‹ Le retour de l'empereurChapitre 10 sur 30 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. — Refus de Montholon de poursuivre Louis XVIII en fuite. — Coostitution du ministère, dans lequel sont compris Carnot, Fouché et Caulaincourt — Le Moniteur, sous la direction de Maret, duc de Bassano. — Publication, à Pans, des décrets de Lyon. — Le 21 mars, revue de la garnison de Paris. — Arrivée de Gambronne et des grenadiers de Ttle d'Elbe. — Allocution de TEmpereur. — Observations de Villemain. — Magnanimité de Ns^oléon à l'égard du duc d'Angoulême, prisonnier de Grouchy, dans le Midi. — Le prince est embarqué pour l'Espagne. — Attitude et sentiments de la France, au retour de l'tle d'Elbe.

II. — Mémoire de Quizot, en mai 1815. — Son jugement sur le retour de l'Ile d'Elbe. — Causes du succès de l'Empereur. — Lettre de Napoléon aux souverains coalisés. — Cette lettre n'arrive point à destination, les courriers qui la portent, empochés de poursuivre leur chemin, hors de France. — Sentiments loyaux de Napoléon, touchant ses promesses à sa rentrée en France. — Agissements hypocrites de Fouché ; son rapport sur l'état de l'opinion.

III. — Attitude de la population de Paris envers l'Empereur. — Il rétablit sa Cour avec le même luxe qu'autrefois. — Le 26 mars, audience solennelle de tous les grands corps de l'Etat, aux Tuileries. — Harangue de l'Empereur. — Différence des paroles de Napoléon et de celles des princes légitimes. — Les absents que Napoléon regrette. — Refus de certains personnages d'accepter des fonctions dans le nouveau gouvernement.

IV. — Marie-Louise à Schœnbrunn. — Depuis qu'elle réside en Allemagne, elle est devenue hostile à Napoléon. — Tentative d'enlèvement de cette princesse par les bonapartistes. — Envoi de Montrond à Vienne, pour tftcher de convaincre Marie-Louise qu'elle doit revenir à Paris. — Entrevue de Montrond et de Talleyrand ; paroles de Talleyrand. — Menneval à Paris ; ses visites à Napoléon ; ses confidences sur Marie-Louise et le Roi de Rome.

V. — Nécessité dans laquelle se trouve l'Empereur de se préparer à la guerre. — Déclaration, faite par les puissances le 13 mars, connue à Paris. — Etat de l'armée à cette époque. — Paris, ville militaire. — Le peuple des faubourgs. — Les fédérés. — Revue des fédérés au Carrousel. — Leur adresse à l'Empereur, à laquelle il répond. — Avant celle des Fédérés, il y avait eu revue de la garde nationale, malgré l'opposition des familiers de Napoléon, qui redoutaient un assassinat.

VI. — Petits événements en ces mois des Cent-Jours. — Les journaux transformés. — Les travaux repris dans Paris. — Visite de Napoléon au Jardin des Plantes, au Louvre, à l'atelier de David, à l'Ecole polytechnique, aux Invalides. — Rétablissement de la maison d'Ecouen. — Visite à la maison de Saint- Denis ; joie des petites pensionnaires. — Les représentations aux théâtres. — Banquet offert par la Garde impériale aux troupes de Lyon et de Grenoble, venues à la suite de l'Empereur. — Banquet offert à la Garde impériale par les légions de la garde nationale. — Banquet offert par Labédoyère aux officiers

du bataillon de Tlle d'Elbe. — Soirées chez la reine Hortense. — Evasion du marquis de Maubreuil» incarcéré sous les Bourbons. VIL — L'année et le peuple accaparent bientôt toutes les pensées de TEmperenr. — Néanmoins, il s'occupe des réformes libérales promises. — Elaboration d'une nouvelle constitution. — Commission préparatoire dans laquelle on appelle Benjamin Constant, l'ancien tribun, opposant. — Entrevue de Benjamin Constant et de l'Empereur. — Les paroles ou plutôt le monologue de l'Empereur. — Rédaction faite par Benjamin Constant de la nouvelle constitution, appelée Acte additionnel. — Discussion des articles. — Napoléon, impressionné de la revendication de ses partisans, demande que l'on y retrouve le vieux bras de V Empereur. — Vote de la nation; acceptation ou refus. — Critiques passionnées sur cet acte additionnel.

VIII. — Les partisans de Napoléon auraient voulu qu'à son retour de l'Ile d'Elbe il s'emparât de la dictature. — Ne se sentant point fortement soutenus, les fonctionnaires administrent mollement. — Constatant cet affaissement général, l'Empereur ne cherchait son réconfort que dans les acclamations du peuple. — Jouissances qu'il éprouve devant le luxe impérial renaissant.

IX. — Il était trahi par Fouché, qui s'était abouché avec Metternich, le ministre autrichien. — Napoléon est mis au courant de cette trahison par Perregaux, le fils du banquier. — La police s'empare de l'émissaire recommandé à Fouché, — L'émissaire, menacé de mort, révèle tous les secrets des intrigues. — Fleury de Chaboulon est envoyé par Napoléon en Suisse, à la place de celui que Metternich attendait de Fouché. — Celui-ci, averti que tous ses actes sont connus, prévient les questions de l'Empereur, et, pour se disculper, s'appuie sur un mensonge.

X. — Illusion de Napoléon, qui pense que l'Europe cosdisée accepterait une régence pour gouverner la France. — Cette idée de régence est lancée pour arriver à séparer Napoléon de son armée. — Violences du langage des hommes politiques de l'Allemagne. — Extraits de journaux allemands.

XI. — Le Champ de Mai. — Constructions faites par Fontaine, l'architecte, pour la cérémonie. — Elle a lieu le 1^ juin. — Description du cortège impérial. — Harangue de Dubois d'Angers, au nom de la délégation des collèges électoraux. Réponse de l'Empereur. — Critiques que soulève cette réponse. — Désappro. bation générale concernant le costume adopté par l'Empereur, les princes et les ministres. — Allocution de l'Empereur à la garde nationale et à la garde impériale. — Remise des aigles à quelques régiments seulement, la journée finissant.

XII. — Le 4 juin, dans les galeries du Louvre, l'Empereur remet les aigles aux officiers des régiments qui ne les avaient pas reçues. — Qrande fête populaire aux Champs-Elysées. — Liste des principaux pairs nommés par Napoléon. — Convocation des Chambres; les nouveaux députés, parmi lesquels se trouve La Fayette. — Ce qu'était le vieux général, eu égard à Napoléon. — Discussions à la Chambre, au sujet du serment. — Tristesse de l'Empereur à ce sujet. — Lanjuinais élu président de la Chambre des députés. — Entrevue de Napoléon et de Lanjuinais.

XIII. — Séance d'ouverture des Chambres. — Opinion de La Fayette sur le discours d'ouverture. — Discussion de l'adresse.' — Réception aux Tuileries du bureau des Chambres. — Paroles mélancoliques del' Empereur. — Napoléon part pourl'armée dans la nuit du 11 juin.

Napoléon, à son entrée dans son cabinet, et sans plus attendre, fit appeler le général Montbolon, qui depuis Fontainebleau l'avait

suivi avec ses quatre régiments de cavalerie. Il lui dit : « Faites donner l'avoine, et dans une heure galopez avec vos cavaliers; et, dussiez-vous perdre la moitié de vos chevaux, ramenez-moi le roi et le duc de Berry, partis ce matin pour Lille, avec une escorte de gardes du corps. — Je ne le puis, répondit le général ; mes souvenirs me défendent, au nom de l'honneur, de jamais mettre la main sur un Bourbon. — Vous avez raison, reprit l'Empereur; envoyez-moi Exelmans. » Ce ne fut pas Exelmans qui poursuivit le roi sur la route de Lille, mais le général Lion, afiirme Pasquier, en ses Mémoires, Lion ne put atteindre personne. Sans coup férir, la plus grande partie de la maison du roi s'était dispersée.

Lorsque La Valette, après son souper, revint, ce soir-là, aux Tuileries, il trouva l'Empereur en petite tenue, dans son cabinet, assis au milieu de ses amis, gai, souriant, et sous l'impression persistante de la manifestation grandiose qui l'avait accueilli à son arrivée. Napoléon écoutait, avec attention, les renseignements qui lui étaient donnés sur la situation et l'opinion de la France ; et s'il n'y avait pas eu, dans la pièce, des objets indiquant le passage et le séjour des Bourbons, des bustes de leur famille, épars çà et là, on eût pu se croire à dix années antérieures, dans l'épanouissement de sa plus grande puissance. Il annonça, au surplus, qu'il voulait constituer, le soir même, son ministère. Paris, le lendemain, le connaîtrait par le Moniteur. Paris apprendrait que son activité était toujours débordante.

Gambacérès était présent. Il avait été l'un des premiers à venir saluer son ancien maître, si facilement renié à Blois. Dans l'appréhension d'un reproche, son visage, pâle d'ordinaire, semblait presque blême. Il fut réconforté tout de suite. La conversation de l'Empereur était calme, empreinte d'une grande aménité. Ses observations, on le remarqua, étaient aussi justes, aussi perspicaces qu'autrefois. Son intelligence n'avait pas diminué. Il appela autour de lui pour administrer de nouveau la France les hommes supérieurs qui lui avaient donné leur concours jadis : Gambacérès, au ministère de la justice ; le duc de Gaëte (Gaudin), au ministère des finances; le comte MoUien, au ministère du trésor; le prince d'Eckmûhl (Davout), au ministère de la guerre; le duc Decrés, au ministère de la marine; le duc d'Otrante (Fouché), au minis-

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tère de la police. Il désirait le comte Mole, au ministère de Tintérieur. Mole refusa. Attaché aux grandes familles parlementaires par sa naissance et ses alliances, bourgeois d'esprit et de cœur, il partageait les passions de cette classe jalouse de la haute aristocratie ; il préférait, comme elle, à la gloire militaire, qui ne s'obtient pas sans péril, l'illustration que conférait la science acquise ou l'éloquence au prétoire; il était riche, et le repos, dans les jouissances d'une richesse fastueuse, suffisait à ses désirs. Et puis, il doutait de l'avenir, de la solidité de ce régime impérial qm recommençait. Il se ménageait pour plus tard, pour les Bourbons qu'il espérait revoir à Paris. Il s'excusa de ne pouvoir accepter le ministère de l'intérieur, prêt, toutefois, à reprendre la place obtenue en 1813, celle de directeur des ponts et chaussées. L'Empereur céda. Le ministère de l'intérieur, sur les conseils de Maret, duc de Bassano, fut alors offert à Carnot, qui accepta. Cette nomination fut pour les patriotes, les bonapartistes, les républicains toujours existants, une satisfaction, la garantie d'un gouvernement établi sur des idées généreuses et libérales. Le nom de Carnot avait grandi dans l'estime publique, par son éloignement de la Cour impériale, sa vie cachée et modeste, en dernier lieu, par son admirable et prodigieuse défense d'Anvers contre les alliés. Le décret qui le nomma ministre était fort élogieux pour sa personne, et, en même temps, lui décernait le titre de comte de l'Empire. Il avait accepté le ministère, il ne refusa pas le titre de noblesse, mais il ne signa jamais le « comte Carnot ». Les royalistes furent indignés de cette nomination. Mlle de Chastenay, en ses Mémoires, l'accable de deux épithètes insultantes : « plus mesquin que modeste », dit-elle ; Pasquier l'appelle « un fanatique badaud ». Les royalistes lui reprochaient son Mémoire au Roi, que Carnot se défendait d'avoir rendu public. Il ne fut connu, répondait-il, que par l'indiscrétion d'un familier du cabinet de Louis XVIII. En termes très mesurés et presque respectueux, ce mémoire contenait une critique mordante de la politique personnelle du roi, lui objectait ses promesses éludées, la charte violée, et enfin prenait la défense des régicides, en attribuant, par une habileté de dialectique, la mort de Louis XVI aux actes coupables des émigrés. Durant les Cent- Jours, cette diatribe fut jugée si nuisible à la cause monarchique qu'elle était vendue, à travers les rues

de Paris, à un prix dérisoire. Une petite voiture, attelée d'un petit cheval, la promenait dans tous les quartiers. Camot se défendit encore d'être Fauteur de cette propagande et l'attribuait à Fouché (1).

La nomination de Fouché au ministère de la police fut moins bien acceptée que celle de Carnot au ministère de l'intérieur. Tous les partis répudiaient ce personnage retors et fourbe, en r^estation perpétuelle d'une trahison. On le savait habile, mais il était craint. Le gouvernement du roi avait voulu le faire arrêter et emprisonner, l'accusant de complicité avec les généraux, qui, après avoir soulevé les garnisons des grandes villes du Nord, devaient marcher sur Paris et détrôner le prince régnant. Fouché, trop habile pour se laisser prendre, échappa, et il s'en prévalut près de l'Empereur, lui racontant qu'il avait voulu rendre facile a restauration impériale, et forcer Louis XVIII à quitter Paris, par crainte de tomber aux mains des conjurés. Il avait de garde de préciser la vérité, en disant que ce complot, qui avait échoué, était destiné, en sa pensée, à remplacer Louis XVIII sur le trône par le duc d'Orléans, à qui on aurait imposé des conditions. Et son adresse avait été si grande, si astucieuses ses confidences, si basses et si véhémentes ses protestations de dévouement, que Napoléon s'était laissé enjôler par le traître. La police, à cette reprise de pouvoir, lui était fort nécessaire pour agir sur l'opinion publique. Fouché était passé maître en l'art des insinuations, des mensonges et des sophismes. Il savait flatter les préjugés de tous les partis, sans se lier à aucun. Il était, parfois, éloquent dans ses circulaires ; il connaissait le siècle et les hommes. Il aurait été d'un grand secours, un appui solide, s'il eût été loyal. Malheureusement, il ne l'avait jamais été et il ne pouvait l'être. C'était contraire à sa nature. Le grand capitaine n'estima que les qualités du fourbe : il oublia ses défauts. Real, le lieutenant de Fouché, devint préfet de police, et Maret, duc de Bassano, comme aux premiers jours du Consulat, fut investi du secrétariat du gouvernement. La nomination de Decrès, à la marine, souleva bien aussi quelque réprobation. Il froissait les gens de bonne compagnie, par son effronterie et ses manières débraillées

(1) Cf. le Retour des Bourbons, t 298.

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et grossièreâ. Néanmoins, l'ensemble du ministère donnait satis* faction à l'opinion publique.

Restait le ministère des affaires étrangères. Napoléon y eût voulu Talleyrand. S'il avait été en France, ce sinistre personnage, comme Fouché, aurait sans doute retrouvé les faveurs de son ancien maître. Talleyrand, à ce moment même, au Congrès de Vienne, ameutait contre Napoléon restauré toute l'Europe. L'Empereur appela Caulaincourt, duc de Vicence, qui lui avait été si dévoué lors de son abdication à Fontainebleau. Celui-ci, depuis quelques mois, avait épousé la belle Mme de Canisy, qu'il aimait depuis longtemps, et il vivait heureux dans ses terres, loin des agitations du monde et de la politique, tout entier à ses affections intimes. A quitter sa retraite et retomber dans cette mêlée furieuse des intérêts dynastiques, il répugnait de toute la force de sa volonté. Il discernait, au delà du moment présent, des difficultés insurmontables à l'infortuné monarque, de retour de son lie. Il connaissait les intrigues nouées à Vienne par l'astucieux Louis XVIII, l'ambition insatiable des souverains coalisés, dont le triomphe avait assuré l'agrandissement des territoires de leur couronne. L'Autriche ne céderait pas ; l'Angleterre, effrayée pour son commerce, soufflerait encore à tous les combattants, ses alliés, la rage de la guerre. Il se récusait donc, sentant son impuissance à éloigner le danger menaçant la France. Mais Napoléon tenait à son ancien serviteur, naguère son grand écuyer, jadis son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; il tenait à cet ami, son compagnon jusqu'à Paris dans sa retraite au milieu des plaines glacées de l'Europe, après l'incendie de Moscou; il tenait à ce grand seigneur, qui l'avait bien voulu servir, dont il appréciait la dignité correcte, les manières élégantes, le noble langage ; dont la raideur d'attitude, inspirée par un sentiment de supériorité, était toujours assouplie par une politesse aimable. Il finit par vaincre la résistance du grand seigneur, et Caulaincourt prit le ministère des affaires étrangères.

Le Moniteur conserva le titre de journal officiel, sous la direction du duc de Bassano, et dès le lendemain, 21 mars, il reproduisait les proclamations impériales, les allocutions adressées aux soldats, et, de plus, tous les décrets parus à Lyon, le 13 mars, dirigés contre le gouvernement du roi et les émigrés, contre les

faveiirs accordées à raristocratie, contre les promotions inconsidérées faites depuis un an dans la Légion d'honneur. Le séquestre ordonné sur les biens de la famille royale fut maintenu. A Tégard des Bourbons, qui avaient excité les royalistes à lui courir sus, comme sur une bête fauve ; qui avaient laissé leurs partisans encourager des assassins à le poignarder, pouvait-il se montrer généreux ? Avec les émigrés il fut moins rigide ; il adoucit les rigueurs édictées à Lyon. En cette ville, il voulait faire sentir la vigueur de ses coups et inspirer la terreur à ses ennemis. A Paris, son triomphe décisif calma ses premiers ressentiments. Dès lors, il fut admis que si les biens, rendus aux émigrés (1), avaient été vendus depuis la possession, la vente exonérée du séquestre resterait valable; que si, au contraire, les émigrés au lieu d'être vendeurs, étaient devenus acquéreurs et n'avaient point soldé totalement le prix des biens achetés au moment des décrets, ces biens, comme les premiers, seraient affranchis de toute restriction. En ces deux cas, au surplus, ne fallait-il pas respecter l'intérêt de ceux qui avaient traité avec les revenants d'Hartwell? De même, pour la Légion d'honneur; la déchéance des nouveaux décorés serait soumise à la revision d'une commission de contrôle, et les promotions dues à la fraude, à l'intrigue, à la vénalité seraient seules annulées (2). Mais il n'admit point de rémission sur le décret qui chassait de France les hommes dont il se rappelait l'hostilité perverse au moment de son abdication, ceux qui s'étaient emparés du gouvernement et avaient trahi la France. Leurs biens étaient confisqués, et leurs personnes exceptées de l'amnistie générale (3). C'étaient Talleyrand, Marmont, Dalberg,

(1) Par émigrés, à ce moment-là» on entendait ceux qui n'étaient rentrés en France, qu'à la suite des Bourbons, en 1814.

(2) Il confirma également les décorations accordées à la garde nationale, et en distribua de nouvelles aux braves élèves de l'Ecole polytechnique, dont la belle conduite avait excité, à un si haut degré, lors des événements de 1814, l'admiration de Paris et des étrangers.

(3) Le grand maréchal Bertrand ne voulut jamais contresigner ces décrets, datés de Lyon. Ils ne furent publiés qu'avec la signature de Maret, duc de Bassano, et pour copie conforme à Paris. L'Empereur resta seul responsable.

Villemain rapporte que le jour où ce dernier décret fut promulgué à Paris, au moment où passait l'Empereur, dans son propre palais, une voix disait assez haut pour être entendue : « Si le régime des proscriptions et des séquestres recommence, tout cela n'ira pas loin. » Et cette voix était celle du jeune colonel de Labédoyère, promu général et aide de camp, récompense de sa défection, qu'il n'avait acceptée qu avec pudeur, il est vrai.

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Moûiesqaiou, le général BeurnonviUe, Bellart, le comte de Jaucourt, Lynch, de Vitrolles, Alexis de Noailles, Bouirienne, La Rochejaquelein, Sosthène de La Rochefoucauld.

Et l'on comprendra facilement la raison de ces adoucissements. A Lyon, Napoléon se dressait contre le gouvernement des Bourbons, en dictateur plébéien. Ses allocutions visaient le peuple qu'il venait venger, disait-il, du dédain des aristocrates et soustraire aux droits féodaux. Mais, à Paris, il affecta d'être moins révolutionnaire, moins exclusif. Sa conversation avec ses amis, ce qu'il avait vu et entendu, dans le coxu^ de son voyage, avaient modifié ses résolutions intransigeantes. Par ces atténuations aux décrets de Lyon, il voulait tendre un appftt aux classes éclairées, à la bourgeoisie, aux hommes de robe et de science, aux écrivains, aux artistes, qu'il n'avait vus nulle part, dans les foules enthousiastes qui l'acclamaient à l'entrée des grandes villes. Entre lui et ceux-là, il discernait une répulsion d'instinct, qu'il ne put vaincre, quoi qu'il fit, durant les cent jours de sa restauration (1).

Le lendemain, 21 mars, il s'était levé à six heures, n'ayant dormi que fort peu de temps. Il avait mis en ordre ses papiers, étalé ses cartes prés de lui, et, jetant les yeux sur celle de notre pays, on l'avait entendu murmurer ces mots, avec tristesse : « Pauvre France ! » Il s'était fait remettre, ensuite, les journaux qui venaient de paraître, et lisant un article écrit avec verve, il avait demandé qui en était l'auteur. Puis il avait ordonné que les décrets à venir ne fussent précédés que de la seule mention : Napoléon, empereur des Français, sans autre titre ; enfin, que dans les lettres écrites aux dignitaires de sa Cour, on supprimât la formule des monarchies de l'ancien régime : Dieu vous ait en sa

(1) Ses amis lui demandaient la destitution de plusieurs fonctionnaires, il leur répondait, d'après La Valette qui reproduit ses paroles, en ses Mémoires {t. Il, p. 176) : c II me faut une victoire. Je ne puis rien faire avant. Je suis peut-être le seul homme de cet Empire qui conserve son sang-froid, et cependant je ne puis ni inspirer, ni diriger tous les mouvements. > Il ne pouvait pas même repousser ses ennemis à Tintérieur, ajoute La Valette, tant sa position était changée. Quelques jours après son arrivée, le général de Bourmont se présenta à son lever. Il était en grand uniforme, et quoiqu'il se fût placé en première ligne, l'Empereur passa devant lui sans s'arrêter ni le regarder. Bourmont ne se rebuta pas. Il revint trois jours de suite. J'appris ensuite qu'il venait de recevoir une division dans la Qrande Armée. Labédoyère s'était porté garant pour lui. Après sa trahison, Labédoyère répondit : « Que voulez-vous T on avait arrêté son père dans la Vendée !... — La belle excuse, reprend La Valette ; ne pouvait-il demander sa liberté à l'Empereur? >

sainte garde, a II faut laisser cela, rejeter ces vieilles antiquailles. Elles ne sont bonnes que pour les rois par la grâce de Dieu. »

Son ministère constitué, ses décrets publiés, sa première pensée fut pour ses soldats. Il fit assembler au Carrousel les troupes ralliées à son passage et celles que le duc de Berry avait commandées à ViUejuif, et la garnison de Paris, qui, depuis un an, était endormie par les phrases assoupissantes du gros roi Louis XVIIL Ce jour-là, ce fut bien un chef d'armée qui passait devant eux, un général à la voix vibrante, au regard fascinateur; et leur admiration s'éleva d'autant plus haut, que le prestige inhérent à l'Empereur était accru par le récit de la marche triomphale accomplie à travers la France, sans qu'il fût tiré un coup de fusil. Et lui, au milieu d'eux, retrouvait la joie de contempler cette armée de braves, qu'une seule de ses paroles transfigurait en héros. Il leur parla en ces termes :

« Soldats, dit-il, couvert, aux premiers mots, d'une immense acclamation, je suis venu avec six cents braves en France parce que je comptais sur l'amour du peuple et sur le souvenir des vieux soldats. Je n'ai pas été trompé dans mon attente. Soldats, je vous en remercie. La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous. La mienne se réduit à vous avoir connus et appréciés... Soldats, nous allons marcher pour chasser de notre territoire les princes auxiliaires de l'étranger. La nation, non seulement nous secondera, mais même suivra votre impulsion. Le peuple français et moi, nous comptons sur vous. Nous ne voulons pas nous mêler des affaires des autres; mais malheur à ceux qui se mêleraient des nôtres. »

A ce moment, apparut Cambronne, à la tête des grognards de l'île d'Elbe, arrivés enfin à Paris. A leur vue, Napoléon s'arrêta; ensuite, il reprit :

« Voici les ofiiciers du bataillon qui m'a accompagné dans mon malheur. Ils sont tous mes amis. Toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les différents régiments de l'armée; car dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments. Tous me rappelaient ces grandes journées dont le souvenir m'est si cher, car tous sont illustrés par les cicatrices des blessures reçues à nos batailles mémorables. En les aimant, c'est vous tous, soldats de l'armée française, que j'aimais. Us vous rapportent

les aigles. Qu'elles vous servent de ralliement. En les donnant à la Garde, je les donne à toute Tarmée. La trahison et des circonstances malheureuses les avaient couvertes d'un voile funèbre; mais grâce au peuple français et à vous, elles reparaissent resplendissantes dans toute leur gloire. Jurez qu'elles se trouveront toujours partout où la patrie les appellera. Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire n'en puissent jamais soutenir les regards. »

Villemain, parlant de cette revue, en ses Souvenirs, signale la frénésie des vivats qui accueillirent les paroles de l'Empereur; ensuite il dépeint la sombre gravité du grand capitaine, son teint, pâli par la fatigue, mais son énergie éclatante dans ses gestes et dans l'expression de sa physionomie. Scène émouvante, au lendemain de son retour inattendu, frappant jusqu'au cœur les soldats, ainsi que la foule des Parisiens venus là, et tressaiUant, conune eux, d'une ardeur guerrière, à l'audition de ces paroles enflammées. Les grognards de l'Ile d'Elbe se tenaient immobiles dans une attitude modeste, se sachant regardés, leurs habits fripés, les armes brillantes, conscients du rôle qu'Us venaient de jouer en ce drame épique. Ils ne demandaient rien que de voir encore leur Empereur adulé, grandi par de nouvelles victoires auxquelles ils sacrifieraient leur vie. La plus grande faveur enviée était une place aux champs de bataille futurs, écrit Villemain (1).

(1) Mlle Ck)CHXLEr, en ses SouçerUra, a laissé une peinture très vivante de ces premiers jours de la restauration impériale (t. III, p. 4)... c Le lendemain, la foule encombrait non seulement le jardin, mais aussi la cour des Tuileries. Toutes les rues adjacentes étaient pleines de monde. Les fenêtres de toutes les maisons donnant sur le Carrousel étaient garnies de femmes élégantes qui se disputaient la nouveauté d'un pareil spectacle. Pour bien comprendre le découragement du parti des Bourbons et l'enthousiasme qu'inspirait alors l'Empereur à la foule, il faut se rappeler toute la témérité et le merveilleux de son entreprise, et l'on avouera qu'il y avait bien de quoi surprendre et exalter... (p. 20). Le temps était si beau pour la saison, à la fin du mois de mars, que tous les jours ressemblaient à un jour de fête. On était en l'air; on se rencontrait; on riait. Toutes les femmes et une grande partie des hommes portaient un bouquet de violettes, et ce bouquet devenait, sans qu'on y songeât, un signe de ralliement... Dans le faubourg Saint- Gtermain, au contraire, toute gaieté avait disparu. Les femmes de cette société étaient vêtues d'une robe de soie fanée, avec un mauvais schall et un vilain chapeau. Dans une autre partie de la société, parmi les femmes qui témoignaient avec énergie leur enthousiasme pour la restauration impériale, on citait la belle Mme Dulonlay, femme du lieutenant général commandant l'artillerie de laQarde impériale. Elle avait pour sobriquet le grenadier trieoloret puis la duchesse de

â04 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Il lui fallait une victoire, disait Napoléon à La Valette, pour être libre de ses mouvements, pour remettre sa main autoritaire sur la France. Eh ! sait-on ce qu'il eût fait avec l'esprit frondeur qui animait les générations nouvelles? Il est certain qu'U n'aurait point gouverné comme autrefois. Qu'importe ! A l'heure présente, il veut paraître simple, bon homme. Il prétend se montrer autre qu'on le connut. On le disait vindicatif, entêté, perfide, ne rêvant que combats. Il donnera des preuves du changement de son caractère, de l'évolution de sa pensée. Comme aux temps de son consulat, il se transformera suivant les circonstances, afin de se concilier ses adversaires. A la première heure de son entrée aux Tuileries, il a commandé que l'on poursuivit le roi et qu'on le lui ramenât prisonnier. Un mois après, lorsqu'il tient à sa merci le duc d'Angoulême, il lui rend la liberté et se borne à l'exiler. Il n'est plus inflexible comme jadis. Il comprend qu'il doit gagner tous les cœurs. Il ordonne au général Grouchy, qui ne voulait pas ratifier les clauses de la capitulation du prince, signée avec le général Gilly, de ne point retenir son royal prisonnier, et de le faire embarquer à Cette, refusant, disait-il, de traiter un membre de cette famUle de nouveau proscrite, comme les Bourbons auraient voulu qu'il fût traité lui-même. Et, pourtant, ce fils de France avait déchaîné la guerre civile dans le Midi, appelé les Espagnols à lui venir en aide contre les Français, et, d'après Masséna, était prêt à livrer Toulon aux Anglais. Et, pourtant, ce duc était l'époux de cette duchesse, qui n'avait quitté Bordeaux qu'après avoir tenté vainement de mettre aux prises les Français entre eux. L'Empereur les avait vaincus, chassés, l'un et l'autre, du territoire de la nation qu'ils ensanglantaient, et il pardonnait, et il affectait une magnanimité inconnue à ses adversaires (1). Que cette générosité d'fime dérivât d'une raison

Bassano, et Mme de Marinier» jolie, petite, vive, puis la duchesse de Raguse, quf soutenait son mari dans l'exil. >

(1) Le 11 avril 1815, il écrivait à Grouchy: « Constant dans les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres, pour que le duc d'Angoulême soit conduit à Cette où il sera embarqué et que vous veilliez à sa sûreté, et à écarter de lui tout mauvais traitement. Vous aurez soin seulement de retirer les fonds qui ont été enlevés aux caisses publiques et de demander au duc d'Angoulême qu'il s'oblige à la restitution des diamants de la couronne qui sont une propriété de la nation.

politique, c'est possible. Elle indique, néanmoins, qu'il veut gouverner en prince débonnaire et appuyer son autorité sur la mansuétude, plutôt que sur la crainte (1).

Ce qu'il avait fait étant consul, il le refait encore. Il envoie dans les provinces des commissaires chargés de lui faire connaître l'opinion du pays, de le revivifier, de l'exalter, d'exciter son patriotisme, en ranimant les souvenirs de l'épopée impériale. Aucun de ces commissaires ne réussit. Il avait choisi la plupart d'entre eux parmi ses aides de camp, jeunes officiers point assez souples, ni assez experts pour cette mission délicate. Us firent plus de mal que de bien, disent les mémoires du temps. Et tous n'envoyaient que des rapports pessimistes. Les préfets, dont ik écoutaient les doléances, ou les confidences, imbus de l'esprit d'autorité qui les éloignait du peuple et les rapprochait des classes bourgeoises et aristocratiques, ne traduisaient pour eux que l'esprit de cette société pusillanime et frondeuse. Le retour de l'Empereur, précurseur de la guerre, détruisait, pour ces gens bien nantis, la sécurité du lendemain, le repos sur un doux oreiller, dans une paix profonde. Les mécontents étaient donc nombreux. Enfin, ce n'était pas seulement la guerre qu'ils redoutaient, mais le réveil des idées de la révolution et la renaissance de la Terreur, que semblaient annoncer les chants des patriotes. Et ils maudissaient le prince, dont la présence engendrait tant de soucis ; et ils regrettaient le roi, gros mangeur, dont les ministres, presque tous des vieillards, donnaient leurs soins constants aux intérêts matériels. Ces intérêts étaient les leurs. C'est pourquoi, à cette surface mondaine, les sympathies pour le nouveau régime étaient rares. On y entendait un mot hargneux,

(1) A titre de comparaison entre les sentiments de Napoléon et ceux des Bourbons, qu'on lise l'extrait suivant : Hobhousb, Lettres sur les Cent- Jours, p. 239 : « On publia les papiers trouvés dans le coffre de M. de Blacas. Ils faisaient voir combien il était nécessaire que toute la France présentât une frontière d'airain contre ces princes assez mal conseillés, pour qu*au moment de leur restauration, et avant leur retour, ils en voulussent à Tindépendance de leurs sujets. On conseillait aux Bourbons de mettre en jeu tous les mauvais sentiments et toutes les passions du peuple, son amour et ses craintes. La peur qu'ils avaient d'un membre de leur famille (le duc d'Orléans), la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes, pour frustrer les Français du gouvernement constitutionnel qu'ils espéraient voir émaner de leur propre volonté, mais que la dynastie restaurée devait tâcher de ne pas laisser promulguer, à moins, dans le cas d'absolue nécessité, que ce ne fût par concession ou par condescendance de l'autorité légitime, tout cela ressortait clairement de la lecture de ces papiers. »

20ft LE RETOUR DE L'EMPEREUR

un souhait cruel» une injure contre l'Empereur, que les commissaires, de passage dans les provinces, envoyaient à Paris.

Mais était-ce là le fond de ropinion générale ? A lire tous ces rapports, sans se les expliquer, on le pourrait croire. Eh! quoi, quelques critiques améres, des plaintes retentissantes en des maisons bourgeoises, et même des révoltes locales, en ces premiers jours, après un changement si brusque, et sans prodromes d'avertissement, d'un régime pour un autre, comme un décor de théâtre que meuvent des machinistes invisibles, toute cette opposition n'était-elle pas probable? Généraux, préfets, commissaires délégués, faisaient connaître à Paris les manifestations hostiles, aujourd'hui dans une ville, puis dans une autre, grande ville ou village, au Nord, au Sud, à l'Ouest : on devait s'y attendre. Une guerre en Vendée se préparait. Quoi d'étonnant?... Tout un organisme administratif, comme celui d'une monarchie, ne s'affaisse pas dans le néant, sans quelques convulsions finales. Mais les souvenirs qu'a laissés partout l'Empereur ont encore tant de prestige, que, six semaines après son installation aux TuUeries, le drapeau tricolore flottait au faîte des clochers de toutes les communes.

Si l'Empire eût duré, il n'y aurait eu bientôt que peu de dissidents. « Je les aurai bien, disait Napoléon, en parlant de la guerre prochaine, si je suis le plus fort ! » Et c'était vrai. Il ne faut point se fier aux rapports administratifs pour apprécier exactement l'état d'un pays. La vérité nous est mieux transmise par les .mémoires du temps, ou bien par les écrits de ceux qui ont traversé cette époque. A cet égard, l'exposé de Lacretelle doit être mis en lumière. Il parle de la France, et voici son jugement :

« La France (t. I, p. 125) peut être partagée en quatre zones :

« 1® Paris, affectionné au roi ; heureux de la légitimité ; jouissant de la charte avec un zèle ombrageux, travaillé par des dépits, des rivalités, qui n'étaient point encore des inimitiés envenimées. Les provinces du centre, à peu près dans les mêmes dispositions que Paris; villes soumises, campagnes alarmées.

« 2^ Les départements du Nord et Lille à leur tête, animés d'un esprit de paix, d'industrie, de soumission affectueuse.

a 3^ Les provinces de l'Est, toutes frémissantes encore des ravages de la guerre, inquiètes, courroucées contre l'étranger.

c 4<> Celles de POaest, divisées en deux peuples depuis longtemps ennenûs : le peuple des villes et celui des campagnes. Lyon incertain et secrètement agité. Dans le Languedoc, surtout à Nîmes, haines renaissantes entre les catholiques et les protestants, présages et préludes de scènes cruelles ; les catholiques, les plus fougueux, enclins vers Pautorité absolue, les protestants inquiets paraissant regretter le règne de Bonaparte, dont pourtant le despotisme leur avait paru longtemps intolérable (1).

C'était bien cette France, décrite par Lacretelle, que Napoléon avait retrouvée, en son grand parcours du golfe Juan à Paris. jQuelques semaines après, le fond était le même et ne pouvait être que le même, avec plus d'ardeur, plus de fièvre suivant les régions, dans les masses profondes des paysans et du peuple. Les ouvriers, associés en légions de défense sous le nom ne a fédérés », se laissaient aller à leur turbulence naturelle. Et ce n'était pas sans

(1) Quant à MarseiUe, je donne ci-dessous quelques extraits d'un mémoire à TEmpereur par Ch. Durand, avocat, publié en 1815. Brune y avait remplacé Masséna. Brune avait invité Tavocat à l'aller voir tous les jours, et Ch. Durand écrit : « Sa taille était haute et sa tournure imposante. Des cheveux gris ornaient les deux côtés de sa tête chauve. Sa figure était belle et son air annonçait la plus grande franchise. Doué de qualités plus solides que brillantes, il possédait une grande érudition, et vous le surpreniez plusieurs fois dans ses moments de loisir un Tacite ou un Horace à la main... Pas un seul citoyen ne fut privé de la liberté par ses ordres. Les prisons restèrent vides pendant son gouvernement, et pourtant, on l'insultait chaque jour, et ses proclamations déchirées n'offraient plus que son nom seul, que l'on couvrait de fange et d'ordures. Pourquoi? Quelqu'un avait dit : quelques personnes ont cru reconnaître dans l'homme qui portait la tête de la princesse de Lamballe au bout d'une pique, le général Brune déguisé... Et lui répondait : on égare le peuple ; on le trompe sur mon compte et les agitations se multiplient chaque jour. Comment faire T Je sais qu'en faisant tomber la tête de quelques-uns d'entre eux, je rétablirais tout à coup la tranquillité publique. Mais j'aime mieux employer la douceur. J'ai pour principe qu'il vaut mieux ramener les têtes que de les couper, et qu'il vaut mieux surtout passer pour un homme faible que pour un buveur de sang... Deux fois, aux Cent-Jours, la tranquillité fut troublée à Marseille. Les officiers de la garnison se réunissaient dans un café de la place Necker, et ils y chantaient des chansons analogues aux circonstances. La foule cassa les vitres. Les officiers sortent, appellent aux armes pour résister aux troubles. Le commandant de place parvient cependant à rétablir le calme. Le jour du Champ de Mai, ordre fut donné d'illuminer et d'arborer le drapeau tricolore. Certaines maisons résistèrent. Les officiers irrités se portèrent alors à des excès coupables. Les vitres de ces maisons furent brisées ; de là, de la rancune et do la haine contre l'armée... On les a punis plus tard, en les égorgeant, 30US la deuxième Restauration. Croirait-on que j'ai entendu une jeune fille de quinze ans raconter qu'elle avait été forcée de soigner les blessures d'un de ces infortunés, et ajouter, après son récit, ces mots : Heureusement, il mourut I Et c'étaient ces mêmes Marseillais qui recevaient avec empressement, des Anglais, les fusils en grand nombre que ces alliésy nos amis, avaient débarqués sur les côtes de Provence pour y entretenir la guerre civile. >

appréhension que Napoléon entendait passer dans les rues ces foules à peine disciplinées, qui lui rappelaient les scènes affreuses de la Révolution. Certes, avec elles, il aurait pu entreprendre une guerre terrible en appelant les peuples de l'Europe à la conquête de la liberté, au renversement des vieilles monarchies qui les opprimaient» Seulement, Napoléon avait quarante-cinq ans; il avait exercé comme Empereur une autorité exclusive, qu'il avait gardée jalousement contre les grands Corps de l'Etat, et il lui répugnait d'user de cette force révolutionnaire qui se fût soulevée à sa voix, écrasant de sa masse dans sa colère vengeresse les sectateurs des privilèges de castes et les séides des monarchies. « Je n'ai qu'à faire un geste, ou à fermer les yeux sur leurs actes, disait^il quelquefois à son entourage, et c'en est fait des nobles récalcitrants et de ces libérfttres que me font une guerre de mots et de plume. » En même temps, il constatait combien il lui était plus difficile de gouverner qu'autrefois. « Les Bourbons, disait-il, m'ont gâté la France. Elle n'est plus ce que je l'ai laissée. L'esprit y est autre. Les prêtres me sont plus hostiles, les bourgeois plus pointilleux; les nobles plus arrogants (1). »

(1) Une brochure publiée à cette époque, sous ce titre : La Canaille dans Us gens comme il faut, p. M. D... donne précisément une idée de ce qu'on pouvait demander aux ouvriers, au peuple, qu'alors on appelait la Canaille. « Quand Louis XVIII, lit-on dans cette brochure» SLprès son règne de vingt ans, apprend que le Corse est rentré en France, comptant fort peu sur les gens comme il faut, parce qu'il sait et qu'ils savent très bien, tous, qu'un sang noble est trop précieux pour le répandre, il s'adresse à la Canaille, il la prie, il la conjure de le défendre, ainsi que tous ses braves amis. La Canaille est sourde. Il lui prodigue l'argent et les caresses; la Canaille reste immuable. Cependant l'ogre avance; la Canaille l'accueille partout, le suit et l'accompagne avec transport. Tous nos gens comme il faut, tous ces militaires d'un jour, qui voltigeaient autour du carrosse de leur bon Roi, avec tant d'ardeur et de grâce, tous ces beaux panaches blancs, ces larges épaulettes d'or, tous les chevaliers de Saint- Louis et de Saint- Lazare s'effacent et s'éclipsent... Cette môme Canaille, qui s'obstine à ne pas vouloir se battre pour les gens comme il /au^ frémissait, il y a un an, à l'approche des ennemis ; elle demandait à grands cris des armes et des munitions pour les repousser et les combattre, et les gens comme il faut volaient au-devant d'eux (c'est-à-dire au-devant de nos ennemis), les appelant par leurs noms et veillaient, avec un soin extrême, à ce que la Canaille ne pût leur nuire, ou les arrêter. Ce n'est pas seulement à Paris, que les gens comme il faut et la Canaille ont tenu une conduite diamétralement opposée. Si la moitié de la France a été envahie, si nos plus belles provinces ont été sacrifiées, grâce en soit rendue aux gens comme il faut ; si la France entière n'a pas été mise à feu et à sang, le tort et la faute en sont à la Canaille. »

Et de même des généraux, fait observer Vaulabblle (t. II, p. 289): c Le plus grand nombre, en 1815, ne désiraient nullement le retour de l'Empereur; que pouvaient-ils y gagner T La Restauration ne leur donnait-elle pas ce qu'ils dési-

Guizot, en mai 1815, publia un mémoire sur l'état de la France à cette époque. Cet état n'apparaît pas différent, sous sa plume, de celui qu'a dépeint Lacretelle. Cette lecture, néanmoins, incite à conclure que Napoléon, pour vaincre l'Europe et dominer de nouveau la France, aurait dû ne s'appuyer que sur les révolutionnaires et les patriotes dont l'héroïsme avait, chassé devant eux les plus redoutables armées des monarchies. Ceux-là seulement étaient ses partisans sans réserve. Car Guizot s'explique. Aux premières semaines de son retour, il y eut dans Paris et dans toute la France, dit-il, une sorte de stupeur et d'affolement. Les libéraux, les orateurs de salons, les aristocrates craignant les coups d'une autorité énergique, comme l'avait été naguère celle de l'Empereur, s'étaient tus et attendaient. Et quand ils constatèrent que Napoléon était de bonne foi en ses desseins d'être libéral, qu'il laissait tout dire et tout écrire, ils reprirent confiance

raient le plus, des dignités, des honneurs, de gros traitements et le repos î Tous avaient assez de vingt-cinq ans de guerre. Ce n'étaient pas les tendances monarchiques de la Cour bourbonnienne qui pouvaient les irriter. Elevés à Técole du despotisme impérial, et gens d'obéissance passive, les principes de liberté, posés dans la charte, la publicité des séances de la Chambre des députés, le droit de pétition, leur semblaient, au contraire, des institutions anarchiques, destructives de tout gouvernement régulier. Aussi le retour de l'tle d'Elbe éveilla-t-il, à la fois, chez le plus grand nombre, un sentiment de profonde stupeur et un mécontentement marqué, c Les généraux, sur toute ma route, a dit Napoléon, se monc trèrent incertains et de mauvaise grftce, si même ils ne se montrèrent hostiles. « Ils ne firent que céder à l'impulsion de leurs soldats. {Mémorial de Las-Cases). » Quelques-uns, comme le maréchal Macdonald, à Lyon, le général Maison, dans le Nord, essayèrent de combattre cet entraînement. On sait ce qu'il faillit en résulter pour eux. Le maréchal Qouvion Saint-Cyr, à Orléans, voulut aussi maintenir ses troupes dans l'obéissance an roi ; sa vie fut également en danger. Les événements de Grenoble étaient déjà connus, lorsque les maréchaux Oudinot» Masséna et Jourdan protestèrent, dans des adresses à Louis XVIII, de leur dévouement et de leur fidélité. Le général Decaen les imitait, le 12 mars; le 15, les généraux Rapp, Miollis et Belliard, offraient leurs services à la Cour; le 19, au moment même où le roi se disposait à quitter les Tuileries, il recevait une adresse semblable du général Letort, tué le 15 juin suivant, en avant de Fleurus. Le même jour, un des maréchaux écrivait à Louis XVIII : t Sire, je suis un vieux « soldat invalide; mais que Votre Majesté me confie un mousquet, et j'aurai •c encore assez de force pour marcher contre l'ennemi de mon pays. »

en Tavenir, et se mirent à battre en brèche, chaque jour, son gouvernement et sa personne. Au dehors, au delà des frontières, ils apercevaient les armées nombreuses des souverains coalisés qui faisaient volte-face contre la France. A leurs yeux, c'étaient des amis qui, bientôt, les viendraient dégager de l'étreinte de l'homme dont ils avaient si grande peur. Et ils commencèrent une guerre inlassable de mensonges, de calonmies, sans cesse renouvelés, répandus à profusion par des affiches et des brochures. Les pamphlets pullulèrent comme une vermine. Les bouchers, les épiciers, les fruitiers, les recevaient de leur clientèle riche et les distribuaient de tous côtés avec les marchandises qu'ils enveloppaient. Les toucheurs de bœufs les emportaient dans les foires pour les paysans. Les murailles, durant la nuit, se couvraient d'écrits diffamatoires. Leur hostilité se démontrait chaque jour plus agissante. Malgré tant d'efforts, les ouvriers et les paysans restèrent inébranlables. Pas un discours de bourgeois ou de noble ne parvint à les séparer de celui qu'ils considéraient comme leur seul protecteur. On leur disait pourtant que la restauration impériale n'était qu'un accident éphémère, que les promesses de Vusurpateur étaient illusoires, qu'il n'était qu'un homme d'épée, un condottiere, et resterait tel. Pour durer, que ne le resta-t-il? Guizot ne le dit point, en termes précis; il le laisse entendre.

A ce retour de l'île d'Elbe, il était possible à Napoléon de rompre avec les hautes classes de la société, sans trouver, en elles, la plus petite opposition. Elles s'attendaient à la dictature, elles s'y fussent soumises; et, pendant cette dictature, elles ne l'auraient point combattu sournoisement, perfidement, efficacement. Elles auraient observé le repos et le silence. Elles avaient eu trop de peur, et la peur leur aurait clos les lèvres. Napoléon pouvait, à ce moment, tout ce qu'il aurait voulu. Pour dompter la France, il ne lui fallait que quelques semaines. Il se serait retourné ensuite contre l'Europe, sans laisser, derrière lui, des ennemis irréconciliables, qui n'avaient plus peur. Ses amis inquiets, ses ministres et serviteurs, ébranlés dans leur dévouement, ne sentaient plus l'énergique résolution d'un homme, retrempé dans l'exil. Et ceux-là l'auraient soutenu sans nonchalance, à franc collier, avec la croyance en sa durée, ce qui leur aurait enlevé le désir de se

ménager une retraite sûre après sa chute. C'est ce que Guizot dit, cette fois, en termes fort, clairs.

Ce fut l'erreur du grand capitaine, au commencement des Cent- Jours, de s'imaginer qu'il convaincrait les classes éclairées et les salons de Paris, du dépouillement de son vieil homme. On l'avait vu, pendant vingt ans, traverser à cheval l'Europe fumante des feux de ses grandes batailles; on avait lu ses décrets menaçants, ses jugements sommaires contre ses ennemis; on avait répété ses mots redoutables; tout avait plié devant lui, souverains, généraux, ministres. C'est pourquoi nul ne voulait croire à ses avances séduisantes. Ce n'était, disait-on, qu'hypocrisie de sa part ; et l'on usa de sa longanimité pour le renverser.

r Convaincu, malgré tout, qu'il modifierait l'opinion à son égard, il annonce qu'il ne veut pas la guerre, qu'il sera un monarque pacifique et qu'il exécutera loyalement le traité de Paris. Il le prouve incontinent. Il écrit aux souverains une lettre dictée en ce noble langage :

« Monsieur mon frère, écrivait-il, à la date du 4 avril 1815, à chacun des souverains réunis à Vienne, vous avez appris, dans le courant du mois dernier, mon retour sur les côtes de France, mon entrée à Paris et la retraite des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être connue maintenant de Votre Majesté. Ils sont l'ouvrage d'une irrésistible puissance, l'ouvrage de la volonté unanime d'une grande nation, qui connaît ses devoirs et ses droits. La dynastie que la force avait rendue au peuple français n'était plus faite pour lui : les Bourbons n'ont voulu s'associer ni à ses sentiments, ni à ses mœurs ; la France a dû se séparer d'eux. Sa voix appelait un libérateur ; l'attente, qui m'avait décidé au plus grand des sacrifices, avait été trompée. Je suis venu; et, du point où j'ai touché le rivage, l'amour de mes peuples m'a porté jusqu'au sein de ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d'affection par le maintien d'une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial était nécessaire au bonheur des Français. Ma plus douce pensée est de le rendre, en même temps, utile à l'affermissement du repos de l'Europe. Assez de ^oire a illustré, tour à tour, les drapeaux des diverses nations ; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès. Une

plus belle arène est aujourd'hui ouverte aux souverains, et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats, il sera plus doux de ne reconnaître, désormais, d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer, avec franchise, ce noble but de tous ses vœux. Jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour l'indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Majesté, le calme général est assuré pour longtemps, et la justice, assise aux confins des divers Etats, suffira seule pour en garder les frontières.

« Napoléon »

Est-il besoin de l'écrire? Cette lettre, où la franchise éclatait souverainement, où les accents les plus éloquents, en faveur de la paix et de la fraternité des peuples, partaient des intentions les plus pures et les plus droites, cette lettre, portée par des courriers à toutes les chancelleries de l'Europe, ne put arriver nulle part. Les courriers furent arrêtés en chemin, avant d'avoir atteint leur but. Aucun des souverains destinataires ne connut cet envoi. Eussent-ils même pris connaissance de cet appel retentissant de Napoléon à la réconciliation des monarques avec lui, qu'ils auraient eu de garde d'y répondre. Ils considéraient Napoléon en ennemi public. La France, à cause de lui, était mise en interdit comme une pestiférée. Dix jours après cette lettre, Gaulaincourt, dans un rapport inséré au Moniteur, annonçait cet échec, en révélant en termes expressifs l'armement général des puissances, coalisées contre la France. « En Angleterre, disait le rapport, des ordres sont donnés pour augmenter les forces britanniques, tant sur terre que sur mer. Ainsi, la nation française doit être, de tous côtés, sur ses gardes : elle peut craindre une agression continentale, et, en même temps, elle doit surveiller toute l'étendue de ses côtes, contre la possibilité d'un débarquement. En Autriche, en Russie, en Prusse, dans toutes les parties de l'Allemagne et de l'Italie, partout enfin, on voit un armement général. Dans les Pays-Bas, un convoi de cent vingt hommes et de douze ofiiciers prisonniers français revenant de Russie, a été arrêté du côté do

Tii*Iemoni. Sur tous les points de l'Europe, à la fois, on se dispose, on s'arme, on marche, ou bien on est prêt à marcher. »

Napoléon ne voulait point la guerre. II fallut qu'il s'y préparât (1).

Changeât-il sa manière d'être; oublie-t-il ses promesses de liberté, de gouvernement tolérant et soumis à l'opinion publique ? Nullement. Ses deux ministres politiques et les plus influents parmi les autres, Fouché à la police, Carnot à l'intérieur, agissent presque sans contrôle, et toujours dans le sens de la liberté. Fouché dirige la police à sa guise. Il reçoit les journalistes à son ministère, et leur expose les idées dont il s'inspirera. La police, dit-il, doit reposer sur la morale. Il n'y aura plus d'arbitraire, de déni de justice, d'inquisition redoutable au for des consciences. Les actes seuls seront poursuivis et punis ; la pensée restera libre. Ce fut vrai, à l'égard de Napoléon. Ses ennemis, les Vendéens, les chouans, tous les royalistes, purent, en secret, organiser des complots et fomenter des soulèvements. Fouché eut connaissance de ces menées ténébreuses, et s'abstint de les prévenir et de les réprimer, en l'absence de manifestations saisissables. Les plus notoires partisans des Bourbons se rendaient, presque ostensiblement, à Gand, et n'étaient point arrêtés. Guizot fit le voyage de Belgique et en revint sans encombre. Il passa la frontière avec autant de facilité qu'un ami de l'Empereur. Royer-CoUard et

<1) Note tirée de Vavlabxixb (t. II, p. 349): t La reine Horiense reçut d'Alexandre cette réponse laconique : c Point de paix, point de trêve avec Napo- < léon ; tout, excepté lui. » Le czar, dans les premiers jours de 1815, avait repoussé la proposition de déporter Napoléon de Ttle d'Elbe, et de le transférer, soit à Malte, soit à Sainte- Hélène. C'est à ce refus, que ses alliés lui reprochaient comme la cause du retour de l'Empereur, qu'il faut surtout attribuer, assure-t-on, l'inflexible résistance d'Alexandre à toutes les ouvertures pacifiques de Napoléon. Alexandre se considérait comme responsable, envers les autres souverains, du trouble et de l'épouvante que jetait, en Europe, la présence de Napoléon à Paris, maître encore une fois de toutes les forces françaises. » Dans une autre note (p. 351) : « Il existait des chances de paix positives. La révélation du traité secret du 3 janvier (traité qui unissait l'Angleterre, la France et l'Autriche, contre la Russie), arrivée à temps à Alexandre, pouvait le séparer de ses alliés. En second lieu, des négociations furent entamées avec l'Autriche. Malheureusement, dans les premiers jours d'avril, au moment où le cabinet de Vienne semblait disposé à traiter. Murât, ce fatal produit du vertige dynastique de Napoléon, attaqua l'Autriche. Cette puissance, convaincue que la folle agression du roi de Naples était concertée avec l'Empereur, rompit immédiatement toute négociation en disant : « Comment pouvons-nous traiter avec Napoléon, quand il nous fait attaquer par Murât? (Campagne de 1815 du général Gourgaud, écrite à Sainte- Hélône). >

Becquey reprirent leur correspondance, que portaient à Louis XVIII de jeunes étudiants (1). Jamais aucun policier ne s'avisa de saisir et dévoiler ces preuves de conspiration. C'eût été découvrir l'indifférence coupable de Fouché et peut-être sa complicité. La police ne fut libérale qu'au profit du ministre, à qui en était attribué tout le mérite. S'il se commettait, par hasard, quelque illégalité, Fouché avait pris de telles précautions, que la faute ne lui en était pas imputée, mais à l'Empereur. Les bonnes intentions partaient du trône, et par un retour machiavélique, elles ne faisaient honneur qu'au ministre.

Un témoignage flagrant de cette duplicité se remarque surtout dans son rapport à l'Empereur, sur les efforts des royalistes pour un soulèvement général. Fouché encourageait secrètement les grands chefs vendéens; il laissait à Paris, dans des retraites à lui connues, les royalistes que l'Empereur voulait éloigner de la capitale; en des conversations particulières avec les hommes influents du parti des Bourbons, il démontrait que le grand capitaine était fatalement perdu et tomberait, avant longtemps, sous les coups de ses ennemis; bref, il poursuivait, sans relâche, la ruine du régime restauré. Et lorsque le péril sembla imminent, il poussa un cri d'alarme, montrant les royalistes, de tous côtés surgis, prêts à attaquer le gouvernement de Napoléon, a Nos ennemis ont de l'audace, écrivait-il, avec un accent douloureux, dans ce rapport (2) ; ils n'attendent que le moment de réaliser le

(1) De Pasquibb, Mémoires (t. III, p. 217) : « Parmi les personnes que je voyais le plus se trouvaient MM. Royer-Gollard et Becquey. Le premier me confia que, reprenant ses anciennes habitudes, il avait retrouvé le moyen d'entretenir une correspondance avec Gand, qu'il y faisait passer tous les avis qu'il croyait utiles. Il s'efforçait de faire une peinture véridique de la situation des choses, en France, et de la disposition des esprits, dans la capitale surtout. Gomme il eût été de la plus extrême imprudence d'écrire par la poste, ses lettres» ou plutôt ses notes, étaient portées, chaque semaine, par un émissaire sûr; et pour éviter les soupçons, cet émissaire ne devait rentrer, que longtemps après, et en faisant un long détour. Il en fallait, chaque semaine, un nouveau, et M. Royer-Collard, qui était, à cause de son ancien professorat dans l'Université, fort connu des étudiants, en trouvait toujours qui se dévouaient, avec un grand empressement, à cette périlleuse mission. On ne saurait dire combien il y avait, dans cette jeunesse, de zèle pour la cause royale, qui s'alliait alors, dans leur esprit, à celle de la liberté. »

(2) Ce rapport, demandé à Fouché sur la situation générale de l'Empire ainsi qu'à tous les autres ministres sur leur département respectif, ne fut rendu public que par la lecture qu'en fit, à la Chambre des députés, Regnault de Saint- Jeand'Angély, après le départ de l'Empereur pour l'armée. Il en fut de même des rapports de Garnot en ce qui concernait l'intérieur et de Gaulaincourt en ce qui

plan conçu depuis vingt ans, d'unir le camp de Jalès à la Vendée, et d'entraîner la multitude dans cette confédération qui s'étend de la Manche à la Méditerranée. » Et il indiquait les régions disposées au soulèvement et à la résistance aux lois de l'Empire. c Enfin, ajoutait-il en terminant, tous les écrits qui peuvent décourager les hommes faibles, enhardir les factieux, ébranler la confiance, déconsidérer le gouvernement, tous les pamphlets qui sortent des presses de la Belgique ou des imprimeries clandestines de France, tout ce que les étrangers publient contre nous, tout ce que les écrivains des partis composent, se distribue, se colporte, se répand impunément, par défaut de lois répressives et l'abus de la liberté de la presse. » C'était par l'aveuglement volontaire de la police, et presque sous son égide, que ces faits dénoncés s'étaient produits ; et le bon apôtre, qui avait reçu, sans aucim doute, les compliments des royalistes pour sa longanimité, venait se plaindre à l'Empereur de l'impuissance des lois! Au fond, d'ailleurs, il y avait exagération. Avec art, les faits répréhensibles étaient groupés, afin d'inspirer aux impérialistes, après la divulgation de ces sourdes attaques, un découragement que l'activité et les paroles réconfortantes de Napoléon, dans les occasions solennelles, avaient dissipé (1).

concernait l'extérieur. Cette lecture donna lieu à la Chambre à des incidents mentionnés au chapitre suivant.

(1) Dans ce rapport, Fouché, pour ramener à lui ceux qui n'avaient point oublié les excès de son proconsulat de Lyon» expliquait à sa manière la fatalité qui avait dominé les actes des Conventionnels. « La Révolution française, écrivaitil, n'a point son origine dans l'excès de la tyrannie ; le gouvernement, qui l'a provoquée, n'a point su en tirer avantage; il n'avait que de l'orgueil et de la faiblesse. Elle n'est point le résultat du fanatisme de quelques sectes religieuses, de l'ambition de quelques grands seigneurs, ou des complots de quelques conspirateurs obscurs; elle fut le fruit lent et préparé des lumières; elle fut entreprise dans des vues de justice et d'ordre, jusqu'à l'instant où les fureurs d'une opposition insensée obligèrent ses fondateurs à mettre leur ouvrage sous la garde de la multitude. Alors, le but fut manqué ; la Révolution dévia de ses principes. Aucune force humaine n'était capable d'arrêter le torrent. Il fut de la sagesse d'en suivre et d'en modérer la marche ; et, quelque sévère que soit le jugement que les contemporains ont porté sur cette époque de notre histoire, la postérité pensera peut-être que les hommes qui contribuèrent alors à soutenir l'honneur français, à défendre l'indépendance nationale, à sauver la liberté publique de r&d)tme où la fureur des partis ou la tyrannie des factions allaient l'entraîner, la postérité, dis-je, pensera que ces hommes ne manquaient ni de courage, ni des vertus qu'exige l'amour de la patrie. » — C'était pour lui-même qu'il écrivait ce dithyrambe, en faveur de la Révolution. H se plaçait au rang de ceux qui auraient lutté pour sauvegarder la liberté et l'indépendance nationales. Nouveau relief pour son nom.

Garnot, comme Fouché, dirigeait son ministère avec la plus entière indépendance. La majorité des préfets fut par lui destituée; il les remplaça par des conventionnels, ou de jeunes membres du Conseil d'Etat, qui avaient donné des preuves de leur intelligence, ou de la noblesse de leurs idées. La reconmiandation des plus hautes personnes n'eut point d'influence sur son choix ; et la reine Hortense, elle-même, ne put obtenir une place pour plusieurs de ses protégés. Dans l'organisation des gardes nationales, ce furent encore les principes républicains qui l'emportèrent sur la faveur. Les chefs furent soumis à l'élection. Napoléon ne se réserva que la nomination aux grades supérieurs. Il en fut de même des municipalités et des maires, qu'un décret du 30 mars déférait à l'élection du peuple.

Ce respect de l'Empereur pour les opinions de Carnot touchait profondément ce ministre ; de là, ses sympathies pour l'ancien autocrate dont il devint le plus ferme soutien et l'admirateur le plus convaincu. Napoléon céda même à ses ministres à l'égard de Vitrolles, arrêté à Toulouse, où ce royaliste ardent s'était taillé une principauté, qu'il administrait au nom du Roi, exigeant que les fonctionnaires, maintenus à leur poste exécutassent ses ordres, et lui ouvrissent les caisses publiques afin de solder les troupes au service du duc d'Angoulême. Napoléon voulait traduire ce fougueux partisan des Bourbons devant une commission militaire. L'issue en eût été fatale pour l'inculpé. Il aurait été fusillé. Fouché et Carnot résistèrent, protégeant de leur influence le royaliste en péril, qui devint un simple prisonnier politique, enfermé à l'Abbaye. Fouché, après Waterloo, le délivra. L'Empereur cédait toujours ; il s'y résignait, afin de démontrer que ses promesses n'étaient point de vaines paroles. Ainsi du Censeur, dont un article très violent du rédacteur avait provoqué la saisie par Fouché. Lorsque Napoléon l'apprit, il voulut que l'on rendit aux propriétaires du journal les cinq mille numéros confisqués et qu'on en permit la distribution.

Tel se présentait Napoléon, devant la France inquiète; lui, s'efforçant de rassurer les classes éclairées; elles, s'éloignant, parce que leur confiance était éteinte.

Après les premières heures d'effusion et de joie, dans le peuple des faubourgs et chez les petites gens, il y eut des jours lugubres, nous dit, en ses Souvenirs, Victor de Broglie. A peine s'entr'ouvraient quelques magasins, ainsi que les lieux les plus fréquentés par les oisifs. Dans les rues, les passants marchaient tête basse et s'évitaient. Le pavé appartenait aux officiers triomphants, aux soldats en goguette, aux ouvriers chantant, à pleine gorge, la Marseillaise, Quelquefois, à un bourgeois, bien vêtu, rasant les murailles et se hâtant vers sa demeure, un officier, par taquinerie, ou bien pour intimider ce « pékin », lui offrait, à la pointe de son sabre, une cocarde tricolore et, riant de cette farce, s'en allait au café Montansier où vociféraient, autour du buste de Napoléon, dressé au fond de la salle, des militaires de tout grade, étourdis par l'aventure miraculeuse de leur Empereur (1).

Ce ne fut, toutefois, qu'un arrêt éphémère. La vie reprit bientôt, plus intense que jamais, dans les rues de la grande ville. La foule se portait endimanchée aux Tuileries, et, par ses acclamations prolongées, forçait le grand capitaine à se montrer à sa fenêtre, ou au balcon du château, afin de le saluer de ses bravos ; les étrangers, encore nombreux à Paris, impatients eux aussi de voir l'homme extraordinaire qui venait de reconquérir un royaume par le seul ascendant de sa parole sur ses généraux et ses soldats, se mêlaient à cette foule bouillonnante et payaient de quelques écus les plus ardents à crier, jusqu'à l'apparition de Napoléon. Lassé, à la fin, de cette répétition quotidienne, et discernant la vanité de ces adulations, il se retira au palais de l'Elysée où il put s'absorber tout entier dans son travail, qui devenait, chaque jour, plus accablant. Quinze heures de contention d'esprit, d'applica-

(1) Aux Tuileries, fait remarquer Hobhousb {Lettres sur les Cent-Jours)^ pour la première fois, depuis l'enfance de la République, les troupes passèrent la revue, pendant qu'on jouait le Ça ira. Toutes les machines sont mises en jeu Le théâtre Montansier est transformé en un café; on a mis des tables et des chaises dans le parterre, tandis que les loges sont toutes réunies en une seule. Cet endroit est rempli, tous les soirs, et au delà de toute expression, et cependant, il n'y a pas d'autres divertissements, que des chants patriotiques. Et voici le contraste. « Dans les salons de l'aristocratie, dit Victor de Broglie, M. de Lally nous donnait chaque soir la comédie; il commençait ses interminables harangues en répandant des torrents de larmes sur les infortunes de la maison de Bourbon, et il les terminait en répandant des torrents d'injures sur chacun des membres de la famille royale. >

tion à la reconstitutioa de l'armée, à la réorganisation de l'administration, ne lui suffisaient pas.

Il avait rétabli sa Cour, telle qu'elle existait à son abdication, avec les mêmes personnages, chambellans, écuyers, maîtres des cérémonies, tous grands seigneurs, qui cédèrent à ce nouveau mirage de luxe et d'honneurs, malgré leur serment au roi (1). Défaut de la nature méridionale de Napoléon, de vouloir éblouir en ses actes, comme en ses paroles, ceux qui l'approchaient ; de vouloir les étonner par des faits imprévus, par un langage grandiloquent. Que l'on se rappelle sa manière d'agir avec les généraux, ses adversaires, avec les souverains qu'il combattait, avec les peuples qu'il avait conquis ! A sa Cour, comme à l'armée, partout, il voulait frapper l'imagination par quelque chose de majestueux, de surhumain. Monarque, il avait choisi des hommes de la plus illustre noblesse de France pour lui remettre une lettre, ou annoncer sa présence (2). Sorti de la foule, tout juste gentilhomme, il s'imaginait que sa gloire seule ne suffisait pas à le signaler. Et, cependant, il était simple en sa personne ; il n'aimait ni la bonne chère, ni les habits fastueux. Sa redingote grise composait son seul ornement. Mais il lui fallait un entourage de grands personnages, des têtes aussi hautes que celles qui formaient un cortège aux empereurs d'Autriche ou de Russie. Ainsi encadré, il se croyait un vrai souverain. II reconstitua également la maison de l'Impératrice, autant pour se persuader à lui-même qu'il la reverrait aux Tuileries, que pour en imposer au peuple, à qui on avait dit qu'elle reviendrait. La duchesse de Montebello, seule, fut exceptée des dames de la Cour. II savait les intrigues de la duchesse près de l'Impératrice, dont elle avait trahi les secrets, pendant le séjour de cette princesse à Blois, et son passage à Orléans.

Le 26 mars, il y eut une audience solennelle. Les ministres, le Conseil d'Etat, la Cour de cassation, la Cour des comptes, la Cour

(1) Les secrétaires de son cabinet lui montrèrent, sur des adresses à lui envoyées depuis son retour, les plus basses flatteries, pareilles à celles que, quelques jours auparavant, le Moniteur, avec les mêmes noms, avait insérées, destinées au roi. Napoléon haussa les épaules, se bornant à cette seule réponse : « Et voilà les hommes I >

(2) Au rebours, il fit mettre impitoyablement à la porte des Tuileries les laquais qui avaient servi Louis XVIII et les princes. De tout temps, les petits ont payé pour les grands, observe Fleury de Chaboulon.

impériale, le préfet, le conseil municipal de Paris furent admis dans la salle du Trône, devant Napoléon. Ces audiences, fixées pour la matinée, à neuf heures et à midi, n'avaient pas laissé le temps à l'Empereur de préparer ses réponses. Elles furent dictées à la hâte à ses secrétaires qui les recopièrent sans désemparer. Cette foule de fonctionnaires, en grand uniforme, produisit, ce jour-là, un effet imposant, comme si c'eût été pour la première fois qu'on les vit. Jamais, en de telles circonstances, jadis, aucun d'eux n'avait senti si profondément ce qui séparait l'empire de la monarchie; l'esprit égalitaire du nouveau régime de l'esprit exclusif et suranné du régime aboli par ce retour de l'Empereur. Et combien les physionomies des visages étaient différentes de celles que l'on voyait aux audiences royales, où se pressaient les vieux émigrés, figures rébarbatives et chafouines, ridées par l'âge et les privations, et raidies par une morgue manifestée jusque dans le frisement des yeux. Ce matin-là, au contraire, se décelaient sur les visages l'épanouissement du triomphe, la virilité et l'énergie des hommes d'action qui calquaient leur chef. Aucun ne pensait encore aux revers menaçants. L'espérance, la croyance en l'avenir, donnaient à tous un sursaut de vie. Et puis, c'était \m autre langage que l'on y entendait. Defermon, l'un des présidents de section, au nom du Conseil d'Etat, définissait le sens légal de la légitimité, sous une démocratie, dans un empire créé par le peuple, avec un souverain choisi par le peuple. Et il énumérait les promesses faites par l'Empereur, en faveur de la liberté de la conscience dans l'expression de la pensée.

L'Empereur répondit :

« Les princes sont les premiers citoyens de l'Etat ; leur autorité est plus ou moins étendue selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent. La souveraineté, elle-même, n'est héréditaire que parce que l'intérêt du peuple l'exige. Hors de ces principes, je ne connais pas de légitimité. J'ai renoncé aux idées du grand empire dont, depuis quinze ans, je n'avais encore que posé les bases ; désormais le bonheur et la consolidation de l'empire français seront l'objet de toutes mes pensées. »

Langage qui semblait nouveau à ces hommes, habitués pourtant à sa voix ot à ses discours. Mais il y avait plus d'un an que Von n'avait entendu dans cette grande salle si magnifiquement

décorée, proclamer si haut de si nobles idées ; et tous étaient émus. Les mots de cette harangue étaient répétés, embellis même en ces premiers instants d'enthousiasme. On eût dit que la patrie renaissait de ses cendres, qu'elle était plus jeune et plus belle qu'aux temps de la grande puissance mUitaire de son chef (1). Ces mots de souveraineté et d'intérêt du peuple, les vieux princes Bourbons ne les savaient point dire, encore moins parler de gloire nationale, puisqu'ils n'avaient ramené avec eux que la sujétion à l'étranger et l'abaissement de la patrie. Et, alors, ainsi que l'écrit Fleury de Ghaboulon, qui raconte les détails de cette audience, l'Empereur pouvait s'écrier avec une juste fierté : la Nation, c*est moi (2). La comtesse de Genlis, subissant l'influence de cette recrudescence d'admiration, envoya à Napoléon de fort jolis vers, inspirés par le retour des violettes. Mme de Staël, ellemême, touchée par quelques mots aimables à son adresse, dits à Benjamin Constant, se crut obligée d'écrire à l'Empereur une lettre où elle exaltait le génie et l'ascendant de son ancien ennemi, témoignage de reconnaissance qu'elle devait si vite oublier.

Il y avait des absents, toutefois, dans ce flot de courtisans venus présenter leurs hommages. L'Empereur ne retrouvait plus devant lui Berthier qui, pendant vingt ans, ne l'avait jamais quitté. On put constater bientôt le vide que cette absence avait laissé dans son cœur. « Pourquoi ne revient-il pas ? disait-il. Il sera bien accueilli. Toute ma vengeance sera de le placer à ma table, en son costume de garde du corps. » Il chercha vainement aussi

(1) Et cependant, ainsi que le fait remarquer La VAUcm, en ses Mémoires* presque tous les magistrats avaient été et étaient encore les ennemis de l'Empereur. Ils s'accommodaient mieux de Louis XVIIL Leur prétention de succéder aux parlementaires, dont ils portaient les habits, flattait leur vanité et les maintenait dans leur morgue dédaigneuse.

(2) La Valette, Mémoires (t. II, p. 167) : < La royauté des Bourbons n'est plus qu'un rêve. Il semblait qu'il n'y avait jamais eu de royalistes, de nobles, d'émigrés. Ce n'était pas l'efTet d'une conspiration, c'était un grand mouvement na tional comme en 89, pour la liberté, comme au 9 thermidor contre la tyrannie, comme au 18 brumaire contre l'impéritie. A quelle époque vit-on des défections si brusques, si éclatantes, et pour ainsi dire de si bonne foi T Et trois mois après, cet autre rêve était dissipé. » Plus loin, La Valette parle de l'administration des Postes qu'il avait reprise... « Ils (les employés) étaient tous ou jacobins, ou gens de qualité. J'appris, pour la première fois, que dans une administration que j'avais conduite pendant treize ans, il y avait des prêtres, des régicides, des chevaliers de Saint-Louis et des émigrés. Ces derniers surtout, si souples, si nuls, avaient poursuivi avec un acharnement incroyable leurs supérieurs, pour avoir leurs places. »

Fonianes, Tancien grand maître de l'Université. Fontanes, transformé en marquis, depuis la restauration des Bourbons, affectait les sentiments d'un vieil émigré, et vivait comme un noble de l'ancien régime, en sa villa de Gourbevoie. Il subit ensuite des refus parmi les hommes choisis comme préfets : tels M. d'Houdetot et M. de Tournon ; il y eut, enfin, au nombre des conseillers d'Etat, trois membres qui ne voulurent pas signer l'adresse à l'Empereur, MM. Mole, d'Hauterive et de Gérando, masquant leur défaillance sous une vaine parade de loyalisme, parce que, disaient-ils, en déclarant le peuple souverain, c'est nier les droits du trône et affirmer la légitimité de la république (1). Quant aux maréchaux, ils restaient froids et n'avaient plus avec lui le même abandon. Lacépède, chancelier de la Légion d'honneur sous l'Empire, fit preuve de plus de reconnaissance, de plus de déférence, n vivait retiré en province, dans un domaine du Lot-et- Garonne qui lui appartenait, occupé de ses travaux littéraires et scientifiques. Comme il n'était pas courtisan, il attendait l'appel de l'Empereur avant de rentrer à Paris. Dès qu'il connut le désir de son ancien souverain, il n'hésita pas à venir reprendre sa place et ses fonctions, si indignement remplies sous les Bourbons par l'intrigant de Pradt (2).

Ses frères, sauf Louis, ne tardèrent point à le rejoindre, Joseph le premier; après lui, Lucien. Ce dernier n'avait gardé, en son

(1) Benjamin Coh8ta2!It, dans ses Mémoires sur Us Cent- Jours, faisant allusion, sans le nommer» au refus de Mole» ajoute : « Il écrivit à l'Empereur et motiva son refus sur sa haine pour la souveraineté du peuple et son dévouement à l'Empereur; et trois mois après» le même homme se g^lorifiait de ce refus près des Bourbons, le motivant sur sa haine pour l'usurpation et son dévouement à la légitimité. » — M. de La Fayette écrit à son tour : « La déclaration fut signée par tous les conseillers d'Etat» à l'exception de M. Mole qui imagina de faire appel aux véritables sentiments de l'Empereur» en prétendant que sa conscience ne lui permettait pas de reconnaître la souveraineté du peuple» scrupule dont il a fait usage depuis en faveur de la légitimité du roi ». (T. V» p. 403.)

(2) « Jamais place ne fut si bien remplie» écrit en ses Mémoires la générale DuBAiTD» que celle de chancelier de la Légion d'honneur» tant que M. de Lacépède en fut investi. Il avait l'art de renvoyer contents môme ceux qu'il ne pouvait satisfaire. L'Empereur l'avait nommé à la sénatorerie de Paris» ce qui, avec la grande chancellerie» lui donnait droit à deux traitements différents. Pendant plusieurs années, il n'en voulut recevoir qu'un seul» donnant ainsi aux courtisans un grand exemple de désintéressement. Qu'en avait-il besoin T II avait des goûts simples, vivait sans faste» et consacrait à l'étude tous les moments qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. Ses courtisans firent envisager cette abnégation sous un faux jour. Il reçut ordre de toucher les deux traitements. Il n*en profita que pour se livrer davantage à son penchant pour la bienfaisance. »

esprit, aucun vestige de ses anciennes rancunes. Le frère malheureux lui avait paru plus digne de sympathie que le frère tout-puissant. Il accourait lui offrir l'appui de son influence sur les républicains, qui avaient oublié, eux aussi, leur répulsion pour l'autocrate naguère détesté. Ces rapprochements affectueux avaient pour Napoléon une grande douceur qui atténuait les soucis de la terrible énigme de l'avenir, invariablement persistante. C'est pourquoi il songeait toujours à Marie-Louise, et il tentait par tous les moyens de la ramener à Paris.

Marie-Louise ne pensait plus à Paris et même ne voulait plus y revenir. Dans les premiers mois de sa séparation avec l'Empereur, avant son voyage à Aix (1) et la rencontre du général Neipperg (2), sur son chemin de Savoie, peut-être se fût-elle laissé

(1) Gorsivart, son médecin, qui l'avait suivie à Vienne, mais n*y était resté que dix jours, ainsi que la duchesse de Montebello, lui avait recommandé les eaux d'Aix, en Savoie, une station de quelques semaines, très efficace, disait-il. pour la guérison des crises nerveuses provoquées par ses dernières tribulations en France.

(2) MsNinevAii, en ses Mémoires, écrit sur ce général (t. II, p. 256) : « En allant à Aix, elle (Marie-Louise) fut reçue à Carouge par le général Neipperg qui vint au-devant d'elle à cheval, la salua à la portière et l'accompagna jusqu'à Aix. C'était la deuxième fois qu'elle le voyait. Sa vue lui causa une impression désagréable qu'elle ne dissumula pas. Etait-ce l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-môme, qnii lui présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils t Le comte de Neipperg n'était pas, au reste, doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil ; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure, qui avait un caractère martial. Il avait des cheveux d'un blond clair, peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués. Leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur. L'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne, maïs bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans environ. L'abord était d'un homme circonspect; son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables. Il était bon musicien, actif, ardent, peu scrupuleux. Il savait cacher sa finesse

persuader. Ses idées, depuis lors, avaient changé, et le retour de Napoléon à Paris ne suscita en elle que de l'appréhension et point de joie. La vie qu'elle menait dans le palais de Schœnbrunn convenait à sa nature. Indolente et égoïste, elle y vivait en souveraine respectée et sans contrainte, rapportant tout à soi, ne paraissant dans aucune cérémonie publique parce que cette représentation l'ennuyait, ne cherchant que son plaisir personnel, la satisfaction de ses désirs ou de ses caprices. Sa vie à Paris eût-elle été plus agréable?

Son voyage depuis Rambouillet jusqu'à Vienne, avec les vingtquatre voitures de sa suite, avait été un parcours triomphal. Passé les frontières françaises, le gouvernement autrichien avait pris à sa charge toutes les fastueuses démonstrations d'hommages et d'enthousiasme. Les petites villes allemandes s'étaient éveillées de leur torpeur pour la recevoir. Les petites cours qui se croyaient les obligées du grand empire autrichien, celles de Bade, de Wurtemberg, de Bavière, lui avaient envoyé des députations. A Inspruck, le soir, deux cents Tyroliens s'étaient réunis sous ses fenêtres pour entonner, en chœur, leurs airs nationaux. Arrivée enfin à Schœnbrunn, elle était descendue de voiture au milieu de toute sa famille, assemblée au pied de l'escalier du château; ses oncles, ses sœurs, tous lui avaient fait fête, comme si, malade à en mourir, elle avait recouvré la vie. L'Empereur, son père, lui laissa toute liberté d'organiser sa maison à sa guise, de vivre comme elle l'entendrait. Elle eut son maître de cérémonies, M. de Beausset, à qui elle confia la surveillance générale de sa maison; elle garda son secrétaire, Menneval; ses lectrices, conservatrices de ses atours, Mmes Hureau de Sorbec et Rabusson ; la gouvernante et la sous-gouvernante du Roi de Rome, Mme de Montesquieu et Mme Soufilot, avec des femmes de service françaises, des huissiers et un maître d'hôtel français. Elle déjeuna et dîna à ses

sous les dehors de la simplicité. Il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. II joignait, à beaucoup de tact» Tesprit d'observation. Il avait le talent d'écouter. Il prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression caressante; tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les dessiens des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fonds de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre. Ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné. >

heures, invitant ses parents à s'asseoir à sa table, quand il lui plaisait de les y admettre (1). Elle montait à cheyal, jouait du piano, dessinait, prenait des leçons de langue italienne et de langue anglaise, et s'occupait de son fils quand toutes ses distractions lui en laissaient le temps. Est-ce qu'à Paris, encore une fois, elle mènerait une vie si conforme à ses goûts, si tranquille, si pleine de ces petits plaisirs bourgeois qui comblaient son âme de douces jouissances? Napoléon lui avait écrit souvent de l'île d'Elbe. Toutes ces lettres ne lui avaient pas été remises. Elle pouvait croire qu'elle était oubliée; et son entourage allemand très malveillant, son père même, entretenaient ses préventions contre son impérial époux et sa jalousie, en lui remémorant les aventures amoureuses de l'exilé.

Alors elle s'était complu à penser qu'elle serait heureuse loin de Napoléon, dans le petit Etat de Parme que le Congrès des souverains lui avait attribué, comme une compensation de sa dé« chéance. Elle avait déjà combiné ses plans, s'en aller seule en Italie, seule, maltresse d'elle-même, livrée à ses lantaisies, à ses passions de jeune femme éveillée, laissant son fils à Vienne, sous l'autorité de l'Empereur, grand-père de l'enfant, afin, disait-elle, d'économiser des sommes importantes qui rendraient, plus tard, son fils indépendant. Esprit étroit, cœur sec ! Elle oubliait que le Roi de Rome portait le nom le plus illustre de l'Europe, et qu'il n'avait nul besoin d'être fort riche pour être honoré ; qu'elle avait un époux malheureux de son absence; que sa présence à Paris rendrait à Napoléon une force puissante, en attachant passionnément la France à cette dynastie napoléonienne restaurée; qu'elle séparerait peut-être l'Autriche de la coalition de nouveau menaçante, soulevée d'effroi et de haine contre celui que l'on appelait Vusurpateur, V ennemi du genre humain. Oh ! non, certes, ces pensées-là ne troublaient point son âme. Elle ne voyait qu'elle, ne pensait qu'à elle; et il lui semblait étrange d'entendre sa grand'mère, la reine des Deux-Siciles, lui dire : a Si j'étais à votre place, j'attacherais à ma fenêtre les draps de mon lit et je fuirais pour rejoindre mon époux. Quand on est mariée, on se doit à

(1) C'était à ces dîners que le petit Roi de Rome attendait, avec impatience, le bon plat, c'est-à-dire une des cent espèces de gftteaux de farinage qui figurent en Autriche sur toutes les tables.

l'homme dont on a partagé la couche. » Elle était portée de préférence vers la coalition, partageant l'irritation de tous ces potentats, troublés dans leurs combinaisons, dont les rêves d'agrandissement et de fortune seraient anéantis si Napoléon était encore victorieux. Elle n'était pas éloignée de s'unir aux malédictions, jetées avec colère, avec rage, contre cet audacieux qui avait chassé, en quelques jours, du palais des rois, la dynastie des Bourbons, lignée de princes si peu inquiétants. Car maintenant que son cœur n'était plus à ses devoirs, elle désirait Parme et non Paris, Parme avec un conseiller qui avait réussi à se faire agréer par elle, le général Neipperg, son mauvais génie (1).

Lubis raconte, en son a histoire », qu'à l'époque du 20 mars, l'enlèvement de Marie-Louise faillit réussir. Par qui avait-il été préparé ? Etait-ce par Napoléon, ou par ses amis ? Lubis n'en dit rien. Il affirme seulement que, dans deux villages voisins de Schœnbrunn, des émissaires français s'étaient installés, cherchant à nouer une intrigue avec les gens du château impérial. L'intrigue était fort bien menée. Des relais au nom de Wellington avaient été commandés sur la route de Vienne à Paris. Les gens du château, la domesticité française, sans aucun doute, avaient cédé aux arguments d'espèces sonnantes, autant qu'au patriotisme. Tout était prêt; le Roi de Rome dans les bras d'une femme de chambre, disposée à fuir, lorsque l'éveil donné par une femme de service allemande, surprise des allées et venues, insolites à ce moment-là, et des cachotteries observées envers elle, empêcha le succès du complot. L'empereur François averti fit garder toutes les issues des jardins et du palais; l'enfant impérial fut transporté de Schœnbrunn à Vienne (2), et une surveillance, minutieuse

(1) Henry Houssayb {1815, p. 164) : « C'est d*Aix que Marie-Louise envoya ses dernières lettres à Napoléon. Pendant son voyage à travers la Suisse et le Tyrol, elle n*eut point Toccasion de lui écrire ; grâce à Neipperg, elle n'en eut peut-être pas le désir, et quand elle fut de retour à Schœnbrunn, Metternich lui arracha la promesse de cesser personnellement toute correspondance avec l'île d'Elbe et môme de remettre sans les lire, à son père, l'empereur d'Autriche, les lettres qu'elle pourrait recevoir de Napoléon. Marie- Louise s'était transformée sous l'influence de l'homme à qui l'avait livrée la politique autrichiennne. Bientôt, elle allait consentir à vendre son flls pour un duché. Elle allait avoir l'imprudence de dire à Metternich, afin qu'il le répétât au Congrès, qu'elle n'accepterait pas la souveraineté de Lucques, parce qu'à Lucques elle serait trop près de Napoléon. »

(2) Le jeune prince, disent les gazettes du temps, est d'une intelligence et d'un caractère très précoces; on l'avait instruit de bonne heure du débarquement de

et jalouse, régna dans la demeure de Marie-Louise vers qui n'arrivèrent plus aucune correspondance française, ni un journal français. Ce fut un silence lourd qui pesa dorénavant sur elle comme en une cellule de prisonnier.

Napoléon ne pouvait s'habituer à cette idée d'un veuvage si prématuré, à l'oubli de celle pour qui jadis sa politique avait fléchi. Car son intérêt lui commandait alors de s'allier à la maison impériale de Russie, non à celle d'Autriche, cette rivale séculaire de la France. Que devait-il attendre de celle qu'il avait fait impératrice; quelle adhésion à ses projets et à ses désirs? Il résolut d'envoyer à Vienne Montrond qui s'aboucherait avec Talleyrand, l'habile artisan de la coalition. Montrond était l'ami, plutôt la créature du ministre français; assez fin pour discerner les intentions secrètes des chancelleries, assez audacieux pour tenter les aventures les plus difficiles et s'en tirer avec honneur. Détacher Talleyrand de la cohorte des diplomates, le détacher même des Bourbons et le ramener à Napoléon, c'eût été aussi ramener Marie-Louise à Paris, et le succès aurait été inouï. Napoléon y mettait le prix, puisque avec Talleyrand le meilleur argument était l'argent (1). Mais la rupture avait été si solennelle, et l'injure si grande, de Napoléon à Talleyrand, que le diplomate ne le pouvait oublier. Il répondit : « Mon cher Montrond, prenez garde à vous tromper de porte, comme Bonaparte s'est trompé d'heure. Il n'y a, ici, qu'une indomptable et facile volonté d'attendre un dénouement infaillible, qui ne tardera pas trois mois. » C'était péremptoire. Montrond se le tint pour dit. Avec Marie-Louise, ne pourrait-il pas être plus heureux ? Il réussit à s'introduire dans le palais de Schœnbrunn, à titre de naturaliste, visitant l'Europe,

r Empereur. Il en garda le secret pendant quinze jours, et lorsque son grandpère lui apprit cette nouvelle, il ne parut pas la savoir. Il montrait une grande impatience de revenir en France et il interrogeait chaque jour : Partiroru-nous bientôt t

(1) ViLLBMAiN, Souvenirs^ t. II, p. 228 : « Parmi tous les personnages avec qui Napoléon avait eu des rapports suivis {Mémoires d'un ministre du Trésor public, t. IV, p. 200), M. de Talleyrand était celui dont il aurait le plus désiré la présence pendant les Cent- Jours, celui dont le nom revenait le plus souvent dans ses entretiens, je dirai môme dans ses regrets. Je le crois bien, reprend Villemain, la présence de M. de Talleyrand à Paris, dans les Cent- Jours, eût été ce que Napoléon avait un moment rêvé, le désespoir, ou Timpuissance de la coalition. Napoléon disait encore de Talleyrand : Vhomme qui, après tout, connaît le mieux ce siècle et le monde, les cabinets et les peuples, »

pour compléter ses connaissances scientifiques. Il s'exprimait bien, simulait, avec art, le grand savant, et Marie-Louise l'admit à une visite dans les belles serres du palais où Montrond put l'observer à loisir. S'il trouvait le moment propice de lui parler de la France et de l'Empereur, il n'y manquerait pas. Il vit une jeune femme tout occupée de ses tulipes, redressant les tiges affaissées, admirant la couleur des pétales, distribuant l'arrosage à doses menues, faisant enfin du jardinage en petite bourgeoise dont elle avait le caractère, peu intéressée par ce qu'il lui disait des grandes affaires qui préoccupaient toute l'Europe ; et il sortit avec la conviction que jamais cette femme, de pensée si calme, de désirs fort mesquins, ne se prêterait d'elle-même à un retour en France. « Arroser des tulipes à pareille heure, sous mes yeux, disait Montrond, c'était un symptôme bien plus décisif que les laitues de Dioclétien à Salone. » (Villemain, Souvenirs.) A moins que Napoléon n'entrât à Vienne une troisième fois, en vainqueur, et ne réclamât sa femme, l'épée à la main, jamais il ne verrait la princesse autrichienne à Paris. Tristement, Montrond reprit le chemin de France où il fit ses confidences au duc d'Otrante, non à Napoléon, qui ne connut point ses impressions pessimistes.

Menneval, le secrétaire de Marie-Louise, se trouvait à Paris, au commencement des Cent-Jours, alors que l'esprit de Napoléon ne s'était point encore détaché de l'espérance de revoir sa femme. Et cette espérance était si profonde, le souvenir conservé d'elle si intense, qu'une visite de Menneval à l'Empereur ne suffit point à épuiser la curiosité du mari. Napoléon lui demanda de revenir, et, chaque fois, au moment de la séparation, l'Empereur cherchait en sa pensée et y trouvait toujours une nouvelle question à poser. Menneval, qui avait vécu un an près de Marie-Louise, n'avait point de peine à tracer un tableau émouvant de la jeune femme, de ses habitudes, de ses conversations, surtout de celles du petit prince. Napoléon l'écoutait, ravi. Lorsqu'il parlait du Roi de Rome, sa voix changeait, son visage se revêtait d'une expression de bonheur et de joie qui était frappante. Et il était impossible à ceux qui le voyaient de ne point comprendre l'immense tristesse dont il était envahi, privé des caresses de son fils, qu'il adorait. De Beausset, en un voyage en Italie, avait pu, de Livourne, lui envoyer à l'île d'Elbe un petit buste de l'enfant, un des plus

ressemblants qui existassent. Ce buste ne le quitta plus. Il l'avait à Sainte- Hélène dans sa chambre, et ce fut sur cette image si chère, qu'à sa dernière heure, ses yeux mourants attachèrent leur dernier regard.

Il fallut à la fin qu'il se l'avouât. La guerre était devenue certaine ; les armées ennemies se concentraient, prêtes à envahir de nouveau le sol de la patrie. Et puisque tel était le destin, puisque les monarques coalisés ne voulaient laisser à la France ni repos, ni trêve, puisque la guerre devait, encore une fois, régler le sort des peuples. Napoléon s'y prépara avec toute l'énergie du désespoir. Durant quelques jours, durant quelques semaines même, le gouvernement put cacher à la France ces menaces odieuses, sorties du Congrès de Vienne. La déclaration du 13 mars, le traité entre les puissances du 25 mars (1), l'engagement précis des souci) Voici la déclaration du 13 mars: « Les puissances qui ont signé le traité de Paris, réunies au Congrès de Vienne, informées de l'évasion de Napoléon Bonaparte et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité et à l'intérêt de Tordre social, une déclaration solennelle des sentiments que cet événement leur a fait éprouver. En rompant ainsi la convention qui l'avait établi à l'Ile d'Elbe, Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée. En reparaissant en France avec des projets de troubles et de bouleversements, il s'est privé lui-même de la protection des lois et a manifesté, à la face de l'univers, qu'il ne saurait y avoir ni paix ni trêve avec lui. lies puissances déclarent, en conséquence, que Napoléon Bonaparte s'est placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur de la paix du monde, il s'est livré à la vindicte publique. Elles déclarent, en même temps, qu'elles emploieront tous les moyens et réuniront tous leurs efforts, pour garantir l'Europe de tout attentat qui menacerait de replonger les peuples dans les désordres et les malheurs des révolutions. Et quoique intimement persuadés que la France entière, se ralliant autour de son souverain légitime, fera incessamment tomber dans le néant cette dernière tentative d'un délire criminel et impuissant, tous les souverains d'Europe, animés des mêmes sentiments et guidés par les mêmes principes, déclarent que si, contre tout calcul, il pouvait résulter, de cet événement, un danger réel quelconque, ils seront prêts à donner au roi de France et à la nation française, ou à tout autre gouvernement attaqué, dès que la demande en serait formée, les secours nécessaires pour rétablir la tranquillité publique, et à faire cause commune contre tous ceux qui entreprendraient de la compromettre. > Cette déclaration fut suivie, le 25 mars, d'un traité portant que les puissances s'obligent à tenir constamment en campagne, chacune cent cinquante mille hommes au complet, y compris pour le moins un dixième de cavalerie et une juste proportion d'artillerie; à ne déposer les armes que d'un commun accord. Enfin, le 31 mars, ce traité était suivi d'une convention militaire, arrêtant la

verains coalisés de fournir un contingent énorme de soldats, distribués en trois armées envahissantes, ces résolutions presque sauvages furent présentées d'abord comme une invention machiavélique des princes exilés, un moyen de détacher la nation du souverain idolâtré qui avait pris leur place. Ces mensonges ne pouvaient persister longtemps. Les correspondances de l'étranger, les journaux anglais et allemands, entrés en France, déchirèrent petit à petit tous les voiles. La nation apprit alors par le Moniteur même, que la. guerre, sans être déclarée, était une menace inéluctable, et dès ce moment ce fut l'objet de toutes les conversations.

Napoléon et Carnot travaillaient avec acharnement à réorganiser l'armée, à garnir les forts de munitions, à renforcer la cavalerie et l'artillerie. Ils voulaient, l'un et l'autre, une armée de cinq cent mille hommes d'abord, portée ensuite à neuf cent mille; et s'ils ne décrétèrent point la levée en masse, ce fut presque la même chose qui se passa dans les communes. Le préfet demandait aux maires la liste des hommes au-dessous de quarante ans et célibataires. Cette liste était immédiatement envoyée à la Préfecture, qui exigeait le départ, sans délais, de tous les hommes valides, destinés à doubler le nombre des bataillons (1). Sur tous

formation de trois armées, la première de trois cent quarante mille hommes, sous le commandement du prince Schwartzemberg, la seconde de deux cent cinquante mille hommes, commandée par le duc de Wellington et par le feld-maréchal Blflcher; la troisième de deux cent mille hommes, fournie par la Russie et commandée par le czar Alexandre; en tout sept cent quatre-vingt-quatorze mille soldats dirigés encore sur Paris.

(1) FiMURY jm Chaboulon {Mémoires sur i8î5, p. 379 et sqq.) : « Le gouvernement royal, par crainte et par économie, avait désorganisé l'armée, réduit à moitié les régiments, changé leur dénomination et disséminé les soldats dans de nouveaux bataillons. Napoléon rétablit les régiments sur l'ancien pied; il leur rendit ces glorieux surnoms d'inçincible, d* incomparable, de terrible, d'un contre dix, qu'ils avaient acquis et mérités sur les champs de bataille. Il rappela sous les drapeaux les braves qui en avaient été exilés, et l'armée, forte à peine de trente mille hommes, compta bientôt, dans ses cadres, près de deux cent mille combattants. Les marins et les gardes-cdtes, dont le courage s'était signalé si brillamment dans les plaines de Lutzen et de Bautzen, furent réunis sous le commandement de leurs officiers, et formèrent une masse de quinze à dix-huit mille hommes, destinés à protéger nos établissements maritimes, et à renforcer, en cas de besoin, l'armée active. La cavalerie de la Garde impériale et les vieux grenadiers ouvrirent leurs rangs à dix mille soldats d'élite; l'artillerie légère fut réorganisée, et la jeune Garde augmentée de plusieurs régiments. Puis on s'occupa de parer à son dénuement. Les fantassins ne possédaient ni armes, ni habillements; les cavaliers ni selles, ni chevaux. On fit un achat et une levée de chevaux dans tous les départements. La gendarmerie céda dix mille

f30 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

les chemins, on vit aussitôt circuler des charrettes, chargées de ces hommes solides, joints aux conscrits régulièrement appelés. De tout jeunes gens suivaient ces voitures, en chantant, avec l'espoir d'être enrôlés dans les troupes de l'Empereur; s'il y eut des récalcitrants et des déserteurs qui refusèrent de marcher dans les rangs des patriotes, le nombre en fut peu considérable. Quelques historiens font étalage des rapports des préfets et des maires annonçant au gouvernement ces défaillances. Sur le papier, cette nomenclature de communes boudeuses ou de soldats fuyards parait effrayante ; au total, causées par les excitations des royalistes, ou sur les frontières par l'appât du gain que les Bourbons offraient, en prime, aux lâches, ces défections ne troublèrent point le recrutement de l'armée. Si la nation, comme ces historiens l'écrivent, eût été si hostile à la guerre, si les paysans et les ouvriers eussent été si découragés et si rebelles à la voix de Napo-

chevaux qu'elle possédait, et la grosse cavalerie eut ainsi des chevaux tout dressés... De vastes ateliers d'habillement, de fabriques d'armes, de construction, s'ouvrirent, à la fois, de toutes parts. L'Empereur, chaque matin, se faisait rendre compte du nombre d'ouvriers et du produit de leur travail. U savait combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner un habillement; à un charron pour construire un affût; à un armurier pour monter un fusil. Il connaissait la quantité des armes, en bon ou mauvais état, que renfermaient les arsenaux. « Vous trouverez, écrivait-il au ministre de la guerre, dans tel « arsenal, de vieux fusils et tant de démolitions. Mettez-y cent ouvriers, et dans c huit jours armez-moi cinq cents hommes... > Des commissions extraordinaires furent chargées en même temps de faire réparer et fortifier les places frontières. Elles s'occupèrent nuit et jour de cette importante opération. Mais le plus léger retard paraissait à l'Empereur un siècle d'attente, et fréquemment il mettait lui-même la main à l'ouvrage. Il connaissait parfaitement la nature des fortifications de chaque place, le nombre d'hommes qu'elles devaient contenir, les approches qu'il fallait défendre et, en quelques heures, il déterminait ce que l'ingénieur le plus expérimenté aurait eu peine à concevoir et à régler en plusieurs jours... Effets miraculeux ! Ses officiers généraux envoyés dans les départements frontières pour accélérer la levée et le départ de la milice nationale n'eurent besoin que de paraître pour accomplir leur mission. Chaque citoyen aspirait d'avance à l'honneur d'en faire partie, et dans les provinces de l'Est, du Nord et du Centre, l'on fut obligé de former des compagnies surnommées Mères. On ne peut s'empêcher de faire ici un rapprochement. Le comte d'Artois, le 15 mars, veut former une légion d'élite de la garde nationale de Paris. H passe en revue les douze légions, les harangue, leur annonce qu'il marchera à la tête des gardes nationaux volontaires. Cent cinquante se présentent. Napoléon, du fond de son cabinet, appelle la garde nationale à la défense de la cause impériale, et cent cinquante mille hommes prennent les armes et volent au combat. Le père aurait repoussé son fils, l'épouse son mari, la jeune fille son prétendu, s'ils eussent méconnu la voix de l'honneur et de la patrie. Les mères elles-mêmes, qui, dans d'autres temps, déploraient si amèrement le départ de leurs enfants, les excitaient, à l'exemple des Lacédémoniennes, à marcher à l'ennemi et à mourir, s'il le fallait, pour la sainte cause de la patrie. >

léon, l'armée ne se serait point réorganisée presque à vue d'œil, et les royalistes triomphants et les princes exilés auraient pu rentrer à Paris avec la même facilité que Napoléon à la tête de ses cavaliers polonais. Il aurait fallu que peuple et villageois oubliassent la morgue des nobles, les menaces des prêtres et ce qu'un bref récent du pape Pie VII leur annonçait : la reconstitution et l'admission en France de l'ordre des Jésuites, dont le nom seul était leur épouvantail. La présence de l'Empereiu* les rassurait, et ils venaient à lui (1).

Paris devint alors une ville toute militaire, un camp où passaient et repassaient des soldats dirigés sur leur régiment; des régiments dirigés sur les frontières; des fourgons chargés de munitions, d'affûts et de canons; des chevaux conduits aux casernes. Les ateliers, les usines de Vincennes, Gourbevoie, Saint- Denis furent transformées en manufactures de guerre, d'où sortaient chaque jour de nouvelles armes, ou bien des armes réparées. Dans les faubourgs, dans les guinguettes de la banlieue, de vieux soldats chevronnés portant sur leur face bronzée de profondes cicatrices, et, sur la poitrine, la croix d'honneur, narraient à leur entourage leurs marches, leurs exploits, leurs entrées triomphales dans les capitales de l'Europe, et la crainte que leur seul regard inspirait aux peuples vaincus. Aux applaudissements des auditeurs, ils juraient de se venger héroïquement de leurs dernières défaites, dues à la trahison des généraux. L'Empereur était toujours le prince vénéré, fêté, dans ces quartiers de travailleurs ; l'Empereur, à leurs yeux, représentait le peuple, et par Camot, son ministre, c'était le peuple qui rayonnait maintenant à la tête du gouvernement et le peuple, disaient-ils, devait le soutenir.

(1) hACBxrsLLE, en son Histoire de la Restauration, donne le texte de ce bref. « Ce bref, dit-il, se terminait par des expressions foudroyantes, dont Rome pa- « raissaitdepuis longtemps avoir abjuré Torgueil. Voici cette fin : « Nous ordonc nons que les présentes lettres soient universellement observées, suivant leur « forme et teneur dans tous les temps à venir; qu'elles obtiennent leur plein c et entier effet; qu'elles ne soient jamais soumises au jugement et à la revision c d'aucun juge, quelle que soit l'autorité dont il se trouve investi. Si quelqu'un, « ou essayait d'enfreindre quelque partie de cette ordonnance, ou de s'y oppoc ser par une audacieuse témérité, qu'il sache que, par là, il encourt l'indigna- « tion du Dieu tout-puissant et des saints apôtres saint Pierre et saint Paul. » Sans doute, ce bref, ajoute Lacretelle, ne pouvait établir immédiatement le régne des jésuites en France, mais on savait et on pouvait lire, dans cette même bulle, que nombre de prélats appelaient déjà, de tous leurs vœux, ces dangereux auxiliaires et ces turbulents protecteurs de l'Eglise. »

Aussi bien, tous les soldats congédiés, tous les prisonniers libérés, revenus des pontons anglais, ou des geôles allemandes et des déserts de la Russie, allaient remplir les vides des régiments de ligne. Les élèves de l'Ecole pol3rtechnique, des écoles de droit et de médecine, des lycées, des écoles vétérinaires et d'Arts et Métiers, s'organisaient en compagnies de volontaires pour le service de l'artillerie dans les forteresses de l'intérieur, et les adolescents des écoles libres s'offraient, à cause de leur âge, à mettre le feu aux pièces. Le nombre de ces canonniers volontaires, écrivait Carnot, s'éleva bientôt à vingt-cinq mille (1).

(1) Dans le peuple, dans la petite bourgeoisie, parmi les déclassés aussi, les partisans de TEmpire voyaient croître leur nombre à mesure que les semaines se suivaient. Voici ce qu*a écrit Rxgkault-Wabin en ses Cinq mois d^histoire. c Qui recruta cette insurgente armée contre les Bourbons, en 1815 ? Des fonctionnaires qui, depuis vingt années, s'étant endormis dans leurs places, se réveillèrent avec humeur pour les avoir perdues ; des soldats qui fumaient leur ennui dans les casernes; des officiers qui exhalaient le leur au café des Comédieus; des prêtres auxquels le public imputait d'être comédiens; des femmes dont trois divorces n'avaient pu fixer Tinconstance et qui cherchaient, dans un quatrième, le sacrement d'un nouvel adultère; des idéologues qui, depuis trente ans, épient les révolutions pour essayer sur la France les constitutions de Genève ou des Ligues Achéennes ; des écoliers que la même année vit couronner sur les bancs du lycée et au tapis vert de l'Académie; des marchands sans commerce, des avocats sans cause, des ouvriers sans travail, des orateurs sans éloquence, des vieillards dont les souvenirs amers appelaient un avenir tumultueux; des jeunes hommes caducs à trente ans et qui cherchent dans la secousse politique des sensations nouvelles; des prêteurs auxquels une révolution élargit les ressources de l'usure, des débiteurs auxquels elle ouvre celle de la mauvaise foi; des joueurs ruinés ; des escrocs de bon ton, des scélérats de bonne compagnie... Des épisodes variés concouraient à l'intérêt du drame et alimentaient la curiosité. Bientôt, la réconciliation de l'Empereur avec quelques ennemis privés, qu'on avait cru implacables, ouvrait le champ aux conjectures ; tantôt l'arrivée de ses frères, dont l'un surtout, renommé par son républicanisme, ses talents et sa courageuse opposition, faisait soutenir de nombreux paris. On s'occupait du mémoire qu'un ancien conventionnel (Carnot) avait adressé au roi, et l'on s'étonnait de sa pénétrante hardiesse ; on courait au matin consulter le thermomètre de la Bourse, et, au soir, celui de l'opinion, dans un fameux café (Montansier). Les revues continuaient aux Tuileries; les promenades civiques dans la rue; les groupes, dans les promenades. La guerre de plume bigarrait toujours les correspondances et égayait les salons ; mais aux pamphlets clandestins d'un parti les adversaires répondaient par une polémique sérieuse et quelquefois par des libelles caractérisés. Le portefeuille d'un amateur se gonflait de caricatures plaisamment mordantes; ceux des artistes recueillaient les hommages qu'un burin précoce adressait à l'Empereur; son nom était raillé dans les salons et maudit dans les cabinets ; il était vanté dans les chaires évangéliques, proclamé dans les camps, chanté par le laboureur et dans les ateliers... Ce fut aussi vers cette époque que s'organisa le système des « Fédérations ». On nommait ainsi des réunions de citoyens, d'abord non armés, armés ensuite, n'importe de quelles armes, lesquels formaient une sorte de corporation, distincte de la population et de la garde nationale, régie par des règlements particuliers, assujettie à un service extraordinaire, et dont le double objet était de prêcher la liberté, et de

Et puis il y eut les fédérés, tels que les décrit Regnault-Varin, en ses Cinq mois (Thistoire (1). Loin d'affaiblir leur enthousiasme, le temps contribuait à l'accroître. Les promenades, accompagnées de chants révolutionnaires, se succédaient dans le faubourg Saint- Antoine et Saint-Marceau, et Napoléon était averti que ces promenades bruyantes, ces chants exaltés, quoique inspirés par l'amour de la patrie, épouvantaient la haute bourgeoisie, banquiers et négociants, classe exclusive et égoïste, de laquelle un gouvernement ne peut pas plus se passer que du travailleur des usines et des paysans. Afin de les mieux juger, ces patriotes ardents, et de s'emparer de leur esprit, l'Empereur faisait dans les faubourgs, des visites matinales, accompagné de deux officiers, et il laissait venir à lui et l'aborder jusqu'à le toucher en l'entourant, ces hommes aux mains noires et au bourgeron crasseux qui lui ouvraient leur âme, et lui narraient leurs regrets de n'avoir pu défendre Paris, l'année précédente. Il écoutait patiemment ces confidences débitées sans fard, dont il était avide, et ces colères rageuses, issues des plus nobles sentiments, qui le réconfortaient lui-même, en lui faisant espérer des victoires prochaines. Avec de tels hommes que ne pouvait-il pas entreprendre? Il résolut de passer en revue ces fédérés ; il y voyait un moyen de les discipliner, d'atténuer cette ardeur vengeresse qui jetait l'alarme dans les salons de la société élégante, et le 14 mai, il les reçut au Carrousel assemblés en groupes de quartier. Ils lui remirent une adresse ainsi conçue :

« Nous vous avons accueilli avec enthousiasme, parce que vous

la défendre. C'étaient des guerriers missionnaires, ou des apôtres armés... A Paris on adjoignit les fédérés aux bataillons réguliers de la garde nationale... Paris offrait, dans sa face toujours animée, une physionomie mobile et piquante. A côté d'une légion, marquant le pas au bruit du tambour, on voyait de longues processions d'ouvriers réunis sous une bannière commune, pour l'achèvement des travaux. Cent ateliers retentissaient du chant des ouvriers, mariés aux mugissements de la forge, au grincement des scies et de la lime, aux tintements des marteaux retombant en cadence. Un peloton de fédérés se déployait dans les rues sinueuses, et se recrutait d'un groupe de publicistes de carrefour. Ces carrefours, ces promenades, ces boulevards, ces rues, reproduisent en 1815 les harangues, les motions, et jusqu'aux chansons de 89. De toutes plumes sortent des journaux éphémères, de fugitives brochures, que dévorait la curiosité inquiète, stimulée encore par des caricatures grotesques, et par ces modes passagères, mais expressives, qui sont, en quelque sorte, l'enseigne de l'opinion. Telle à peu près, était la situation des choses. »

(1) Voir la note p. 232.

êtes rhomme de la nation, le défenseur de la patrie et que nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage liberté... Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois étrangers, enhardis par la trahison, s'avancèrent jusque sous les murs de Paris (30 mars 1814); avec quelle ardeur nous aurions imité cette brave garde nationale, réduite à prendre conseil (Tellemême, et à courir, sans direction^ au-devant du péril. Notre commune résistance vous aurait donné le temps d'arriver pour délivrer la capitale et détruire l'ennemi. Nous sentions cette çéràé; nous vous appelions de tous nos vœux, nous versions des larmes de rage, en voyant nos bras inutiles à la défense commune... La plupart d'entre nous ont fait, sous vos ordres, la guerre de la liberté et celle de la gloire; nous sommes, presque tous, d'anciens défenseurs de la patrie; la patrie doit remettre avec confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous des armes, Sire, en son nom ; nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause et la vôtre. Nous ne sommes les instruments d'aucun parti, les agents d'aucune faction... Vive la nation, vive la liberté, vive l'Empereur! »

Emu de ces témoignages de dévouement et d'énergique résolution de défendre Paris, il leur répondit, sans ambages, se faisant l'écho de leurs propres pensées, trouvant en son âme plébéienne des accents qui frappèrent au cœur tous ces patriotes. Il leur dit :

« Soldats fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau! Je suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes et sur les habitants des campagnes et les soldats de l'armée dont je connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez justifié ma confiance ; j'accepte votre offre ; je vous donnerai des armes... Vos bras robustes et faits aux plus pénibles travaux sont plus propres que les autres aux mouvements des armes. Quant au courage, vous êtes Français... Soldats fédérés ! s'il est des honunes nés dans les hautes classes de la société qui aient déshonoré le nom français, l'amour de la patrie et le sentiment de l'honneur national se sont conservés tout entiers dans le peuple des villes, les habitants des campagnes et les soldats de l'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance en vous. Vive la nation!... »

Un mois auparavant, le dimanche 16 avril, il avait passé en revue, aux Tuileries, la garde nationale de Paris. Ses familiers, ses

officiers, avaient tâché de le détourner de cette démonstration de courage qu'ils jugeaient inopportune, parce qu'on avait répandu le bruit partout, que, s'il l'osait, il serait tué. On connaissait les sentiments peu sympathiques pour lui de la bourgeoisie de Paris, qui composait la majorité des légions de la milice urbaine. Qu'un exalté, un fou, se trouvât dans les rangs, au moment de son passage, au front des légions, et il était perdu. Napoléon, durant son Consulat, avait été si souvent menacé et averti du même danger, qu'il s'était habitué à ces tristes chances du hasard. Etait-ce le moment d'hésiter? Il résista aux obsessions de ses conseillers craintifs, et la revue eut lieu. Gomme il se mettait en mouvement, il s'aperçut qu'il était suivi de quelques-uns de ses grenadiers en armes, afin de veiller à sa sûreté. Il se retourna, écrit Fleury de Ghaboulon, et prenant le premier grenadier devant lui, par son bonnet à poil, il lui cria très fort : « Va-t'en ! » Les gardes nationaux l'entendirent; ils furent touchés de cette confiance, si énergiquement démontrée, et ceux qu'ils côtoyaient l'entourèrent et lui jurèrent fidélité. Le mot fut répété dans les rangs, et la revue se changea en triomphe poiu» l'Empereur. Au défilé, il se plaça, isolé de son état-major, n'ayant à sa droite que l'un de ses aides de camp, et à sa gauche, un grenadier sans armes pour recueillir les pétitions qui lui seraient remises. A ce moment-là, il eût été très facile de le poignarder. Mais encore, l'assassin aurait dû faire d'avance le sacrifice de sa vie, car il aurait été massacré sur place (1).

Il faut revenir sur les premiers temps de cette restauration impériale, relater quelques menus faits qui accentueront la couleur du tableau de cette époque. Durant la journée qui suivit le

^(1) L'Anglais Hobhouse, témoin de la scône, écrit à ce sujet : « Il aurait été bien facile de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J'admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l'avais entendu dire. Il n'est pas bien gros, mais son ventre est si saillant, que Ton voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des

départ de Louis XVIII, les armes de France, à Paris, restèrent intactes sur tous les édifices nationaux, et l'ordre dans les rues ne fut point troublé. Le soir, seulement, il y eut tumulte et cris injurieux contre les Bourbons, aux galeries de bois du Palais- Royal. Au Palais de Justice, les jugements furent rendus au nom du roi ; et dans une audience solennelle, un pair de France, M. Herwin de Névèlé, fit enregistrer des lettres patentes, par lesquelles lui était conféré le titre de comte. Un jeune licencié en droit prêta, comme avocat, le serment de ne rien écrire, de ne rien plaider contre la majesté royale... Que d'ironie en toutes ces choses! Sur le soir, les boulevards qui touchent aux faubourgs habités par les ouvriers se remplirent d'oisifs en habits de travail, agités, parlant haut, quêtant des nouvelles.

Quelques jours après, les journaux offrirent, aux lecteurs, un aspect nouveau. Les Débais se parèrent de leur ancien titre: Journal de V Empire, avec M. Etienne pour censeur, que l'Empereur décora, lui attribuant une action de vingt mille francs sur le journal qu'il censurait. A la Gazette de France, M. Tissot ne fit qu'une apparition éphémère et céda la place à M. Jouy, lequel, a franc parleur sous le roi, n'eut pas la gloire de l'être sous le tyran (1) ». Il devint ermite de la Guyane et commissaire impérial du théâtre de TOpéra-Comique, chassant ainsi M. Campenon, destitué, disait-on, parce qu'il avait eu la malchance de mériter V Ordre de FEteignoir, si malicieusement créé par le Nain Jaune. M. Jay quitta le Journal de Paris et fonda Y Indépendant; et après son départ, le Journal de Paris, suivant les expressions de Mrs Héléna Williams, « devint l'égout des plus plates invectives contre la famille royale ». Bientôt, dans les rues, on ne rencontra pas un ouvrier, pas un soldat, qui n'eût, à sa boutonnière d'habit, quelques brins de violette. Au rebours, les dames de la bonne société adoptèrent la couleur bleue, coulemr royale et symbole de la constance, tandis que la valetaille et les petits détaillants, fournisseurs des hôtels aristocratiques, chantaient des refrains

soupirs, avalant sa salive, et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui, en fronçant les sourcils et en les rapprochant Tun de l'autre, comme pour voir plus distinctement. Le défilé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une patience paisible. »

(1) Mrs Héléna Williams, Récit det éçénements*

gouailleurs contre l'Empereur et louangeurs pour le roi, de préférence : // retiendra. Aux vitrines des marchands d'estampes, en des vases» étaient groupées des touffes de violettes, de telle façon qu'entre les tiges, on aperçût le profil de l'Empereur, celui de l'impératrice Marie-Louise, celui du Roi de Rome; ou bien c'était une branche de laurier, qui s'élevait entre des lis desséchés et flétris, derrière lesquels apparaissait le portrait de l'Empereur. Au Théfttre-Français, Mlle Mars se montrait toute parée, toute couverte des fleurs printanières qu'avaient adoptées les partisans de l'Empire; de même Mme Gavaudan, à l'Opéra- Comique, dans son rôle de Joconde.

L'Empereur fit, dans Paris, sa première promenade le 31 mars ; au boii de Boulogne, le lendemain, 1« avril. Les curieux, les passants lui présentèrent des pétitions, qu'un de ses aides de camp, à côté de lui, recueillait, avec recommandation de les classer, pour qu'il en prit connaissance dans son cabinet et les annotât. A l'Arc de Triomphe du Carrousel, des ouvriers reconstituèrent les inscriptions qu'y avaient effacées les alliés, pendant leur séjour à Paris, et, au coin des rues, rétablirent les noms inscrits durant l'Empire, qu'avaient proscrits les Bourbons; les édifices publics s'ornèrent, à leur fronton, de leurs inscriptions impériales; les théâtres reprirent leur ancienne administration, leurs anciennes coutumes, et, de nouveau, les portes de l'ancien Conservatoire furent ouvertes aux chanteurs et aux acteurs des deux sexes. Les usines de Paris rappelèrent leurs ouvriers, notamment les filatures de coton, qui se remirent en marche avec une activité nouvelle. On acheva la grande allée d'arbres qui reliait le palais du Luxembourg à l'Observatoire, tandis que l'on procédait à l'embellissement et à la réparation des jardins du Palais- Royal. Terrassiers, maçons, menuisiers, peintres, vinrent, en escouade, poursuivre les travaux de Paris, interrompus à la fontaine de l'Eléphant (1), au terre-plein du Pont-Neuf, au Louvre, au Nouveau-Marché Saint-Germain, à l'hôtel des affaires étrangères (2).

(1) Le choix d'un éléphant pour une fontaine parut bizarre, écrivaient les gazettes du temps. Ce choix cependant est justifié par l'exemple de l'antiquité. A Catane, on voit un éléphant antique qui servait autrefois de fontaine ; également au quinzième siècle, à Rome, l'éléphant a été employé à titre de décoration.

(2) La capitale, dît Fleury de Chaboulon, redevint comme autrefois un vaste atelier et les Parisiens, auxquels les étrangers avaient appris à connaître

Et, les semaines s'écoulant, le nombre de ces travailleurs fut doublé.

Les monuments consacrés aux sciences, les musées, les artistes

ne furent point oubliés. Un matin d'avril, l'Empereur se dirigea

vers le Jardin des Plantes où il fut reçu par Guvier, Thouin et le

les beautés de leurs monuments, virent avec un sentiment mêlé de reconnaissance et d'orgueil que de nouvelles merveilles allaient embellir encore leur majestueuse cité. Dans ses visites au faubourg Saint-Antoine, l'Empereur se fit ouvrir les portes de tous les ateliers et les examina dans le plus grand détail Les nombreux ouvriers de la manufacture de M. Lenoir, qui avaient conservé la mémoire de ce que l'Empereur avait fait pour leur maître et pour eux, le comblèrent de témoignages de dévouement! Le commissaire de police présent cria : Viwe le roi/ Grande rumeur. L'Empereur, se tournant vers cet homme, lui dit, d'un ton railleur: Monsieur le commissaire, cous ne coulez donc point (wus défaire de vos mauQoises habitudes f — Voici d'autres petits faits saillants qui marquèrent ces premiers temps des Cent- Jours : On écrivait de Besançon que les vignerons de la Franche-Comté montaient travailler à leurs vignes avec une cocarde tricolore à leur chapeau. — On remeublait aux Tuileries l'appartement de l'impératrice Marie-Louise. — On avait affiché, aux vitrines des libraires, une gravure avec ce titre : Marchés conclus, ou capitulation du 30 mars 1814. On y voyait, autour d'une table, des officiers russes, autrichiens, anglais, occupés à compter des sacs remplis d'or, tandis qu'un personnage, moitié homme et moitié renard, rédige l'acte de la capitulation. Ce qui paraissait assez plaisant, c'est que le renard n'avait qu'une patte et un pied hou — Le 12 avril, l'Empereur, accompagné seulement de deux ou trois personnes de sa Cour, alla déjeuner à la Malmaison où il fut reçu par la reine Hortense. La vue de ces lieux, écrit la Gaaette de France, témoin des premières années de sa gloire, a fait sur son cœur une impression douce et vive à la fois. L'Empereur a tout vu, tout examiné en détail; il a parcouru les divers endroits qu'il avait habités autrefois. Chaque objet semblait lui rappeler d'intéressants souvenirs. Il en repartit à une heure, pour venir présider le Conseil des ministres. — Le général Qrouchy fut nommé maréchal de France. — A Versailles, on réparait le grand canal, et on procédait au rétablissement du Musée des tableaux de l'Ecole française. — A Paris, le nombre des enrôlements pour l'armée devenait chaque jour plus considérable. Mille jeunes gens, en quelques jours, s'étaient présentés à la préfecture de la Seine. — Au rebours, on colportait clandestinement à Paris un écrit intitulé le Lys, que l'on glissait la nuit sous les portes cochères.

Plus tard, en mai et en juin, d'autres faits à signaler eurent lieu. Mgr Lecoz. archevêque de Besançon, mourut le 3 mai, à l'âge de soixante-seize ans. — La Pie voleuse et Mademoiselle Jenny faisaient salle comble au théâtre de la Porte-Saint-Martin. — Les caricatures et les dessins de circonstances devinrent de plus en plus nombreux. Au 14 mai, dans la semaine, on en avait compté cinquante-trois nouveaux. — A l'Institut, il y eut réception de Saint- Aignan, élu à la place de Bernardin de Saint-Pierre ; puis, on annonça la rentrée à Paris de Cherubini venant d'Angleterre. — Les allées Boutin perdaient chaque Jour de leur splendeur. On n'y rencontrait plus que de malheureuses grisettes. — L& porteurs de charbon de la ville de Paris demandèrent à travailler aux fortifications. — Le 9 juin, les généraux Ornano et Bonnet se battirent en duel au pistolet. Le général Bonnet reçut une balle dans la cuisse ; le général Ornano dans les reins. — La garde nationale, en ce courant de juin, remplaça aux portes de Paris les régiments de ligne et de la Garde impériale partis pour la frontière. — Versailles, Saint-Germain, Pontoise, Mantes furent mis en état de défense. — On s'occupa, enfin, de former un camp retranché dans la plaine de Montrouge. Ce camp retranché devait s'étendre depuis Vaugirard jusqu'à Bicêtre«

savant minéralogiste Haûy. Les galeries et les serres lui furent montrées, les serres qu'il voyait pour la première fois et qu'il trouva fort au-dessous de ce qu'elles auraient dû être. Du Jardin des Plantes, il prit le chemin de la Sorbonne, vers l'atelier de David, prévenu par un page de la visite impériale. Il y resta près d'une heure, admirant l'œuvre toujours magnifique du peintre, qui avait achevé son tableau des Thermopyles, un des plus émouvants et des plus beaux, émanés de son pinceau. Quelques jours après, entouré de ses officiers et d'un grand nombre d'artistes, il vint, au Louvre, considérer avec attention la Bataille de MarengOy de Vernet, le seul tableau moderne qui y fût exposé. « Il n'y a point de confusion, dans cette toile, disait l'Empereur; l'œil s'y promène aisément parmi tous les détails du dessin. » Et se tournant du côté de Vernet, il lui témoigna hautement la satisfaction de cette visite (1). De là, il descendit à la salle des Antiques et il entra ensuite dans les salles de la sculpture moderne nouvellement ouvertes au public. Ces sorties plaisaient à la foule, qui stationnait près des voitures impériales, manifestcmt, par ses acclamations, la joie qu'elle éprouvait de revoir celui qu'elle n'avait cessé d'aimer.

Les sorties de Napoléon avaient presque toujours un but utile, un encouragement à l'industrie ou une manifestation bienveillante pour l'armée et les vieux soldats. Le jour qu'il se rendit à l'Ecole polytechnique, un grand nombre d'élèves étaient en sortie. Ceux qui étaient restés manœuvrèrent sous le commandement de l'Empereur. Quelques jours après, il fît reconduire à l'Ecole les canons que les élèves avaient défendus contre les Russes à la barrière de Charenton, canons que les Bourbons leur avaient enlevés. Aux Invalides, il entra dans les cuisines, goûta à l'ordinaire des soldats, visita le réfectoire des officiers, passa en revue les vieux grognards, presque tous affreusement mutilés, et leur annonça que la dotation de six millions, supprimée par le gouvernement royal, leur serait rendue. Il s'occupait, pendant ce tempslà, de reconstituer, autant qu'il était possible, le domaine extraordinaire, d'une valeur de quatre cents millions au moment de

(1) A David, il donna la croix de commandeur de la Légion d*honneur; à Carie Vernet, six mille francs. Et personne ne trouva à redire à cet hommage fait à ces deux éminents artistes.

son départ de Fontainebleau pour File d'Elbe. Ce domaine se composait d'actions de la Banque de France et d'effets divers; mais les actions de la Banque avaient été négociées ipar le gouvernement des Bourbons au mois d'août précédent, et la cour d^ Tuileries s'était emparée du produit, qui était cependant la chose de l'armée, sa propriété sur laquelle étaient hypothéquées les dotations. Des débris qui restaient, Napoléon put, toutefois, aider à la misère de beaucoup de veuves de militaires qui avaient des pensions sur la dotation de leur mari ; améliorer la situation d'un certain nombre de soldats et celle de beaucoup d'oiSciers qui trouvèrent, dans ces revenus, un supplément à leur pension de retraite et une aisance honorable, si bien méritée.

Une autre fois, c'était dans la banlieue de Paris, où étaient commencés des travaux de défense, qu'il allait en promenade à cheval, suivi du grand maréchal Bertrand et du général Drouot.

Et toujours, en rentrant aux Tuileries et à l'Elysée, la foule l'entourait, et si près, qu'il était forcé de mettre son cheval au petit pas. Et il répondait à ceux qui lui avaient adressé la parole, car, de loin, par ses gestes et les mouvements de sa tête, il était visible qu'il leur parlait.

Un décret impérial rétablit la maison d'Ecouen, sous la direction de Mme Campan, qui en fut nommée surintendante; et comme la maison de Saint- Denis avait été fort négligée des princes, réfugiés à Gand, Napoléon lui consacra une visite. Dès qu'il fut entré dans les salles où se tenaient ces intéressantes orphelines, elles accoururent à lui, se précipitèrent à ses genoux, lui embrassèrent les mains, suivant ses pas, le considérant avec un attendrissement de sympathie et d'affection qui touchait jusqu'aux larmes l'impérial visiteur. Pour goûter aux plat« de leur repas, il s'était servi d'une cuillère que toutes désiraient posséder et garder; mais elles convinrent, et aucune d'elles, alors, ne fut jalouse, que la cuillère serait brisée et partagée entre toutes. La plus audacieuse lui offrit une bague en crin, tressée de ses doigts habiles, avec une devise incrustée sur la tresse. Il l'accepta, et toutes voulurent lui faire le même présent et lui apportèrent une bague tressée aussi en son intention. Et quand U eut assemblé toutes ces bagues en ses mains, elles lui recommandèrent de ne

jamais s'en séparer, de les conserver en souvenir d'elles. L'Empereur souriait, les écoutait avec complaisance, et il leur promit tout ce qu'elles exigeaient, ajoutant que ces menus objets lui étaient aussi chers que les bijoux de sa couronne.

Lorsque, sur l'affiche du Théâtre Français, les Parisiens virent, un jour, annoncer la tragédie A^ Hector, il y eut empressement général à la location des loges et de toutes les places. Hector! L'Empereur aimait cette tragédie, et l'on était certain que, ce soir-là, il assisterait à la représentation. La salle était comble. « On se foulait au parterre », écrivent les gazettes du temps. Dès le commencement de la soirée, l'orchestre joua les airs nationaux réclamés par le public. Le chanteur Gavaudan, présent dans la salle, au balcon, dut entonner un couplet de la Marseillaise, que les voix des jeunes spectateurs suivirent en chœur, au refrain. La foule houleuse attendait. A la troisième scène, l'Empereur entra dans sa loge; toute l'assistance tendit les mains vers lui, soulignant ce geste d'admiration par des vivats intenses qui ne s'arrêtèrent qu'au moment où l'Empereur s'assit, après avoir salué à droite et à gauche. Et ces applaudissements, ces vivats, ces tressaillements de joie et d'admiration recommençaient au moindre vers où se pouvait saisir une allusion. Ainsi, lorsque l'acteur disait :

... C'était Achille!

Il reparut enfin 1

Napoléon ne perdait rien des scènes qui se déroulaient sous ses yeux. Il se tenait immobile sur son siège, sans se retourner du côté des officiers qui l'avaient escorté, immobiles, eux aussi, derrière lui. Avant la fin du drame, il sortit, évitant ainsi les démonstrations de la foule, qui le fatiguaien'.

II en fut de même à la pièce d'Arnault, Marins à Minturnes, Napoléon, ce soir-là, n'était pas au théâtre. Mais aucune des allusions que le public trouvait en un vers n'échappait à ses bruyantes acclamations. Et l'on couvrait de vivats ce distique :

Le seul nom du héros enfante des soldats ; Vous les verrez en foule accourir sur vos pas.

Puis encore :

Le peuple, de tout temps, fut l'appui du grand homme.

On ne parlait plus alors que des fastes glorieux de PEmpire ; on ne prêtait attention qu'aux actions héroïques qu'avaient signalées les guerres récentes. On se plaisait aux fêtes militaires. Dès le 2 avril, la Garde impériale offrit un banquet aux garnisons de Lyon et de Grenoble, venues à Paris à la suite de l'Empereur, et aux gardes nationaux qui, le 20 mars, étaient de faction aux Tuileries. Les tables furent dressées au Champ de Mars pour quinze mille hommes, et, sous les galeries de l'Ecole militaire, eut lieu le dîner des officiers, au nombre de mille quatre-vingts. Véry, le restaurateur, servit ce dîner, à raison de trente-cinq francs par tête. Au dessert, tous, se levant, tirèrent leurs épées, et, les croisant au-dessus des tables, jurèrent de défendre jusqu'à la mort la patrie et l'Empereur. Puis, quelques-uns d'entre eux s'emparèrent du buste de Napoléon, placé en évidence, et suivis d'une foule nombreuse se dirigèrent vers les fenêtres des Tuileries pour acclamer leur idole. De là, le buste fut porté à la colonne de la place Vendôme et hissé sur le faite. Mais Napoléon le fit enlever pendant la nuit.

Deux jours après, ce banquet fut rendu à la Garde impériale par la milice urbaine, comme un pacte fraternel entre les soldatscitoyens et ceux qui, depuis leur entrée au régiment, n'avaient connu que la guerre. Ces agapes militaires furent joyeuses et brillantes. La fête eut lieu dans le vaste local du Conservatoire des Arts et Métiers. Six mille hommes de la Garde impériale, grenadiers, chasseurs à pied et à cheval, dragons et lanciers, y assistèrent, ainsi qu'un nombre égal de gardes nationaux de tous grades. A cinq heures et demie, tout le monde était réuni, et dans les salles du Conservatoire circulaient, pêle-mêle, maréchaux, ministres, généraux, préfet de la Seine et hauts fonctionnaires invités. A l'heure fixée, ces personnages éminents furent conduits, au son des fanfares, à la table qui leur était assignée. Douze tables avaient été dressées pour les douze légions, et chacun s'y plaça dans le plus grand ordre. La salle du banquet, ornée de riches tapis, de trophées militaires, de transparents, de guirlandes de laurier et du buste de l'Empereur, présentait un coup d'oeil magnifique. Les chefs de légion avaient, à leur droite, un colonel de la Garde impériale, et à leur gauche un sous-officier de cette garde. En face, était assis le maire de l'arrondissement, ayant

aussi, à sa droite, un colonel, et, à sa gauche, un soldat de la Garde impériale. Chaque soldat national avait, assis à côté de lui, un militaire invité, et celui-ci, sur son couvert, une feuille de laurier. A la fin du banquet, le chanteur Gavaudan, grenadier de la deuxième légion, chanta une ronde militaire composée par Etienne, membre de l'Institut. Ce fut à cette époque également que le colonel Labédoyôre ofiFrit un banquet, chez Véry, à tous les officiers de son régiment et à ceux du bataillon de l'île d'Elbe.

« Dans tous les lieux où il avait passé, en venant de Grenoble à Paris, écrit, en ses Souvenirs, Mlle Gochelet, Labédoyère avait été accueilli, fêté, entouré. C'était le héros du jour. Quant à lui, toujours grave et sérieux, il repoussait les compliments. « J'ai « agi pour mon pays », disait-il, « et parce que je suis convaincu « que l'Empereur seul convient à la France, qu'il peut seul lui c conserver sa gloire et lui donner les constitutions qu'elle désire. « Je ne m'estimerais pas si j'étais passé à lui par entraînement 8 ou pour un intérêt quelconque. Bien au contraire, je perds la « fortune que les Bourbons rendaient à ma famille, je perds peut- « être l'aflFection de ma femme, qui est partie avec sa mère en c me reprochant de l'avoir oubliée, sacrifiée (1). Qu'importe! < Je crois avoir épargné à mon pays de grands malheurs, de grandes 8 réactions politiques, et si j'ai immolé mon bonheur à cette noble « cause, je ne m'en repentirai jamais. »

La reine Hortense ouvrait, chaque semaine, les salons de son hôtel à ses amis, et l'on y voyait tous les ministres, tous les amis de l'Empereur, et même Benjamin Constant, qui avait promis de lire aux assistants son roman Adolphe^ qu'il venait d'achever. Carnot donna un concert; mais, écrit Mlle Cochelet en ses Souçenirs, cette réunion n'eut pas le caractère calme d'une soirée musicale. En dépit du décorum, les passions les plus animées s'y manifestèrent. L'expression des physionomies, les exclamations, lorsque la reine Hortense, invitée, entra, tout décelait, à ce moment-là, l'agitation des esprits. C'était à la fin de mai.

En ce temps-là, un événement, qui avait aux yeux des impé-

(1) Sa femme était une demoiselle de ChasteIIux,etil se trouvait ainsi le beaufrère du duc de Rauzan,

rialistes une signification importante, fut Tévasion du comte de Maubreuil, arrêté et emprisonné par le gouvernement des Bourbons. L'opinion publique accusait l'aristocrate, taré et noté d'infamie, d'avoir été enrôlé par Laborie et Talleyrand pour l'assassinat de l'Empereur, sur la route de l'Ile d'Elbe ; la justice royale ne poursuivait qu'un vol de bijoux et d'argent à mains armées, commis sur la princesse Catherine de Wurtemberg, fuyant en Allemagne. Si Maubreuil eût été jugé durant la première restauration des Bourbons, le gouvernement se serait arrangé, sans doute, pour épargner les grands personnages mêlés à cette histoire fort scandaleuse. Durant les Gent-Jours, que ne pouvait-on pas craindre de cet inculpé, de cet oseur, et de son interrogatoire, s'il voulait se venger de cette incarcération ? Maubreuil, par la connivence des royalistes, qu'il faut admettre, put s'évader, en sciant deux barreaux de sa cellule, et descendant de la hauteur d'un troisième étage, avec une échelle de corde.

L'armée et le peuple accaparèrent bientôt les pensées de Napoléon. Il y trouvait l'appui de son autorité, la raison de son nouveau règne. N'était-ce pas l'armée, n'était-ce pas le peuple qui l'avaient conduit de Cannes à Paris ? N'étaient-ce pas ces deux forces irrésistibles qui avaient opéré la soudure de son pouvoir présent avec celui du passé? Il dut s'attacher ensuite aux réformes que ses proclamations dictées à Porto-Ferrajo et ses décrets de Lyon avaient fait espérer à la nation. Les hommes qui, depuis un an, étaient sortis de l'ombre, ceux qui voulaient jouir de l'influence que donne, en im Etat, le talent de la parole, ceux-là s'agitaient, écrivaient, et ne laissaient point oublier les premiers engagements de Napoléon. Les brochures se multipliaient, plutôt agressives que louangeuses, contenant le plus souvent l'essence de la Constitution que l'on attendait du nouveau régime impérial. Sur la Constitution à venir, chacun avait son projet. Dans les journaux, dans le Censeur, par exemple, les rédacteurs discu-

LES CËNT-JOURS 24S

taient le principe même de rautorité, ai&rmant que celle de Napoléon n'était que proyisoire. La classe aisée demandait impé* rieusement des garanties de modération et des gages de liberté. Ayant été sincère, d'ailleurs, ayant promis l'établissement d'un pouvoir constitutionnel, il fallait bien qu'il mit en œuvre cette bonne volonté; et tandis qu'il réorganisait son armée, avec son activité fébrile, il se décidait à l'édification des nouveUes assises de l'Etat.

Seulement, et ce fut une faute, il admit, pour le conseiller, ceux qui, jadis, avaient travaillé avec lui à l'établissement du Consulat et de l'Empire. Leurs idées ne correspondaient plus à celles de la génération présente. Les ministres, les hommes politiques, qu'il appela, dans la commission préparatoire, étaient usés, comme ses maréchaux à la guerre, dépourvus d'initiative, peu confiants dans ce changement subit des principes du gouvernement. Il faut ajouter, cependant, que le grand machinateur de ces réformes fut un de ceux qui, jadis, au Tribunat, s'étaient dressés contre Napoléon; l'ami de Mme Staôl, un idéologue convaincu. Benjamin Constant. Celui-là aimait à parler, et il parlait bien. Il avait préconisé autrefois un régime constitutionnel, calqué sur la monarchie anglaise. C'était donc l'homme nouveau à joindre aux vieux impérialistes ; et ce fut lui qui fut chargé de la rédaction du projet de cette nouvelle Constitution impériale.

Napoléon le fit inviter à une entrevue. Qui eût cru, naguère, à la collaboration de ces deux hommes ? Benjamin Constant, quelques iours avant l'arrivée de Napoléon aux Tuileries, avait signé, au Journal des Débats, l'article le plus violent de tous ceux qui furent publiés contre « l'usurpateur » (1). Mépris, injures, l'écrivain n'avait rien épargné. L'article produisit une sensation profonde et le signataire se rappelant les rigueurs de Napoléon contre ceux qui l'outrageaient, sous l'Empire, pensant qu'il serait châtié comme il le méritait, si l'Empereur le pouvait saisir à Paris, s'empressa de fuir, dès que la cause de la monarchie fut perdue. Il se cacha en province. Puis la longanimité du nouveau régime lui donna confiance. La liberté de la presse devint illimitée. Il fit une visite au prince Joseph» avec lequel il avait été en

il) Cî, le Retour âe$ Bourbons, t9 234.

relations amicales, pendant le Directoire. Ce prince le rassura, lui affirma même que son frère n'avait pas de rancune, disposé à tout pardonner, connaissant les hommes et les nécessités de la vie. Et lorsque l'ancien tribun reçut l'invitation de l'Empereur, l'auteur de l'article des Débats, l'inconstant que la persévérance en une conviction ne gênait guère, charmé autant que surpris de cet appel à son expérience politique, s'empressa d'accourir.

Cette entrevue est célèbre. Entre ces deux hommes d'une intelligence supérieure, le colloque ne pouvait être banal. Colloque, est-ce bien le mot? Avec Napoléon pour interlocuteiu», c'était surtout un monologue, et Benjamin Constant, en son Mémoire sur les Cent-Jours, l'a résumé d'une façon impressionnante.

A son entrée dans le cabinet de l'Empereur, il le trouva, les mains pleines de brochures, de rapports, de mémoires sur la conduite qu'il devait tenir : plans de constitutions qui lui étaient soumis; les plus extraordinaires, les plus inacceptables, émanés pourtant d'hommes connus, mais presque tous anciens jacobins, admirateurs de la Convention, ne voyant de salut pour la France que dans la résurrection de ce régime fondé sur la terreur. Benjamin Constant analyse succinctement un de ces mémoires où se trouvait esquissé le concept d'une république, avec des inquisiteurs d'Etat, un Conseil des Dix, des censeurs pour exclure, de toutes fonctions, les candidats suspects, des assemblées soigneusement privées d'initiative et réduites au silence, des lois préventives, en un mot, un gouvernement de sectaires, où tous les avantages seraient acquis à l'application de leurs idées et la proscription aux autres. Point de liberté, si ce n'est celle de penser et d'agir à l'exemple de ceux qui détiendraient le pouvoir. Napoléon sourit en reprenant ce papier à son visiteur et û ajouta : « L'auteur, vous vous en doutez bien, est de ceux qui ont fait leur éducation constitutionnelle dans la Convention. »

L'audience se poursuivit longuement, et, dans ses confidences, Napoléon parut sincère à son auditeur. Hypocrite ! disaient ceux qui ne pouvaient rien souffrir de cet homme extraordinaire; qui ne savaient que l'injurier en exaltant ses misérables adversaires, petits hommes gonflés d'outrecuidance, hardis et courageux, lorsqu'il fut vaincu. Hypocrite, lui! Ainsi que le fait observer Vaulabelle, quand on est un homme de cette qualité, on n'a

nul besoin de l'être. Au moment où il parlait, Napoléon pensait absolument ce que contenaient ses paroles ; et il disait :

« La nation s'est reposée douze années de toute agitation politique, et, depuis un an, elle se repose de la guerre. Ce double repos lui a rendu un besoin d'activité. Elle veut et croit vouloir une tribune et des assemblées. Elle ne les a pas toujoiu^ voulues. Elle s'est jetée à mes pieds, quand je suis arrivé au gouvernement. Vous devez vous en souvenir, vous qui essayâtes de l'opposition. Où étaient votre appui, votre force ? Nulle part.'^ J'ai pris moins d'autorité qu'on ne m'invitait à en prendre... Aujourd'hui, tout est changé. Un gouvernement faible, contraire aux intérêts nationaux, a donné à ces intérêts l'habitude d'être en défense et de chicaner l'autorité. Le goût des constitutions, des débats, des harangues, parait venu. Cependant, ce n'est que la minorité qui les veut, ne vous y trompez pas ! Le peuple, ou si vous l'aimez mieux, la multitude, ne veut que moi. Vous ne l'avez pas vue, cette multitude, se pressant sur mes pas, se précipitant du haut des montagnes, m'appelant, me cherchant, me saluant. A ma rentrée, de Cannes ici, je n'ai pas conquis, j'ai administré. Je ne suis pas seulement, comme on l'a dit, FEmpereur des soldats, je suis celui des paysans, des plébéiens de la France... Aussi, malgré tout le passé, vous voyez le peuple revenir à moi. Il y a sympathie entre nous. Ce n'est pas comme avec les privilégiés. La noblesse m'a servi. Elle s'est lancée, en foule, dans mes antichambres. Il n'y a pas de places qu'elle n'ait demandées, acceptées, sollicitées. J'ai eu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des Beauvau, des Mortemart. Mais il n'y a jamais eu analogie. Le cheval faisait des courbettes; il était bien dressé, mais je le sentais frémir. Avec le peuple, c'est autre chose. La fibre populaire répond à la mienne. Je suis sorti des rangs du peuple ; ma voix agit sur lui. Voyez les conscrits, les fils de paysans. Je ne les flattais pas ; je les traitais durement. Ils ne m'entouraient pas moins ; ils n'en criaient pas moins ; Viç^e F Empereur/ C'est qu'entre eux et moi, il y a même nature. Ils me regardent conmie leur soutien, leur sauveur contre les nobles. Je n'ai qu'à faire un signe, ou plutôt à détourner les yeux, les nobles seront massacrés dans toutes les provinces. Ils ont si bien manœuvré depuis six mois ! Mais, je ne veux pas être le roi d^une jacquerie. S'il y a des moyens

de gouverner par une Constitution, à la bonne heure ! J'ai voulu l'empire du monde, et, pour me l'assurer, un pouvoir sans bornes m'était nécessaire. Pour gouverner la France seule, il se peut qu'une Constitution vaille mieux... J'ai voulu l'empire du monde! Qui ne l'aurait pas voulu à ma place ? Le monde m'invitait à le régir. Souverains et sujets se précipitaient à l'envi sous mon sceptre. J'ai rarement trouvé de la résistance en France, mais j'en ai pourtant rencontré davantage dans quelques Français, obscurs et désarmés, que dans tous ces rois si fiers aujourd'hui de n'avoir plus un homme populaire pour égal... Voyez donc ce qui vous semble possible. Apportez-moi vos idées... Des discussions publiques, des élections libres, des ministres responsables, la liberté de la presse... Je veux tout cela... la liberté de la presse surtout. L'étou£Fer est absurde. Je Suis convaincu sur cet article. Je suis l'homme du peuple. Si le peuple veut réellement la liberté, je la lui dois. J'ai reconnu sa souveraineté ; il faut que je prête l'oreille à s s volontés, même à ses caprices. Je n'ai jamais voulu l'opprimer pour mon plaisir. J'avais de grands desseins. Le sort en a décidé. Je ne suis plus un conquérant; je ne puis plus l'être. Je sais ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. ,Je n'ai plus q 'une mission, relever la France et lui donner un gouvernement qui lui convienne. Je ne hais point la liberté. Je l'ai écartée, lorsqu'elle obstruait ma route; mais je la comprends. J'ai été nourri dans ses pensées. Aussi bien, l'ouvrage de quinze années est détruit. Il ne peut se recommencer. Il faudrait vingt ans et deux millions d'hommes à sacrifier. D'ailleurs, je désire la paix et je ne l'obtiendrai qu'à force de victoires. Je ne veux pas vous donner de fausses espérances. Je laisse dire quHl y a des négociations; il rCy en a pas. Je prévois une lutte difficile, une guerre longue. Pour la soutenir, il faut que la nation m'appuie; mais, en récompense, je le crois, elle exigera de la liberté. Elle en aura. La situation est neuve. Je ne demande pas mieux que d'être éclairé. Je vieillis. On n'est plus à quarante-cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra bien plus sûrement encore à mon fils (1)... »

(1) ViLLKMAiN, Souvenirs, p. 177. « Dans une soirée chei Suard, Benjamin Constant disait : « Le passé est la faute de tout le monde. Le Sénat, les minis- « très, le Corps législatif, nous avons gâté l'Empereur. Nous le reconquérons

Lorsque Benjamin Constant eut achevé la rédaction de son œuvre provisoire, elle fut souimse à la délibération de la commission de Constitution, ministres et conseillers, dont les souvenirs se rattachaient aux constitutions des premiers temps révolutionnaires, ou bien, comme un progrès, à la Constitution de la monarchie anglaise. C'était ce dernier acte, d'ailleurs, que reproduisait, en majeure partie, le projet du rédacteur. Il instituait deux Chambres, celle des députés, celle des pairs, qui seraient héréditaires. La liberté religieuse y était nettement affirmée; la presse soumise au jury; le pouvoir judiciaire inviolable; les tribunaux militaires soigneusement écartés pour les fautes purement civiles; l'interprétation des lois enlevée au pouvoir exécutif; la levée des hommes, appelés au recrutement de l'armée, impossible sans le concours du pouvoir législatif ; enfin, la responsabilité des fonctionnaires admise, après la révision de la Constitution consulaire de l'an VIIL Telle était, à grands traits, la Constitution qu'apportait Benjamin Constant. Aucun des commissaires ne souleva d'objections. Ils avaient le pli de l'obéissance; ils acceptaient ce projet que l'Empereur ne repoussait pas. Carnot, seul, se sépara de ses collègues; à la Chambre des députés, au Sénat, qui, dans son projet, tenait lieu de Chambre des pairs, il adjoignit un Tribunat, composé de cinq commissaires, pris dans la Chambre des députés, de cinq dans le Sénat, de cinq dans le

« chaque jour aux vrais principes. > Il disait cela sincôrement. Puis, habitué à se tirer par une plaisanterie d'un embarras de conscience et à se moquer parfois un peu de lui-môme, pour prévenir les autres, il lui arrivait d'ajouter : « Après « tout, je ne garantis pas que ces excellents symptômes constitutionnels tiennent « contre une grande bataille gagnée. Mais, que voulez-vous 7 n faut se féliciter

< de ce qui est acquis, et bien présumer du reste. La reconnaissance spéculative c des principes est toujours un grand point obtenu. Un jour, nous emportons « le jury; un autre jour, la responsabilité des ministres; un autre jour, la lift berté définitive de la presse et la preuve légale contre les fonctionnaires. C'est

< toujours beaucoup, en attendant la paix générale. > Et il se leva pour remonter dans sa voiture de conseiller d'Etat, et aller, au cercle des Etrangers, finir la soirée. »

On peut ajouter cette note empruntée encore à REQNAULT-VABiN(Cin9 mois de rhistoire de France, p. 307) : < Je le vis (Napoléon) dans une de ses promenades matinales, où, après avoir jeté, sur les fortifications, le coup d'oeil de l'ingénieur, il portait, parmi les flots des ouvriers qui pressaient son cheval, un front populaire et le sourire de l'affection. Il venait de proposer, à la sanction cantonale, son trop fameux Acte additionnel, Regnault-Varin lui dit : « Rassemblez, modifiez nos constitutions. Qu'elles soient faites pour le peuple, au niveau du siècle,

< et dignes du trône. « Il me sourit, fit un signe, et répondit, en montrant le ciel : c Dieu et le Temps! »

Conseil d'Etat, de cinq dans l'ordre judiciaire. C'était l'ancienne institution consulaire qu'il voulait faire revivre. Nul ne détendit les idées de Carnot. Il fallait aller vite. On passa outre. Mais sur deux points, l'Empereur opposa une résistance opiniâtre. Benjamin Constant avait fait table rase du Consulat et de l'Empire. Aucun article de son projet n'y faisait allusion. L'Empereur s'insurgea. « Et que devenaient alors, disait-il, les lois civiles et criminelles et l'organisation intérieure de l'administration, sa hiérarchie et la distribution des pouvoirs? Est-ce qu'on allait reconstituer l'Etat depuis la base ? Etait-ce le moment ; en avaiton le temps ? Les institutions imposées à la France, de 1800 à 1812, devaient subsister. A l'heure présente, on n'y apportait qu'une modification ; c'était un acte additionnel. » Ce fut le titre adopté. « Vous m'ôtez tout mon passé, ajoutait-il : je veux le conserver. Que faites-vous donc de mes onze ans de règne? J'y ai quelque droit, je pense. L'Europe le sait. Il faut que la nouvelle Constitution se rattache à l'ancienne. Elle aura la sanction de plusieurs années de gloire et de succès. » Premier point, qui fut admis suivant les désirs de l'Empereur. Sur le second point, la discussion fut plus véhémente. Benjamin Constant avait inséré dans son projet l'article de la Charte de 1814 qui repoussait toute confiscation.

« Alors, et c'est la seule fois, je dois le dire, ajoute le narrateui*, la seule fois où j'ai vu Napoléon, impatient du frein que l'opinion lui imposait, s'efForcer de nous réduire au sUence, et de ressaisir, maJgré nous, la tyrannie. Alors, il se leva, promenant autour de lui des regards de mécontentement et d'irritation... « On me pousse, u s'écria-t-il, dans une route qui n'est pas la mienne. On m'affai- « blit, on m'entraîne. La France me cherche et ne me trouve plus. « L'opinion était excellente; elle est exécrable. La France se « demande ce qu'est devenu le i^ieuz bras de r Empereur, ce bras « dont elle a besoin pour dompter l'Europe. Que me parle-t-on « de bonté, de justice abstraite, de lois naturelles! La première « loi, c'est la nécessité; la première justice, c'est le salut public. « On veut que des hommes, que j'ai comblés de biens, s'en servent « pour conspirer contre moi, dans l'étrangei ! Cela ne peut être; a cela ne sera pas. Chaque Français, chaque soldat, chaque pa- « triote aurait droit de me demander compte des richesses laissées

« à ses ennemis. Quand la paix sera faite, nous verrons ; à chaque ff jour, sa peine; à chaque circonstance, sa loi; à chacun, sa na- « ture. La mienne n'est pas d'être un ange. Messieurs, je le répète, c il faut qu'on retrouve, il faut qu'on revoie le uUux bras de VEm- « pereur (1) !... »

Sur ces fermes paroles, sur cette colère intransigeante, l'article fut abrogé, les confiscations maintenues. Il y eut, enfin, un article ajouté à cet ensemble de rédaction. Il contenait interdiction absolue du rétablissement des Bourbons et cTaucun autre prince de cette familley c'est-à-dire, dans la pensée de Napoléon, du duc d'Orléans, qui, à ce moment-là, l'inquiétait beaucoup plus que le roi déchu. Benjamin Constant, en ses Mémoires, écrit que cet article « fut introduit subitement dans la dernière lecture qui eut lieu avant la promulgation de l'ensemble, et qu'il l'avait toujours attribué à Napoléon lui-même. » Ce texte, ainsi arrêté, fut immédiatement envoyé au Moniteur et un décret, à la suite, portait que l'Acte additionnel serait soumis à la sanction du peuple et de l'armée, que des registres seraient ouverts dans les secrétariats de toutes les administrations et de toutes les municipalités, dans les gre£Fes de tous les tribunaux, chez tous les notaires, pour recevoir le vote de tous les citoyens. Quoi qu'on ait dit, ce vote fut libre. M. de Kergorlay, au secrétariat de la préfecture de police, sur le registre qui s'y trouvait, y libella son vote, dans les termes suivants :

c Je crois devoir à mes concitoyens et certainement je me dois à moi-même, d'exposer les motifs qui m'engagent à voter contre l'acceptation de l'acte intitulé : Acte additionnel aux Constitutions de P Empire. Ces motifs sont que le soixante-septième article de cet acte viole la liberté des citoyens français, en ce qu'il pré- Ci) Ce lut pendant cette élaboration de VAcU additionnel qu'eut lieu le duel entre Benjamin Constant et M. de Montlosier. Voici ce que M. de Basants (t. II de ses Mémoires) écrit à ce sujet : « Benjamin Constant continuait tous les soirs à aller chez Mme Récamier. Dans une vive discussion avec M. de Montlosier, il y risqua, un jour, une plaisanterie trop épigrammatique. M. de Montlosier, sans chercher une repartie piquante, lui dit grossièrement : Voua êtes un sot. Un duel s'ensuivit. M. de Montlosier avait conscience de son tort. Il garda un complet sang-froid. M. Constant était nerveusement agité et piqua la main de son adversaire. Les témoins les séparèrent. »

Egalement on peut noter le duel entre le fils de Fontanes, M. de Salnt-Marcellin et M. de Saint-Aulaire. M. de Saint-Marcellin succomba à la suite de son duel.

tend les empêcher d'exercer le droit qu'ils ont, de proposer le rétablissement de la dynastie des Bourbons sur le trône. Je suis forcé de protester contro cet article parce que je suis convaincu que le rétablissement de cette dynastie sur le trône sera le seul moyen de rendre le bonheur aux Français. — Paris, le 28 avril 1815,

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