‹ Le retour de l'empereurChapitre 11 sur 30 · L. F. P. DE KERGORLA.Y · texte numérisé non relu

L. F. P. DE KERGORLA.Y

Ces motifs furent imprimés sur feuille volante et distribués partout, sans aucun empêchement de la police impériale.

Dès que cet acte fut connu par sa publication dans k Moniteur, les critiques les plus passionnées, et quelques-unes très injustes, l'assaillirent. Pas un parti politique n'épargna ce texte : ni les royalistes, ni les bonapartistes, ni les libéraux, ni les jacobins. Les royalistes absolus, ceux qui avaient blâmé le roi d'avoir octroyé à la nation des libertés parlementaires, oubliant leurs antécédents et leurs idées rétrogrades, vilipendaient l'Acte additionnel qu'ils accusaient de restrictions inadmissibles. L'article proscrivant le rétablissement de la dynastie bourbonienne les rendait aveugles sur toutes les autres concessions libérales. Eux qui, naguère, rejetaient la souveraineté du peuple, comme maxime jacobine, contraire aux droits primordiaux du prince légitime, la défendaient impétueusement, afin de garder une voie ouyerte au retour de leur roi regretté. C'étaient ensuite les bonapartistes, inféodés aux habitudes autoritaires de l'Empereur, s'indignant que le pouvoir du souverain ne fût point entier et qu'il le partageât avec des Chambres électives. Renversement de toutes leurs idées, pour eux qui avaient vécu dans l'admiration du régime dont ils étaient les grands dignitaires exclusifs, et qui verraient maintenant surgir, du fond obscur des provinces, les beaux parleurs dont la parole serait une magicienne. Désormais, ils ne seraient plus les seuls oracles du gouvernement, et combien d'utopies et de billevesées se produiraient au grand jour! Parlotte dangereuse pour Napoléon, ce nouveau régime représentatif, où les mandataires de la nation réunis seraient aussi puissants que le souverain, plus puissants même. Quel choc à prévoir! Les libéraux, presque tous de la classe bourgeoise, étaient les plus mécontents. En chaque article, ils prétendaient discerner un piège dont saurait bien se servir l'esprit rusé de Napoléon pour reconquérir son onmipotence. Ils auraient voulu qu'on lui enlevât la nomi-

nation des pairs, des fonctionnaires dont il ferait ses créatures, la prorogation des Chambres et le droit de dissolution, l'approbation qu'il devrait donner à Télu des députés, comme président de la Chambre, le droit de grâce, enfin. Tous ces privilèges d'une royauté constitutionnelle, que de bons esprits, cependant, regardaient comme l'apanage du monarque, leur semblaient une atteinte à la souveraineté nationale. Les supprimer, c'était revenir à la république, et beaucoup l'eussent acceptée. Quant aux jacobins, aux survivants de la grande époque révolutionnaire, ce n'était pas à l'autorité trop forte du souverain qu'ils s'attaquaient, mais au partage des droits inégal entre les riches et les pauvres. Le droit de vote était trop restreint, et, dans la nomination des pairs à vie, l'égalité républicaine était méconnue. N'était-ce pas, au surplus, une charte octroyée comme celle de Louis XVIII, cet Acte additionnel, qui devait être approuvé ou rejeté par oui^ ou par non, et sans amendement? Dans ces grandes consultations populaires, le résultat n'est point douteux, on le sait, et c'est pure comédie. Que Napoléon ait proclamé sa dictature; qu'il l'ait gardée pendant le temps nécessaire à défendre l'intégrité du territoire, contre la coalition des souverains et à repousser l'étranger, les jacobins y eussent applaudi. Us étaient imprégnés de cette tradition révolutionnaire. La défense du pays et de ses coutumes, de ses richesses, de ses monuments, de ce que les siècles antérieurs avaient légué à la patrie, ces grands devoirs avaient toujours soulevé leur âme de patriotes. En ce moment, les petites arguties d'un régime parlementaire leur semblaient inutiles. Qu'un grand peuple se donnât un grand chef, un homme de génie comme Napoléon, investi de tous les pouvoirs ; que ce chef s'en servit pour la sauvegarde de l'honneur national, voilà ce qu'ils avaient rêvé, ce que les décrets de Lyon leur avaient fait espérer, et ce qu'ils ne retrouvaient plus dans ce projet, sorti de la plume de Benjamin Constant, qui leur était suspect !

La dictature I c'était un moyen violent, sans doute, de restaurer la dynastie impériale ; c'était le seul pourtant qui eût été

efficaoe. Avec la dynastie ne f allait-il pas aussi sauver la France? Dans ces cas extrêmes, la légalité est une arme trop faible. Les indécisions qu'enfantent les débats parlementaires, rincohérence qui en résulte, autant d'a£faiblissement nuisible à la cause que Ton veut triomphante. Les esprits les plus clairvoyants, Mme de Staël, elle-même, si résistante jadis à la tyrannie despotique de l'Empereur, s'attendaient, aux premières semaines du retour de l'Ile d'Elbe, à cette mainmise par Napoléon sur toute la France (1). Personne n'y eût contredit. Il n'y aurait eu qu'un cri parti de toutes les poitrines : sauver la patrie avant tout ; ensuite on verrait. En ses moments de révolte dans la commission de constitution, c'était cette conviction, c'était cette idée que Napoléon laissait échapper de ses paroles, quand il disait : « La première loi, c'est la nécessité; la première justice, le salut public. » — « On m'attache, disait-il encore, depuis que je suis blessé. » (Villemain, Souçenirs.)

Mais il avait voulu démontrer qu'en revenant en France, ce n'était pas la guerre qu'il y amenait avec lui ; il avait voulu rassurer les poltrons et les lâches, en déposant ses armes de conquérant, et il avait souscrit aux revendications des théoriciens politiques, aux entêtements des libéraux, qui avaient émasculé son ancienne énergie, diminué son ascendant et affaibli son autorité (2). Aussi bien ses ordres n'étaient plus exécutés que molle- Ci) Flbxjby db Ghaboulon (Mémoires, t. h p. 368-370.) « II (Napoléon) fit la faute d'arrêter les mouvements populaires. Dans l'état de crise où il se trouvait, et dans lequel il avait entraîné la France, il ne devait dédaigner aucun moyen de salut et le plus efficace était de lier le peuple à son sort. Le peuple aurait mieux senti, alors, que ce n'était plus seulement la cause personnelle de Napoléon qu'il avait à défendre et la crainte du châtiment lui aurait rendu cette ancienne exaltation si fatale à la première coalition. > Montholon, Récits, t. XI, p. 224. « II fallait faire la terreur comme en 93. C'est la mort de Louis XVI qui a sauvé la Révolution, parce que les juges étaient trop compromis pour ne pas dire : vaincre ou mourir. » Hobhousb, Lettres, t. XI, p. 29. < Les actes de son dernier règne prouvent qu'il avait horreur de répandre le sang. Mais il n'y avait que ce moyen pour réussir. Quand il fut trop tard, il avoua son erreur, mais je ne crois pas qu'il ait regretté de ne l'avoir pas fait. »

(2) Henry Hoxjssayx, dans son premier volume J8Ï5, cite l'extrait d'un mémoire de Qinguené, daté du 1*' juin 1815, trouvé aux archives des alTaires étrangères. C'est bien la note de l'opinion courante dans le parti libéral de l'époque. (( On ne trouve rien de pareil, écrit Ginguené, au retour de l'tle d'Elbe. L'Empereur a été reçu comme un libérateur par la France avilie, opprimée, humiliée par les Bourbons. Napoléon n'a pas changé. Mais il a trop de jugement pour que les circonstances ne s'imposent pas à lui. Il lui faut des années pour se préparer à la guerre, et il sait que la France ne veut pas la guerre. La seule chose qui pour-

ment. Les préfets administraient sans dévouement; tous les fonctionnaires demeuraient dans l'expectative. Le ideux bras de t Empereur^ qu'il regrettait de voir paralysé, nul ne le sentait plus. Le gouvernement s'enlizait dans la langueur et l'inertie de la monarchie bourbonienne. A la veille du « champ de mai », on aurait pu croire que rien n'était changé en France dans la manière de gouverner. Et lui, Napoléon, attaqué de toutes parts, même par ses anciens familiers qui lui reprochaient les concessions faites à la bourgeoisie frondeuse, il n'était déjà plus l'homme du 20 mars, joyeux, ardent, ouvert à toutes les espérances. Peu à peu, ses illusions avaient fui avec les heures.

Ce qui le soutenait, en ses journées angoissantes, c'était la foi passionnée qu'avaient toujours en lui les ouvriers des villes et les paysans, c'était le dévouement indéfectible de son armée, l'enthousiasme des soldats, la vaillance débordante de ses jeunes ofiSciers : cela seul affermissait sa confiance en l'avenir. Et puis l'entourage de sa cour, la beauté de son palais, la présence de ses frères (1), de ses grands dignitaires, des jolies femmes qui avaient été les suivantes de l'impératrice, tous ces décors, toutes ces magnificences lui rappelaient, au moins durant quelques instants, les jours heureux d'autrefois, et il se laissait aller à ces jouissances, hélas ! éphémères* Il avait livré à ses frères les plus beaux palais nationaux; à Joseph, le Luxembourg; à Lucien, le Palais- Royal, et il les engageait à faire étalage de leurs dignités, à monter fastueusement leurs écuries, à donner des fêtes, à ressusciter, enfin, le glorieux Empire napoléonien. Sa mère. Madame

rait le faire se livrer à sa manie de conquérant, serait que les alliés l'attaquassent. Les alliés iraient donc contre leur but, en lui déclarant la guerre. > Oinguené expose ensuite les détails de la nouvelle constitution, et il s*écrie -. « Quel est le peuple qui jouit de pareilles institutions T » Sa conclusion est : « Il n'est pas de rintérôt de l'Europe d'attaquer la France. C'est injuste; c'est dangereux 1 Les alliés pourront emporter un premier succès, en raison de leurs masses» mais quand lis rentreront en France, ils auront contre eux la nation entière, à en juger du moins par l'exaltation qui règne. »

(1) Joseph était arrivé à Paris vers la fin du mois de mars. Napoléon était installé aux Tuileries. Joseph habita l'Elysée, puis le Palais Royal qu'il céda à son frère Lucien, pour aller au Luxembourg. Jérôme arriva de Qratz, en Styrie, le 27 mai ; Madame Lœtitia et le cardinal Fesch, le 1^ juin. Lucien passa les monts, une première fois, de Rome à Paris, dans les premiers jours d'avril. Il en repartit, avec une mission pour le pape ; mais, le gouvernement suisse lui ayant interdit le passage sur le territoire helvétique, il revint à Paris et s'installa au Palais Royal.

Mère, était attendue; la reine Hortense recevait, en son hôtel, ceux des grands personnages qui n'avaient pas déserté Par's. Les soirées, chez elle, étaient brillantes et suivies par les amis de l'Empereur et les amies de sa mère. La princesse Pauline s'annonçait dès qu'elle serait relevée de la maladie dont elle était atteinte depuis son départ de l'Ile d'Elbe. Toute la surface mondaine, la surface officielle, était belle encore. Il y avait messe en musique tous les dimanches, soirée théâtrale chaque semaine, soit aux Tuileries, soit à l'Elysée, qu'habitait l'Empereur, Il se résignait à ces manifestations de luxe pour plaire à Paris, à la société élégante, afin de faire croire à sa durée et à sa force. Mais, lorsqu'il se trouvait seul, que le bruit des vivats s'était éteint, que la foule s'était retirée, voyant le vide se faire, chaque jour, autour de lui et la France frémissante lui échapper, il ne pouvait parfois se soustraire à sa désespérance, et plusieurs de ses ministres, survenus inopinément dans son cabinet, l'avaient surpris les yeux embués de larmes. Il était malheureux ! Enfin, il était trahi, et il le savait.

Trahi par Fouché ! Trahi au profit de l'étranger ; trahi pour le renverser au besoin ; et cette certitude d'être miné en secret lui assombrissait l'esprit. Les intrigues de ce personnage avec les royalistes, les conciliabules de ses émissaires avec les chefs vendéens, ne suffisaient point à ce caractère inquiet, haineux et envieux. Fouché voulait encore sa part d'influence dans le gouvernement, dans celui qui remplacerait celui-là, c'est-à-dire celui de l'Empereur; il voulait être l'homme prépondérant partout» l'homme nécessaire dont on solliciterait l'intervention, dans les difficultés pendantes de la politique de l'Europe, afin de lier les solliciteurs à sa personne. Avec Wellington, il avait continué ses relations épistolaires ; avec Metternich, un des principaux agents de la volonté des monarques coalisés, dans le Congrès de Vienne, il ne refusa point de répondre aux ouvertures que lui fit l'Autrichien* Ce que

l'on désirait connaître à Vienne, c'était la pensée intime de Napoléon, c'était l'opinion dominante à Paris et en France, c'était la force que « l'usurpateur » devait tirer de sa popularité. Et personne, mieux que Fouché, ne pouvait rendre ce service aux ennemis de l'Empereur, parce que, tout en le servant comme ministre, il désirait la chute de son ancien maître et déjà l'avait prédite.

Metternich envoya donc à Paris un de ses affidés, qui allait engager Fouché à faire partir pour Bftie un homme de confiance qui y « trouverait à qui parler ». Fouché accepta. Il aurait ainsi un jour ouvert sur les intentions secrètes des coalisés, sur les mouvements de leurs armées, et il pourrait se prévaloir, prés de Napoléon, de cette intrigue nouvelle, en lui révélant beaucoup de faits ignorés. Auparavant, il en aurait fait son profit pour sa propre ambition; c'est-à-dire, si Napoléon était renversé, être le ministre du prince qui lui succéderait. Avant l'arrivée de l'Ile d'Elbe, n'avait-il pas été l'un des fauteurs les plus actifs du complot destiné à renverser les Bourbons et placer sur le trône le duc d'Orléans ? Maintenant que le pouvoir de Napoléon vacillait, ' il s'affiliait à Metternich, afin de se préparer aux événements futurs.

Cet envoyé de Metternich fut dénoncé à l'Empereur, à l'insu de Fouché. Venu par la Suisse à Paris, il possédait une lettre de crédit sur la banque de M. Perregaux fils, lequel, après avoir abandonné Napoléon, au mois de mars 1814, était devenu l'un de ses plus dévoués partisans. Par lui, cette présence d'un personnage, inconnu et douteux, fut révélée au due de Vicence, qui en avertit son maître. L'émissaire, obscur et incriminé, fut arrêté et conduit à l'Elysée, devant l'Empereur, dans le petit pavillon situé à l'extrémité du jardin. Il fut menacé d'être passé par les armes comme espion, s'il ne dévoilait le but de son voyage et n'était pas sincère. Terrorisé, sachant bien qu'en des circonstances pareilles, le monarque trahi donnerait suite à ses paroles, il avoua qu'il avait remis au duc d'Otrante une lettre du prince de Metternich, avec des signes de reconnaissance pour un émissaire français, qui se rencontrerait à Bfile, à l'hôtel des Trois Rois, avec l'émissaire autrichien, le baron Ottenfels, conseiller aulique, dissimulé sous le nom de Henri de Werner (1). Ces signes, il les

(1) La famille de M. de Werner avait été de tout temps attachée aux Metternich. Le baron de Werner, le père, élevé en Autriche à des places de haute

remit à Napoléon, et on lui ût grâce de la vie. La première pensée de l'Empereur fut d'appeler Fouché, de lui faire connaître qu'il était instruit de 8es machinations, sans doute coupables et de le faire arrêter. Puis il trouva préférable d'envoyer à Bâle une personne munie de ces révélations, afin de savoir exactement quelle trame infftme ourdissait le ministre de la police. Ce fut Fleury de Ghaboulon, dont il avait apprécié à Porto-Ferrajo le dévouement, le zèle et l'intelligence, et, depuis lors, investi de sa confiance, comme secrétaire.

Fleury partit.

A Bfile, M. de Werner, depuis trois jours, attendait l'envoyé de Fouché. Le jeune secrétaire de l'Empereur se fit passer pour tel ; et, s'il ignorait les antécédents de l'intrigue, il possédait les signes conventionnels donnés par M. de Metternich. M. de Werner, sur ces preuves, n'eut aucun doute qu'il ne conférât avec un personnage sérieux et sûr. Et, cependant, le premier abord entre les deux compères fut hésitant, plein de réticences. M. de Wemer r désirait pénétrer les secrets de son interlocuteur, et celui-ci, ceux de M. de Metternich. Pour quelle cause le diplomate autrichien correspondait-il avec un ministre de l'Empereur? Fleury de Ghaboulon, très habile, força son adversaire à se découvrir le premier. Il apprit, alors, que M. de Metternich, ou plutôt les souverains coalisés, désiraient séparer Napoléon de la France, de quelque manière que ce fût, par son renversement, ou sa disparition. L'Europe était lasse de la guerre. Avec Napoléon, point de paix sincère. Il fallait que le conquérant, le grand capitaine, le génie de la guerre, fût mis hors d'état de reprendre les armes. Cet aveu était grave et donnait lieu à des suppositions même inavouables. Fleury de Ghaboulon voulut en posséder tout de suite l'expression vraie; il répliqua brutalement : — « Alors, c'est un assassinat? Et il fixa courageusement l'Autrichien. L'autre feignit l'indignation : — Non, point d'assassinat. Oh! les Alliés n'allaient pas jusque-là. Mais le duc d'Otrante ne pouvait-il fomenter un complot, soulever la réprobation de la France contre « l'usurpateur »,

magistrature» avait été auparavant administrateur général de l'abbaye d'Oxenhausen, échue, à titre d'indemnité, au prince de Metternich par les arrangements de l'Allemagne. Les Wemer étaient dans tous les secrets des affaires de cette maison. {Mémoiret de Napoléon.)

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ameuter contre lui le peuple, sacrifié à son ambition insatiable : moyens de provoquer son renversement, ou sa fuite ; enfin, débarrasser la France et l'Europe de cet homme néfaste? Indigné de CCS témoignages de haine toujours persistante, toujours profonde, contre le prince qu'il savait animé du désir de la paix, Fleury de Chaboulon répondit que le duc d'Otrante ne disposait point d'une telle puissance, et que, tout ministre de la police qu'il fût, l'aventure dont on voulait le charger était au-dessus de ses forces. D'ailleurs, la France avait accueilli avec des transports de joie l'exilé de l'Ile d'Elbe, et le duc d'Otrante, témoin de ces preuves d'affection de la part du peuple, s'était rallié à l'Empereur sans détour, avec bonne foi et le servait avec dévouement. Le baron Ottenfels, c'est-à-dire M. de Werner, fut surpris de ce langage. II était venu avec la conviction que le ministre de la police était un ennemi de Napoléon et le détestait. Puisqu'il en était autrement, il n'avait rien à dire, et l'entrevue prit fin, chacun promettant de se revoir une deuxième fois, dans huit jours.

Mais, pendant ce voyage en Suisse, Fouché avait été prévenu par Real de la découverte de l'Empereur. Real, pourtant, haïssait Fouché, parce qu'il enviait la place de son chef. Il n'était que préfet de police et, par conséquent, subordonné au ministre; il le jalousait et ne l'aimait pas. Ce qui n'empêcha pas Real, lié à la même besogne que Fouché, besogne de police assez peu honnête, d'être utile à son chef au détriment de l'Empereur. Le ministre, averti, eut le temps d'échafauder des excuses, toute une histoire qui devait l'innocenter. Reçu par Napoléon pour des affaires de service, il simula l'homme contrarié de n'avoir pu raconter plus tôt qu'il avait reçu de M. de Metternich un billet écrit à l'encre sympathique, et que, ne possédant point la poudre nécessaire à la lecture du contenu, il avait fallu y employer des moyens chimiques ; de là, l'empêchement d'en parler. Au surplus, il tendait le billet et le montrait. Il ne contenait rien que l'on ne sût déjà. Le maître, irascible, s'emporta néanmoins contre son ministre ; il l'accabla. « Vous êtes un traître, lui cria-t-il d'une voix forte, et je devrais vous faire pendre. » L'autre, très calme : a Je ne suis pas de l'avis de Votre Majesté. » C'était presque toujours de cette façon que les plus violentes altercations se terminaient entre Napoléon et le duc d'Otrante. Celui-ci se retira, sans rancune

apparente, et Napoléon, toujours sans preuves, tâcha de se persuader que ces intrigues n'étaient que le résultat de la manie de Fouché de vouloir se mêler de ce qui ne le regardait pas. Cette manie, il l'avait observée si souvent qu'il en avait pris son parti. Mais, & l'heure présente, ces trames obscures lui étaient pénibles et il en souffrait.

Fleury de Chaboulon fut exact au aeuxième rendez-vous, ainsi que l'émissaire autrichien. Cette fois, M. de Wernerlui déclara que les puissances coalisées ne luttaient pas en faveur des Bourbons ; qu'elles ne s'opposeraient point à voir régner en France le jeune prince impérial, si l'Empereur se dépouillait de son pouvoir ; que les Alliés, dans leur générosité très humaine, lui accorderaient une retraite digne de lui, de son alliance, de son malheur, s'il consentait à une nouvelle abdication. Lorsqu'au récit de sa première entrevue, Fleury de Chaboulon avait parlé du but que poursuivaient les Alliés : une nouvelle déchéance, un deuxième détrônement, l'Empereur, regimbant, courroucé, avait dit : « Je leur épargnerai la peine de délibérer pour savoir où ils me mettront. S'ils l'osaient, ils me jetteraient dans une cage de fer et me feraient voir à leurs badauds, comme une bête féroce. Mais ils ne m'auront pas. Ils apprendront que le lion vit encore et qu'il ne se laissera pas enchaîner. » Au récit de la seconde entrevue, apprenant que ces monarques, unis pour la destruction de sa puissance, laisseraient peut-être régner son fils, il y eut en lui un réveil d'espérance. Et son imagination fougueuse travaillant, il se persuada que ses ennemis hésitaient avant de l'attaquer; qu'ils redoutaient le choc terrible de ses armées; que si son fils régnait, l'impératrice Marie-Louise exercerait la régence; et ce furent les premières paroles qu'il dit à ses familiers, à son lever du lendemain : « Eh bien ! messieurs, on m'offre déjà la régence ; il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter. » Mais Fleury de Chaboulon lui avait appris aussi» en revenant de Bâle, la deuxième fois, que MM. Bresson et de Montrond, envoyés en mission à Vienne, avaient vu Fouché, à leur retour, de la part de M. de Metternich. Il était donc certain, maintenant, que le ministre de la police persévérait dans ses intrigues coupables, avec un but défini, une entreprise assurément criminelle dirigée contre lui. Il mit en ob-

servation MM, Bresson et de Montrond, et même Fouché. Cette observation n'eut aucune suite. Les événements se précipitaient; les partis politiques s'agitaient fiévreusement et tâchaient de prendre pied sur le gouvernement. Les ennemis étrangers avançaient sur les frontières ; les ennemis intérieurs se levaient menaçants.

Napoléon avait eu le tort de parler de la régence à son entourage. Tous ceux que la guerre effrayait, qu'un nouveau changement de dynastie épouvantait, à la suite de leurs palinodies récentes, tous ces inconstants, tous ces affolés, ne lâchaient plus ce mot qui leur semblait le mot sauveur de leur situation. Avec la régence, la guerre imminente s'évanouirait, pensaient-ils; les Alliés suspenderaient leur marche précipitée vers nos frontières ; les partis, à demi satisfaits, se calmeraient. La France pouvait être heureuse. Les hommes du gouvernement impérial continueraient à administrer le pays, avec la certitude de la durée et sous l'égide des lois libérales que VActe additionnel aursii fait éclore.

Les grands dignitaires, les maréchaux fourbus, la classe des commerçants, des boutiquiers, des rentiers, n'y discernaient que des avantages, et ce mot était répété aux oreilles de Napoléon, comme une sommation de céder aux avances de ses ennemis. L'égoîsme de tous ces gens, chargés d'honneurs et de richesses, se manifesta en de nouvelles intrigues auxquelles prit part sa famille elle-même. Le roi Joseph, espérant le premier rôle dans une régence, tâcha de savoir si La Fayette appuierait ce nouveau régime. Le prince Lucien nourrissait l'ambition, si l'Empereur abdiquait, de se faire décerner le pouvoir consulaire, en rétablissant la République. Suivant leurs intérêts particuliers, les personnages les plus marquants voyaient, dans le règne d'un prince mineur, un moyen de s'élever encore plus haut et de sauvegarder leur position. Ils étaient aveuglés, comme le sont tous les passionnés à la poursuite de leur chimère. Ils ne songeaient ni aux machinations obstinées des Bourbons, qui, eux aussi, voulaient rentrer en France

f6â LE RETOUR DE L*EMt»ËtlËUR

et récupérer un héritage qu'ils appelaient légitime, ni aux menaces des souverains alliés, ennemis du peuple autant que de Napoléon. Car c'était la France que tous détestaient et redoutaient, la France révolutionnaire, qui, déjà, avait porté dans leurs Etats le germe de la liberté, qui avait fait entendre à leurs sujets les mots redoutables de République, d'égalité, d'abolition des droits féodaux, sur quoi ils fondaient leur autorité absolue. Napoléon était leur terreur, parce qu'il s'appuyait sur ces doctrines nouvelles et le peuple les effrayait autant que lui, parce que, aventureux et braves, les Français, plus républicains que monarchistes, étaient un péril constant pour la solidité de leur trône et la facilité de leur gouvernement.

Cette proposition de régence n'était, au surplus, qu'une idée fort peu consistante, un piège tendu à Napoléon, pour qu'il se dépouillât de son autorité et se séparât de son armée; car les diplomates assemblés en Congrès, à Vienne, excités par la haine de TaUeyrand, de Pozzo di Borgo, par celle des Anglais contre l'Empereur, y auraient difficilement consenti. Le vrai, c'est que toute l'Europe marchait pour la destruction de la France. Napoléon le savait mieux que personne, et il répondait à tous les preneurs d'une nouvelle abdication :

« Quoi ! vous accepteriez une Autrichienne pour régente ! Vous voudriez réduire la France à cet état d'abaissement ? Je n'y consentirai jamais, ni comme père, ni comme époux, ni comme citoyen ! Ma femme serait le jouet de tous les partis, mon fils malheureux et la France humiliée sous le joug de l'étranger ! >

Et si on lui rappelait que, l'année précédente, il s'y était soumis, il arrêtait les observations par cette phrase très sèche : « Il y a des raisons de famille que je ne peux pas dire. » Il ne pouvait pas dire, en effet, écrit Thibaudeau, que

« Cette fille des Césars, dont l'éducation morale avait été sévère à ce point, que, jusqu'au jour de son mariage, elle était restée sans connaître, pour ainsi dire, d'autres hommes que les membres les plus proches de sa famille, sans avoir aperçu un seul animal mâle, venait alors d'entrer dans cette vie de faiblesses dégradantes, qui, après une nombreuse succession de chutes toutes publiques, l'ont fait tomber, assurc-t-on, des mains du comte de Neipperg, avec lequel elle vivait en 1815. aux bras d'un employé de ses écuries. »

LES CÊNT'-JÔUftS 263

Cependémt les journaux français avaient reproduit les diatribes, insultantes pour la France, des patriotes allemands, lorsque les grandes puissances, unies au Congrès de Vienne, avaient sollicité l'adhésion des petits princes germaniques à leur croisade contre la nation française. Mais les ambitieux de Tentourage de Napoléon avaient oublié ces outrages, ou feignaient de croire à une simple parade de comédie. Le baron de Gagern, plénipotentiaire du duché de Nassau au Congrès, en affirmant l'accession de sa cour, avait ajouté :

« La France est entourée d'un triple rang de places fortes qu'elle n'a acquises ni conquises par des moyens légitimes, mais que ses intrigues lui ont données dans le cours du dernier siècle L'Alsace particulièrement se trouve dans cette catégorie. La paix de Paris, en 1814, a été rédigée en des termes préjudiciables à l'Allemagne. Si les armées françaises sont défaites une seconde fois, il ne peut plus être question d'une paix comme celle de Paris, r

Justus Grunner, gouverneur des provinces prussiennes du Rhin, était plus violent, plus venimeux encore (1). Ni de l'adresse de

(1) c Braves camarades, disait Justus Qninnerv cette nation si longtemps fière de ses triomphes et dont nous avons courbé le front orgueilleux devant les aigles germaniques, menace de troubler encore le repos de l'Europe. Elle ose oublier que, maîtres de sa capitale et de ses provinces, nous devions nous indem* niser, il y a un an, par un partage, que tous les sacrifices que nous avons faits pour affranchir rAllemagne rendaient nécessaire et légitime. Elle a laissé pénétrer, sans résistance, jusqu'au trône de France, ce guerrier turbulent, que notre prudence avait relégué sur le rocher brûlant de Ttle d*Elbe. Elle a accueil!, cet homme. — Braves Teutons! un pays ainsi livré au désordre de Tanarchie menacerait l'Europe d'une honteuse dissolution, si tous les braves Teutons ne s'armaient contre lui. Ce n'est pas pour lui rendre des princes dont il ne veut pas ce n'est pas dans l'intention de chasser encore ce guerrier dangereux, qui s'est mis à leur place, que nous armons aujourd'hui, c'est pour diviser cette terre impie que la politique des princes ne peut laisser subsister, c'est pour nous indemniser par un juste partage de ses provinces, de tous les sacrifices que nous avons faits depuis vingt-cinq ans, pour résister à ses désordres. Querriers I Cette fois, vous ne combattez pas à vos dépens. La France, dans sa fureur démagogique, a vendu à vil prix des biens immenses pour rattacher le peuple à sa cause. Ces biens qu'on ose appeler nationaux sont illégitimement acquis. Une sage administration en ressaisira la masse, et cette masse fournira, enfin, de nobles dotations à tous nos braves de tous les rangs et de tous les mérites. — Ainsi les princes et les sujets allemands trouveront, à la fois, dcms le fruit de cette guerre contre la tyrannie : les princes, des vassaux que nos lois feront courber sous la discipline, et les seconds des biens fertiles, dans un pays que nos baïonnettes maintiendront dans une terreur nécessaire. — Ainsi, marchez, braves Teutons I Fiers vainqueurs des Romains, marchez 1 La voix des souverains, la voix de l'intérêt particulier, tout vous appelle contre un ennemi que vous avez déjà vaincu, et que vous vaincrez encore 1 — Le Gouverneur gérîéral, Justus Qbunnxr. »

Grunner aux soldais teutons, ni des revendications insolentes du baron de Gagern, personne ne parlait. La régence semblait aux intéressés une panacée universelle. Que Napoléon se sacrifiât, qu'il s'exilât, que son ombre ne se dressât plus, comme un spectre terrifiant, aux yeux des monarques effrayés, et tous les maux prévus seraient conjurés. Les événements de l'année précédente ne leur avaient point laissé de souvenirs. Les monarques alliés, en passant les frontières, en 1814, n avaient-ils pas déclaré bien haut qu'ils ne guerroyaient point contre les habitants, mais contre leur souverain ; qu'ils respecteraient les personnes et les propriétés ? Et de quelle façon avaient été occupées les provinces envahies! Que d'exactions, de pillage, de meurtres ! Ceux qui n'en avaient pas souffert n'en tenaient pas compte, et pas davantage ne se laissaient impressionner par le langage des journaux d'Outre- Rhin, qui réclamaient la division du territoire de la France, l'anéantissement de son unité, afin qu'elle disparût de la carte géographique, et fût réduite en petits Etats, jaloux les uns des autres comme au moyen âge. Le peuple et les paysans heureusement, on le sait, ne se séparaient point de l'Empereur. Ils étaient tous debout, prêts à défendre l'unité de la patrie, et son ancienne gloire et son honneur.

L'Empereur, en sa lucide perspicacité, et, d'ailleurs, éclairé par sa police, n'était point ignorant de ces fluctuations de l'opinion publique; mais il patientait, s*en remettant, pour l'avenir, à sa première bataille, et, il l'espérait, à sa grande victoire. Il était, chaque jour, témoin de l'enthousiasme des régiments qu'il dirigeait sur les frontières, après une revue passée aux Tuileries. Vétérans ou conscrits, tous étaient ardents, confiants en son génie, jurant de venger, sur les armées ennemies, nos anciennes défaites.

Et puis, il comptait sur la grande manifestation du Champ de Mai, qui approchait. Il s'était fait remettre, par l'architecte Fontaine, le plan des constructions des tribunes et des charpentes des

LES GËNT-JOURS 265

gradins où viendraient se ranger les délégués des départements, de l'armée, les invités, les grands dignitaires, les fonctionnaires, et tous ceux qui devaient prendre part à cette imposante cérémonie. EUe avait été fixée d'abord au 26 mai, puis reportée au 1« juin, le recensement des votes n'étant point achevé dans toutes les communes, et la plupart des délégués venant d'un pays trop éloigné, pour arriver à la première date. Dans les derniers jours de mai, l'Empereur se rendit au Champ-de-Mars, accompagné de son frère Lucien, dans une voiture attelée de huit chevaux. La foule y était grande. Les Parisiens en avaient fait leur but de promenade, où se rencontraient les oisifs, où venaient crier leurs placards et les pamphlets les vendeurs de feuilles volantes. C'était alors, comme aujourd'hui : les marchands de boissons rafraîchissantes et de petits gâteaux se mêlaient aux groupes de curieux et leur débitaient leur marchandise. Le jour de la visite de l'Empereur, les tentures étaient déjà placées, ainsi que le vélum qui devait couvrir l'enceinte; il n'y manquait que les tapis.

L'enceinte se composait d'un vaste hémicycle, dont les deux branches se dirigeaient vers la façade de l'Ecole militaire, enfermant, entre elles, un autel plus bas que les gradins. Faisant face à l'hémicycle et appuyée contre la muraille de l'Ecole, une plateforme sur laquelle se dressait, au milieu, le trône impérial, entouré à droite et à gauche de spacieuses tribunes, pour les assistants les plus qualifiés (1).

Cette journée du 1^ juin s'annonçait d'une pureté radieuse. Le ciel était resplendissant d'une étincelante clarté, et la foule de Paris, toujours empressée à ces solennités, se hâtait, depuis le matin, vers le Champ-de-Mars. Dans la banlieue, tous les oisifs avaient pris le chemin de la capitale. Sur les routes de France, les diligences et les carrioles étaient emplies des électeurs délégués, des représentants élus, des officiers, assistants nécessaires à. ce grand acte de civisme. 11 semblait jusqu'au fond de la France que

(1) Les gazettes annonçaient dans le même temps que Ton s'occupait à VersaiUes de la réorganisation du corps des mamelucks ; — que des ouvriers en nombre étaient réunis au château de Vincennes pour la fabrication de cartouches et de fusées à la congréve ; — que quatre mille ouvriers étaient employés aux fortifications de Lyon ; enfin, que, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, les communications entre l'Angleterre et la France ne souffraient d'aucune interruption.

l'on fût revenu aux glorieuses journées de la Fédération de quatrevingt-neuf.

Dés le matin, à neuf heures, les invités, les délégués électoraux, les officiers et sous-officiers, envoyés par les régiments, les porteaigles de l'armée, les porte-aigles des gardes nationales de l'Ezn* pire, commencèrent à garnir les gradins ; le pourtour inférieur fut laissé aux porte-aigles, parce qu'ils devaient présenter à l'Empereur leurs étendards; les autres invités s'étagèrent au-dessus jusqu'au faîte. Une heure après, arrivèrent les grands dignitaires, tous les représentants des corps constitués, le Conseil d'Etat, la Cour des comptes, celle de cassation, la Cour d'appel et les tribunaux de première instance; puis, les dignitaires de l'Université, recteurs, inspecteurs, proviseurs des lycées et professeurs ; et les autres fonctionnaires de grade supérieur, tous en costume de cérémonie. Les maréchaux, d'abord, et les autres dignitaires après eux montèrent aux tribunes près du trône impérial et les remplirent. Autour de l'autel vinrent se placer les cardinaux, archevêques et évêques : cardinaux Cambacérès et de Bayanne, archevêques de Tours et de Bourges, évêques de Nancy, de Meaux, de Versailles, et quelques autres qui ne boudaient point à l'Empereur. Sur le terre-plein du Champ-de-Mars, les bataillons de l'armée et les légions de la garde nationale de Paris, en grand uniforme, formant un total de quarante-cinq mille hommes, les armes reluisantes sous le haut soleil de juin, se tenaient alignés et immobiles, impressionnés par ce spectacle ; et les baïonnettes, se hérissant au-dessus des têtes, semblaient de loin un vaste champ d'arbrisseaux d'acier. Les contemporains, qui ont parlé de ce Champ de Mai, n'ont pu se soustraire à l'émotion que produisit en eux la vue de cette élite de la nation, vaillante par la pensée, ou vaillante par l'élan du courage, représentant ce que la France avait certainement de meilleur, et leur récit s'en ressent.

 midi, des salves de cent un coups de canon partirent des Invalides, de l'Erole militaire, du pont d'Iéna, de Montmartre et du château de Vincennes, ébranlant les airs furieusement, et annonçant que l'Empereur sortait de son palais avec son cortège. En tête s'avançaient les lanciers rouges ; puis, les grenadiers à cheval de la Garde; après eux venaient le comte Lobau, gouver-

neur de Paris, et son état-major; les hérauts d'armes à cheval, h€d)illés d'une cotte violette, brodée d'aigles d'or. Un intervalle les séparait des voitures de la Cour, au nombre de dix-neuf, traînées par six chevaux ; celle de l'Empereur, toute dorée, dont les panneaux étaient formés de glaces, surmontés de la couronne impériale, était menée par huit chevaux, pompeusement harnachés et tenus en mains. Â droite et à gauche, se tenaient à cheval les maréchaux de France, Soult, Ney, Jourdan et Grouchy, nouvellement élevé à cette dignité. Les aides de camp et les officiers d'ordonnance formaient des groupes distincts, chevauchant par derrière, ainsi que la cohorte des jeunes pages costumés de rouge, de vert et d'or. L'escorte était fermée par un escadron de gendarmes d'élite que commandait le duc de Rovigo, inspecteur général de ce corps privilégié. La foule, massée sur le chemin parcouru, applaudissait sans relâche au passage de l'Empereur. L'enthousiasme débordait de toutes les poitrines. II y eut, pourtant, une déception générale, lorsque l'on vit descendre de voiture l'Empereur, vêtu d'un justaucorps de velours incarnat sous un manteau à l'espagnol et coiffé d'une toque de velours noir, piquée d'une aigrette de plumes blanches. Les princes, ses frères, portaient un costume de môme forme, en velours blanc. Au milieu des régiments de vétérans et des légions de la garde nationale, qui couvraient le sol du Champ-de-Mars, ces défroques de seigneurs du moyen fige, sous lesquelles se montraient Napoléon et ses fi'ères, parurent une anomalie choquante. On eût voulu voir l'Empereur en tenue de colonel des chasseurs de la Garde, ainsi qu'il le faisait toujours dans les cérémonies, même les plus solennelles, affirmant ainsi sa personnalité de chef militaire, et non en toilette de Cour, comme un autre Bourbon, homme de salon, ce qui détonnait avec son passé et surtout avec les menaces d'une guerre longue et terrible. Peut-être avait-il choisi cet appareil débonnaire et fastueux, pour éloigner le souvenir de son passé conquérant, pour démontrer qu'il n'était plus le condottiere que l'on disait, l'amoureux des bataiUes toujours incriminé. Et de même du ministre Camot, en habit de taffetas et en toque, comme celle de l'Empereur, démentant, par cet accoutrement, son caractère d'austère républicain, que l'on aimait à retrouver dans ses circulaires et son souci pour l'instruction du peuple. Mais Camot, durant les Gent-Jours,

s'était rallié de bonne foi à Napoléon, et il cédait à tous ses désirs. Carnot, disait le Prussien Hardenberg, est tout entier dans les mains de l'Empereur. Ce fut, écrivent les contemporains, à la vue do ces costumes étranges, un désenchantement qui nuisit aux premiers vivats des soldats et aux acclamations de la foule se pressant sur les talus du Champ-de-Mars.

A ce moment, la cérémonie commença. L'archevêque de Tours monta à l'autel et célébra la messe. L'Empereur se tenait sérieux et recueilli. L'assistance, sur les gradins, n'observait point la même attitude. Si on ne riait pas, on conversait entre soi, presque à demi-voix. Beaucoup tournaient le dos à l'autel, comme une protestation contre l'acte religieux accompli, démonstration déplacée, disaient-ils, sous un gouvernement qui prenait le contrepied des pratiques cléricales de la monarchie tombée. La messe dite, la députation des collèges électoraux, au nombre de cinq cents, menée par Dubois d'Angers et présentée par le maître des cérémonies, s'avança devant le trône impérial, et son président lut une adresse à l'Empereur. Elle contenait des protestations de dévouement à la personne de Napoléon, des expressions énergiques de patriotisme, également de liberté :

Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, disait l'adresse à la fin, et nous voulons celui dont ils ne veulent pas. Ils osent vous procrire, Sire, vous qui, maître tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement sur leur trône ébranlé !... Cette haine de nos ennemis ajoute à notre amour poiur vous... Attendez de nous tout ce qu'un héros fondateur est en droit d'attendre d'une nation fidèle, énergique, généreuse, inébranlable dans ses principes, invariable dans le but de ses efforts : l'indépendance à l'extérieur, la liberté au dedans... Si l'on ne nous laisse que le choix entre la guerre et la honte, la France entière se lèvera pour la guerre. Nous nous serrerons autour du trône où siège le chef et le père du peuple et de l'armée. Tout Français est soldat. La victoire suivra vos aigles...

Pendant que se déroulait cette harangue enflammée, dans toutes les âmes se réveiUait l'ancien enivrement cpie l'on avait eu pour l'Empereur et son gouvernement résolu, et bientôt les vivats éclatèrent de toutes les poitrines. Le chef des hérauts proclama ensuite le résultat des votes sur VActe addUionnel. Il y avait eu 1 288 357 oui et 4 207 non. Cette disproportion, quoique l'on s'y attendît, fut saluée par de nouveaux cris de : Vwe FEmpe-

reurl Lea tambours battirent un ban, et alors, s'avançant au bord de l'estrade, l'Empereur, quittant son manteau (1), mais restant couvert, prononça l'allocution suivante d'une voix forte :

Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, dit-il. Dans la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans Pexil, la France a été Tobjet unique et constant de mes pensées et de mes actions. Français, en traversant, au milieu de 1* allégresse publique, les diverses provinces de l'Empire, j'ai dû compter sur une longue paix... Ma pensée se portait alors tout entière sur les moyens de fonder notre liberté par une Constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai. Je n'ai pas tardé à apprendre que les princes qui ont méconnu tous les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrière toutes nos places frontières du Nord, et de concilier les différends qui les divisent encore en se partageant la Lorraine et l'Alsace. Il a fallu se préparer à la guerre. Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats, ma première sollicitude a dû être de consulter, sans retard, la nation. Le peuple a accepté l'acte constitutionnel que je lui ai présenté. Français, vous allez retourner dans vos départements. Dites aux citoyens que les circonstances sont graves ! qu'avec de l'union, de l'énergie, de la persévérance, nous sortirons victorieux de cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les générations à venir scruteront sévèrement notre conduite ; qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône ou qui me doivent la conservation de leur couronne, qui, tous, au temps de ma prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple français, dirigent aujourd'hui leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens que tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour dont ils me donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera impuissante. Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les siens ; mon honneur, ma gloire, mon bonheur ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France !

Nouveau sujet de critiques, cette harangue de l'Empereur. Et, d'abord, clamaient très haut ses adversaires, n'est-ce pas un irres-

fi) Ce n'était pas, dit Héléna Williams, le manteau du sacre. II voyageait à cette époque en Angleterre. Pillé sur la route de Blois à Orléans par les Cosaques, le convoi de Marie- Louise contenait tous les ornements impériaux. Ils avaient été vendus, sans doute, un bon prix par les pillards, et ils étaient rentrés, sans doute, également, dans les collections et les vitrines des grands seigneurs anglais.

poct envers la nation, d'avoir parlé la tête couverte, lorsque le chef des délégués avait eu la tête nue pendant la lecture de l'adresse. D'autres, comme Mrs Héléna WDIiams, toujours prêts à accepter les fables les plus ridicules, prétendaient que la toque de velours de l'Empereur était doublée d'acier, le protégeant contre une balle possible, et que, pour cette raison, il ne s'était pas découvert. Lubis, en son Histoire, rapporte d'autres critiques faites contre l'Empereur et son discours. Que de simagrées! disait-on. Le chambellan avait transmis au chef des hérauts d'armes l'ordre de proclamer l'acceptation de VActe additionnel; le maître des cérémonies avait fait apporter ret acte devant le trône, pour que l'Empereur en signât le libellé. La plume dont il s'était servi lui avait été offerte par le prince Joseph, assis à sa droite; et pour le serment, prêté sur les Evangiles, d'observer la nouvelle constitution, ratifiée par le peuple, c'était à genoux que l'archevêque de Bourges avait tenu, devant lui, les livres saints. On lui reprochait encore d'avoir parlé, à la fin de son allocution, en autocrate, en despote qu'il resterait toujours; d'avoir dit : ma volonté, mes droits, mon honnemr, ma gloire, mon bonheur, ramenant à sa personne tous les événements humains, tout ce qui composait la vie de la nation. Il y a quelque vérité en ces observations. A l'heure où ses adversaires se montraient si chatouilleux sur l'octroi des libertés politiques, n'était-ce pas une sorte d'hérésie de s'identifier si complètement avec la nation, de confondre l'honneur, la gloire, le bonheur du peuple, avec sa propre gloire et son propre bonheur? Lier à son destin tant de millions d'hommes, c'était d'un égoïsme outré, et dans les périls qui s'annonçaient, n'étaitce pas forcer tout de suite les représentants élus à se séparer de lui? Ils n'y manquèrent pas. On le verra. Car certains d'entre eux, se rappelant ce mot de régence, qui avait été répété naguère dans les salons, croyaient de bonne foi que l'Empereur allait de nouveau abdiquer publiquement ; d'autres s'imaginaient que César allait revenir au culte de la République et restaurer le Consulat.

Après son discours, l'heure était trop avancée pour la distribution des aigles. Il reçut des mains des trois ministres de l'intérieur, de la guerre, de la marine, les aigles destinées à la première légion de la garde nationale de la Seine, au 1» régiment de l'armée, au

1« régiment de la marine, et les tenant élevées, il vint so placer sur la première marche de Testrade, et il dit :

Soldats de la garde nationale de TEmpire, soldats des troupes de terre et de mer! Je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales. Vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie t Vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement t Vous le jurez!

Sa voix vibrante et métallique fit encore tressaillir ceux qui portaient les armes. Ils répondirent à ses paroles par des cris retentissants de Nous le jurons! et au bruit de ces acclamations, de ces serments éclatants dans Pair comme un fracas de tonnerre, transporté et enivré d'orgueil, il laissa tomber ces paroles, dit-on : Ahl je puis reconquérir le monde avec un tel peuple!

A la suite de ces serments. Napoléon descendit dans le Champde-Mars. Derrière l'hémicycle. Fontaine avait élevé une plateforme quadrangulaire, étagée en gradins, au faite de laquelle se trouvait le trône impérial. L'Empereur vint s'y placer, et, sur les gradins, les maréchaux, les dignitaires de la Cour, chambellans, préfets du palais, aides de camp, officiers d'ordonnance, pages, en habits brodés et chamarrés de galons d'or, en chapeaux empanachés de plumes, si bien que, de loin, on eût dit une vaste pyramide d'uniformes brillants que le mouvement des têtes rendait vivante. Au sommet. Napoléon, de son regard, embrassait les rangs pressés de ses bataillons armés qui se rapprochèrent et formèrent de leur masse une ceinture infranchissable de fusils, d'où le soleil faisait jaillir d'innombrables reflets. Et la pyramide humaine, impressionnée, ne bougea plus. Les cuivres des musiques militaires éclatèrent aussitôt de sonorité vibrante ; le défilé commença. Tous ces hommes armés étaient encore émus des serments qu'ils venaient de proférer avec tant d'énergie. Au moindre mot de l'Empereur, tous devaient répondre par des vivats prolongés. Les députations départementales des gardes nationales furent les premières au défilé, et l'Empereur, à chacune d'elles, jetait à leur passage des phrases ou des souvenirs qui ne pouvaient qu'exalter leur enthousiasme. A la députation des Vosges, il dit : Vous êtes mes anciens compagnons alarmes; à celle du Rhin : Vous avez été les premières et Us plus courageuses et les plus malheureuses dans nos désastres; à celle du Rhône : 7'aî été élevé au milieu de cous;

à d'autres : Vos phalanges étaient à Rivoli, à Arcole, à Marengo, à Tilsitt, à Austerlitz, aux Pyramides/ Lorsqu'enfin la Garde parut devant lui, il éleva la voix plus haut, et certain d'être compris de ces vieux guerriers, débris de tant de victoires célèbres, U leur redit encore : Vous jurez de cous surpasser çous-mimes, dans la campagne qui m s^ouvrir; vous jurez de périr tous, plutôt que de souffrir que V étranger çienne dicter des lois à la patrie/ Et ces vieux grognards, dont les cicatrices étaient profondément incrustées dans le visage, répondaient à ces exhortations par de nouveaux serments, d'une voix concentrée, les yeux farouches, dans un paroxysme de fureur patriotique, tandis que non loin d'eux, même sur les gradins, de mauvais Français formaient des vœux pour de nouvelles défaites, pour l'humiliation répétée de la patrie et de ses défenseurs.

Le dimanche suivant, 4 juin, dans les galeries du Louvre, l'Empereur convoqua les officiers des régiments et ceux des gardes nationales, auxquels n'avaient pu être distribuées au Champ-de- Mars les aigles de leurs étendards. Il parcourut les rangs, aimable et bienveillant, cherchant à gagner les cœurs qui ne s'étaient point donnés entièrement. Il abordait ceux qu'il connaissait personnellement, les entretenait des dispositions prises contre l'ennemi déjà menaçant. Tous, sous le charme de cette parole, que Napoléon savait si bien assouplir suivant les circonstances, se retirèrent charmés. Pendant ce temps, il y avait, aux Champs-Elysées, fête bruyante, offerte gratis aux ouvriers de Paris. Tous les bascôtés de la promenade étaient envahis de baraques de funambules, de chevaux de bois, de mâts de cocagne, de saltimbanques et d'escamoteurs. Seize fontaines, d'où le vin coulait à flots, s'élevaient, ici et là, au grand contentement des ivrognes qui venaient s'y abreuver largement, et cependant, observent les gazettes, qui ont narré les détails de cette fête, il ne se produisit aucune rixe. On riait, on dansait autour des orchestres établis en plein vent, pour l'ébaudissement de la foule « qui aurait certainement fait

honte à nos petits-maîtres des redoutes », disent les témoins de cette époque. Pas une figure n'était mélancolique. La gaieté illuminait tous les visages; et, pourtant, combien de ces jeunes femmes et de ces jeunes filles portées éperdument au plaisir, devaient perdre, à la guerre prochaine, un ami dont elles étaient éprises. Mais la gaieté, c'est la vie de ce peuple, suivant le dicton des étransfers. Le soir, les Tuileries, les monuments publics, quelques hôtels particuliers, furent décorés de lampions et sur la place de la Concorde, s'élancèrent, dans la nuit, les gerbes éblouissantes d'un immense feu d'artifice, représentant le brick qui avait ramené Napoléon de l'ilo d'Elbe. En face du balcon central du palais, sous une tente, il y eut grand concert pour achever d'embellii* ce jour de réjouissances. Napoléon se montra à la foule joyeuse qui l'acclama, ses frères à côté de lui, ainsi que la reine Hortenseetses deux fils. Ce fut la dernière solennité, les dernières échappées d'une joie que les événements allaient changer bientôt en un deuil immense.

^ Le 2 juin, avait paru au Moniteur la liste des pairs nommés par l'Empereur, au nombre de cent dix-sept. Et cette liste, quoique composée, avec soin, des hommes les plus marquants de l'Empire, dans l'armée, la magistrature, les sciences et l'administration, provoqua des sourires railleurs. Il parut, à beaucoup de gens frondeurs que rien ne satisfait, qu'elle n'avait pas le prestige de celle de la monarchie où étaient réunis tant d'émigrés obscurs, tant de grands noms de la noblesse, dont l'illustration était oubliée de la société nouvelle. Outre les princes, frères de l'Empereur, le cardinal Fesch, son oncle, les princes Cambacérès et Lebrun, les maréchaux restés fidèles, Brune, Davoust, Grouchy, Jourdan, Lefebvre, Masséna, Moncey, Mortier, Ney, Soult, Suchet, il y avait encore quatre amiraux, trente-huit généraux, tous les ministres à portefeuille, quatre prélats, des conseillers d'Etat, un certain nombre de célébrités de l'Empire, Canclaux, Chaptal, Lacépède, Gassendi, Lavalette, Montalivet, Mole, Monge, Ségur, Boissy d'Anglas, Rœderer, Quinette, Lameth, Roger-Ducos, Sieyès, c'est-à-dire les grands hommes du Consulat, plutôt que ceux de l'Empire, et enfin quelques hommes de l'ancienne noblesse qui n'avaient pas refusé de servir encore le monarque dont ils

avaient reçu des bienfaits et des places honorifiques dans l'ancienne Cour impériale. Il avait excepté de cette liste les maréchaux qui avaient signé l'acte de déchéance, l'année précédente : Kellermann et Serrurier; Augereau qui avait livré Lyou aux Autrichiens, Oudinot et Gouvion-Saint-Cyr, qui avaient résisté à Fentralnement de leurs frères d'armes, après le 20 mars; Grégoire et Lambrecht que les souvenirs de la Convention lui rendaient antipathiques, malgré la protestation de Camot. En revanche, il y avait inscrit ses fidèles de l'île d'Elbe, le grand maréchal Bertrand, Cambronne, Drouot et les généraux qui, les premiers, étaient venus à lui, à son retour, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Drouet d'Erlon, Lallemand, Exelmans et le colonel La Bédoyère, élevé au grade de général. Les caustiques de la presse donnaient à ceux-là le nom de Pairs fides (1).

Le 3 juin, les Chambres furent convoquées : les députés, au nombre de six cent vingt-neuf, au Palais-Bourbon ; les pairs au Luxembourg. La séance impériale d'ouverture ne devait avoir lieu qu'après la constitution des bureaux et quelques discussions préliminaires. Sous la restauration bourbonienne, les députés siégeaient en costume brodé de Us, indiquant une livrée de vasselage. Les nouveaux députés ne voulurent point de costume et vinrent siéger en habit de soie, très simple. Dans leurs actes et leurs paroles, on discernait déjà la préoccupation incessante de ne subir aucun frein du pouvoir exécutif, de démontrer ostensiblement leur indépendance. C'était une réaction violente contre la sujétion si décriée des anciennes assemblées impériales. Et comme un levain excitant d'opposition, les députés voyaient, au milieu d'eux, quelques hommes animés de l'esprit le plus acerbe contre le régime impérial, royalistes constitutionnels, combattant les Bourbons la veille, et qui, à l'heure présente, par rancune, par haine irréductible contre la personne de Napoléon, affichaient ouvertement leur répulsion pour le gouvernement établi.

Le plus célèbre de ceux-là était La Fayette (2), impatient de

(1) Dans cette as5emblée,le parti de la Révolution était représenté par Carnot. Fouché, Quinette, Siéyès et Thibaudeau. Parmi les noms d'ancienne noblesse, on remarquait le duc de Praslin, Ségur, Mole. Mgr d'Aligre refusa* et Mole s*en fut à Plombières, pour ne pas siéger.

(2) Db Vaitlabbllb, en son Histoire de la Restauration (t. Il, p. 291). écrit sur La Fayette: « M. de La Fayette était un royaliste constitutionnel sincère. Les mémos

ressaisir une influence perdue à la chute de Louis XVI ; caractère orgueilleux, de jugement étroit, fort égoïste, croyant à une supériorité, à un prestige personnel qu'il ne possédait pas. Son élection à la nouvelle Chambre le combla d'aise. En vain, lors de la coalition de l'Europe contre Napoléon, en 1814, il avait tenté de reprendre le commandement d'une légion de la garde nationale, espérant qu'il soulèverait ensuite cette milice par sa seule présence, et que, la dominant comme jadis, il pourrait offrir la couronne au prince de son choix; ses efforts avaient échoué (1). Dans les conciliabules politiques, avant la fuite du roi Louis XVIII, vou-

paasioDS politiques, qui avaient fait qualifier le roi Louis XVI de révolutionnaire» et qui voyaient un jacobin dans le roi Louis XYIII» donnaient à M. de La Fayette, en 1815, le nom de républicain. Ce nom ne lui appartenait pas. Le sentiment monarchique, môme aux premiers jours de la lutte de la France contre T Europe, dominait à ce point chez ce général, que vers le milieu du mois d'août 1792, lorsque les hostilités étaient commencées depuis cinq mois, quand les Prussiens se trouvaient déjà au cœur de la Lorraine, il se préoccupa moins des progrès de rinvasion que du coup dont la journée du 10 août venait de frapper la monarchie. Commandant en chef de l'armée du Nord et chargé de protéger l'une de nos frontières les plus menacées, M. de La Fayette fit arrêter les commissaires chargés par la Convention de recevoir son serment et celui de ses troupes, les enferma dans la citadelle de Sedan et voulut aller relever le trône que la Gironde républicaine venait d'abattre. Ses soldats refusèrent de le suivre. Ils ne voulaient marcher, disaient-ils, que contre l'ennemi. Obligé de fuir, il quitta son armée dans la nuit du 19 au 20 août, essaya de passer en Hollande et fut capturé en chemin par un parti d'Autrichiens. Le cabinet de Vienne ne faisait aucune distinction entre les républicains et les monarchistes constitutionnels; à ses yeux, tous étaient des révolutionnaires, également ennemis du trône. Les seconds lui semblaient même les plus coupables et les plus dangereux. M. de La Fayette avait occupé parmi ceux-ci un rang considérable. L'Autriche eut pour lui des rigueurs exceptionnelles. Elle l'enferma dans la forteresse d'Olmfltz. n y languissait depuis cinq ans, lorsque Bonaparte, vainqueur de l'Autriche, fit de la mise en liberté de l'auteur de la Déclaration des Droits une des conditions du traité de Campo-Formio. » On peut ajouter cet extrait des Mémoires de Benjamin Coirs- TANT sur les Cent- Jours : « Il (Bonaparte) imposa cette condition à l'ennemi sans y avoir été autorisé par le Directoire, qui n'osa pas le désavouer. Il y avait de la grandeur à sentir que la qualité de Français donnait un titre à la protection de la France, indépendamment de toutes les opinions, et que le pouvoir même qui sévissait ne devait pas permettre aux étrangers de servir son injustice. Lorsque Mme de Stafil, si cruellement et si obstinément exilée par lui, voyageait en Italie, quelqu'un demanda à Napoléon ce qu'il ferait si quelque prince de cette contrée faisait arrêter cette illustre proscrite à cause des opinions qui lui attiraient la défaveur du gouvernement français. « Si on arrêtait Mme de Staël hors ■ de France, répondit-il, j'enverrais vingt mille hommes pour la délivrer. »

(1) Je m'offris à des chefs de la garde nationale. Nous convînmes, M. Temaux (chef de la 3* légion) et moi, que s'il s'assurait d'un bataillon, je marcherais à sa tête. J'essayai aussi du côté de l'armée, pour arracher Vabdicaiion, qui eût alors été si salutaire... Mes tentatives civiles ne réussirent pas mieux. Partout, on me trouva téméraire, et, jusqu'à la fin, précipité. » {Mémoires de La Fayette, t.V, p. 308.)

lant, à toute force, se mettre en évidence, il avait insisté pour que les royalistes conjurés rappelassent à Paris les membres de toutes les assemblées nationales depuis 1789, afin d'opposer, disait-il, une grande force morale à la force brutale appartenant à Napoléon, qui arrivait. Etant un de ceux-là, il eût fait partie d'une assemblée délibérante et son ambition eût trouvé une issue, et par suite un appui, pour reconquérir l'ancienne prépondérance dont il avait joui autrefois dans l'Etat. Aucune de ses propositions n'avait été agréée. Le roi avait quitté Paris, Napoléon s'était installé aux Tuileries, et le vieux marquis, déçu, presque courroucé de son inaction et de ses déconvenues successives, était rentré au château de Lagrange, sa résidence depuis sa sortie de la forteresse d'Olmutz.

Ce fut donc une renaissance inespérée, cette élection, qui le menait à Paris au milieu des députés nouveaux, dont il s'efforcerait de diriger la pensée et d'inspirer les convictions. Il allait se trouver maintenant, face à face, avec celui qu'il avait d'autant plus abhoré qu'il avait dû le subir pendant plus de vingt ans; qu'il lui devait la liberté, la reconnaissance étant la plus lourde charge du cœur humain, et qu'il l'avait vu grandir, dépasser les têtes les plus hautes, de toute la puissance d'un génie superbe, tandis que lui s'enfonçait dans l'oubli ; et l'oubli, pour cette nature vaniteuse, était une désolation. Napoléon, pourtant, s'était montré généreux à son égard. Il lui avait offert une place au Sénat, puis un des grands cordons de l'ordre de la Légion d'honneur. La Fayette avait considéré ces offres comme un affront. Eh! quoi, lui, La Fayette, qui comptait dans son passé ses campagnes d'Amérique et sa participation à la Déclaration des Droits, et sa lutte avec la Convention, en emprisonnant les commissaires envoyés pour recevoir son serment; lui, qui avait supporté, en expiation de sa foi monarchique, cinq ans de détention dans les geôles autrichiennes, il ne serait plus qu'un satellite du petit général corse parvenu au rang suprême de Consul et ensuite d'Empereur, grâce à quelques victoires où ses généraux avaient eu la plus grande part! C'était ne pas connaître la haute estime que le général marquis de La Fayette avait de lui-même (1), Il s'était élevé trop

(1) M. DB Bboglib écrit sur lui, en ses Souvenirs, p. 280 : « Il fallait aimer M. de La Fayette pour lui-même, ce qui du reste était facile, car on ne gagnait rien

haut, pour retomber au rang de subalterne ; et il avait préféré sa retraite patricienne dans une bourgade des environs de Paris. Mais, en même temps que cet isolement dans la société nouvelle, était née dans son âme une haine invincible contre l'homme qui le rendait inutile dans l'Etat et laissait s'user dans l'inaction les facultés brillantes qu'il s'attribuait. Lamartine parlant de lui {Histoire de la Restauration) semble admettre que l'amour de la liberté le poussait, plus qu'une ambition malsaine, à rentrer dans la vie parlementaire. C'est mal juger le personnage qui se donnait au duc d'Orléans, parce que les Bourbons n'avaient pas voulu de lui (1), qui s'accrochait à toutes les branches, qui s'immisçait dans tous les partis d'opposition, qui s'alliait à tous les groupes, afin de surgir de son néant. Il était si peu clairvoyant, d'ailleurs, et si facile à abuser que Fouché, après quelques séances, lui avait imposé ses desseins et le faisait agir suivant ses propres intérêts (2). Ce qui aggravait, en outre, l'opposition que la nouvelle Chambre des députés manifestait envers l'Empereur, c'était l'élection de quelques autres membres, aussi récalcitrants que le vieux marquis ; tel Lanjuinais, sénateur d'opposition durant tout l'Empire (3), et Flaugergues, royaliste constitutionnel, lié d'amitié avec Voyer d'Argenson et de Broglie, publicistes ardents pour la liberté, et de jeunes avocats inconnus, Dupin (de la Nièvre) et Roy, qui se révélèrent tout de suite épilogueurs, chicaneurs, malveillants dans leurs propositions aux premières séances; enfin Barrère, un des conventionnels les plus fougueux du Comité de Salut public. On le vit bien à la constitution du bureau. Les amis de l'Empereur qui pouvaient prétendre à l'honneur de la présidence,

à être de ses vrais amis. Il ne faisait guère de difTérence entre un honnête homme et un vaurien, entre un homme d'esprit et un sot; il ne faisait de difTérence qu*entre celui qui lui disait et celui qui ne lui disait pas ce qu'il disait lui-même. C'était un prince entouré de gens qui le flattaient et le pillaient. »

(1) Le duc d'Orléans eut également sa visite, écrit de Vaulabelle. « H me témoigna, dit M. DB La Faysttb en ses Mémoires (Z. V., p. 308), sa sensibilité à cette démarche; il parla de nos temps de proscriptions, de la communauté de nos opinions, de sa considération pour moi, pour mes principes, pour mon caractère et tout cela, en termes trop supérieurs aux préjugés de sa famille pour ne pas reconnaître en lui le seul Bourbon compatible avec une constitution libre. »

(2) La Fayette était né en Auvergne, au château de Chavagnac, en 1757. Il avait épousé la fille du duc d'Ayen, de la famille des Noailles. En 1815, il approchait donc de soixante ans.

(3) Né à Rennes en 1753, ûls d'un avocat au Parlement de Bretagne, docteur en droit à dix-huit ans.

comme Boulay de la Meurlhe ou Merlin de Douai, furent écartés; les députés choisirent, comme président, Lanjuinais et pour viceprésidents Flaugergues et La Fayette. On le vit surtout à la motion du jeune avocat Dupin, qui s'érigea contre le serment imposé par décret aux députés, prétendant qu'une loi seule y pouvait obliger. Boulay de la Meurthe, indigné, se leva, et, ne ménageant ni les mots ni les personnes, il fit entendre cette apostrophe vigoureuse :

« Il faut parler avec franchise et dire la vérité. Il existe en France deux partis, l'un qui est le parti national, car il comprend la grande masse du peuple et ne stipule que pour l'honneur et l'indépendance de la France ; l'autre qu'on peut appeler la faction de V étranger. Oui, messieurs, il existe des Français assez vils, assez corrompus pour appeler les Anglais, les Russes et les Prussiens. Ce sont les Bourbons qui sont les chefs de cette faction ; ce sont eux qui, à l'aide des baïonnettes étrangères, veulent nous imposer de nouveau un joug humiliant. Il faut donc nous prononcer fortement ; il faut le faire avec unanimité. Pour moi, je le déclare, demain, en présence de l'Empereur et des deux Chambres, c'està-dire en présence de la nation, je ferai le serment d'obéissance aux constitutions de l'Empire et de fidélité à l'Empereur, s

Napoléon fut très affecté de ces discussions violentes, de ces suspicions dont il était l'objet et qu'aucun de ses actes n'aurait dû soulever. La trace de ces impressions pénibles se trouve dans un épanchement auquel il se laissa aller près de Caulaincourt.

a Je vois, disait-il, que les députés, au lieu de s'unir à moi, pour sauver la patrie en danger, veulent se séparer de ma cause, et faire de la popularité à mes dépens (1). Croient-ils donc faire de moi un soliveau, ou un Louis XVI ? Je ne suis pas homme à me laisser régenter... encore moins à me laisser faire la loi par des marchands de paroles, ni à tendre la gorge aux factieux. Mon sang coulera pour la France sur le champ de bataille, mais il ne rougira pas l'échaf aud ; qu'ils le sachent bien ! Qui peut motiver, ajouta-t-il avec plus de modération, une telle levée de boucliers de la part d'un homme inconnu, appelé hier à l'honneur de représenter une partie de ses concitoyens? (Il parlait de Dupin.) U

(1) Db Gaulaikooxtbt» Souvenirs, t. Il, p. 18.

débute par une provocation à l'anarchie! Croit-il remplir le mandat que lui ont donné ses commettants, en ameutant les passions ? Ne comprend-il pas que pour rendre une guerre nationale, il faut que tous les citoyens soient unis de cœur et de volonté avec leur chef? En définitive, que veut-il; que cherche-t-il ; de quoi a-t-il à se plaindre ; qu'ai-je fait personnellement à l'avocat Dupin? Pourquoi m'attaque-t-il ; pourquoi me cherche-t-il querelle; qu'espère-t-il de cette fusée incendiaire, lancée sans rime ni raison, contre l'homme qui, pendant vingt ans, a conduit les Français à la victoire, en partageant leurs bons et leurs mauvais jours? L'acte de l'avocat Dupin est l'acte d'un mauvais citoyen... » Caulaincourt ajoute que l'Empereur et lui rentrèrent ensuite dans son cabinet pour travailler. Mais bientôt, ces pensées l'agitant, il repoussa les papiers qu'il étudiait et, s'accoudant sur son fauteuil : < Caulaincourt, laissons tout cela ; je perds mon temps. La fatalité pousse la France à sa perte. Les meilleures combinaisons échoueront. Ces gens-là assassinent eux-mêmes la patrie. Ils ne comprennent pas que leurs bavardages ont un retentissement funeste. En désaftectionnant le peuple de ma personne, on en démoralise l'esprit, et, par suite, l'action. Au moment d'entrer en campagne, je suis effrayé de laisser le gouvernement de fait (il ne faut pas s'y tromper) aux mains d'une Chambre fougueuse, avide de pouvoir et si peu pénétrée de la gravité des affaires du pays. C'est chose pitoyable que son attitude... Quand la guerre est engagée, la présence d'un corps délibérant est nuisible et souvent sinistre. Les hommes turbulents, les ambitieux, insatiables de bruit, de popularité, de domination, s'érigent, de leur propre autorité, en avocats du peuple, en défenseurs de ce qui n'est pas attaqué, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout régler, tout diriger. Si on n'écoute pas leurs conseils donnés à tort et à travers, de conseillers, ils deviennent censeurs; de censeurs, factieux; de factieux, rebelles. Eh! parbleu, les rois, aujourd'hui, ont plus besoin de garanties que les peuples. Voilà l'histoire de toutes les assemblées délibérantes, composées, et eUes le sont toutes, d'intrigants, ou de gens plus ou moins droits et éclairés. Ces derniers, presque toujours dupes des autres, deviennent, sans s'en douter» leurs instruments et leurs complices. Les audacieux s'emparent des timides. La crainte du péril, l'envie de s'y sous-

traire, désorganisent les faibles têtes, chez lesquelles les sensations physiques sont tout. Et, en exploitant habilement la terreur qu'ils éprouvent, on en obtient ce qu'on n'obtiendrait pas de leur probité. Niais d'abord, victimes ensuite, ils n'ont fait que prêter leur dos aux ambitieux pour atteindre le premier degré de l'échelle. »

Napoléon avait-il voulu intervenir dans l'élection du président de la Chambre des députés ? La question a été débattue, mais non résolue péremptoirement. Peu importe, après tout. Lanjuinais était nommé, et, conformément à VAcU addàionnel, cette élection devait être approuvée par l'Empereur. Avant de donner son satisfecit, il manda aux Tuileries le nouvel élu. Il espérait calmer, contenter, ramener à lui le caractère indépendant du Breton, hostile par patriotisme ; car c'était un esprit large et droit, c 11 ne s'agit plus de tergiverser, lui dit-il ; il faut répondre à mes questions. Etes-vous à moi? — Je n'ai jamais appartenu qu'à mon devoir, répondit l'interrogé à l'interrogateur. — Vous éludez. Me servirez- vous ? — Oui, Sire, dans la ligne du devoir. — Mais, enfin, me haïssez-vous ? — J'ai le bonheur de ne jamais haïr, même ceux qui m'ont fait, pendant dix-huit mois, tuable à vue. » Réponses de casuiste, que l'Empereur feignit de ne pas comprendre, en ajoutant : a Quelques-uns affirment, monsieur Lanjuinais, que vous êtes bourboniste ; d'autres que vous êtes mon ennemi personnel, et d'autres que vous aimez véritablement la patrie. Vous jugerez quels sont ceux que je crois, lorsque je vous félicite, ainsi que la Chambre, du choix qui vous a fait son président. » Il lui ouvrit ensuite les bras pour l'embrasser, tâchant d'émouvoir cette nature trop froide qui se repliait et se retirait à mesure que les avances étaient plus affectueuses. L'audience finit là. Le lendemain. Napoléon fit savoir à la Chambre des députés qu'il acceptait cette élection à la présidence (1).

Le séance d'ouverture eut lieu le 7 juin, et chacun des députés et des pairs, en présence de l'Empereur, jura obéissance à la Cons-

(1) Lanjuinais avait été nommé président par 277 voix. lies quatre vireprésidents étaient Flaugergues, Dupont de TEure, La Fayette et Grenier

iitution et fidélité au souverain. En arrivant au Palais législatif, Napoléon avait été reçu, suivant ce qu'avait décidé un décret, par une députation, à la tête de laquelle marchait le bureau de la Chambre. M. de La Fayette, vice-président, aurait dû s'y trouver. Ne le voyant pas, le président l'envoya chercher à la place où il était assis parmi les députés. Au salon, où la députation attendait, l'Empereur et le marquis se revirent pour la première fois, l'un en face de l'autre, depuis que le vieux royaliste avait cessé ses visites solliciteuses prés du jeune Consul, en faveur de plusieurs membres de sa famille. L'Empereur se fit aimable et se dit heureux de cette rencontre. L'autre, toujours rogue et hargneux, répondit fort sèchement. Il se piquait, par vanité, de cette raideur bourrue.

Le discours impérial fut, comme toutes les harangues de Napoléon, mâle et très énergique :

« Depuis trois mois, dit-il, les circonstances et la confiance du peuple m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le devoir le plus pressant de mon cœur : je viens commencer la monarchie constitutionnelle. Les hommes sont trop impuissants pour assurer l'avenir; les institutions seules fixent les destinées des nations... Nos constitutions sont éparses; une de nos importantes mesures sera de les réunir dans un seul cadre et de les coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera l'époque actuelle aux générations futures. Une coaUtion formidable de rois en veut à notre indépendance; ses armées arrivent sur nos frontières. La frégate la Melpomène a été attaquée et prise dans la Méditerranée, après un combat sanglant contre un vaisseau anglais de 74. Le sang a coulé en pleine paix. Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle bientôt à la tête des enfants de la nation, pour combattre pour la patrie. U armée et moi, nous ferons notre devoir. Vous, pairs et représentants, donnez à la nation l'exemple de la confiance, de l'énergie et du patriotisme, et, comme le Sénat du grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause sainte de la patrie triomphera (1). »

(1) Voici les impressions de Hobhouse sur cette séance d'ouverture : « Plusieurs noms devaient réveiller certains souvenirs; mais la curiosité du public ne fut excitée que quand on appela M. de La Fayette. Tous les yeux se levèrent, et Napoléon lui-même fixa le général. Pendant tout le temps. Napoléon prit des pastilles d*une petite boîte qu*il avait en mains. Il paraissait souffrir considérable-

Quoique satisfait de ce discours, La Fayette écrivait quelques jours après, à l'un de ses amis, qu'il n'avait pas été content de la figure de Napoléon; < qu'elle lui avait paru, disait-il, celle d'un vieux despote, irrité du rôle que sa position le forçait à jouer » (le rôle de souverain constitutionnel) ; et il ajoutait : « Nous sommes restés longtemps, Flaugergues et moi, près de lui, pendant qu'il montait en voiture, à la sortie. « Je vous trouve rajeuni, « m'a-t-il dit. L'air de la campagne vous a fait du bien. — Il m'a € fait beaucoup de bien,ai-je répondu.» Je ne pouvais lui rendre son compliment ; car je le trouvais bien changé. »

Certes, il devait être autre qu'au 20 mars, lorsque les acclamations du peuple, l'enthousiasme de ses oflSciers, le suivaient jusque dans son cabinet des Tuileries. Il avait travaillé, durant les trois mois écoulés, quinze heures par jour (1) ; il avait éprouvé toutes

ment de la poitrine. Il était réellement malade. A l'exception de quelques paroles, qu*il adressa, deux fois, au prince Joseph, il ne dit pas un mot à ceux qui Tentouraient... Lorsqu'il prononça la dernière phrase de son discours : la cause sainte de la patrie triomphera, il éleva la voix et fit un geste de la main droite, qui parut involontaire. Il se leva ensuite, salua l'assemblée et sortit, au bruit retentissant des acclamations. »

(1) MoiTTHOLON {Mémoires, t. II, p. 278) : « Jamais, à aucune époque de l'histoire, on ne fit plus de choses en trois mois. Il réarma et approvisionna une centaine de places fortes, réprima la guerre civile dans Marseille, Bordeaux et la Vendée, recruta l'armée, fit fabriquer des armes, confectionner des habillements, lever des chevaux. Dans les six mois de 1814, l'armée française avait reçu une nouvelle organisation. En mars 1815, elle se composait de 105 régiments d'infanterie, 57 régiments de cavalerie de la ligne, 4 régiments de cavalerie de l'ancienne Garde. L'effectif de chaque régiment d'infanterie était de 900 hommes, dont 600 disponibles pour la guerre; l'effectif de la cavalerie était de 25 000 hommes et 16 000 chevaux. La France pouvait mettre en ligne, avec peine, 80 000 hommes, force à peine sufiBsante pour garder les places fortes et les principaux établissements maritimes. Toutes les flottes étaient désarmées et les équipages congédiés. Les seules troupes qu'eût sur pied la marine étaient 8 bataillons de canonniers. Le matériel de l'artillerie pouvait fournir au besoin des plus grandes armées, et réparer les pertes qu'elle pourrait faire, pendant plusieurs campagnes; mais ses arsenaux ne contenaient que 100 000 fusils et 300 000 à réparer. Cela était très insuffisant. Toutes les places fortes étaient désarmées: les palissades et les approvisionnements de siège avaient été vendus. 800 000 hommes étaient jugés nécessaires pour combattre l'Europe. Napoléon créa les cadres des 3®, 4* et 5^ bataillons des régiments d'infanterie; des 4« et 5^ escadrons des régiments de cavalerie ; ceux de 30 bataillons de trains d'artillerie et 20 régiments de jeune Garde ; de 10 bataillons d'équipage militaire et de 20 régiments de marins. On requit 200 bataillons de garde nationale d'élite, chacun fort de 160 hommes; on rappela, sous les drapeaux, tous les anciens militaires. Tous quittèrent leurs occupations pour endosser leur vieil uniforme. Cet appel devait produire 200 000 hommes. La conscription de 1815 fut rappelée. Elle devait donner 140 000 hommes. Un appel de 250 000 hommes devait être proposé aux Chambres, dans le courant de juillet. La levée eût été terminée en septembre. Le nombre des officiers, sous-officîers et soldats, en retraite ou en réforme, s'éle^

LES CËNT-JOURS 283

]es tortures morales de Tépoux et du père, veuf et pourtant marié ; il avait, jour par jour, vu s'ébranler la confiance de la France en son génie, et l'Europe ameutée contre sa puissance souveraine; il avait senti rejaillir sur lui la haine des classes éclairées de la capitale et les salons de la bonne compagnie se réjouir, à la vue des caricatures blessantes pour sa personne et sa famille, pour ses projets et pour ses actes; il avait entendu les discussions irritantes de la presse dénaturer ses pensées les plus droites. Et toutes ces attaques, toutes ces vilenies, il les avait héroïquement supportées, tandis qu'elles écrasent l'homme le plus fort : il devait donc être changé. Et La Fayette attribuait cette dépression aux regrets d'avoir échangé son autorité absolue contre une autorité surveillée et contenue. Le vieiix marquis ne voyait alors rien de plus grave que la liberté politique à conquérir; l'Empereur, discernant les dangers de la patrie, portait, en son âme, tous les soucis du pré-

vait à plus de 100 000 ; 30 000 étaient en état de servir, on les rappela sous les drapeaux. Mais l'objet le plus important était les armes à feu. L*artillerie prit les mesures nécessaires. Elle parvint à fabriquer, en un mois, ce qu*en temps ordinaire, elle n'eût pas fait confectionner en six mois. Il y eut, dans la capitale, plus d'activité qu'en 1793, mais avec cette différence, que tout était alors gaspillage, anarchie et désordre, et qu'en 1815, tout fut construit avec la plus grande économie, par les principes d'une bonne administration. Les manufactures de drap propre à rhiiJ)il1ement des troupes étaient nombreuses en 1812 et 1813. Elles pouvaient fournir à tous les besoins des armées; mais, en 1815, elles n'existaient plus. Dés le mois d'avril, le Trésor avança plusieurs millions aux fabriques de drap, pour les relever. Les fournisseurs avaient livré 20 000 chevaux de cavalerie, avant le 1^ juin ; 10 000 tout dressés avaient été fournis par la gendarmerie, qui avait été démontée. Le prix en fut payé comptant aux gendarmes, qui, dans huit jours, se remontèrent, en achetant des chevaux de leur choix. On avait le projet de prendre, de nouveau, la moitié de ces chevaux dans le courant de juillet. Des marchés avaient été passés pour 14 000 autres. Enfin, on avait au l*' juin 46 000 chevaux de cavalerie et 18 000 d'artillerie. Tous les services ne pouvaient se faire qu'aident comptant. La plupart des fournisseurs et entrepreneurs voulurent même des avances. Cependant la dette publique et les pensions étaient servies avec la plus grande exactitude. Toutes les dépenses de l'intérieur, loin d'être diminuées, étaient augmentées. Le grand système des travaux publics avait repris dans toute la France. Le Trésor négocia quatre millions de rente de la caisse d'amortissement, à 5 pour 100, qu'il remplaça en crédit de bois nationaux. Cela lui produisit, nets de tout escompte, quarante millions argent comptant, qui rentrèrent avec une incroyable rapidité. Au 1^ octobre, la France aurait eu un état militaire de 8 à 900 000 hommes, complètement organisés, armés et habillés. Le problème de son indépendance consistait désormais à pouvoir éloigner les hostilités jusqu'au 1^ octobre. Les mois de juin, juillet, août et septembre étaient nécessaires, mais ils suffisaient à cette époque. Les frontières de l'Empire eussent été des frontières d'airain, qu'aucune puissance humaine n'eût pu franchir impunément. La Garde impériale fut portée à 24 régiments de jeune garde; 4 de moyenne garde; 4 de vieille garde; 4 de cavalerie; et elle eut 96 bouches à feu... »

sent. Le royaliste était un ambitieux rajeuni par ses espérances; Napoléon, un patriote absorbé par ses craintes.

Dans la discussion de l'Adresse, ceux qui soutinrent les idées de l'Empereur et voulurent que la Chambre lui témoignât sa confiance, furent ceux qui avaient été mêlés aux luttes émouvantes de 1792, d'anciens conventionnels, Garnier (de Saintes) et Félix Lepelletier (1). « Il faut, disaient-ils, qu'en partant pour diriger la défense du territoire, l'Empereur ait la certitude que tous les efforts de la nation se joindront à l'action de sa pensée. » Mais les patriotes et les conventionnels ne composaient que la minorité de cette Chambre; la majorité, avocats et propriétaires terriens, bourgeois et petits nobles, protestaient contre ces démonstrations de dévouement, qu'ils appelaient de Vadulation. Loin de faire allusion aux menaces des ennemis, cette majorité ne songeait qu'à ses droits, aux privilèges de la tribune, qu'elle regardait comme trop restreints. Les pairs, dans leur adresse, furent moins égoïstes, de pensée plus haute; et parlant des victoires espérées, ils demandaient que l'Empereur ne se laissât pas entraîner par leiirs séductions.

« L'entrainement de la prospérité n'est pas ce qui nous menace aujourd'hui, leur répondit l'Empereur ; c'est sous les fourches eaudines que les étrangers veulent nous faire passer. Je partirai cette nuit, dit-il ensuite aux députés, pour me rendre à l'armée. Les mouvements des différents corps ennemis y rendent ma présence indispensable... La Constitution est notre point de ralliement; elle doit être notre étoile polaire dans ces moments d'orage. Toute discussion publique qui tendrait à diminuer, directement ou indirectement, la confiance qu'on doit avoir dans ses dispositions,

(1) M. DE Vaulabellb (t. lit p. 413) donne sur ce député une note personnelle : « Félix Lepelletier de Saint- Fargeau, frère du conventionnel Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, assassiné par Paris, avait été compris parmi les cent trente républicains que Bonaparte, premier consul, fit si injustement déporter, à l'occasion du complot royaliste du 3 nivôse. Il est mort, en 1836, des suites d'une affection qui mettait chaque hiver sa vie en danger et qu'il avait contractée dans les prisons de Ttle de Ré, lieu de sa déportation. C'était une noble nature. Peu d'hommes ont porté plus loin l'amour du pays, le désintéressement politique et la fidélité à ses convictions. Il n'y avait pas contradiction entre ses principes de 1792 et de 1800, et son langage à la Chambre des représentants. Il disait à l'auteur de ce livre (Vaulabelle), en 1832 : « Au 13 vendémiaire, j'étais à côté a de Bonaparte, en volontaire, le fusil à la main, parce que, derrière les sections « soulevées, je voyais l'étranger; en 1815, je l'ai encore soutenu, parce que, devant lui et devant nous, étaient les Anglais, les Prussiens et les Russes. »

serait un malheur pour TEtat... N'imitons pas, ajoutait-il encore, l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de tous les côtés par les Barbares, se rendit la risée de la postérité, en s'occupant de discussions abstraites au moment où le bélier brisait les portes de la ville... Aidez-moi à sauver la patrie ! »

Paroles mélancoliques, pensées chagrines, échappées d'un esprit qui prévoyait d'affreux malheurs en constatant la disposition des Chambres.

On était au 11 juin. Il devait partir dans la nuit. Il constitua immédiatement le Conseil chargé du gouvernement. Sous la présidence de Joseph, son frère aîné, il y appela Lucien, les huit ministres à portefeuille : Cambacérès, Camot, Caulaincourt, Davout, Decrès, Fouché, Gaudin et MoUien; les quatre ministres d'Etat : Boulay (de la Meurthe), Defermon, Merlin (de Douai) et Regnault (de Saint-Jean-d'Angély). Ce ne fut qu'un Conseil, les décisions lui étaient réservées. Il se rappelait les lâchetés de l'année précédente. Chaque jour, un courrier fidèle lui porterait au quartier général les pièces essentielles à signer. Caulaincourt insistait pour suivre l'Empereur à l'armée. « Si je ne vous laissais pas à Paris, sur qui pourrais-jc compter ? » lui répondit Napoléon, qui venait de recevoir la preuve d'une nouvelle trahison de Fouché (1).

Quelques instants avant son déport, il réunit encore les membres composant le Conseil de gouvernement. Et toujours mélan-

(1) Voici les notes données par ceux qui furent le plus au courant des intrigues de cet homme. « Quelques jours auparavant, le préfet de police avait appris à TEmpereur qu'un des affidés de Fouché, ancien employé supérieur de la police, venait de psurtir pour la Suisse, avec un passeport signé du ministre. Le télégraphe transmit immédiatement aux autorités d'Huningue Tordre d'arrêter cet émissaire; mais il venait de franchir la frontière lorsque la dépêche arriva. L'Empereur, cette fois, résolut de punir. La formation d'un conseil de guerre fut arrêtée. Le général Darrican en fut nommé président. Puis, au moment de donner les derniers ordres pour l'arrestation et la mise en jugement de son ministre. Napoléon hésita. Les Chambres venaient de s'assembler. Leur hostilité perçait déjà ; il dit aux personnes qui attendaient ses ordres : « Je vais partir pour l'armée. Si je perds la partie, à quoi bon le sang de cet homme T Son exécution devient sans but. Si je la gagne, le courrier qui en donnera la nouvelle apportera en même temps l'ordre de son arrestation et de sa mise en jugement ; et les crieurs, en annonçant le lendemain, dans les rues, le triomphe de mes armées, apprendront en même temps, au public, la condamnation et l'exécution de Fouché, comme traître à la France. La nouvelle se perdra au milieu des cris de victoire; personne ne réclamera. » Le conseil de guerre resta formé, mais la mise en jugement fut suspendue. »

colique, il leur parla, ému : « Je vais quitter les Tuileries; faites votre devoir; Tannée et moi, nous allons faire le nôtre. Je vous recommande de Tunion, du zèle et de l'énergie. »

Il était arrivé au faite du Capitole. Ce soir-là, le dimanche 11 juin, il dîna avec sa mère, ses frères, les princesses qui étaient à Paris, Au dessert, on introduisit dans la salle les deux fils de la reine Hortense. Il les embrassa et les caressa. Ses équipages étaient partis depuis deux jours. A trois heures et demie du matin, accompagné de Maret, duc de Bassano, et du grand maréchal Bertrand, il monta en voiture. Les chevaux qui l'emportaient le conduisaient au champ de Waterloo !

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