 1815 les harangues, les motions, et jusqu'aux chansons de 89. De toutes plumes sortent des journaux éphémères, de fugitives brochures, que dévorait la curiosité inquiète, stimulée encore par des caricatures grotesques, et par ces modes passagères, mais expressives, qui sont, en quelque sorte, l'enseigne de l'opinion. Telle à peu près, était la situation des choses. » (1) Voir la note p. 232.

êtes l'homme de la nation, le défenseur de la patrie et que nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage liberté... Ah ! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois étrangers, enhai'dis par la trahison, s'avancèrent jusque sous les murs de Paris (30 mars 1814) ; avec quelle ardeur nous aurions imité cette brave garde nationale, réduite à prendre conseil (ff ellemême, et à courir, sans direction, au-devant du péril. Notre commune résistance vous aurait donné le temps d'arriver pour délivrer la capitale et détruire l'ennemi. Nous sentions cette vérité; nous vous appelions de tous nos vœux, nous versions des larmes de rage, en voyant nos bras inutiles à la défense commune... La plupart d'entre nous ont fait, sous vos ordres, la guerre de la liberté et celle de la gloire; nous sommes, presque tous, d'anciens défenseurs de la patrie; la patrie doit remettre avec confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous des armes. Sire, en son nom; nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause et la vôtre. Nous ne sommes les instruments d'aucun parti, les agents d'aucune faction... Vive la nation, vive la liberté, vive l'Empereur ! »

Emu de ces témoignages de dévouement et d'énergique résolution de défendre Paris, il leur répondit, sans ambages, se faisant l'écho de leurs propres pensées, trouvant en son âme plébéienne des accents qui frappèrent au cœur tous ces patriotes. Il leur dit :

« Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ! Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes et sur les habitants des campagnes et les soldats de l'armée dont je connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez justifié ma confiance; j'accepte votre offre; je vous donnerai des armes... Vos bras robustes et faits aux plus pénibles travaux sont plus propres que les autres aux mouvements des armes. Quant au courage, vous êtes Français... Soldats fédérés ! s'il est des hommes nés dans les hautes classes de la société qui aient déshonoré le nom français, l'amour de la patrie et le sentiment de l'honneur national se sont conservés tout entiers dans le peuple des villes, les habitants des campagnes et les soldats de l'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance en vous. Vivo la nation!... »

Un mois auparavant, le dimanche 16 avril, il avail passé en revue, aux Tuileries, la garde nationale de Paris. Ses familiers, ses

officiers, avaient tâché de le détourner de cette démonstration de courage qu'ils jugeaient inopportune, parce qu'on avait répandu le bruit partout, que, s'il l'osait, il serait tué. On connaissait les sentiments peu sympathiques pour lui de la bourgeoisie de Paris, qui composait la majorité des légions de la milice urbaine. Qu'un exalté, un fou, se trouvât dans les rangs, au moment de son passage, au front des légions, et il était perdu. Napoléon, durant son Consulat, avait été si souvent menacé et averti du même danger, qu'il s'était habitué à ces tristes chances du hasard. Etait-ce le moment d'hésiter? Il résista aux obsessions de ses conseillers craintifs, et la revue eut lieu. Comme il se mettait en mouvement, il s'aperçut qu'il était suivi de quelques-uns de ses grenadiers en armes, afin de veiller à sa sûreté. Il se retourna, écrit Fleury de Chaboulon, et prenant le premier grenadier devant lui, par son bonnet à poil, il lui cria très fort : « Va-t'en ! » Les gardes nationaux l'entendirent; ils furent touchés de cette confiance, si énergiquement démontrée, et ceux qu'ils côtoyaient l'entourèrent et lui jurèrent fidélité. Le mot fut répété dans les rangs, et la revue se changea en triomphe pour l'Empereur. Au défilé, il se plaça, isolé de son état-major, n'ayant à sa droite que l'un de ses aides de camp, et à sa gauche, un grenadier sans armes pour recueillir les pétitions qui lui seraient remises. A ce moment-là, il eût été très facile de le poignarder. Mais encore, l'assassin aurait dû faire d'avance le sacrifice de sa vie, car il aurait été massacré sur place (1).

Il faut revenir sur les premiers temps de cette restauration impériale, relater quelques menus faits qui accentueront la couleur du tableau de cette époque. Durant la journée qui suivit le

9I|(1) L'Anglais Hobhouse, témoin de la scène, écrit à ce sujet : « Il aurait été bien facile de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J'admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l'avais entendu dire. Il n'est pas bien gros, mais son ventre est si saillant, que l'on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des

départ de Louis XVIII, les armes de France, à Paris, restèrent intactes sur tous les édifices nationaux, et l'ordre dans les rues ne fut point troublé. Le soir, seulement, il y eut tumulte et cris injurieux contre les Bourbons, aux galeries de bois du Palais- Royal. Au Palais de Justice, les jugements furent rendus au nom du roi ; et dans une audience solennelle, un pair de France, M. Herwin de Névèlé, fit enregistrer des lettres patentes, par lesquelles lui était conféré le titre de comte. Un jeune licencié en droit prêta, comme avocat, le serment de ne rien écrire, de ne rien plaider contre la majesté royale... Que d'ironie en toutes ces choses ! Sur le soir, les boulevards qui touchent aux faubourgs habités par les ouvriers se remplirent d'oisifs en habits de travail, agités, parlant haut, quêtant des nouvelles.

Quelques jours après, les journaux offrirent, aux lecteurs, un aspect nouveau. Les Débats se parèrent de leur ancien titre ; Journal de V Empire, avec M. Etienne pour censeur, que l'Empereur décora, lui attribuant une action de vingt mille francs sur le journal qu'il censurait. A la Gazette de France, M. Tissot ne fit qu'une apparition éphémère et céda la place à M. Jouy, lequel, « franc parleur sous le roi, n'eut pas la gloire de l'être sous le tyran (1) ». Il devint ermite de la Guyane et commissaire impérial du théâtre de l'Opéra-Comique, chassant ainsi M. Gampenon, destitué, disait-on, parce qu'il avait eu la malchance de mériter Y Ordre de VEteignoir, si malicieusement créé par le Nain Jaune. M. Jay quitta le Journal de Paris et fonda V Indépendant; et après son départ, le Journal de Paris, suivant les expressions de Mrs Héléna Williams, « devint l'égout des plus plates invectives contre la famille royale ». Bientôt, dans les rues, on ne rencontra pas un ouvrier, pas un soldat, qui n'eût, à sa boutonnière d'habit, quelques brins de violette. Au rebours, les dames de la bonne société adoptèrent la couleur bleue, couleur royale et symbole de la constance, tandis que la valetaille et les petits détaillants, fournisseurs des hôtels aristocratiques, chantaient des refrains

soupirs, avalant sa salive, et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui, en fronçant les sourcils et en les rapprochant l'un de l'autre, comme pour voir plus distinctement. Le déftlé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une patience paisible. »

(1) Mrs Héléna Williams. Récit des événements.

gouailleurs contre l'Empereur et louangeurs pour le roi, de préférence : Il reviendra. Aux vitrines des marchands d'estampes, en des vases, étaient groupées des touffes de violettes, de telle façon qu'entre les tiges, on aperçût le profil de l'Empereur, celui de l'impératrice Marie-Louise, celui du Roi de Rome; ou bien c'était une branche de laurier, qui s'élevait entre des lis desséchés et flétris, derrière lesquels apparaissait le portrait de l'Empereur. Au Théâtre-Français, Mlle Mars se montrait toute parée, toute couverte des fleurs printanières qu'avaient adoptées les partisans de l'Empire; de même Mme Gavaudan, à l'Opéra- Comique, dans son rôle de Joconde.

L'Empereur fit, dans Paris, sa première promenade le 31 mars ; au boi' de Boulogne, le lendemain, 1" avril. Les curieux, les passants lui présentèrent des pétitions, qu'un de ses aides de camp, à côté de lui, recueillait, avec recommandation de les classer, pour qu'il en prît connaissance dans son cabinet et les annotât. A l'Arc de Triomphe du Carrousel, des ouvriers reconstituèrent les inscriptions qu'y avaient effacées les alliés, pendant leur séjour à Paris, et, au coin des rues, rétablirent les noms inscrits durant l'Empire, qu'avaient proscrits les Bourbons; les édifices publics s'ornèrent, à leur fronton, de leurs inscriptions impériales; les théâtres reprirent leur ancienne administration, leurs anciennes coutumes, et, de nouveau, les portes de l'ancien Conservatoire furent ouvertes aux chanteurs et aux acteurs des deux sexes. Les usines de Paris rappelèrent leurs ouvriers, notamment les filatures de coton, qui se remirent en marche avec une activité nouvelle. On acheva la grande allée d'arbres qui reliait le palais du Luxembourg à l'Observatoire, tandis que l'on procédait à l'embellissement et à la réparation des jardins du Palais- Royal. Terrassiers, maçons, menuisiers, peintres, vinrent, en escouade, poursuivre les travaux de Paris, interrompus à la fontaine de l'Eléphant (1), au terre-plein du Pont-Neuf, au Louvre, au Nouveau-Marché Saint-Germain, à l'hôtel des affaires étrangères (2).

(1) Le choix d'un éléphant pour une fontaine parut bizarre, écrivaient les gazettes du temps. Ce choix cependant est justifié par l'exemple de l'antiquité. A Catane, on voitunéléphant antique qui servait autrefois de fontaine ; également au quinzième siècle, i\ Rome, l'éléphant a été employé à titre de décoration.

(2) La capitale, dit Fleury de Chaboulon, redevint comme autrefois un vaste atelier et les Parisiens, auxquels les étrangers avaient appris à connaître

Et, les semaines s'écoulant, le nombre de ces travailleurs fut doublé.

Les monuments consacrés aux sciences, les musées, les artistes

ne furent point oubliés. Un matin d'avril, l'Empereur se dirigea

vers le Jardin des Plantes où il fut reçu par Guvier, Thouin et le

les beautés de leurs monuments, virent avec un sentiment mêlé de reconnaissance et d'orgueil que de nouvelles merveilles allaient embellir encore leur majestueuse cité. Dans ses visites au faubourg Saint-Antoine, l'Empereur se fit ouvrir les portes de tous les ateliers et les examina dans le plus grand détail. Les nombreux ouvriers de la manufacture de M. Lenoir, qui avaient conservé la mémoire de ce que l'Empereur avait fait pour leur maître et pour eux, le comblèrent de témoignages de dévouement ! Le commissaire de police présent cria : Vive le roi! Grande rumeur. L'Empereur, se tournant vers cet homme, lui dit, d'un ton railleur: Monsieur le commissaire, vous ne voulez donc point vous défaire de vos mauvaises habitudes? — Voici d'autres petits faits saillants qui marquèrent ces premiers temps des Cent- Jours : On écrivait de Besançon que les vignerons de la Franche-Comté montaient travailler à leurs vignes avec une cocarde tricolore à leur chapeau. — On remeublait aux Tuileries l'appartement de l'impératrice Marie-Louise. — On avait affiché, aux vitrines des libraires, une gravure avec ce titre : Marchés conclus, ou capitulation du 30 mars 1814. On y voyait, autour d'une table, des officiers russes, autrichiens, anglais, occupés à compter des sacs remplis d'or, tandis qu'un personnage, moitié homme et moitié renard, rédige l'acte de la capitulation. Ce qui paraissait assez plaisant, c'est que le renard n'avait qu'une patte et un pied bot. — Le 12 avril, l'Empereur, accompagné seulement de deux ou trois personnes de sa Cour, alla déjeuner à la Malmaison où il fut reçu par la reine Hortense. La vue de ces lieux, écrit la Gazette de France, témoin des premières années de sa gloire, a fait sur son cœur une impression douce et vive à la fois. L'Empereur a tout vu, tout examiné en détail; il a parcouru les divers endroits qu'il avait habités autrefois. Chaque objet semblait lui rappeler d'intéressants souvenirs. Il en repartit à une heure, pour venir présider le Conseil des ministres. — Le général Grouchy fut nommé maréchal de France. — A Versailles, on réparait le grand canal, et on procédait au rétablissement du Musée des tableaux de l'Ecole française. — A Paris, le nombre des enrôlements pour l'armée devenait chaque jour plus considérable. Mille jeunes gens, en quelques jours, s'étaient présentés à la préfecture de la Seine. — Au rebours, on colportait clandestinement à Paris un écrit intitulé le Lys, que l'on glissait la nuit sous les portes cochères.

Plus tard, en mai et en juin, d'autres faits à signaler eurent lieu. Mgr Lecoz, archevêque de Besançon, mourut le 3 mai, à l'âge de soixante-seize ans. — La Pie voleuse et Mademoiselle Jenny faisaient salle comble au théâtre de la Porte-Saint-Martin. — Les caricatures et les dessins de circonstances devinrent de plus en plus nombreux. Au 14 mai, dans la semaine, on en avait compté cinquante-trois nouveaux. — A l'Institut, il y eut réception de Saint-Aignan, élu à la place de Bernardin de Saint-Pierre ; puis, on annonça la rentrée à Paris de Cherubini venant d'Angleterre. — Les allées Boutin perdaient chaque jour de leur splendeur. On n'y rencontrait plus que de malheureuses grisettes. — Les porteurs de charbon de la ville de Paris demandèrent à travailler aux fortifications. — Le 9 juin, les généraux Ornano et Bonnet se battirent en due! au pistolet. Le général Bonnet reçut une balle dans la cuisse; le général Ornano dans les reins. — La garde nationale, en ce courant de juin, remplaça aux portes de Paris les régiments de ligne et de la Garde impériale partis pour la frontière. — Versailles, Saint-Germain, Pontoise, Mantes fiironl mis en étal de défense. — On s'occupa, enfin, de former un camp retranché dans la plaine de Montrouge. Co camp retranché devait s'étendre depuis Vaugirard jusqu'à Bicôtre.

savant minéralogiste Haûy. Les galeries et les serres lui furent montrées, les serres qu'il voyait pour la première fois et qu'il trouva fort au-dessous de ce qu'elles auraient dû être. Du Jardin des Plantes, il prit le chemin de la Sorbonne, vers l'atelier de David, prévenu par un page de la visite impériale. Il y resta près d'une heure, admirant l'œuvre toujours magnifique du peintre, qui avait achevé son tableau des Thermopyles, un des plus émouvants et des plus beaux, émanés de son pinceau. Quelques jours après, entouré de ses officiers et d'un grand nombre d'artistes, il vint, au Louvre, considérer avec attention la Bataille de Marengo, de Vernet, le seul tableau moderne qui y fût exposé. « Il n'y a point de confusion, dans cette toile, disait l'Empereur; l'œil s'y promène aisément parmi tous les détails du dessin. » Et se tournant du côté de Vernet, il lui témoigna hautement la satisfaction de cette visite (1). De là, il descendit à la salle des Antiques et il entra ensuite dans les salles de la sculpture moderne nouvellement ouvertes au public. Ces sorties plaisaient à la foule, qui stationnait près des voitures impériales, manifestant, par ses acclamations, la joie qu'elle éprouvait de revoir celui qu'elle n'avait cessé d'aimer.

Les sorties de Napoléon avaient presque toujours un but utile, un encouragement à l'industrie ou une manifestation bienveillante pour l'armée et les vieux soldats. Le jour qu'il se rendit à l'Ecole polytechnique, un grand nombre d'élèves étaient en sortie. Ceux qui étaient restés manœuvrèrent sous le commandement de l'Empereur. Quelques jours après, il fit reconduire à l'Ecole les canons que les élèves avaient défendus contre les Russes à la barrière de Charenton, canons que les Bourbons leur avaient enlevés. Aux Invalides, il entra dans les cuisines, goûta à l'ordinaire des soldats, visita le réfectoire des officiers, passa en revue les vieux grognards, presque tous affreusement mutilés, et leur annonça que la dotation de six millions, supprimée par le gouvernement royal, leur serait rendue. Il s'occupait, pendant ce tempslà, de reconstituer, autant qu'il était possible, le domaine extraordinaire, d'une valeur de quatre cents millions au moment de

(1) A David, il donna la croix de commandeur do la Légion d'honneur; à Carie Vernet, six mille francs. Et personne ne trouva à redire à cet hommage fait ;'i ces deux éminents artistes.

son départ de Fontainebleau pour l'île d'Elbe. Ce domaine se composait d'actions de la Banque de France et d'effets divers; mais les actions de la Banque avaient été négociées par le gouvernement des Bourbons au mois d'août précédent, et la cour des Tuileries s'était emparée du produit, qui était cependant la chose de l'armée, sa propriété sur laquelle étaient hypothéquées les dotations. Des débris qui restaient, Napoléon put, toutefois, aider à la misère de beaucoup de veuves de militaires qui avaient des pensions sur la dotation de leur mari ; améliorer la situation d'un certain nombre de soldats et celle de beaucoup d'officiers qui trouvèrent, dans ces revenus, un supplément à leur pension de retraite et une aisance honorable, si bien méritée.

Une autre fois, c'était dans la banlieue de Paris, où étaient commencés des travaux de défense, qu'il allait en promenade à cheval, suivi du grand maréchal Bertrand et du général Drouot.

Et toujours, en rentrant aux Tuileries et à l'Elysée, la foule l'entourait, et si près, qu'il était forcé de mettre son cheval au petit pas. Et il répondait à ceux qui lui avaient adressé la parole, car, de loin, par ses gestes et les mouvements de sa tête, il était visible qu'il leur parlait.

Un décret impérial rétablit la maison d'Ecouen, sous la direction de Mme Gampan, qui en fut nommée surintendante; et comme la maison de Saint-Denis avait été fort négligée des princes, réfugiés à Gand, Napoléon lui consacra une visite. Dès qu'il fut entré dans les salles où se tenaient ces intéressantes orphelines, elles accoururent à lui, se précipitèrent à ses genoux, lui embrassèrent les mains, suivant ses pas, le considérant avec un attendrissement de sympathie et d'affection qui touchait jusqu'aux larmes l'impérial visiteur. Pour goûter aux plats de leur repas, il s'était servi d'une cuillère que toutes désiraient posséder et garder; mais elles convinrent, et aucune d'elles, alors, ne fut jalouse, que la cuillère serait brisée et partagée entre toutes. La plus audacieuse lui offrit une bague en crin, tressée de ses doigts habiles, avec une devise incrustée sur la tresse. Il l'accepta, et toutes voulurent lui faire le même présent et lui apportèrent une bague tressée aussi en son intention. Et quand il eut assemblé toutes ces bagues en ses mains, elles lui recommandèrent de ne

jamais s'en séparer, de les conserver en souvenir d'elles. L'Empereur souriait, les écoutait avec complaisance, et il leur promit tout ce qu'elles exigeaient, ajoutant que ces menus objets lui étaient aussi chers que les bijoux de sa couronne.

Lorsque, sur l'affiche du Théâtre Français, les Parisiens virent, un jour, annoncer la tragédie d^Hector, il y eut empressement général à la location des loges et de toutes les places. Hector/ L'Empereur aimait cette tragédie, et l'on était certain que, ce soir-là, il assisterait à la représentation. La salle était comble. « On se foulait au parterre », écrivent les gazettes du temps. Dès le commencement de la soirée, l'orchestre joua les airs nationaux réclamés par le public. Le chanteur Gavaudan, présont dans la salle, au balcon, dut entonner un couplet de la Marseillaise, que les voix des jeunes spectateurs suivirent en chœur, au refrain. La foule houleuse attendait. A la troisième scène, l'Empereur entra dans sa loge; toute l'assistance tendit les mains vers lui, soulignant ce geste d'admiration par des vivats intenses qui ne s'arrêtèrent qu'au moment où l'Empereur s'assit, après avoir salué à droite et à gauche. Et ces applaudissements, ces vivats, ces tressaillements de joie et d'admiration recommençaient au moindre vers où se pouvait saisir une allusion. Ainsi, lorsque l'acteur disait :

... C'était Achille!

Il reparut enfin!

Napoléon ne perdait rien des scènes qui se déroulaient sous ses yeux. Il se tenait immobile sur son siège, sans se retourner du côté des officiers qui l'avaient escorté, immobiles, eux aussi, derrière lui. Avant la fin du drame, il sortit, évitant ainsi les démonstrations de la foule, qui le fatiguaien .

Il en fut de même à la pièce d'Arnault, Marias à Minturnes. Napoléon, ce soir-là, n'était pas au théâtre. Mais aucune des allusions que le public trouvait en un vers n'échappait à ses bruyantes acclamations. Et l'on couvrait de vivats ce distique :

Le seul nom du héros enfante des soldats ; Vous les verrez en foule accourir sur vos pas.

Puis encore :

Le peuple, de tout temps, fut l'appui du grand homme.

On ne parlait plus alors que des fastes glorieux de l'Empire ; on ne prêtait attention qu'aux actions héroïques qu'avaient signalées les guerres récentes. On se plaisait aux fêtes militaires. Dès le 2 avril, la Garde impériale offrit un banquet aux garnisons de Lyon et de Grenoble, venues à Paris à la suite de l'Empereur, et aux gardes nationaux qui, le 20 mars, étaient de faction aux Tuileries. Les tables furent dressées au Champ de Mars pour quinze mille hommes, et, sous les galeries de l'Ecole militaire, eut lieu le dîner des officiers, au nombre de mille quatre-vingts. Véry, le restaurateur, servit ce dîner, à raison de trente-cinq francs par tête. Au dessert, tous, se levant, tirèrent leurs épées, et, les croisant au-dessus des tables, jurèrent de défendre jusqu'à la mort la patrie et l'Empereur. Puis, quelques-uns d'entre eux s'emparèrent du buste de Napoléon, placé en évidence, et suivis d'une foule nombreuse se dirigèrent vers les fenêtres des Tuileries pour acclamer leur idole. De là, le buste fut porté à la colonne de la place Vendôme et hissé sur le faîte. Mais Napoléon le fit enlever pendant la nuit.

Deux jours après, ce banquet fut rendu à la Garde impériale par la milice urbaine, comme un pacte fraternel entre les soldatscitoyens et ceux qui, depuis leur entrée au régiment, n'avaient connu que la guerre. Ces agapes militaires furent joyeuses et brillantes. La fête eut lieu dans le vaste local du Conservatoire des Arts et Métiers. Six mille hommes de la Garde impériale, grenadiers, chasseurs à pied et à cheval, dragons et lanciers, y assistèrent, ainsi qu'un nombre égal de gardes nationaux de tous grades. A cinq heures et demie, tout le monde était réuni, et dans les salles du Conservatoire circulaient, pêle-mêle, maréchaux, ministres, généraux, préfet de la Seine et hauts fonctionnaires invités. A l'heure fixée, ces personnages éminents furent conduits, au son des fanfares, à la table qui leur était assignée. Douze tables avaient été dressées pour les douze légions, et chacun s'y plaça dans le plus grand ordre. La salle du banquet, ornée de riches tapis, de trophées militaires, de transparents^ de guirlandes de laurier et du buste de l'Empereur, présentait un coup d'œil magnifique. Les chefs de légion avaient, à leur droite, un colonel de la Garde impériale, et à leur gauche un sous-officier de cette gar(l(\ En face, était assis le maire de l'arrondissomenl, ayant

aussi, à sa droite, un colonel, et, à sa gauche, un soldat de la Garde impériale. Chaque soldat national avait, assis à côté de lui, un militaire invité, et celui-ci, sur son couvert, une feuille de laurier. A la fin du banquet, le chanteur Gavaudan, grenadier de la deuxième légion, chanta une ronde militaire composée par Etienne, membre de l'Institut. Ce fut à cette époque également que le colonel Labédoyère offrit un banquet, chez Véry, à tous les officiers de son régiment et à ceux du bataillon de l'île d'Elbe.

« Dans tous les lieux où il avait passé, en venant de Grenoble à Paris, écrit, en ses Souvenirs, Mlle Cochelet, Labédoyère avait été accueilli, fêté, entouré. C'était le héros du jour. Quant à lui, toujours grave et sérieux, il repoussait les compliments. « J'ai « agi pour mon pays », disait-il, « et parce que je suis convaincu « que l'Empereur seul convient à la France, qu'il peut seul lui « conserver sa gloire et lui donner les constitutions qu'elle désire. « Je ne m'estimerais pas si j'étais passé à lui par entraînement « ou pour un intérêt quelconque. Bien au contraire, je perds la « fortune que les Bourbons rendaient à ma famille, je perds peut- « être l'affection de ma femme, qui est partie avec sa mère en « me reprochant de l'avoir oubliée, sacrifiée (1). Qu'importe! « Je crois avoir épargné à mon pays de grands malheurs, de grandes « réactions politiques, et si j'ai immolé mon bonheur à cette noble « cause, je ne m'en repentirai jamais. »

La reine Hortense ouvrait, chaque semaine, les salons de son hôtel à ses amis, et l'on y voyait tous les ministres, tous les amis de l'Empereur, et même Benjamin Constant, qui avait promis de lire aux assistants son roman Adolphe, qu'il venait d'achever. Carnot donna un concert; mais, écrit Mlle Cochelet en ses Souvenirs, cette réunion n'eut pas le caractère calme d'une soirée musicale. En dépit du décorum, les passions les plus animées s'y manifestèrent. L'expression des physionomies, les exclamations, lorsque la reine Hortense, invitée, entra, tout décelait, à ce moment-là, l'agitation des esprits. C'était à la fin de mai.

En ce temps-là, un événement, qui avait aux yeux des impé-

(1) Sa femme était une demoiselle de Chastellux,etil se trouvait ainsi le beaufrère (lu duo de Rau7.an.

rialistes une signification importante, fut l'évasion du comte de Maubreuil, arrêté et emprisonné par le gouvernement des Bourbons. L'opinion publique accusait l'aristocrate, taré et noté d'infamie, d'avoir été enrôlé par Laborie et Talleyrand pour l'assassinat de l'Empereur, sur la route de l'île d'Elbe ; la justice royale ne poursuivait qu'un vol de bijoux et d'argent à mains armées, commis sur la princesse Catherine de Wurtemberg, fuyant en Allemagne. Si Maubreuil eût été jugé durant la première restauration des Bourbons, le gouvernement se serait arrangé, sans doute, pour épargner les grands personnages mêlés à cette histoire fort scandaleuse. Durant les Gent-Jours, que ne pouvait-on pas craindre de cet inculpé, de cet oseur, et de son interrogatoire, s'il voulait se venger de cette incarcération ? Maubreuil, par la connivence des royalistes, qu'il faut admettre, put s'évader, en sciant deux barreaux de sa cellule, et descendant de la hauteur d'un troisième étage, avec une échelle de corde.

L'armée et le peuple accaparèrent bientôt les pensées de Napoléon. Il y trouvait l'appui de son autorité, la raison de son nouveau règne. N'était-ce pas l'armée, n'était-ce pas le peuple qui l'avaient conduit de Cannes à Paris ? N'étaient-ce pas ces deux forces irrésistibles qui avaient opéré la soudure de son pouvoir présent avec celui du passé ? Il dut s'attacher ensuite aux réformes que ses proclamations dictées à Porto-Ferrajo et ses décrets de Lyon avaient fait espérer à la nation. Les hommes qui, depuis un an, étaient sortis de l'ombre, ceux qui voulaient jouir de l'influence que donne, en un Etat, le talent de la parole, ceux-là s'agitaient, écrivaient, et ne laissaient point oublier les premiers engagements de Napoléon. Les brochures se multipliaient, plutôt agressives que louangeuses, contenant le plus souvent l'essence de la Constitution que l'on attendait du nouveau régime impérial. Sur la Constitution à vonii-, chacun avait son projet. Dans les journaux, dans le Censeur, par exemple, les rédacteurs discu-

taient le principe même de l'autorité, affirmant que celle de Napoléon n'était que provisoire. La classe aisée demandait impérieusement des garanties de modération et des gages de liberté. Ayant été sincère, d'ailleurs, ayant promis l'établissement d'un pouvoir constitutionnel, il fallait bien qu'il mît en œuvre cette bonne volonté; et tandis qu'il réorganisait son armée, avec son activité fébrile, il se décidait à l'édification des nouvelles assises de l'Etat.

Seulement, et ce fut une faute, il admit, pour le conseiller, ceux qui, jadis, avaient travaillé avec lui à l'établissement du Consulat et de l'Empire. Leurs idées ne correspondaient plus à celles de la génération présente. Les ministres, les hommes politiques, qu'il appela, dans la commission préparatoire, étaient usés, comme ses maréchaux à la guerre, dépourvus d'initiative, peu confiants dans ce changement subit des principes du gouvernement. Il faut ajouter, cependant, que le grand machinateur de ces réformes fut un de ceux qui, jadis, au Tribunat, s'étaient dressés contre Napoléon; l'ami de Mme Staël, un idéologue convaincu. Benjamin Constant. Celui-là aimait à parler, et il parlait bien. Il avait préconisé autrefois un régime constitutionnel, calqué sur la monarchie anglaise. C'était donc l'homme nouveau à joindre aux vieux impérialistes; et ce fut lui qui fut chargé de la rédaction du projet de cette nouvelle Constitution impériale.

Napoléon le fit inviter à une entrevue. Qui eût cru, naguère, à la collaboration de ces deux hommes? Benjamin Constant, quelques jours avant l'arrivée de Napoléon aux Tuileries, avait signé, au Journal des Débats, l'article le plus violent de tous ceux qui furent publiés contre « l'usurpateur » (1). Mépris, injures, l'écrivain n'avait rien épargné. L'article produisit une sensation profonde et le signataire se rappelant les rigueurs de Napoléon contre ceux qui l'outrageaient, sous l'Empire, pensant qu'il serait châtié comme il le méritait, si l'Empereur le pouvait saisir à i^Paris, s'empressa de fuir, dès que la cause de la monarchie fut )erdue. Il se cacha en province. Puis la longanimité du nouveau régime lui donna confiance. La liberté de la presse devint illimi- |tée. Il fit une visite au prince Joseph, avec lequel il avait été en

(1) Cf. le Retour des Bourbons, f» 234.

relations amicales, pendant le Directoire. Ce prince le rassura, lui affirma même que son frère n'avait pas de rancune, disposé à tout pardonner, connaissant les hommes et les nécessités de la vie. Et lorsque l'ancien tribun reçut l'invitation de l'Empereur, l'auteur de l'article des Débats, l'inconstant que la persévérance en une conviction ne gênait guère, charmé autant que surpris de cet appel à son expérience politique, s'empressa d'accourir.

Cette entrevue est célèbre. Entre ces deux hommes d'une intelligence supérieure, le colloque ne pouvait être banal. Colloque, est-ce bien le mot? Avec Napoléon pour interlocuteur, c'était surtout un monologue, et Benjamin Constant, en son Mémoire sur les Cent-Jours, l'a résumé d'une façon impressionnante.

A son entrée dans le cabinet de l'Empereur, il le trouva, les mains pleines de brochures, de rapports, de mémoires sur la conduite qu'il devait tenir : plans de constitutions qui lui étaient soumis; les plus extraordinaires, les plus inacceptables, émanés pourtant d'hommes connus, mais presque tous anciens jacobins, admirateurs de la Convention, ne voyant de salut pour la France que dans la résurrection de ce régime fondé sur la terreur. Benjamin Constant analyse succinctement un de ces mémoires où se trouvait esquissé le concept d'une république, avec des inquisiteurs d'Etat, un Conseil des Dix, des censeurs pour exclure, de toutes fonctions, les candidats suspects, des assemblées soigneusement privées d'initiative et réduites au silence, des lois préventives, en un mot, un gouvernement de sectaires, où tous les avantages seraient acquis à l'application de leurs idées et la proscription aux autres. Point de liberté, si ce n'est celle de penser et d'agir à l'exemple de ceux qui détiendraient le pouvoir. Napoléon sourit en reprenant ce papier à son visiteur et il ajouta : « L'auteur, vous vous en doutez bien, est de ceux qui ont fait leur éducation constitutionnelle dans la Convention. »

L'audience se poursuivit longuement, et, dans ses confidences, Napoléon parut sincère à son auditeur. Hypocrite ! disaient ceux qui ne pouvaient rien souffrir de cet homme extraordinaire; qui ne savaient que l'injurier en exaltant ses misérables adversaires, petits hommes gonflés d'outrecuidance, hardis et courageux, lorsqu'il fut vaincu. Hypocrite, lui ! Ainsi que le fait observer Vaulabelle, quand on est un homme de cette qualité, on n'a

nul besoin de l'être. Au moment où il parlait, Napoléon pensait absolument ce que contenaient ses paroles ; et il disait :

« La nation s'est reposée douze années de toute agitation politique, et, depuis un an, elle se repose de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin d'activité. Elle veut et croit vouloir une tribune et des assemblées. Elle ne les a pas toujours voulues. Elle s'est jetée à mes pieds, quand je suis arrivé au gouvernement. Vous devez vous en souvenir, vous qui essayâtes de l'opposition. Où étaient votre appui, votre force? Nulle part. J'ai pris moins d'autorité qu'on ne m'invitait à en prendre... Aujourd'hui, tout est changé. Un gouvernement faible, contraire aux intérêts nationaux, a donné à ces intérêts l'habitude d'être en défense et de chicaner l'autorité. Le goût des constitutions, des débats, des harangues, paraît venu. Cependant, ce n'est que la minorité qui les veut, ne vous y trompez pas ! Le peuple, ou si vous l'aimez mieux, la multitude, ne veut que moi. Vous ne l'avez pas vue, cette multitude, se pressant sur mes pas, se précipitant du haut des montagnes, m'appelant, me cherchant, me saluant. A ma rentrée, de Cannes ici, je n'ai pas conquis, j'ai administré. Je ne suis pas seulement, comme on l'a dit, VEmpereur des soldais, je suis celui des paysans, des plébéiens de la France... Aussi, malgré |(tout le passé, vous voyez le peuple revenir à moi. Il y a sym- 'pathie entre nous. Ce n'est pas comme avec les privilégiés. La noblesse m'a servi. Elle s'est lancée, en foule, dans mes anti- [chambres. Il n'y a pas de places qu'elle n'ait demandées, acceptées, [sollicitées. J'ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, ides Beauvau, des Mortemart. Mais il n'y a jamais eu analogie. rLe cheval faisait des courbettes; il était bien dressé, mais je le [sentais frémir. Avec le peuple, c'est autre chose. La fibre populaire répond à la mienne. Je suis sorti des rangs du peuple; ma voix agit sur lui. Voyez les conscrits, les fils de paysans. Je ne pies flattais pas ; je les traitais durement. Ils ne m'entouraient pas moins ; ils n'en criaient pas moins : Vive VEmpereur! C'est qu'entre eux et moi, il y a même nature. Ils me regardent comme leur soujtien, leur sauveur contre les nobles. Je n'ai qu'à faire un signe, ou plutôt à détourner les yeux, les nobles seront massacrés dans toutes les provinces. Ils ont si bien manœuvré depuis six inois ! f Mais, je ne veux pas être le roi d'une jacquerie. S'il y a des moyens

de gouverner par une Constitution, à la bonne heure ! J'ai voulu l'empire du monde, et, pour me l'assurer, un pouvoir sans bornes m'était nécessaire. Pour gouverner la France seule, il se peut qu'une Constitution vaille mieux... J'ai voulu l'empire du monde! Qui ne l'aurait pas voulu à ma place ? Le monde m'invitait à le régir. Souverains et sujets se précipitaient à l'envi sous mon sceptre. J'ai rarement trouvé de la résistance en France, mais j'en ai pourtant rencontré davantage dans quelques Français, obscurs et désarmés, que dans tous ces rois si fiers aujourd'hui de n'avoir plus un homme populaire pour égal... Voyez donc ce qui vous semble possible. Apportez-moi vos idées... Des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse... Je veux tout cela... la liberté de la presse surtout. L'étouffer est absurde. Je suis convaincu sur cet article. Je suis l'homme du peuple. Si le peuple veut réellement la liberté, je la lui dois. J'ai reconnu sa souveraineté; il faut que je prête l'oreille à s s volontés, même à ses caprices. Je n'ai jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir. J'avais de grands desseins. Le sort en a décidé. Je ne suis plus un conquérant; je ne puis plus l'être. Je sais ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. ^Je n'ai plus q 'une mission, relever la France et lui donner un gouvernement qui lui convienne. Je ne hais point la liberté. Je l'ai écartée, lorsqu'elle obstruait ma route; mais je la comprends. J'ai été nourri dans ses pensées. Aussi bien, l'ouvrage de quinze années est détruit. Il ne peut se recommencer. Il faudrait vingt ans et deux millions d'hommes à sacrifier. D'ailleurs, je désire la paix et je ne l'obtiendrai qu'à force de victoires. Je ne veux pas vous donner de fausses espérances. Je laisse dire qu'il y a des négociations; il rCy en a pas. Je prévois une lutte difficile, une guerre longue. Pour la soutenir, il faut que la nation m'appuie; mais, en récompense, je le crois, elle exigera de la liberté. Elle en aura. La situation est neuve. Je ne demande pas mieux que d'être éclairé. Je vieillis. On n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra bien plus sûrement encore à mon fils (1)... »

(1). VirxEMAiN, Souvenirs, p. 177. « Dans une soirée chez Suard, Benjamin Constant disait : « Le passé est la faute do tout le monde. Le Sénat, les minis- « très, lo Corps législatif, nous avons gâté l'Empereur. Nous le reconquérons

Lorsque Benjamin Constant eut achevé la rédaction de son œuvre provisoire, elle fut souimse à la délibération de la commission de Constitution, ministres et conseillers, dont les souvenirs se rattachaient aux constitutions des premiers temps révolutionnaires, ou bien, comme un progrès, à la Constitution de la monarchie anglaise. C'était ce dernier acte, d'ailleurs, que reproduisait, en majeure partie, le projet du rédacteur. Il instituait deux Chambres, celle des députés, celle des pairs, qui seraient héréditaires. La liberté religieuse y était nettement affirmée; la presse soumise au jury; le pouvoir judiciaire inviolable; les tribunaux militaires soigneusement écartés pour les fautes purement civiles; l'interprétation des lois enlevée au pouvoir exécutif; la levée des hommes, appelés au recrutement de l'armée, impossible sans le concours du pouvoir législatif; enfin, la responsabilité des fonctionnaires admise, après la révision de la Constitution consulaire de l'an VIIL Telle était, à grands traits, la Constitution qu'apportait Benjamin Constant. Aucun des commissaires ne souleva d'objections. Ils avaient le pli de l'obéissance; ils acceptaient ce projet que l'Empereur ne repoussait pas. Carnot, seul, se sépara de ses collègues; à la Chambre des députés, au Sénat, qui, dans son projet, tenait lieu de Chambre des pairs, il adjoignit un Tribunat, composé de cinq commissaires, pris dans la Chambre des députés, de cinq dans le Sénat, de cinq dans le

« chaque jour aux vrais principes. » Il disait cela sincèrement. Puis, habitué

à se tirer par une plaisanterie d'un embarras de conscience et à se moquer parfois

un peu de lui-même, pour prévenir les autres, il lui arrivait d'ajouter : « Après

« tout, je ne garantis pas que ces excellents symptômes constitutionnels tiennent

« contre une grande bataille gagnée. Mais, que voulez-vous î II faut se féliciter

« de ce qui est acquis, et bien présumer du reste. La reconnaissance spéculative

« des principes est toujours un grand point obtenu. Un jour, nous emportons

« le jury; un autre jour, la responsabilité des ministres; un autre jour, la li-

^« berté définitive de la presse et la preuve légale contre les fonctionnaires. C'est

toujours beaucoup, en attendant la paix générale. » Et il se leva pour remonter

ians sa voiture de conseiller d'Etat, et aller, au cercle des Etrangers, finir la

îirée. »

On peut ajouter cette note empruntée encore à REGNAULT-VARrN( Cm g mois Vhistoire de France, p. 307) : « Je le vis (Napoléon) dans une de ses promenades latinales, où, après avoir jeté, sur les fortifications, le coup d'œil de l'ingénieur, 'il portait, parmi les Oots des ouvriers qui pressaient son cheval, un front populaire et le sourire de l'afTection. Il venait de proposer, à la sanction cantonale, son trop fameux Acte additionnel. Regnault-Varin lui dit : « Rassemblez, modifiez nos constitutions. Qu'elles soient faites pour le peuple, au niveau du siècle, « et dignes du trône. » Il me sourit, fit un signe, et répondit, en montrant le ciel : « Dieu et le Temps! »

Conseil d'Etat, de cinq dans l'ordre judiciaire. C'était l'ancienne institution consulaire qu'il voulait faire revivre. Nul ne défendit les idées de Carnot. Il fallait aller vite. On passa outre. Mais sur deux points, l'Empereur opposa une résistance opiniâtre. Benjamin Constant avait fait table rase du Consulat et de l'Empire. Aucun article de son projet n'y faisait allusion. L'Empereur s'insurgea. « Et que devenaient alors, disait-il, les lois civiles et criminelles et l'organisation intérieure de l'administration, sa hiérarchie et la distribution des pouvoirs? Est-ce qu'on allait reconstituer l'Etat depuis la base ? Etait-ce le moment ; en avaiton le temps ? Les institutions imposées à la France, de 1800 à 1812, devaient subsister. A l'heure présente, on n'y apportait qu'une modification; c'était un acte additionnel. » Ce fut le titre adopté. « Vous m'ôtez tout mon passé, ajoutait-il : je veux le conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai quelque droit, je pense. L'Europe le sait. Il faut que la nouvelle Constitution se rattache à l'ancienne. Elle aura la sanction de plusieurs années de gloire et de succès. » Premier point, qui fut admis suivant les désirs de l'Empereur. Sur le second point, la discussion fut plus véhémente. Benjamin Constant avait inséré dans son projet l'article de la Charte de 1814 qui repoussait toute confiscation.

« Alors, et c'est la seule fois, je dois le dire, ajoute le narrateur, la seule fois où j'ai vu Napoléon, impatient du frein que l'opinion lui imposait, s'efforcer de nous réduire au silence, et de ressaisir, malgré nous, la tyrannie. Alors, il se leva, promenant autour de lui des regards de mécontentement et d'irritation... « On me pousse, « s'écria-t-il, dans une route qui n'est pas la mienne. On m'affai- « blit, on m'entraîne. La France me cherche et ne me trouve plus. « L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se « demande ce qu'est devenu le vieux bras de V Empereur, ce bras « dont elle a besoin pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on « de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles! La première « loi, c'est la nécessité; la première justice, c'est le salut public. « On veut que des hommes, que j'ai comblés de biens, s'en servent a pour conspirer contre moi, dans l'étranger ! Cela ne peut être ; « cela ne sera pas. Chaque Fiançais, chaque soldat, chaque pa- « triote aurait droit de me demander compte des richesses laissées

« à ses ennemis. Quand la paix sera faite, nous verrons; à chaque « jour, sa peine; à chaque circonstance, sa loi; à chacun, sa na- « ture. La mienne n'est pas d'être un ange. Messieurs, je le répète, ft il faut qu'on retrouve, il faut qu'on revoie le vieux bras de VEm- « pereur (1) !... »

Sur ces fermes paroles, sur cette colère intransigeante, l'article fut abrogé, les confiscations maintenues. Il y eut, enfin, un article ajouté à cet ensemble de rédaction. Il contenait interdiction absolue du rétablissement des Bourbons et d'aucun autre prince de cette famille, c'est-à-dire, dans la pensée de Napoléon, du duc d'Orléans, qui, à ce moment-là, l'inquiétait beaucoup plus que le roi déchu. Benjamin Constant, en ses Mémoires, écrit que cet article « fut introduit subitement dans la dernière lecture qui eut lieu avant la promulgation de l'ensemble, et qu'il l'avait toujours attribué à Napoléon lui-même. » Ce texte, ainsi arrêté, fut immédiatement envoyé au Moniteur et un décret, à la suite, portait que l'Acte additionnel serait soumis à la sanction du peuple et de l'armée, que des registres seraient ouverts dans les secrétariats de toutes les administrations et de toutes les municipalités, dans les greffes de tous les tribunaux, chez tous les notaires, pour recevoir le vote de tous les citoyens. Quoi qu'on ait dit, ce vote fut libre. M. de Kergorlay, au secrétariat de la préfecture de police, sur le registre qui s'y trouvait, y libella son vote, dans les termes suivants :

« Je crois devoir à mes concitoyens et certainement je me dois à moi-même, d'exposer les motifs qui m'engagent à voter contre l'acceptation de l'acte intitulé : Acte additionnel aux Constitutions de l^ Empire. Ces motifs sont que le soixante-septième article de cet acte viole la liberté des citoyens français, en ce qu'il pré-

(1) Ce fut pendant cette élaboration de VActe additionnel qu'eut lieu le duel entre Benjamin Constant et M. de Montlosier. Voici ce que M. de Babante (t. II de ses Mémoires) écrit à ce sujet : « Benjamin Constant continuait tous les soirs à aller chez Mme Récamier. Dans une vive discussion avec M. de Montlosier, il y risqua, un jour, une plaisanterie trop épigrammatique. M. de Montlosier, sans chercher une repartie piquante, lui dit grossièrement : Vous êtes un sot. Un duel s'ensuivit. M. de Montlosier avait conscience de son tort. Il garda un complet sang-froid. M. Constant était nerveusement agité et piqua la main de son adversaire. Les témoins les séparèrent. »

Egalement on peut noter le duel entre le fils de Fontanes, M. de Saint-Marcellin et M. de Saint-Aulaire. M. de Saint-Marcellin succomba à la suite de son duel.

252 LE RETOUR DE L'EMPEREl/R

tend les empêcher d'exercer le droit qu'ils ont, de proposer le rétablissement de la dynastie des Bourbons sur le trône. Je suis forcé de protester contre cet article parce que je suis convaincu que le rétablissement de cette dynastie sur le trône sera le seul moyen de rendre le bonheur aux Français. — Paris, le 28 avril 181 5, L. F. P. DE Kergorlay. »

Ces motifs furent imprimés sur feuille volante et distribués partout, sans aucun empêchement de la police impériale.

Dés que cet acte fut connu par sa publication dans le Moniteur, les critiques les plus passionnées, et quelques-unes très injustes, l'assaillirent. Pas un parti politique n'épargna ce texte : ni les royalistes, ni les bonapartistes, ni les libéraux, ni les jacobins. Les royalistes absolus, ceux qui avaient blâmé le roi d'avoir octroyé à la nation des libertés parlementaires, oubliant leurs antécédents et leurs idées rétrogrades, vilipendaient l'Acte additionnel qu'ils accusaient de restrictions inadmissibles. L'article proscrivant le rétablissement de la dynastie bourbonienne les rendait aveugles sur toutes les autres concessions libérales. Eux qui, naguère, rejetaient la souveraineté du peuple, comme maxime jacobine, contraire aux droits primordiaux du prince légitime, la défendaient impétueusement, afin de garder une voie ouverte au retour de leur roi regretté. C'étaient ensuite les bonapartistes, inféodés aux habitudes autoritaires de l'Empereur, s'indignant que le pouvoir du souverain ne fût point entier et qu'il le partageât avec des Chambres électives. Renversement de toutes leurs idées, pour eux qui avaient vécu dans l'admiration du régime dont ils étaient les grands dignitaires exclusifs, et qui verraient maintenant surgir, du fond obscur des provinces, les beaux parleurs dont la parole serait une magicienne. Désormais, ils ne seraient plus les seuls oracles du gouvernement, et combien d'utopies et de billevesées se produiraient au grand jour! Parlotte dangereuse pour Napoléon, ce nouveau régime représentatif, où les mandataires de la nation réunis seraient aussi puissants que le souverain, plus puissants môme. Quel choc à prévoir! Les libéraux, presque tous de la classe bourgeoise, étaient les plus mécontents. En chaque article, ils prétendaient discerner un piège dont saurait bien se servir l'esprit rusé de Napoléon pour reconquérir son omnipotence. Ils auraient voulu qu'on lui enlevât la nomi-

nation des pairs, des fonctionnaires dont il ferait ses créatures, la prorogation des Chambres et le droit de dissolution, l'approbation qu'il devrait donner à l'élu des députés, comme président de la Chambre, le droit de grâce, enfin. Tous ces privilèges d'une royauté constitutionnelle, que de bons esprits, cependant, regardaient comme l'apanage du monarque, leur semblaient une atteinte à la souveraineté nationale. Les supprimer, c'était revenir à la république, et beaucoup l'eussent acceptée. Quant aux jacobins, aux survivants de la grande époque révolutionnaire, ce n'était pas à l'autorité trop forte du souverain qu'ils s'attaquaient, mais au partage des droits inégal entre les riches et les pauvres. Le droit de vote était trop restreint, et, dans la nomination des pairs à vie, l'égalité républicaine était méconnue. N'était-ce pas, au surplus, une charte octroyée comme celle de Louis XVIII, cet Acte additionnel, qui devait être approuvé ou rejeté par oui, ou par non, et sans amendement? Dans ces grandes consultations populaires, le résultat n'est point douteux, on le sait, et c'est pure comédie. Que Napoléon ait proclamé sa dictature; qu'il l'ait gardée pendant le temps nécessaire à défendre l'intégrité du territoire, contre la coalition des souverains et à repousser l'étranger, les jacobins y eussent applaudi. Ils étaient imprégnés de cette tradition révolutionnaire. La défense du pays et de ses coutumes, de ses richesses, de ses monuments, de ce que les siècles antérieurs avaient légué à la patrie, ces grands devoirs avaient toujours soulevé leur âme de patriotes. En ce moment, les petites arguties d'un régime parlementaire leur semblaient inutiles. Qu'un grand peuple se donnât un grand chef, un homme de génie comme Napoléon, investi de tous les pouvoirs ; que ce chef s'en servît pour la sauvegarde de l'honneur national, voilà ce qu'ils avaient rêvé, ce que les décrets de Lyon leur avaient fait espérer, et ce qu'ils ne retrouvaient plus dans ce projet, sorti de la plume de Benjamin Constant, qui leur était suspect !

La dictature! c'était un moyen violent, sans doute, de res- [taurer la dynastie impériale ; c'était le seul pourtant qui eût été

efficace. Avec la dynastie ne fallait-il pas aussi sauver la France? Dans ces cas extrêmes, la légalité est une arme trop faible. Les indécisions qu'enfantent les débats parlementaires, l'incohérence qui en résulte, autant d'affaiblissement nuisible à la cause que l'on veut triomphante. Les esprits les plus clairvoyants, Mme de Staël, elle-même, si résistante jadis à la tyrannie despotique de l'Empereur, s'attendaient, aux premières semaines du retour de l'île d'Elbe, à cette mainmise par Napoléon sur toute la France (1). Personne n'y eût contredit. Il n'y aurait eu qu'un cri parti de toutes les poitrines : sauver la patrie avant tout ; ensuite on verrait. En ses moments de révolte dans la commission de constitution, c'était cette conviction, c'était cette idée que Napoléon laissait échapper de ses paroles, quand il disait : « La première loi, c'est la nécessité; la première justice, le salut public. » — « On m'attache, disait-il encore, depuis que je suis blessé. » (Villemain, Souvenirs.)

Mais il avait voulu démontrer qu'en revenant en France, ce n'était pas la guerre qu'il y amenait avec lui ; il avait voulu rassurer les poltrons et les lâches, en déposant ses armes de conquérant, et il avait souscrit aux revendications des théoriciens politiques, aux entêtements des libéraux, qui avaient émasculé son ancienne énergie, diminué son ascendant et affaibli son autorité (2). Aussi bien ses ordres n'étaient plus exécutés que moUe-

(1) Flbury db Ghaboulon {Mémoires, t. I, p. 368-370.) « Il (Napoléon) fit la faute d'arrêter les mouvements populaires. Dans l'état de crise où il se trouvait, et dans lequel il avait entraîné la France, il ne devait dédaigner aucun moyen de salut et le plus efïicace était de lier le peuple à son sort. Le peuple aurait mieux senti, alors, que ce n'était plus seulement la cause personnelle de Napoléon qu'il avait à défendre et la crainte du châtiment lui aurait rendu cette ancienne exaltation si fatale à la première coalition. » Montholon, Récits, t. XI, p. 224. « Il fallait faire la terreur comme en 93. C'est la mort de Louis XVI qui a sauvé la Révolution, parce que les juges étaient trop compromis pour ne pas dire : vaincre ou mourir. » HoBHOUSE, Lettres, t. XL p. 29. « Les actes de son dernier règne prouvent qu'il avait horreur de répandre le sang. Mais il n'y avait que ce moyen pour réussir. Quand il fut trop tard, il avoua son erreur, mais je ne crois pas qu'il ait regretté de ne l'avoir pas fait. »

(2) Henry Houssayb, dans son premier volume 1815, cite l'extrait d'un mémoire de Ginguené, daté du l""^ juin 1815, trouvé aux archives des affaires étrangères. C'est bien la note de l'opinion courante dans le parti libéral de l'époque. « On ne trouve rien de pareil, écrit Ginguené, au retour de l'île d'Elbe. L'Empereur a été reçu comme un libérateur par la France avilie, opprimée, humiliée par les Bourbons. Napoléon n'a pas changé. Mais il a trop de jugement pour que les circonstances ne s'imposent pas i\ lui. Il lui faiit des années pour se j>réparer à la guerre, et il sait que la Franco ne veut pas la guerre. La seule chose qui pour-

ment. Les préfets administraient sans dévouement; tous les fonctionnaires demeuraient dans l'expectative. Le i^ieux bras de VEmpereur, qu'il regrettait de voir paralysé, nul ne le sentait plus. Le gouvernement s'enlizait dans la langueur et l'inertie de la monarchie bourbonienne. A la veille du « champ de mai », on aurait pu croire que rien n'était changé en France dans la manière de gouverner. Et lui, Napoléon, attaqué de toutes parts, même par ses anciens familiers qui lui reprochaient les concessions faites à la bourgeoisie frondeuse, il n'était déjà plus l'homme du 20 mars, joyeux, ardent, ouvert à toutes les espérances. Peu à peu, ses illusions avaient fui avec les heures.

Ce qui le soutenait, en ses journées angoissantes, c'était la foi passionnée qu'avaient toujours en lui les ouvriers des villes et les paysans, c'était le dévouement indéfectible de son armée, l'enthousiasme des soldats, la vaillance débordante de ses jeunes ofliciers : cela seul affermissait sa confiance en l'avenir. Et puis l'entourage de sa cour, la beauté de son palais, la présence de ses frères (1), de ses grands dignitaires, des jolies femmes qui avaient été les suivantes de l'impératrice, tous ces décors, toutes ces magnificences lui rappelaient, au moins durant quelques instants, les jours heureux d'autrefois, et il se laissait aller à ces jouissances, hélas ! éphémères. Il avait livré à ses frères les plus beaux palais nationaux; à Joseph, le Luxembourg; à Lucien, le Palais- Royal, et il les engageait à faire étalage de leurs dignités, à monter fastueusement leurs écuries, à donner des fêtes, à ressusciter, enfin, le glorieux Empire napoléonien. Sa mère. Madame

rait le faire se livrer à sa manie de conquérant, serait que les alliés l'attaquassent. Les alliés iraient donc contre leur but, en lui déclarant la guerre. » Ginguené expose ensuite les détails de la nouvelle constitution, et il s'écrie : « Quel est le peuple qui jouit de pareilles institutions? » Sa conclusion est : « Il n'est pas de lintérêt de l'Europe d'attaquer la France. C'est injuste; c'est dangereux! Les alliés pourront emporter un premier succès, en raison de leurs masses, mais quand ils rentreront en France, ils auront contre eux la nation entière, à en juger du moins par l'exaltation qui règne. »

(1) Joseph était arrivé à Paris vers la fin du mois de mars. Napoléon était installé aux Tuileries. Joseph habita l'Elysée, puis le Palais Royal qu'il céda à son frère Lucien, pour aller au Luxembourg. Jérôme arriva de Gratz, en Styrie, le 27 mai ; Madame Lœtitia et le cardinal Fesch, le 1"' juin. Lucien passa les monts, une première fois, de Rome à Paris, dans les premiers jours d'avril. Il en repartit, avec une mission pour le pape; mais, le gouvernement suisse lui ayant interdit lo pa.ssage sur le territoire helvétique, il revint k Paris et s'installa au Palais Royal.

Mère, était attendue; la reine Hortense recevait, en son hôtel, ceux des grands personnages qui n'avaient pas . déserté Par's. Les soirées, chez elle, étaient brillantes et suivies par les amis de l'Empereur et les amies de sa mère. La princesse Pauline s'annonçait dès qu'elle serait relevée de la maladie dont elle était atteinte depuis son départ de l'île d'Elbe. Toute la surface mondaine, la surface officielle, était belle encore. Il y avait messe en musique tous les dimanches, soirée théâtrale chaque semaine, soit aux Tuileries, soit à l'Elysée, qu'habitait l'Empereur. Il se résignait à ces manifestations de luxe pour plaire à Paris, à la société élégante, afin de faire croire à sa durée et à sa force. Mais, lorsqu'il se trouvait seul, que le bruit des vivats s'était éteint, que la foule s'était retirée, voyant le vide se faire, chaque jour, autour de lui et la France frémissante lui échapper, il ne pouvait parfois se soustraire à sa désespérance, et plusieurs de ses ministres, survenus inopinément dans son cabinet, l'avaient surpris les yeux embués de larmes. Il était malheureux ! Enfin, il était trahi, et il le savait.

Trahi par Fouché ! Trahi au profit de l'étranger ; trahi pour le renverser au besoin; et cette certitude d'être miné en secret lui assombrissait l'esprit. Les intrigues de ce personnage avec les royalistes, les conciliabules de ses émissaires avec les chefs vendéens, ne suffisaient point à ce caractère inquiet, haineux et envieux. Fouché voulait encore sa part d'influence dans le gouvernement, dans celui qui remplacerait celui-là, c'est-à-dire celui de l'Empereur; il voulait être l'homme prépondérant partout, l'homme nécessaire dont on solliciterait l'intervention, dans les difficultés pendantes de la politique de l'Europe, afin de lier les solliciteurs à sa personne. Avec Wefiington, il avait continué ses relations épistolaires ; avec Metternich, un des principaux agents de la volonté des monarques coalisés, dans le Congrès de Vienne, il ne refusa point de répondre aux ouvertures que lui fit l'Autrichien. Go que

l'on désirait connaître à Vienne, c'était la pensée intime de Napoléon, c'était l'opinion dominante à Paris et en France, c'était la force que « l'usurpateur » devait tirer de sa popularité. Et personne, mieux que Fouché, ne pouvait rendre ce service aux ennemis de l'Empereur, parce que, tout en le servant comme ministre, il désirait la chute de son ancien maître et déjà l'avait prédite.

Metternich envoya donc à Paris un de ses affîdés, qui allait engager Fouché à faire partir pour Bâle un homme de confiance qui y « trouverait à qui parler ». Fouché accepta. II aurait ainsi un jour ouvert sur les intentions secrètes des coalisés, sur les mouvements de leurs armées, et il pourrait se prévaloir, près de Napoléon, de cette intrigue nouvelle, en lui révélant beaucoup de faits ignorés. Auparavant, il en aurait fait son profit pour sa propre ambition; c'est-à-dire, si Napoléon était renversé, être le ministre du prince qui lui succéderait. Avant l'arrivée de l'île d'Elbe, n'avait-il pas été l'un des fauteurs les plus actifs du complot destiné à renverser les Bourbons et placer sur le trône le duc d'Orléans ? Maintenant que le pouvoir de Napoléon vacillait, il s'affiliait à Metternich, afin de se préparer aux événements futurs.

Cet envoyé de Metternich fut dénoncé à l'Empereur, à l'insu de Fouché. Venu par la Suisse à Paris, il possédait une lettre de crédit sur la banque de M. Perregaux fils, lequel, après avoir abandonné Napoléon, au mois de mars 1814, était devenu l'un de ses plus dévoués partisans. Par lui, cette présence d'un personnage, inconnu et douteux, fut révélée au duc de Vicence, qui en avertit son maître. L'émissaire, obscur et incriminé, fut arrêté et conduit à l'Elysée, devant l'Empereur, dans le petit pavillon situé à l'extrémité du jardin. Il fut menacé d'être passé par les armes comme espion, s'il ne dévoilait le but de son voyage et n'était pas sincère. Terrorisé, sachant bien qu'en des circonstances pareilles, le monarque trahi donnerait suite à ses paroles, il avoua qu'il avait remis au duc d'Otrante une lettre du prince de Metternich, avec des signes de reconnaissance pour un émissaire français, qui se rencontrerait à Bâle, à l'hôtel des Trois Rois, avec l'émissaire autrichien, le baron Ottenfels, conseiller aulique, dissimulé sous le nom de Henri de Werner (1). Ces signes, il les

(1) La famille de M. de Werner avait été de tout temps attachée aux Metternirh. Lp baron de Werner, le père, élevé en Autriche à des places de haute

remit à Napoléon, et on lui fit grâce de la vie. La première pensée de l'Empereur fut d'appeler Fouché, de lui faire connaître qu'il était instruit de ses machinations, sans doute coupables et de le faire arrêter. Puis il trouva préférable d'envoyer à Bâle une personne munie de ces révélations, afin de savoir exactement quelle trame infâme ourdissait le ministre de la police. Ce fut Fleury de Ghaboulon, dont il avait apprécié à Porto-Ferrajo le dévouement, le zèle et l'intelligence, et, depuis lors, investi de sa confiance, comme secrétaire.

Fleury partit.

A Bâle, M. de Werner, depuis trois jours, attendait l'envoyé de Fouché. Le jeune secrétaire de l'Empereur se fit passer pour tel; et, s'il ignorait les antécédents de l'intrigue, il possédait les signes conventionnels donnés par M. de Metternich. M. de Werner, sur ces preuves, n'eut aucun doute qu'il ne conférât avec un personnage sérieux et sûr. Et, cependant, le premier abord entre les deux compères fut hésitant, plein de réticences. M. de Werner désirait pénétrer les secrets de son interlocuteur, et celui-ci, ceux de M. de Metternich. Pour quelle cause le diplomate autrichien correspondait-il avec un ministre de l'Empereur? Fleury de Ghaboulon, très habile, força son adversaire à se découvrir le premier. Il apprit, alors, que M. de Metternich, ou plutôt les souverains coalisés, désiraient séparer Napoléon de la Franco, de quelque manière que ce fût, par son renversement, ou sa disparition. L'Europe était lasse de la guerre. Avec Napoléon, point de paix sincère. Il fallait que le conquérant, le grand capitaine, le génie de la guerre, fût mis hors d'état de reprendre les armes. Cet aveu était grave et donnait lieu à des suppositions même inavouables. Fleury de Ghaboulon voulut en posséder tout de suite l'expression vraie; il répliqua brutalement : — « Alors, c'est un assassinat? Et il fixa courageusement l'Autrichien. L'autre feignit l'indignation : — Non, point d'assassinat. Oh! les Alliés n'allaient pas jusque-là. Mais le duc d'Otranto ne pouvait-il fomenter un complot, soulever la réprobation de la France contre « l'usurpateur »,

magistrature, avait été auparavant administrateur général de l'abbaye d'Oxenhausen, échue, à titre d'indemnité, au prince de Metternich par les arrangements de l'Allemagne. Les Werner étaient dans tous les secrets des affaires de cette maison. (Mémoires de Napoléon.)

ameuter contre lui le peuple, sacrifié à son ambition insatiable : moyens de provoquer son renversement, ou sa fuite ; enfin, débarrasser la France et l'Europe de cet homme néfaste? Indigné de ces témoignages de haine toujours persistante, toujours profonde, contre le prince qu'il savait animé du désir de la paix, Fleury de Ghaboulon répondit que le duc d'Otrante ne disposait point d'une telle puissance, et que, tout ministre de la police qu'il fût, l'aventure dont on voulait le charger était au-dessus de ses forces. D'ailleurs, la France avait accueilli avec des transports de joie l'exilé de l'île d'Elbe, et le duc d'Otrante, témoin de ces preuves d'affection de la part du peuple, s'était rallié à l'Empereur sans détour, avec bonne foi et le servait avec dévouement. Le baron Ottenfels, c'est-à-dire M. de Werner, fut surpris de ce langage. Il était venu avec la conviction que le ministre de la police était un ennemi de Napoléon et le détestait. Puisqu'il en était autrement, il n'avait rien à dire, et l'entrevue prit fin, chacun promettant de se revoir une deuxième fois, dans huit jours.

Mais, pendant ce voyage en Suisse, Fouché avait été prévenu par Real de la découverte de l'Empereur. Real, pourtant, haïssait Fouché, parce qu'il enviait la place de son chef. Il n'était que préfet de police et, par conséquent, subordonné au ministre; il le jalousait et ne l'aimait pas. Ce qui n'empêcha pas Real, lié à la même besogne que Fouché, besogne de police assez peu honnête, d'être utile à son chef au détriment de l'Empereur. Le ministre, averti, eut le temps d'échafauder des excuses, toute une histoire qui devait l'innocenter. Reçu par Napoléon pour des affaires de service, il simula l'homme contrarié de n'avoir pu raconter plus tôt qu'il avait reçu de M. de Metternich un billet écrit à l'encre sympathique, et que, ne possédant point la poudre nécessaire à la lecture du contenu, il avait fallu y employer des moyens chimiques; de là, l'empêchement d'en parler. Au surplus, il tendait le billet et le montrait. Il ne contenait rien que l'on ne sût déjà. Le maître, irascible, s'emporta néanmoins contre son ministre ; il l'accabla. « Vous êtes un traître, lui cria-t-il d'une voix forte, et [je devrais vous faire pendre. » L'autre, très calme : « Je ne suis pas de l'avis de Votre Majesté. » C'était presque toujours de cette façon que les plus violentes altercations se terminaient entre Napoléon et le duc d'Otrante. Celui-ci se retira, sans rancune

apparente, et Napoléon, toujours sans preuves, tâcha de se persuader que ces intrigues n'étaient que le résultat de la manie de Fouché de vouloir se mêler de ce qui ne le regardait pas. Cette manie, il l'avait observée si souvent qu'il en avait pris son parti. Mais, à l'heure présente, ces trames obscures lui étaient pénibles et il en souffrait.

Fleury de Ghaboulon lut exact au aeuxième rendez-vous, ainsi que l'émissaire autrichien. Cette fois, M. de Wernerlui déclara que les puissances coalisées ne luttaient pas en faveur des Bourbons ; qu'elles ne s'opposeraient point à voir régner en France le jeune prince impérial, si l'Empereur se dépouillait de son pouvoir; que les Alliés, dans leur générosité très humaine, lui accorderaient une retraite digne de lui, de son alliance, de son malheur, s'il consentait à une nouvelle abdication. Lorsqu'au récit de sa première entrevue, Fleury de Chaboulon avait parlé du but que poursuivaient les Alliés : une nouvelle déchéance, un deuxième détrônement, l'Empereur, regimbant, courroucé, avait dit : « Je leur épargnerai la peine de délibérer pour savoir où ils me mettront. S'ils l'osaient, ils me jetteraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs badauds, comme une bête féroce. Mais ils ne m'auront pas. Ils apprendront que le lion vit encore et qu'il ne se laissera pas enchaîner. » Au récit de la seconde entrevue, apprenant que ces monarques, unis pour la destruction de sa puissance, laisseraient peut-être régner son fils, il y eut en lui un réveil d'espérance. Et son imagination fougueuse travaillant, il se persuada que ses ennemis hésitaient avant de l'attaquer; qu'ils redoutaient le choc terrible de ses armées; que si son fils régnait, l'impératrice Marie-Louise exercerait la régence; et ce furent les premières paroles qu'il dit à ses familiers, à son lever du lendemain : « Eh bien ! messieurs, on m'offre déjà la régence ; il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter. » Mais Fleury de Chaboulon lui avait appris aussi, en revenant de Bâle, la deuxième fois, que MM. Bresson et de Montrond, envoyés en mission à Vienne, avaient vu Fouché, à leur retour, de la part de M. de Metternich. Il était donc certain, maintenant, que le ministre de la police persévérait dans ses intrigues coupables, avec un but défini, une entreprise assurément criminelle dirigée contre lui. Il mit en ob-

servation MM. Bresson et de Montrond, et même Fouché. Cette observation n'eut aucune suite. Les événements se précipitaient; les partis politiques s'agitaient fiévreusement et tâchaient de prendre pied sur le gouvernement. Les ennemis étrangers avançaient sur les frontières ; les ennemis intérieurs se levaient menaçants.

Napoléon avait eu le tort de parler de la régence à son entourage. Tous ceux que la guerre effrayait, qu'un nouveau changement de dynastie épouvantait, à la suite de leurs palinodies récentes, tous ces inconstants, tous ces affolés, ne lâchaient plus ce mot qui leur semblait le mot sauveur de leur situation. Avec la régence, la guerre imminente s'évanouirait, pensaient-ils; les Alliés suspenderaient leur marche précipitée vers nos frontières ; les partis, à demi satisfaits, se calmeraient. La France pouvait être heureuse. Les hommes du gouvernement impérial continueraient à administrer le pays, avec la certitude de la durée et sous l'égide des lois libérales que VActe additionnel anTaii fait éclore. Les grands dignitaires, les maréchaux fourbus, la classe des commerçants, des boutiquiers, des rentiers, n'y discernaient que des avantages, et ce mot était répété aux oreilles de Napoléon, comme une sommation de céder aux avances de ses ennemis. L'égoïsme de tous ces gens, chargés d'honneurs et de richesses, se manifesta en de nouvelles intrigues auxquelles prit part sa famille elle-même. Le roi Joseph, espérant le premier rôle dans une régence, tâcha de savoir si La Fayette appuierait ce nouveau régime. ILe prince Lucien nourrissait l'ambition, si l'Empereur abdiquait, de se faire décerner le pouvoir consulaire, en rétablissant la République. Suivant leurs intérêts particuliers, les personnages les plus marquants voyaient, dans le règne d'un prince mineur, un moyen de s'élever encore plus haut et de sauvegarder leur position. Ils étaient aveuglés, comme le sont tous les passionnés à la poursuite de leur chimère. Ils ne songeaient ni aux machinations obstinées des Bourbons, qui, eux aussi, voulaient rentrer en France

et récupérer un héritage qu'ils appelaient légitime, ni aux menaces des souverains alliés, ennemis du peuple autant que de Napoléon. Car c'était la France que tous détestaient et redoutaient, la France révolutionnaire, qui, déjà, avait porté dans leurs Etats le germe de la liberté, qui avait fait entendre à leurs sujets les mots redoutables de République, d'égalité, d'abolition des droits féodaux, sur quoi ils fondaient leur autorité absolue. Napoléon était leur terreur, parce qu'il s'appuyait sur ces doctrines nouvelles et le peuple les effrayait autant que lui, parce que, aventureux et braves, les Français, plus républicains que monarchistes, étaient un péril constant pour la solidité de leur trône et la facilité de leur gouvernement.

Cette proposition de régence n'était, au surplus, qu'une idée fort peu consistante, un piège tendu à Napoléon, pour qu'il se dépouillât de son autorité et se séparât de son armée; car les diplomates assemblés en Congrès, à Vienne, excités par la haine de Talleyrand, de Pozzo di Borgo, par celle des Anglais contre l'Empereur, y auraient difficilement consenti. Le vrai, c'est que toute l'Europe marchait pour la destruction de la France. Napoléon le savait mieux que personne, et il répondait à tous les preneurs d'une nouvelle abdication :

« Quoi ! vous accepteriez une Autrichienne pour régente ! Vous voudriez réduire la France à cet état d'abaissement ? Je n'y consentirai jamais, ni comme père, ni comme époux, ni comme citoyen ! Ma femme serait le jouet de tous les partis, mon fils malheureux et la France humiliée sous le joug de l'étranger! »

Et si on lui rappelait que, l'année précédente, il s'y était soumis, il arrêtait les observations par cette phrase très sèche : « Il y a des raisons de famille que je ne peux pas dire. » Il ne pouvait pas dire, en effet, écrit Thibaudeau, que

« Cette fille des Césars, dont l'éducation morale avait été sévère à ce point, que, jusqu'au jour de son mariage, elle était restée sans connaître, pour ainsi dire, d'autres hommes que les membres les plus proches de sa famille, sans avoir aperçu un seul animal mâle, venait alors d'entrer dans cette vie de faiblesses dégradantes; qui, après une nombreuse succession de chutes toutes publiques, l'ont fait tomber, assurc-t-on, des mains du comte de Neipperg, avec lequel elle vivait en 1815, aux bras d'un employé de ses écuries. »

Cependant les journaux français avaient reproduit les diatribes, insultantes pour la France, des patriotes allemands, lorsque les grandes puissances, unies au Congrès de Vienne, avaient sollicité l'adhésion des petits princes germaniques à leur croisade contre la nation française. Mais les ambitieux de l'entourage de Napoléon avaient oublié ces outrages, ou feignaient de croire à une simple parade de comédie. Le baron de Gagern, plénipotentiaire du duché de Nassau au Congrès, en affirmant l'accession de sa cour, avait ajouté :

« La France est entourée d'un triple rang de places fortes qu'elle n'a acquises ni conquises par des moyens légitimes, mais que ses intrigues lui ont données dans le cours du dernier siècle L'Alsace particulièrement se trouve dans cette catégorie. La paix de Paris, on 1814, a été rédigée en des termes préjudiciables à l'Allemagne. Si les armées françaises sont défaites une seconde fois, il ne peut plus être question d'une paix comme celle de Paris, r

Justus Grunner, gouverneur des provinces prussiennes du Rhin, était plus violent, plus venimeux encore (1). Ni de l'adresse de

(1) ï Braves camarades, disait Justus Grunner, cette nation si longtemps Gère de ses triomphes et dont nous avons courbé le front orgueilleux devant les aigles germaniques, menace de troubler encore le repos de l'Europe. Elle ose oublier que, maîtres de sa capitale et de ses provinces, nous devions nous indemniser, il y a un an, par un partage, que tous les sacrifices que nous avons faits pour affranchir l'Allemagne rendaient nécessaire et légitime. Elle a laissé pénétrer, sans résistance, jusqu'au trône de France, ce guerrier turbulent, que notre prudence avait relégué sur le rocher brûlant de l'île d'Elbe. Elle a accueill, cet homme. — Braves Teutons ! un pays ainsi livré au désordre de l'anarchie menacerait l'Europe d'une honteuse dissolution, si tous les braves Teutons ne s'armaient contre lui. Ce n'est pas pour lui rendre des princes dont il ne veut pas ce n'est pas dans l'intention de chasser encore ce guerrier dangereux, qui s'est mis à leur place, que nous armons aujourd'hui, c'est pour diviser cette terre impie que la politique des princes ne peut laisser subsister, c'est pour nous indemniser par un juste partage de ses provinces, de tous les sacrifices que nous avons faits depuis vingt-cinq ans, pour résister à ses désordres. Guerriers! Cette fois, vous ne combattez pas à vos dépens. La France, dans sa fureur démagogique, a vendu à vil prix des biens immenses pour rattacher le peuple à sa cause. Ces biens qu'on ose appeler nationaux sont illégitimement acquis. Une sage administration en ressaisira la masse, et cette masse fournira, enfin, de nobles dotations à tous nos braves de tous les rangs et de tous les mérites. — Ainsi les princes et les sujets allemands trouveront, à la fois, dans le fruit de cette guerre contre la tyrannie : les princes, des vassaux que nos lois feront courber sous la discipline, et les seconds des biens fertiles, dans un pays que nos baïonnettes maintiendront dans une terreur nécessaire. — Ainsi, marchez, braves Teutons ! Fiers vainqueurs des Romains, marchez I La voix des souverains, la voix de l'intérêt particulier, tout vous appelle contre un ennemi que vous avez déjà vaincu, et que vous vaincrez encore ! — Le Gouverneur général, Justus Grunnbb. »

Grunner aux soldats teutons, ni des revendications insolentes du baron de Gagern, personne ne parlait. La régence semblait aux intéressés une panacée universelle. Que Napoléon se sacrifiât, qu'il s'exilât, que son ombre ne se dressât plus, comme un spectre terrifiant, aux yeux des monarques effrayés, et tous les maux prévus seraient conjurés. Les événements de l'année précédente ne leur avaient point laissé de souvenirs. Les monarques alliés, en passant les frontières, en 1814. n avaient-ils pas déclaré bien haut qu'ils ne guerroyaient point contre les habitants, mais contre leur souverain ; qu'ils respecteraient les personnes et les propriétés ? Et de quelle façon avaient été occupées les provinces envahies ! Que d'exactions, de pillage, de meurtres ! Ceux qui n'en avaient pas souffert n'en tenaient pas compte, et pas davantage ne se laissaient impressionner par le langage des journaux d'Outre- Rhin, qui réclamaient la division du territoire de la France, l'anéantissement de son unité, afin qu'elle disparût de la carte géographique, et fût réduite en petits Etats, jaloux les uns des autres comme au moyen âge. Le peuple et les paysans heureusement, on le sait, ne se séparaient point de l'Empereur. Ils étaient tous debout, prêts à défendre l'unité de la patrie, et son ancienne gloire et son honneur.

L'Empereur, en sa lucide perspicacité, et, d'ailleurs, éclairé par sa police, n'était point ignorant de ces fluctuations de l'opinion publique; mais il patientait, s'en remettant, pour l'avenir, à sa première bataille, et, il l'espérait, à sa grande victoire. Il était, chaque jour, témoin de l'enthousiasme des régiments qu'il dirigeait sur les frontières, après une revue passée aux Tuileries. Vétérans ou conscrits, tous étaient ardents, confiants en son génie, jurant de venger, sur les armées ennemies, nos anciennes défaites.

Et puis, il comptait sur la grande manifestation du Champ de Mai, qui approchait. Il s'était fait remettre, par l'architecte Fontaine, le plan des constructions des tribunes et des charpentes des

gradins où viendraient se ranger les délégués des départements, de l'armée, les invités, les grands dignitaires, les fonctionnaires, et tous ceux qui devaient prendre part à cette imposante cérémonie. Elle avait été fixée d'abord au 26 mai, puis reportée au l^"" juin, le recensement des votes n'étant point achevé dans toutes les communes, et la plupart des délégués venant d'un pays trop éloigné, pour arriver à la première date. Dans les derniers jours de mai, l'Empereur se rendit au Champ-de-Mars, accompagné de son frère Lucien, dans une voiture attelée de huit chevaux. La foule y était grande. Les Parisiens en avaient fait leur but de promenade, où se rencontraient les oisifs, où venaient crier leurs placards et les pamphlets les vendeurs de feuilles volantes. C'était alors, comme aujourd'hui : les marchands de boissons rafraîchissantes et de petits gâteaux se mêlaient aux groupes de curieux et leur débitaient leur marchandise. Le jour de la visite de l'Empereur, les tentures étaient déjà placées, ainsi que le vélum qui devait couvrir l'enceinte; il n'y manquait que les tapis.

L'enceinte se composait d'un vaste hémicycle, dont les deux branches se dirigeaient vers la façade de l'Ecole militaire, enfermant, entre elles, un autel plus bas que les gradins. Faisant face à l'hémicycle et appuyée contre la muraille de l'Ecole, une plateforme sur laquelle se dressait, au milieu, le trône impérial, entouré à droite et à gauche de spacieuses tribunes, pour les assistants les plus qualifiés (1).

Cette journée du 1«' juin s'annonçait d'une pureté radieuse. Le ciel était resplendissant d'une étincelante clarté, et la foule de Paris, toujours empressée à ces solennités, se hâtait, depuis le matin, vers le Champ-de-Mars. Dans la banlieue, tous les oisifs avaient pris le chemin de la capitale. Sur les routes de France, les diligences et les carrioles étaient emplies des électeurs délégués, des représentants élus, des officiers, assistants nécessaires à ce grand acte de civisme. II semblait jusqu'au fond de la France que

(1) Les gazettes annonçaient dans le même temps que l'on s'occupait à Versailles de la réorganisation du corps des mamelucks; — que des ouvriers en nombre étaient réunis au château de Vincennes pour la fabrication de cartouches et de fusées à la congrève ; — que quatre mille ouvriers étaient employés aux fortifications de Lyon; enfin, que, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, les communications entre l'Angleterre et la France ne souffraient d'aucune interruption.

l'on fût revenu aux glorieuses journées de la Fédération de quatrevingt-neuf.

Dès le matin, à neuf heures, les invités, les délégués électoraux, les officiers et sous-officiers, envoyés par les régiments, les porteaigles de l'armée, les porte-aigles des gardes nationales de l'Empire, commencèrent à garnir les gradins ; le pourtour inférieur fut laissé aux porte-aigles, parce qu'ils devaient présenter à l'Empereur leurs étendards; les autres invités s'étagèrent au-dessus jusqu'au faîte. Une heure après, arrivèrent les grands dignitaires, tous les représentants des corps constitués, le Conseil d'Etat, la Cour des comptes, celle de cassation, la Cour d'appel et les tribunaux de première instance; puis, les dignitaires de l'Université, recteurs, inspecteurs, proviseurs des lycées et professeurs; et les autres fonctionnaires de grade supérieur, tous en costume de cérémonie. Les maréchaux, d'abord, et les autres dignitaires après eux montèrent aux tribunes près du trône impérial et les remplirent. Autour de l'autel vinrent se placer les cardinaux, archevêques et évêques : cardinaux Camhacérès et de Bayanne, archevêques de Tours et de Bourges, évêques de Nancy, de Meaux, de Versailles, et quelques autres qui ne boudaient point à l'Empereur. Sur le terre-plein du Ghamp-de-Mars, les bataillons de l'armée et les légions de la garde nationale de Paris, en grand uniforme, formant un total de quarante-cinq mille hommes, les armes reluisantes sous le haut soleil de juin, se tenaient alignés et immobiles, impressionnés par ce spectacle; et les baïonnettes, se hérissant au-dessus des têtes, semblaient de loin un vaste champ d'arbrisseaux d'acier. Les contemporains, qui ont parlé de ce Champ de Mai, n'ont pu se soustraire à l'émotion que produisit en eux la vue de cette élite de la nation, vaillante par la pensée, oU vaillante par l'élan du courage, représentant ce que la France avait certainement de meilleur, et leur récit s'en ressent.

A midi, des salves de cent un coups de canon pai'tirent des Invalides, de l'Ecole militaire, du pont d'Iéna, de Montmartre et du château de Vincennes, ébranlant les airs furieusement, et annonçant que l'Empereur sortait de son palais avec son cortège. En tête s'avançaient les lanciers rouges ; puis, les grenadiers à cheval de la Garde ; après eux venaient le comte Lobau, gouver-

neur de Paris, et son étal-major; les hérauts d'armes à cheval, habillés d'une cotte violette, brodée d'aigles d'or. Un intervalle les séparait des voitures de la Cour, au nombre de dix-neuf, traînées par six chevaux ; celle de l'Empereur, toute dorée, dont les panneaux étaient formés de glaces, surmontés de la couronne impériale, était menée par huit chevaux, pompeusement harnachés et tenus en mains. A droite et à gauche, se tenaient à cheval les maréchaux de France, Soult, Ney, Jourdan et Grouchy, nouvellement élevé à cette dignité. Les aides de camp et les officiers d'ordonnance formaient des groupes distincts, chevauchant par derrière, ainsi que la cohorte des jeunes pages costumés de rouge, de vert et d'or. L'escorte était fermée par un escadron de gendarmes d'élite que commandait le duc de Rovigo, inspecteur général de ce corps privilégié. La foule, massée sur le chemin parcouru, applaudissait sans relâche au passage de l'Empereur. L'enthousiasme débordait de toutes les poitrines. Il y eut, pourtant, une déception générale, lorsque l'on vit descendre de voiture l'Empereur, vêtu d'un justaucorps de velours incarnat sous un manteau à l'espagnol et coiffé d'une toque de velours noir, piquée d'une aigrette de plumes blanches. Les princes, ses frères, portaient un costume de même forme, en velours blanc. Au milieu des régiments de vétérans et des légions de la garde nationale, qui couvraient le sol du Champ-de-Mars, ces défroques de seigneurs du moyen âge, sous lesquelles se montraient Napoléon et ses frères, parurent une anomalie choquante. On eût voulu voir l'Empereur en tenue de colonel des chasseurs de la Garde, ainsi qu'il le faisait toujours dans les cérémonies, même les plus solennelles, affirmant ainsi sa personnalité de chef militaire, et non en toilette de Cour, comme un autre Bourbon, homme de salon, ce qui détonnait avec son passé et surtout avec les menaces d'une guerre longue et terrible. Peut-être avait-il choisi cet appareil débonnaire et fastueux, pour éloigner le souvenir de son passé conquérant, pour démontrer qu'il n'était plus le condottiere que l'on disait, l'amoureux des batailles toujours incriminé. Et de même du ministre Carnot, on habit de taffetas et en toque, comme celle de l'Empereur, démentant, par cet accoutrement, son caractère d'austère républicain, que l'on aimait à retrouver dans ses circulaires et son souci ■pour l'instruction du peuple. Mais Carnot, durant les Cent- Jours,

s'était rallié de bonne foi à Napoléon, et il cédait à tous ses désirs. Garnot, disait le Prussien Hardenberg, est tout entier dans les mains de l'Empereur. Ce fut, écrivent les contemporains, à la vue de ces costumes étranges, un désenchantement qui nuisit aux premiers vivats des soldats et aux acclamations de la foule se pressant sur les talus du Ghamp-de-Mars.

A ce moment, la cérémonie commença. L'archevêque de Tours monta à l'autel et célébra la messe. L'Empereur se tenait sérieux et recueilli. L'assistance, sur les gradins, n'observait point la même attitude. Si on ne riait pas, on conversait entre soi, presque à demi-voix. Beaucoup tournaient le dos à l'autel, comme une protestation contre l'acte religieux accompli, démonstration déplacée, disaient-ils, sous un gouvernement qui prenait le contrepied des pratiques cléricales de la monarchie tombée. La messe dite, la députation des collèges électoraux, au nombre de cinq cents, menée par Dubois d'Angers et présentée par le maître des cérémonies, s'avança devant le trône impérial, et son président lut une adresse à l'Empereur. Elle contenait des protestations de dévouement à la personne de Napoléon, des expressions énergiques de patriotisme, également de liberté :

Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, disait l'adresse à la fin, et nous voulons celui dont ils ne veulent pas. Ils osent vous procrire. Sire, vous qui, maître tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement sur leur trône ébranlé !... Cette haine de nos ennemis ajoute à notre amour pour vous... Attendez de nous tout ce qu'un héros fondateur est en droit d'attendre d'une nation fidèle, énergique, généreuse, inébranlable dans ses principes, invariable dans le but de ses efforts : l'indépendance à l'extérieur, la liberté au dedans... Si l'on ne nous laisse que le choix entre la guerre et la honte, la France entière se lèvera pour la guerre. Nous nous serrerons autour du trône où siège le chef et le père du peuple et de l'armée. Tout Français est soldat. La victoire suivra vos aigles...

Pendant que se déroulait cette harangue enflammée, dans toutes les âmes se réveillait l'ancien enivrement que l'on avait eu pour l'Empereur et son gouvernement résolu, et bientôt les vivats éclatèrent de toutes les poitrines. Le chef des hérauts proclama ensuite le résultat des votes sur l'Acte additionnel. Il y avait eu 1 288 357 oui et 4 207 non. Gette disproportion, quoique l'on s'y attendît, fut saluée par de nouveaux cris de : Fiée l'Empe-

reur! Les tambours battirent un ban, et alors, s'avançant au bord de l'estrade, l'Empereur, quittant son manteau (1), mais restant couvert, prononça l'allocution suivante d'une voix forte :

Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, dit-il. Dans la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de mes actions. Français, en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les diverses provinces de l'Empire, j'ai dû compter sur une longue paix... Ma pensée se portait alors tout entière sur les moyens de fonder notre liberté par une Constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai. Je n'ai pas tardé à apprendre que les princes qui ont méconnu tous les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrière toutes nos places frontières du Nord, et de concilier les différends qui les divisent encore en se partageant la Lorraine et l'Alsace. Il a fallu se préparer à la guerre. Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats, ma première sollicitude a dû être de consulter, sans retard, la nation. Le peuple a accepté l'acte constitutionnel que je lui ai présenté. Français, vous allez retourner dans vos départements. Dites aux citoyens que les circonstances sont graves ! qu'avec de l'union, de l'énergie, de la persévérance, nous sortirons victorieux de cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les générations à venir scruteront sévèrement notre conduite ; qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône ou qui me doivent la conservation de leur couronne, qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple français, dirigent aujourd'hui leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens que tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour dont ils me donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante. Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les siens ; mon honneur, ma gloire, mon bonheur ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France !

Nouveau sujet de critiques, cette harangue de l'Empereur. Et, d'abord, clamaient très haut ses adversaires, n'est-ce pas un irres-

(1) Ce n'était pas, dit Héléna Williams, le manteau du sacre. 'Il voyageait i ^^ à cette époque en Angleterre. Pillé sur la route de Blois à Orléans par les Cosaques, I^^Kle convoi de Marie-Louise contenait tous les ornements impériaux. Ils avaient l^^ftété vendus, sans doute, un bon prix par les pillards, et ils étaient rentrés, sans I^^Bdoute, également, dans les collections et les vitrines des grands seigneurs anglais.

pcct envers la nation, d'avoir parlé la tête couverte, lorsque le chef des délégués avait eu la tête nue pendant la lecture de l'adresse. D'autres, comme Mrs Héléna Williams, toujours prêts à accepter les fables les plus ridicules, prétendaient que la toque de velours de l'Empereur était doublée d'acier, le protégeant contre une balle possible, et que, pour cette raison, il ne s'était pas découvert. Lubis, en son Histoire, rapporte d'autres critiques faites contre l'Empereur et son discours. Que de simagrées ! disait-on. Le chambellan avait transmis au chef des hérauts d'armes l'ordre de proclamer l'acceptation de VActe additionnel; le maître des cérémonies avait fait apporter cet acte devant le trône, pour que l'Empereur en signât le libellé. La plume dont il s'était servi lui avait été offerte par le prince Joseph, assis à sa droite; et pour le serment, prêté sur les Evangiles, d'observer la nouvelle constitution, ratifiée par le peuple, c'était à genoux que l'archevêque de Bourges avait tenu, devant lui, les livres saints. On lui reprochait encore d'avoir parlé, à la fin de son allocution, en autocrate, en despote qu'il resterait toujours; d'avoir dit : ma volonté, mes droits, mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ramenant à sa personne tous les événements humains, tout ce qui composait la vie de la nation. Il y a quelque vérité en ces observations. A l'heure où ses adversaires se montraient si chatouilleux sur l'octroi des libertés politiques, n'était-ce pas une sorte d'hérésie de s'identifier si complètement avec la nation, de confondre l'honneur, la gloire, le bonheur du peuple, avec sa propre gloire et son propre bonheur? Lier à son destin tant de millions d'hommes, c'était d'un égojsme outré, et dans les périls qui s'annonçaient, n'étaitce pas forcer tout de suite les représentants élus à se séparer de lui ? Ils n'y manquèrent pas. On le verra. Car certains d'entre eux, se rappelant ce mot de régence, qui avait été répété naguère dans les salons, croyaient de bonne foi que l'Empereur allait de nouveau abdiquer publiquement ; d'autres s'imaginaient que César allait revenir au culte de la République et restaurer le Consulat.

Après son discours, l'heure était trop avancée pour la distribution des aigles. Il reçut des mains des trois ministres de l'intérieur, de la guerre, de la marine, his aigles destinées à la première légion de la garde nationale de la Seine, au 1" régiment de l'armée, au

1" régiment de la marine, et les tenant élevées, il vint se placer sur la première marche do l'estrade, et il dit :

Soldats de la garde nationale de l'Empire, soldats des troupes de terre et de mer ! Je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales. Vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie! Vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement! Vous le jurez!

Sa voix vibrante et métallique fit encore tressaillir ceux qui portaient les armes. Ils répondirent à ses paroles par des cris retentissants de Nous le jurons/ et au bruit de ces acclamations, de ces serments éclatants dans l'air comme un fracas de tonnerre, transporté et enivré d'orgueil, il laissa tomber ces paroles, dit-on : Ah/ je puis reconquérir le monde avec un tel peuple/

A la suite de ces serments. Napoléon descendit dans le Champde-Mars. Derrière l'hémicycle. Fontaine avait élevé une plateforme qiiadrangulaire, étagée en gradins, au faite de laquelle se trouvait le trône impérial. L'Empereur vint s'y placer, et, sur les gradins, les maréchaux, les dignitaires de la Cour, chambellans, pi*éfets du palais, aides de camp, officiers d'ordonnance, pages, en habits brodés et chamarrés de galons d'or, en chapeaux empanachés de plumes, si bien que, de loin, on eût dit une vaste pyramide d'uniformes brillants que le mouvement des têtes rendait vivante. Au sommet. Napoléon, de son regard, embrassait les rangs pressés de ses bataillons armés qui se rapprochèrent et formèrent de leur masse une ceinture infranchissable de fusils, d'où le soleil faisait jaillir d'innombrables reflets. Et la pyramide humaine, impressionnée, ne bougea plus. Les cuivres des musiques militaires éclatèrent aussitôt de sonorité vibrante; le défilé commença. Tous ces hommes armés étaient encore émus des serments qu'ils venaient de proférer avec tant d*énorgie. Au moindre mot de l'Empereur, tous devaient répondre par des vivats prolongés. Les dépulations départementales des gardes nationales furent les premières au défilé, et l'Empereur, à chacune d'elles, jetait à leur passage des phrases ou dos souvenirs qui ne pouvaient qu'exalter leur enthousiasme. A la dépufation des Vosges, il dit : Vous êtes mes anciens compagnons alarmes; à celle du Rhin : Vous avez été les ^^H premières et les plus courageuses et les plus malheureuses dans

à d'autres : Vos phalanges étaient à Rivoli, à Arcole, à Marenqo, à Tilsitt, à Austerlitz, aux Pyramides! Lorsqu'enfin la Garde parut devant lui, il éleva la voix plus haut, et certain d'être compris de ces vieux guerriers, débris de tant de victoires célèbres, il leur redit encore : Vous jurez de vous surpasser vous-mêmes, dans la campagne gui va s'ouvrir; vous jurez de périr tous, plutôt que de sou^rir que F étranger vienne dicter des lois à la patrie! Et ces vieux grognards, dont les cicatrices étaient profondément incrustées dans le visage, répondaient à ces exhortations par de nouveaux serments, d'une voix concentrée, les yeux farouches, dans un paroxysme de fureur patriotique, tandis que non loin d'eux, même sur les gradins, de mauvais Français formaient des vœux pour de nouvelles défaites, pour l'humiliation répétée de la patrie et de ses défenseurs.

Le dimanche suivant, 4 juin, dans les galeries du Louvre, l'Empereur convoqua les officiers des régiments et ceux des gardes nationales, auxquels n'avaient pu être distribuées au Champ-de- Mars les aigles de leurs étendards. Il parcourut les rangs, aimable et bienveillant, cherchant à gagner les cœurs qui ne s'étaient point donnés entièrement. Il abordait ceux qu'il connaissait personnellement, les entretenait des dispositions prises contre l'ennemi déjà menaçant. Tous, sous le charme de cette parole, que Napoléon savait si bien assouplir suivant les circonstances, se retirèrent charmés. Pendant ce temps, il y avait, aux Champs-Elysées, fête bruyante, offerte gratis aux ouvriers de Paris. Tous les bascôtés de la promenade étaient envahis de baraques de funambules, de chevaux de bois, de mâts de cocagne, de saltimbanques et d'escamoteurs. Seize fontaines, d'où le vin coulait à flots, s'élevaient, ici et là, au grand contentement des ivrognes qui venaient s'y abreuver largement, et cependant, observent les gazettes, qui ont narré les détails de cette fête, il ne se produisit aucune rixe. On riait, on dansait autour des orchestres établis en plein vent, pour l'ébaudissement de la foule « qui aurait certainement fait

honte à nos petits-maîtres des redoutes », disent les témoins de cette époque. Pas une figure n'était mélancolique. La gaieté illuminait tous les visages ; et, pourtant, combien de ces jeunes femmes et de ces jeunes filles portées éperdument au plaisir, devaient perdre, à la guerre prochaine, un ami dont elles étaient éprises. Mais la gaieté, c'est la vie de ce peuple, suivant le dicton des étrangers. Le soir, les Tuileries, les monuments publics, quelques hôtels particuliers, furent décorés de lampions et sur la place de la Concorde, s'élancèrent, dans la nuit, les gerbes éblouissantes d'un immense feu d'artifice, représentant le brick qui avait ramené Napoléon do l'îlo d'Elbe. En face du balcon central du palais, sous une tente, il y eut grand concert pour achever d'embellii* ce jour de réjouissances. Napoléon se montra à la foule joyeuse qui l'acclama, ses frères à côté de lui, ainsi que la reine Hortenseetses deux fils. Ce fut la dernière solennité, les dernières échappées d'une joie que les événements allaient changer bientôt en un deuil immense.

'^ Le 2 juin, avait paru au Moniteur la liste des pairs nommés par l'Empereur, au nombre de cent dix-sept. Et cette liste, quoique composée, avec soin, des hommes les plus marquants de l'Empire, dans l'armée, la magistrature, les sciences et l'administration, provoqua des sourires railleurs. Il parut, à beaucoup de gens frondeurs que rien ne satisfait, qu'elle n'avait pas le prestige de celle de la monarchie où étaient réunis tant d'émigrés obscurs, tant de grands noms de la noblesse, dont l'illustration était oubliée de la société nouvelle. Outre les princes, frères de l'Empereur, le cardinal Fesch, son oncle, les princes Cambacérès et Lebrun, les maréchaux restés fidèles, Brune, Davoust, Grouchy, |Jourdan, Lefebvre, Masséna, Moncey, Mortier, Ney, Soult, Su- [chet, il y avait encore quatre amiraux, trente-huit généraux, tous [les ministres à portefeuille, quatre prélats, des conseillers d'Etat, [un certain nombre de célébrités de l'Empire, Ganclaux, Chaptal, [Lacépède, Gassendi, Lavalette, Montalivet, Mole, Monge, Ségur, Joissy d'Anglas, Rœderer, Quinette, Lameth, Roger-Ducos, Sieyès, p'est-à-dire les grands hommes du Consulat, plutôt que ceux le l'Empire, et enfin quelques hommes do l'ancienne noblesse jui n'avaient pas^refusé de servir encore le monarque dont ils

avaient reçu des bienfaits et des places honorifiques dans l'ancienne Cour impériale. Il avait excepté de cette, liste les maréchaux qui avaient signé l'acte de déchéance, l'année précédente : Kellermann et Serrurier; Augereau qui avait livré Lyon aux Autrichiens, Oudinot et Gouvion-Saint-Cyr, qui avaient résisté à l'entraînement de leurs frères d'armes, après le 20 mars; Grégoire et Lambrecht que les souvenirs de la Convention lui rendaient antipathiques, malgré la protestation de Carnot. En revanche, il y avait inscrit ses fidèles de l'île d'Elbe, le grand maréchal Bertrand, Cambronne, Drouot et les généraux qui, les premiers, étaient venus à lui, à son retour, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Drouet d'Erlon, Lallemand, Exelmans et le colonel La Bédoyère, élevé au grade de général. Les caustiques de la presse donnaient à ceux-là le nom de Pairs fldes (1).

Le 3 juin, les Chambres furent convoquées : les députés, au nombre de six cent vingt-neuf, au Palais-Bourbon; les pairs au Luxembourg. La séance impériale d'ouverture ne devait avoir lieu qu'après la constitution des bureaux et quelques discussions préliminaires. Sous la restauration bourbonienne, les députés siégeaient en costume brodé de lis, indiquant une livrée de vasselage. Les nouveaux députés ne voulurent point de costume et vinrent siéger en habit de soie, très simple. Dans leurs actes et leurs paroles, on discernait déjà la préoccupation incessante de ne subir aucun frein du pouvoir exécutif, de démontrer ostensiblement leur indépendance. C'était une réaction violente contre la sujétion si décriée des anciennes assemblées impériales. Et comme un levain excitant d'opposition, les députés voyaient, au milieu d'eux, quelques hommes animés de l'esprit le plus acerbe contre le régime impérial, royalistes constitutionnels, combattant les Bourbons la veille, et qui, à l'heure présente, par rancune, par haine irréductible contre la personne de Napoléon, affichaient ouvertement leur répulsion pour le gouvernement établi.

Le plus célèbre de ceux-là était La Fayette (2), impatient de

(1) Dans celte assemblée, le parti de la Révolution était représenté par Carnot, Fouché, Quinette, Siéyès et Thibaudeau. Parmi les noms d'ancienne noblesse, on remarquait le duc de Praslin, Ségur, Mole. Mgr d'Aligre refusa, et Mole s'en fut à Plombières, pour ne pas siéger.

(2) Db VAtTT.ABHLLH, en son Histoire de la Restauration (t. II, p. 291), écrit sur La Fayette: « M. de LaFayette était un royaliste constitutionnel sinccVe. Losmr'mos

ressaisir une influence perdue à la chute de Louis XVI ; caractère orgueilleux, de jugement étroit, fort égoïste, croyant à une supériorité, à un prestige personnel qu'il ne possédait pas. Son élection à la nouvelle Chambre le combla d'aise. En vain, lors de la coalition de l'Europe contre Napoléon, en 1814, il avait tenté de reprendre le commandement d'une légion de la garde nationale, espérant qu'il soulèverait ensuite cette milice par sa seule présence, et que, la dominant comme jadis, il pourrait offrir la couronne au prince de son choix; ses efforts avaient échoué (1). Dans les conciliabules politiques, avant la fuite du roi Louis XVIII, vou-

passions politiques, qui avaient fait qualifier le roi Louis XVI de révolutionnaire, et qui voyaient un jacobin dans le roi Louis XVIII, donnaient à M. deLaFayette, en 1815, le nom de républicain. Ce nom ne lui appartenait pas. Le sentiment monarchique, même aux premiers jours de la lutte de la France contre l'Europe, dominait à ce point chez ce général, que vers le milieu du mois d'août 1792, lorsque les hostilités étaient commencées depuis cinq mois, quand les Prussiens se trouvaient déjà au cœur de la Lorraine, il se préoccupa moins des progrès de l'invasion que du coup dont la journée du 10 août venait de frapper la monarchie. Commandant en chef de l'armée du Nord et chargé de protéger l'une de nos frontières les plus menacées, M. de La Fayette fit arrêter les commissaires chargés par la Convention de recevoir son serment et celui de ses troupes, les enferma dans la citadelle de Sedan et voulut aller relever le trône que la Gironde républicaine venait d'abattre. Ses soldats refusèrent de le suivre. Ils ne voulaient marcher, disaient-ils, que contre l'ennemi. Obligé de fuir, il quitta son armée dans la nuit du 19 au 20 août, essaya de passer en Hollande et fut capturé en chemin par un parti d'Autrichiens. Le cabinet de Vienne ne faisait aucune distinction entre les républicains et les monarchistes constitutionnels; à ses yeux, tous étaient des révolutionnaires, également ennemis du trône. Les seconds lui semblaient même les plus coupables et les plus dangereux. M. de La Fayette avait occupé parmi ceux-ci un rang considérable. L'Autriche eut pour lui des rigueurs exceptionnelles. Elle l'enferma dans la forteresse d'Olmûtz. Il y languissait depuis cinq ans, lorsque Bonaparte, vainqueur de l'Autriche, fit de la mise en liberté de l'auteur de la Déclaration des Droits une des conditions du traité de Campo-Formio. » On peut ajouter cet extrait des Mémoires de Benjamin Constant sur les Cent-Jours : « Il (Bonaparte) imposa cette condition à l'ennemi sans y avoir été autorisé par le Directoire, qui n'osa pas le désavouer. Il y avait de la grandeur à sentir que la qualité de Français donnait un titre à la protection (le la France, indépendamment de toutes les opinions, et que le pouvoir même qui sévissait ne devait pas permettre aux étrangers de servir son injustice. Lorsque Mme de Staël, si cruellement et si obstinément exilée par lui, voyageait en Italie, quelqu'un demanda à Napoléon ce qu'il ferait si quelque prince de cette contrée faisait arrêter cette illustre proscrite à cause des opinions qui lui attiraient la défaveur du gouvernement français. « Si on arrêtait Mme de Staël hors ' de France, répondit-il, j'enverrais vingt mille hommes pour la délivrer. »

(1) Je m'offris à des chefs de la garde nationale. Nous convînmes, M. Ternaux («■hef de la 3^ légion) et moi, que s'il s'assurait d'un bataillon, je marcherais à sa lête. J'essayai aussi du côté de l'armée, pour arracher Vabdication, qui eût alors 6lé si salutaire... Mes tentatives civiles ne réussirent pas mieux. Partout, on me prouva téméraire, et, jusqu'à la fin, précipité. » (Mémoires de La Fayette, t. V,

lant, à toute force, se mettre en évidence, il avait insisté pour que les royalistes conjurés rappelassent à Paris les membres de toutes les assemblées nationales depuis 1789, afin d'opposer, disait-il, une grande force morale à la force brutale appartenant à Napoléon, qui arrivait. Etant un de ceux-là, il eût fait partie d'une assemblée délibérante et son ambition eût trouvé une issue, et par suite un appui, pour reconquérir l'ancienne prépondérance dont il avait joui autrefois dans l'Etat. Aucune de ses propositions n'avait été agréée. Le roi avait quitté Paris, Napoléon s'était installé aux Tuileries, et le vieux marquis, déçu, presque courroucé de son inaction et de ses déconvenues successives, était rentré au château de Lagrange, sa résidence depuis sa sortie de la forteresse d'Olmutz.

Ce fut donc une renaissance inespérée, cette élection, qui le menait à Paris au milieu des députés nouveaux, dont il s'efforcerait de diriger la pensée et d'inspirer les convictions. Il allait se trouver maintenant, face à face, avec celui qu'il avait d'autant plus abhoré qu'il avait dû le subir pendant plus de vingt ans; qu'il lui devait la liberté, la reconnaissance étant la plus lourde charge du cœur humain, et qu'il l'avait vu grandir, dépasser les têtes les plus hautes, de toute la puissance d'un génie superbe, tandis que lui s'enfonçait dans l'oubli ; et l'oubli, pour cette nature vaniteuse, était une désolation. Napoléon, pourtant, s'était montré généreux à son égard. Il lui avait offert une place au Sénat, puis un des grands cordons de l'ordre de la Légion d'honneur. La Fayette avait considéré ces offres comme un affront. Eh ! quoi, lui, La Fayette, qui comptait dans son passé ses campagnes d'Amérique et sa participation à la Déclaration des Droits, et sa lutte avec la Convention, en emprisonnant les commissaires envoyés pour recevoir son serment; lui, qui avait supporté, en expiation de sa foi monarchique, cinq ans de détention dans les geôles autrichiennes, il ne serait plus qu'un satellite du petit général corse parvenu au rang suprême de Consul et ensuite d'Empereur, grâce à quelques victoires où ses généraux avaient eu la plus grande part! C'était ne pas connaître la haute estime que le général marquis de La Fayette avait de lui-même (1). Il s'était élevé trop

(1) M. dk'Brogub écrit sur lui, en ses Souvenirs, p. 280 : « Il fallait aimer M. (le LaFayettepourlui-inôme.cequidurcsteétait facile, car on ne gagnait rien

haut, pour retomber au rang de subalterne ; et il avait préféré sa retraite patricienne dans une bourgade des environs de Paris. Mais, en même temps que cet isolement dans la société nouvelle, était née dans son âme une haine invincible contre l'homme qui le rendait inutile dans l'Etat et laissait s'user dans l'inaction les facultés brillantes qu'il s'attribuait. Lamartine parlant de lui {Histoire de la Restauration) semble admettre que l'amour de la liberté le poussait, plus qu'une ambition malsaine, à rentrer dans la vie parlementaire. C'est mal juger le personnage qui se donnait au duc d'Orléans, parce que les Bourbons n'avaient pas voulu de lui (1), qui s'accrochait à toutes les branches, qui s'immisçait dans tous les partis d'opposition, qui s'alliait à tous les groupes, afin de surgir de son néant. Il était si peu clairvoyant, d'ailleurs, et si facile à abuser que Fouché, après quelques séances, lui avait imposé ses desseins et le faisait agir suivant ses propres intérêts (2). Ce qui aggravait, en outre, l'opposition que la nouvelle Chambre des députés manifestait envers l'Empereur, c'était l'élection de quelques autres membres, aussi récalcitrants que le vieux marquis ; tel Lanjuinais, sénateur d'opposition durant tout l'Empire (3), et Flaugergues, royaliste constitutionnel, lié d'amitié avec Voyer d'Argenson et de Broglie, publicistes ardents pour la liberté, et de jeunes avocats inconnus, Dupin (de la Nièvre) et Roy, qui se ! révélèrent tout de suite épilogueurs, chicaneurs, malveillants ' dans leurs propositions aux premières séances; enfin Barrère, un des conventionnels les plus fougueux du Comité de Salut public. On le vit bien à la constitution du bureau. Les amis de l'Empereur qui pouvaient prétendre à l'honneur de la présidence,

à être de ses vrais amis. Il ne faisait guère de différence entre un honnête homme et un vaurien, entre un homme d'esprit et un sot; il ne faisait de différence qu'entre celui qui lui disait et celui qui ne lui disait pas ce qu'il disait lui-même. C'était un prince entouré de gens qui le flattaient et le pillaient. »

(1) Le duc d'Orléans eut également sa visite, écrit de Vaulabelle. « Il me témoigna, dit M. DE La Fayette en ses Mémoires (Z. V., p. 308), sa sensibilité à cette démarche; il parla de nos temps de proscriptions, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, pour mes principes, pour mon caractère et tout cela, en termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille pour ne pas reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre. »

(2) La Fayette était né en Auvergne, au château de Chavagnac, en 1757. Il avait épousé la fille du duc d'Ayen, de la famille des Noailles. En 1815, il appro-

i^^H chait donc de soixante ans.

\^^m (3) Né à Rennes en 1753, fils d'un avocat au Parlement de Bretagne, docteur

^^H en droit à dix-huit ans.

comme Boulay de la Meurihe ou Merlin de Douai, furent écartés ; les députés choisirent, comme président, Lanjuinais et pour viceprésidents Flaugergues et La Fayette. On le vit surtout à la motion du jeune avocat Dupin, qui s'érigea contre le serment imposé par décret aux députés, prétendant qu'une loi seule y pouvait obliger. Boulay de la Meurthe, indigné, se leva, et, ne ménageant ni les mots ni les personnes, il fît entendre cette apostrophe vigoureuse :

« Il faut parler avec franchise et dire la vérité. Il existe en France deux partis, l'un qui est le parti national, car il comprend la grande masse du peuple et ne stipule que pour l'honneur et l'indépendance de la France ; l'autre qu'on peut appeler la faction de V étranger. Oui, messieurs, il existe des Français assez vils, assez corrompus pour appeler les Anglais, les Russes et les Prussiens. Ce sont les Bourbons qui sont les chefs de cette faction ; ce sont eux qui, à l'aide des baïonnettes étrangères, veulent nous imposer de nouveau un joug humiliant. Il faut donc nous prononcer fortement; il faut le faire avec unanimité. Pour moi, je le déclare, demain, en présence de l'Empereur et des deux Chambres, c'està-dire en présence de la nation, je ferai le serment d'obéissance aux constitutions de l'Empire et de fidélité à l'Empereur. »

Napoléon fut très affecté de ces discussions violentes, de ces suspicions dont il était l'objet et qu'aucun de ses actes n'aurait dû soulever. La trace de ces impressions pénibles se trouve dans un épanchement auquel il se laissa aller près de Caulaincourt.

« Je vois, disait-il, que les députés, au lieu de s'unir à moi, pour sauver la patrie en danger, veulent se séparer de ma cause, et faire de la popularité à mes dépens (1). Croient-ils donc faire de moi un soliveau, ou un Louis XVI ? Je ne suis pas homme à me laisser régenter... encore moins à me laisser faire la loi par des marchands de paroles, ni à tendre la gorge aux factieux. Mon sang coulera pour la France sur le champ de bataille, mais il ne rougira pas l'échafaud ; qu'ils le sachent bien ! Qui peut motiver, ajoula-l-il avec plus de modération, une telle levée de boucliers de la part d'un homme inconnu, appelé hier à l'honneur de représenter une partie de ses concitoyens? (Il parlait de Dupin.) Il

(1) Db Caulahîcoubt, Souvenirs, t. II, p. 18.

débute par une provocation à l'anarchie! Croit-il remplir le mandat que lui ont donné ses commettants, en ameutant les passions? Ne comprend-il pas que pour rendre une guerre nationale, il faut que tous les citoyens soient unis de cœur et de volonté avec leur chef? En définitive, que veut-il; que cherche-t-il ; de quoi a-t-il à se plaindre; qu'ai-je fait personnellement à l'avocat Dupin? Pourquoi m'attaque-t-il ; pourquoi me cherche-t-il querelle; qu'espère-t-il de cette fusée incendiaire, lancée sans rime ni raison, contre l'homme qui, pendant vingt ans, a conduit les Français à la victoire, en partageant leurs bons et leurs mauvais jours ? L'acte de l'avocat Dupin est l'acte d'un mauvais citoyen... » Caulaincourt ajoute que l'Empereur et lui rentrèrent ensuite dans son cabinet pour travailler. Mais bientôt, ces pensées l'agitant, il repoussa les papiers qu'il étudiait et, s'accoudant sur son fauteuil : « Caulaincourt, laissons tout cela; je perds mon temps. La fatalité pousse la France à sa perte. Les meilleures combinaisons échoueront. Ces gens-là assassinent eux-mêmes la patrie. Ils ne comprennent pas que leurs bavardages ont un retentissement funeste. En désaffectionnant le peuple de ma personne, on en démoralise l'esprit, et, par suite, l'action. Au moment d'entrer en campagne, je suis effrayé de laisser le gouvernement de fait (il ne faut pas s'y tromper) aux mains d'une Chambre fougueuse, avide de pouvoir et si peu pénétrée de la gravité des affaires du pays. C'est chose pitoyable que son attitude... Quand la guerre est engagée, la présence d'un corps délibérant est nuisible et souvent sinistre. Les hommes turbulents, les ambitieux, insatiables de bruit, de popularité, de domination, s'érigent, de leur propre autorité, en avocats du peuple, en défenseurs de ce qui n'est pas attaqué, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout régler, tout diriger. Si on n'écoute pas leurs conseils donnés à tort et à travers, de conseillers, ils deviennent censeurs; de censeurs, factieux; de factieux, rebelles. Eh! parbleu, les rois, aujourd'hui, ont plus besoin de garanties que les peuples. Voilà l'histoire de toutes les assemblées délibérantes, composées, et elles le sont toutes, d'intrigants, ou de gens plus ou moins droits et éclairés. Ces derniers, presque toujours dupes des autres, deviennent, sans s'en douter, leurs instruments et leurs complices. Les audacieux s'emparent des timides. La crainte du péril, l'envie de s'y sous-

traire, désorganisent les faibles têtes, chez lesquelles les sensations physiques sont tout. Et, en exploitant habilement là terreur qu'ils éprouvent, on en obtient ce qu'on n'obtiendrait pas de leur probité. Niais d'abord, victimes ensuite, ils n'ont fait que prêter leur dos aux ambitieux pour atteindre le premier degré de l'échelle. »

Napoléon avait-il voulu intervenir dans l'élection du président de la Chambre des députés ? La question a été débattue, mais non résolue péremptoirement. Peu importe, après tout. Lanjuinais était nommé, et, conformément à Y A de additionnel, cette élection devait être approuvée par l'Empereur. Avant de donner son satisfecit, il manda aux Tuileries le nouvel élu. Il espérait calmer, contenter, ramener à lui le caractère indépendant du Breton, hostile par patriotisme ; car c'était un esprit large et droit. « Il ne s'agit plus de tergiverser, lui dit-il ; il faut répondre à mes questions. Etes-vous à moi? — Je n'ai jamais appartenu qu'à mon devoir, répondit l'interrogé à l'interrogateur. — Vous éludez. Me servirez- vous ? — Oui, Sire, dans la ligne du devoir. — Mais, enfin, me haïssez-vous ? — J'ai le bonheur de ne jamais haïr, même ceux qui m'ont fait, pendant dix-huit mois, tuable à vue. » Réponses de casuiste, que l'Empereur feignit de ne pas comprendre, en ajoutant : « Quelques-uns affirment, monsieur Lanjuinais, que vous êtes bourboniste ; d'autres que vous êtes mon ennemi personnel, et d'autres que vous aimez véritablement la patrie. Vous jugerez quels sont ceux que je crois, lorsque je vous félicite, ainsi que la Chambre, du choix qui vous a fait son président. » Il lui ouvrit ensuite les bras pour l'embrasser, tâchant d'émouvoir cette nature trop froide qui se repliait et se retirait à mesure que les avances étaient plus alïectueuses. L'audience finit là. Le lendemain, Napoléon fit savoir à la Chambre des députés qu'il acceptait cette élection à la présidence (1).

Le séance d'ouverture eut lieu le 7 juin, et chacun des députés et des pairs, en présence de l'Empereur, jura obéissance à la Cons-

(1) Lanjuinais avait été nommé président par 277 voix. Les quatre viceprésidents étaient Flaugergues, Dupont de l'Eure, La Fayette et Grenier

titution et fidélité au souverain. En arrivant au Palais législatif, Napoléon avait été reçu, suivant ce qu'avait décidé un décret, par une députation, à la tête de laquelle marchait le bureau de la Chambre. M. de La Fayette, vice-président, aurait dû s'y trouver. Ne le voyant pas, le président l'envoya chercher à la place où il était assis parmi les députés. Au salon, où la députation attendait, l'Empereur et le marquis se revirent pour la première fois, l'un en face de l'autre, depuis que le vieux royaliste avait cessé ses visites solliciteuses près du jeune Consul, en faveur de plusieurs membres de sa famille. L'Empereur se fit aimable et se dit heureux de cette rencontre. L'autre, toujours rogue et hargneux, répondit fort sèchement. Il se piquait, par vanité, de cette raideur bourrue. Le discours impérial fut, comme toutes les harangues de Napoléon, mâle et très énergique :

« Depuis trois mois, dit-il, les circonstances et la confiance du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le devoir le plus pressant de mon cœur : je viens commencer , la monarchie constitutionnelle. Les hommes sont trop impuissants I pour assurer l'avenir; les institutions seules fixent les destinées des nations... Nos constitutions sont éparses; une de nos importantes mesures sera de les réunir dans un seul cadre et de les coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque actuelle aux générations futures. Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance; ses armées arrivent sur nos frontières. La frégate la Melpomène a été attaquée et prise dans la Méditerranée, après un combat sanglant contre un vaisseau anglais de 74. Le sang a coulé en pleine paix. Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à la tête des enfants de la nation, pour combattre pour la patrie. U armée et moi, nous ferons notre devoir. Vous, pairs et représentants, donnez à la nation l'exemple de la confiance, de l'énergie et du patriotisme, et, comme le Sénat du grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause sainte de la patrie triomphera (1). »

(1) Voici les impressions de Hobhouse sur celte séance d'ouverture : « Plusieurs noms devaient réveiller certains souvenirs; mais la curiosité du public Ine fut excitée que quand on appela M. de La Fayette. Tous les yeux se levèrent, et Napoléon lui-même fixa le général. Pendant tout le temps, Napoléon prit des

Quoique satisfait de ce discours, La Fayette écrivait quelques jours après, à l'un de ses amis, qu'il n'avait pas été content de la figure de Napoléon; « qu'elle lui avait paru, disait-il, celle d'un vieux despote, irrité du rôle que sa position le forçait à jouer » (le rôle de souverain constitutionnel) ; et il ajoutait : « Nous sommes restés longtemps, Flaugergues et moi, près de lui, pendant qu'il montait en voiture, à la sortie. « Je vous trouve rajeuni, « m'a-t-il dit. L'air de la campagne vous a fait du bien. — Il m'a « fait beaucoup de bien, ai-je répondu. » Je ne pouvais lui rendre son compliment ; car je le trouvais bien changé. »

Certes, il devait être autre qu'au 20 mars, lorsque les acclamations du peuple, l'enthousiasme de ses officiers, le suivaient jusque dans son cabinet des Tuileries. Il avait travaillé, durant les trois mois écoulés, quinze heures par jour (1) ; il avait éprouvé toutes

ment de la poitrine. Il était réellement malade. A l'exception de quelques paroles, qu'il adressa, deux fois, au prince Joseph, il ne dit pas un mot à ceux qui l'entouraient... Lorsqu'il prononça la dernière phrase de son discours : la cause sainte de la patrie triomphera, il éleva la voix et fit un geste de la main droite, qui parut involontaire. Il se leva ensuite, salua l'assemblée et sortit, au bruit retentissant des acclamations. »

(1) MoNTHOiJDN (Mémoires, t. II, p. 278) : « Jamais, à aucune époque de l'histoire, on ne fit plus de choses en trois mois. Il réarma et approvisionna une centaine de places fortes, réprima la guerre civile dans Marseille, Bordeaux et la Vendée, recruta l'armée, fit fabriquer des armes, confectionner des habillements, lever des chevaux. Dans les six mois de 1814, l'armée française avait reçu une nouvelle organisation. En mars 1815, elle se composait de 105 régiments d'infanterie, 57 régiments de cavalerie de la ligne, 4 régiments de cavalerie de l'ancienne Garde. L'effectif de chaque régiment d'infanterie était de 900 hommes, dont 600 disponibles pour la guerre; l'effectif de la cavalerie était de 25 000 hommes et 16 000 chevaux. La France pouvait mettre en ligne, avec peine, 80 000 hommes, force à peine suffisante pour garder les places fortes et les principaux établissements maritimes. Toutes les flottes étaient désarmées et les équipages congédiés. Les seules troupes qu'eût sur pied la marine étaient 8 bataillons de canonniers. Le matériel de l'artillerie pouvait fournir au besoin des plus grandes armées, et réparer les pertes qu'elle pourrait faire, pendant plusieurs campagnes; mais ses arsenaux ne contenaient que 100 000 fusils et 300 000 à réparer. Cela était très insuffisant. Toutes les places fortes étaient désarmées; les palissades et les approvisionnements de siège avaient été vendus. 800 000 hommes étaient jugés nécessaires pour combattre l'Europe. Napoléon créa les cadres des 3®, 4« et 5" bataillons des régiments d'infanterie; des 4« et 5" escadrons des régiments de cavalerie; ceux de 30 bataillons de trains d'artillerie et 20 régiments de jeune Garde; de 10 bataillons d'équipage militaire et de 20 régiments de marins. On requit 200 bataillons de garde nationale d'élite, chacun fort de 160 hommes; on rappela, sous les drapeaux, tous les anciens militaires. Tous quittèrent leurs occupations pour endosser leur vieil uniforme. Cet appel devait produire 200 000 hommes. La conscription de 1815 fut rappelée. Elle devait donner 140 000 hommes. Un appel de 250 000 hommes devait être proposé aux Chambres, dans le courant de juillet. La levée eût été terminée en septembre. Le nombre des officiers, sous-olllciers et soldats, en retraite ou en réforme, s'éle-

les tortures morales de l'époux et du père, veuf et pourtant marié ; il avait, jour par jour, vu s'ébranler la confiance de la France en son génie, et l'Europe ameutée contre sa puissance souveraine; il avait senti rejaillir sur lui la haine des classes éclairées de la capitale et les salons de la bonne compagnie se réjouir, à la vue des caricatures blessantes pour sa personne et sa famille, pour ses projets et pour ses actes; il avait entendu les discussions irritantes de la presse dénaturer ses pensées les plus droites. Et toutes ces attaques, toutes ces vilenies, il les avait héroïquement supportées, tandis qu'elles écrasent l'homme le plus fort : il devait donc être changé. Et La Fayette attribuait cette dépression aux regrets d'avoir échangé son autorité absolue contre une autorité surveillée et contenue. Le vieux marquis ne voyait alors rien de plus grave que la liberté politique à conquérir; l'Empereur, discernant les dangers de la patrie, portait, en son âme, tous les soucis du pré-

vait à plus de 100 000; 30 000 étaient en état de servir, on les rappela sous les drapeaux. Mais l'objet le plus important était les armes à feu. L'artillerie prit les mesures nécessaires. Elle parvint à fabriquer, en un mois, ce qu'en temps ordinaire, elle n'eût pas fait confectionner en six mois. Il y eut, dans la capitale, plus d'activité qu'en 1793, mais avec cette différence, que tout était alors gaspillage, anarchie et désordre, et qu'en 1815, tout fut construit avec la plus grande économie, par les principes d'une bonne administration. Les manufactures de drap propre à l'habillement des troupes étaient nombreuses en 1812 et 1813. Elles pouvaient fournir à tous les besoins des armées; mais, en 1815, elles n'existaient plus. Dès le mois d'avril, le Trésor avança plusieurs raillions aux fabriques de drap, pour les relever. Les fournisseurs avaient livré 20 000 chevaux de cavalerie, avant le l" juin ; 10 000 tout dressés avaient été fournis par la gendarmerie, qui avait été démontée. Le prix en fut payé comptant aux gendarmes, qui, dans tiuit jours, se remontèrent, en achetant des chevaux de leur choix. On avait le projet de prendre, de nouveau, la moitié de ces chevaux dans le courant de juillet. Des marchés avaient été passés pour 14 000 autres. Enfin, on avait au 1" juin 46 000 chevaux de cavalerie et 18 000 d'artillerie. Tous les services ne pouvaient se faire qu'argent comptant. La plupart des fournisseurs et entrepreneurs voulurent même des avances. Cependant la dette publique et les pensions étaient servies avec la plus grande exactitude. Toutes les dépenses de l'intérieur, loin d'être diminuées, étaient augmentées. Le grand système des travaux publics avait repris dans toute la France. Le Trésor négocia quatre millions de rente de la caisse d'amortissement, à 5 pour 100, qu'il remplaça en crédit de bois nationaux. Cela lui produisit, nets de tout escompte, quarante millions argent comptant, qui rentrèrent avec une incroyable rapidité. Au l*"" octobre, la France aurait eu un état militaire de 8 à 900 000 hommes, complètement organisés, armés et habillés. Le problème de son indépendance consistait désormais à pouvoir éloigner les hostilités jusqu'au t" octobre. Les mois de juin, juillet, août et septembre étaient nécessaires, mais ils suffisaient à cette époque. Les

Kîntières de l'Empire eussent été des frontières d'airain, qu'aucune puissance huaine n'eût pu franchir impunément. La Garde impériale fut portée à 24 régients de jeune garde; 4 de moyenne garde; 4 de vieille garde; 4 de cavalerie;

sent. Le royaliste était un ambitieux rajeuni par ses espérances; Napoléon, un patriote absorbé par ses craintes.

Dans la discussion de l'Adresse, ceux qui soutinrent les idées de l'Empereur et voulurent que la Chambre lui témoignât sa confiance, furent ceux qui avaient été mêlés aux luttes émouvantes de 1792, d'anciens conventionnels, Garnier (de Saintes) et Félix Lepelletier (1). « Il faut, disaient-ils, qu'en partant pour diriger la défense du territoire, l'Empereur ait la certitude que tous les efforts de la nation se joindront à l'action de sa pensée. » Mais les patriotes et les conventionnels ne composaient que la minorité de cette Chambre; la majorité, avocats et propriétaires terriens, bourgeois et petits nobles, protestaient contre ces démonstrations de dévouement, qu'ils appelaient de Vadulation. Loin de faire allusion aux menaces des ennemis, cette majorité ne songeait qu'à ses droits, aux privilèges de la tribune, qu'elle regardait comme trop restreints. Les pairs, dans leur adresse, furent moins égoïstes, de pensée plus haute; et parlant des victoires espérées, ils demandaient que l'Empereur ne se laissât pas entraîner par leurs séductions.

« L'entraînement de la prospérité n'est pas ce qui nous menace aujourd'hui, leur répondit l'Empereur; c'est sous les fourches caudines que les étrangers veulent nous faire passer. Je partirai cette nuit, dit-il ensuite aux députés, pour me rendre à l'armée. Les mouvements des différents corps ennemis y rendent ma présence indispensable... La Constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre étoile polaire dans ces moments d'orage. Toute discussion publique qui tendrait à diminuer, directement ou indirectement, la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions,

(1) M. DE Vaulabelle (t. II, p. 413) donne sur ce député une note personnelle : « Félix Lepelletier de Saint-Fargeau, frère du conventionnel Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, assassiné par Paris, avait été compris parmi les cent trente républicains que Bonaparte, premier consul, fit si injustement déporter, à l'occasion du complot royaliste du 3 nivôse. Il est mort, en 1836, des suites d'une affection qui mettait chaque hiver sa vie en danger et qu'il avait contractée dans les prisons de l'île de Ré, lieu de sa déportation. C'était une noble nature. Peu d'hommes ont porté plus loin l'amour du pays, le désintéressement politique et la fidélité à ses convictions. Il n'y avait pas contradiction entre ses principes de 1792 et de 1800, et son langage à la Chambre des représentants. Il disait à l'auteur de ce livre (Vaulabelle), en 1832 : « Au 13 vendémiaire, j'étais à côté « de Bonaparte, en volontaire, le fusil à la main, parce que, derrière les sections « soulevées, je voyais l'étranger; en 1815, je l'ai encore soutenu, parce que, devant lui et devant nous, étaient les Anglais, les Prussiens et les Russes. »

LES ÈENT-JOURS 285

serait un malheur pour l'Etat... N'imitons pas, ajoutait-il encore, l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous les côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité, en s'occupant de discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville... Aidez-moi à sauver la patrie ! »

Paroles mélancoliques, pensées chagrines, échappées d'un esprit qui prévoyait d'affreux malheurs en constatant la disposition des Chambres.

On était au 11 juin. Il devait partir dans la nuit. Il constitua immédiatement le Conseil chargé du gouvernement. Sous la présidence de Joseph, son frère aîné, il y appela Lucien, les huit ministres à portefeuille : Cambacérès, Carnot, Caulaincourt, Davout, Decrès, Fouché, Gaudin et Mollien; les quatre ministres d'Etat : Boulay (de la Meurthe), Defermon, Merlin (de Douai) et Regnault (de Saint- Jean-d'Angély). Ce ne fut qu'un Conseil, les décisions lui étaient réservées. Il se rappelait les lâchetés de l'année précédente. Chaque jour, un courrier fidèle lui porterait au quartier général les pièces essentielles à signer. Caulaincourt insistait pour suivre l'Empereur à l'armée. « Si je ne vous laissais pas à Paris, sur qui pourrais-jo compter ? » lui répondit Napoléon, qui venait de recevoir la preuve d'une nouvelle trahison de Fouché (1).

Quelques instants avant son déport, il réunit encore les membres composant le Conseil de gouvernement. Et toujours mélan-

(1) Voici les notes données par ceux qui furent le plus au courant des intrigues de cet homme. « Quelques jours auparavant, le préfet de police avait appris à l'Empereur qu'un des affidés de Fouché, ancien employé supérieur de la police, venait de partir pour la Suisse, avec un passeport signé du ministre. Le télégraphe transmit immédiatement aux autorités d'Huningue l'ordre d'arrêter cet émissaire; mais il venait de franchir la frontière lorsque la dépêche arriva. L'Empereur, cette fois, résolut de punir. La formation d'un conseil de guerre fut arrêtée. Le général Darrican en fut nommé président. Puis, au moment de donner les derniers ordres pour l'arrestation et la mise en jugement de son ministre. Napoléon hésita. Les Chambres venaient de s'assembler. Leur hostilité perçait déjà ; il dit aux personnes qui attendaient ses ordres : « Je vais partir pour l'armée. Si je perds la partie, à quoi bon le sang de cet homme ? Son exécution devient sans but. Si je la gagne, le courrier qui en donnera la nouvelle apportera en même temps l'ordre de son arrestation et de sa mise en jugement; et les crieurs, en annonçant le lendemain, dans les rues, le triomphe de mes armées, apprendront en même temps, au public, la condamnation et l'exécution de Fouché, comme traître

Ià la France. La nouvelle se perdra au milieu des cris de victoire; personne ne réclamera. » Le conseil de guerre resta formé, mais la mise en jugement fut susipendue. »

colique, il leur parla, ému : « Je vais quitter les Tuileries ; faites votre devoir; l'armée et moi, nous allons faire le nôtre. Je vous recommande de l'union, du zèle et de l'énergie. »

Il était arrivé au faîte du Gapitole. Ce soir-là, le dimanche 11 juin, il dîna avec sa mère, ses frères, les princesses qui étaient à Paris, Au dessert, on introduisit dans la salle les deux fils de la reine Hortense. Il les embrassa et les caressa. Ses équipages étaient partis depuis deux jours. A trois heures et demie du matin, accompagné de Maret, duc de Bassano, et du grand maréchal Bertrand, il monta en voiture. Les chevaux qui l'emportaient le conduisaient au champ de Waterloo !

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