‹ Le retour de l'empereurChapitre 13 sur 30 · IX. — Entrevue de Napoléon et de Benjamin Constant · texte numérisé non relu

IX. — Entrevue de Napoléon et de Benjamin Constant

X. — Premiers sentiments de crainte, chez les députés, en apercevant Lucien précédant les ministres qu'ils attendaient. — Les premières paroles de Lucien dissipent ces craintes. — Discours du député Jay. — Riposte de Lucien. — Apostrophe du marquis de La Fayette. — A la suite de cette apostrophe, il est décidé qu'il sera nommé, parmi les députés, cinq membres, qui seront adjoints à cinq membres, nommés par les pairs ; et avec les ministres, ils aviseront aux mesures à prendre pour le salut de la patrie. — Pendant la nuit,sous la présidence de Cambacérès, tous délibèrent sur ce qui doit être fait. — A la fin, on accepte l'envoi de plénipotentiaires, agréés par l'Empereur, près des monarques coalisés, pour traiter avec eux sur le sort de la France.

XI. — Accablement de Napoléon, à la suite de ces événements si précipités.

— D'un autre côté, les députés ne sont point satisfaits de la résolution, prise pendant la nuit, par leurs mandataires. — Dans la salle des séances ils paraissent ameutés, presque en révolte. — Davout venant leur faire connaître les bonnes nouvelles arrivées de l'armée, ne produit sur eux aucune détente à leur colère. — Si Napoléon ne se décide pas à abdiquer sur l'heure, il sera mis hors la loi. — L'Empereur alors se décide à une nouvelle abdication.

XII. — Vociférations des fédérés en faveur de l'Empereur. — Conseil privé tenu par Napoléon, d'après Montholon. — Lucien y révèle son ambition. — Le texte de l'abdication. — Lecture en est faite aux députés. — Fouché demande aussitôt qu'une commission soit nommée, pour remplacer le pouvoir exécutif, en déshérence. — Elle serait composée de cinq membres : trois députés et deux pairs. — Sont nommés : Carnot, Fouché et le général Grenier.

XIII."^ — ^'Séance tumultueuse à la Chambre des pairs. — Carnot fait l'exposé des ressources dont peut disposer l'Empereur pour la défense du territoire. — Ney dément les assertions de Carnot, avec un emportement fougueux. — Drouot prononce de sages paroles. — Les pairs sont avertis que les députés ont nommé trois d'entre eux, pour composer, avec deux membres de la Chambre des pairs, une commission executive devant remplacer le pouvoir de l'Empereur ayant abdiqué. — Labédoyère, en présence de ces faits, insiste pour que la Chambre des pairs proclame Napoléon II. — Séance de nuit. — Opposition formée contre la demande de Labédoyère. — Discours de Lucien, de Pontécoulant. — Paroles de Boissy-d'Anglas. — Allocution véhémente de Labédoyère. — Réprobation qu'elle soulève parmi les pairs. — Ils acceptent la décision de la Chambre des députés et nomment deux membres qui feront partie de la commission de cinq membres composant le gouvernement provisoire. — Ces deux membres sont : Caulaincourt et le baron Quinette.

XrV. — Les bureaux des deux Chambres viennent remercier l'Empereur de sa magnanimité et de son abdication. — Réponse triste de Napoléon aux députés; glaciale aux pairs.

XV. — Surexcitation du peuple des faubourgs, à l'annonce de ces événements.

— Emu par les''acclamations'"persévérantes''en sa faveur autour de l'Elysée, Napoléon est repris par ses hésitations sur la dictature. — 11 revient ensuite sur ces velléités, se disant à quoi bon ? ce serait déchaîner la guerre civile. — Demière^entrevue de Napoléon et de Benjamin Constant. — Les adieux de Carnot.

LA ROCHE TARPEIENNE 289

Les monarques coalisés contre l'Empereur n'étaient pas ses seuls ennemis redoutables. Il laissait, à Paris, une Chambre déraisonnable, écrivait Sismondi, qui avait assisté aux premières séances ; des députés d'opposition pleins de jactance, de sufiSsance, de haine, prêts à le renverser, dès que l'occasion se présenterait ; obéissant aux inspirations perfides du duc d'Otrante, qui, lié aux Bourbons par ses intrigues avec les ministres de la coalition, et menacé, depuis la découverte de ses vilenies, d'être arrêté et passé par les armes, si Napoléon était victorieux, rêvait d'ameuter contre son maître les membres influents de la grande Assemblée. Il avait réussi à gagner la confiance du marquis de La Fayette, devenu le coryphée dos royaUstes; il tenait sous sa dépendance, par le prestige de son habileté, par son intelligence des affaires et la connaissance des hommes, de jeunes orateurs comme Dupin, Manuel, Roy, comme Jay, surtout, l'ancien précepteur de ses enfants, qui représentait à la Chambre le collège électoral de Bordeaux. Si la Chambre des députés lui était interdite, ainsi qu'à ses collègues, ministres à portefeuille, délégués seulement à la Chambre des pairs, il y était présent par ses affidés et ses amis. Sa volonté y régnait dans le groupe des opposants, et il y manœuvrait, depuis l'ouverture de la Chambre, contre le gouvernement dont il faisait partie, n'attendant qu'une défaite, une bataille perdue, pour forcer l'Empereur à une nouvelle abdication. Dès les premières séances, les hostilités commencèrent. L'Empereur avait jugé nécessaire de communiquer aux députés les rapports de Carnot sur la situation intérieure, de Caulaincourt sur la situation extérieure, de Fouché sur l'esprit de la nation et les soulèvements des royalistes. Regnault de Saint- Jean-d'Angély, comme ministre d'Etat, fit la lecture du rapport de Carnot. Document explicite, très clairement écrit, animé du patriotisme le plus sincère et le plus généreux (1). La Chambre en parut satisfaite.

(1) c Les actes insensés du Congrès de Vienne, écrivait Carnot, les déclarations des ministres anglais au Parlement, les subsides votés, les hostilités déjà commise?

A la séance du 15 juin, elle reçut communication d'un projet de loi sur la liberté de la presse, si largement conçu qu'il fut accueiUi avec faveur des membres les plus difficiles de l'opposition. Le lendemain, 16 juin, Boulay de la Meurthe annonça que l'Empereur avait passé la frontière, se portant à la rencontre de l'ennemi. Ensuite, prenant le rapport du ministre des Relations extérieures, il en détailla le contenu, l'appuyant des pièces de chancellerie qui y étaient jointes (1). Ces lectures et ces discours n'étaienl-ils point une preuve de la loyauté de l'Empereur? Cependant Jay, le porte-parole de Fouché, intervint et blâma le gouvernement impérial d'avoir reçu, le premier, ces rapports. C'était, d'après lui, à la Chambre des députés qu'ils auraient dû être adressés. Enfin, où était le ministre responsable qui devait supporter et combattre les critiques? Dans un gouvernement constitutionnel, était-ce de cette façon que les choses se passaient ? La discussion se terminait sur les répliques très sensées de Boulay de la Meurthe, lorsque Roy, l'avocat du barreau de Paris, qui s'était naguère joint au jeune Dupin, sur le refus du serment à l'Empereur, releva, d'une véhémence implacable, la faute commise, disait-il, par le gouvernement. Il objectait l'article 50 de la constitution de l'an VIII, qui imposait la nécessité d'une loi pour toute déclaration de guerre. La guerre étant ouverte, il poussait les conséquences de cette infraction avec une logique rigoureuse ; il deman-

sur terre et sur mer sans aucune provocation, les descentes inopinées sur dos côtes de l'Ouest, les manœuvres ourdies, dans Tintérieur, pour ranimer le feu de la guerre civile, prouvent que les projets de Tennemi sont encore les mêmes que ceux consignés en 1792, dans le fameux manifeste de Brunswick. Mais il ne faut à la France que de la volonté et de l'union pour triompher de tous les obstacles, pour sortir de cette nouvelle crise, avec une gloire d'autant plus éclatante, d'autant plus pure, que ses efforts n'ont pour objet que la défense la plus légitime, la plus sacrée, contre l'agression la plus injuste et la plus odieuse qui fût jamais. > (1) Caulaincourt concluait ainsi : « Les quatre grandes puissances entraînent avec elles (contre la France) tous les Etats qui touchent leur territoire ou qui se trouvent sur leur passage... La guerre nous entoure de toutes parts, Sire, et ce n'est plus que sur le champ de bataille que la France peut reconquérir la paix. Lorsque l'étranger n'a suspendu ses coups que pour nous frapper plus sûrement, l'intérêt national ordonne de les prévenir, au lieu de les attendre. Les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne. Les Russes sont en pleine marche: les souverains sont maintenant à la tête de leurs armées.. Sire, toute hésitation peut désormais compromettre les intérêts de la patrie... La France veut être indépendante, la France restera indépendante, et l'union sincère du peuple avec le monarque formera autour de la patrie un mur d'airain contre lequel viendront se briser tous les efforts des ennemis de son bonheur et de sa liberté, de son honneur et de son indépendance. »

LA ROCHE TARPÉIENNE tH

dait la mise en accusation du ministère. Les députés ne cédèrent point à cette injonction.

On en était déjà là, néanmoins, dans cette Chambre qui n'avait que quelques jours d'existence.

Roy, bourgeois de Paris (1), jadis intendant de grands seigneurs, représentait, en cette assemblée, la société enrichie, durant la Révolution, par des spéculations heureuses sur les biens nationaux, ne demandant qu'à jouir en repos du fruit de ses coups de Bourse et de marchés fructueux. Jacobins, ces gens-là, au début des dissensions civiles, énergumènes contre les privilégiés, ils étaient devenus, lorsqu'ils furent nantis, les défenseurs les plus arrogants de la paix, ne considérant les intérêts de la patrie qu'après les leurs et les étrangers comme des amis, s'ils leur garantissaient la jouissance paisible de leurs richesses. La guerre suscitée par le retour de Napoléon leur était donc odieuse. Ils lui imputaient leur crainte, leur dérangement, leur trouble, la perte que leurs rentes allaient subir à la Bourse. La guerre, si elle n'avait dépendu que de leur volonté, ils ne l'auraient jamais entreprise; ils auraient accepté toutes les humiliations pour conserver leur quiétude, leur vie heureuse et charmante. Ce n'étaient ni les Prussiens, ni les Russes, ni les Anglais qu'ils redoutaient, mais les patriotes qui voulaient, au prix de la vie, conserver l'intégrité du territoire; les gens du peuple, ivres de combat, qui réclamaient des armes pour défendre l'indépendance de la nation ; les fédérés qui criaient : A bas les riches/ parce que les riches préféraient la servitude à l'honneur. Roy incarnait en lui l'esprit égoïste de tous les satisfaits repus; il attaquait le gouvernement impérial, parce qu'il savait bien que l'Empereur ne supporterait jamais une atteinte à la dignité de la patrie, et qu'avec lui la paix serait toujours éphémère. Toutes ces attaques acrimonieuses n'étaient qu'un conunencement.

Quant au rapport de Fouché, lu par Regnault de Saint-Jean d'Angély, il n'eut point, sur les députés, les répercussions que l'auteur en attendait. Les événements se précipitaient. Les esprits étaient fixés ailleurs, et il aurait fallu que Fouché, à la tribune, «pût le commenter, pour en tirer les avantages que ses exagéra-

(1) Il fut anobli par la Restauration, fait comte, pair de France, et devint ministre des finances.

tions voulues lui avaient fait espérer. Pour cette raison, Jay, son compère, avait demandé que les ministres signataires des rapports, et par conséquent responsables, assistassent aux discussions de la Chambre. A Theure où la patrie était en danger, où l'opinion était attentive aux bruits qui arrivaient des frontières du nord, ce rapport ne fut relevé par aucun membre de Topposition.

■' Le départ de l'Empereur laissa tomber sur Paris une lourdeur que Ton sentait, sans pouvoir s'en affranchir. Les réjouissances du Champ de Mai à peine éteintes, l'anxiété tout à coup survenue aux nouvelles des champs de bataille, rendit graves, mais différemment, tous les esprits. La ville apparut morne. Que serait demain; que serait même l'heure prochaine? Quelque confiance qu'eussent les patriotes dans le génie du grand capitaine, la haine des Alliés, la colère inassouvie des royalistes, faisaient tout craindre, même des trahisons, qui engendreraient de nouvelles défaites. Et des aristocrates, mauvais Français, vidaient, le soir, dans les cabinets réservés de Tortoni, des coupes de Champagne, buvant à l'écrasement de nos armées. Ailleurs, on s'agitait, on se démenait, on vociférait à la Bourse, où la rente avait des soubresauts inquiétants que lui imprimait la rage des agioteurs. Mais ceux-là ont-ils une patrie? Ils n'aiment que l'argent. En quelques mots cinglants, La Bruyère, depuis longtemps, les a notés d'infamie. Et jamais journées aussi belles, pour leur passion du jeu, ne leur avaient offert de pareilles chances de gain. Il y eut, comme au temps du Directoire, des fortunes éclatantes, édifiées en une seule journée. Suivant les quartiers, c'était l'espérance, ou la stupeur, ou la fièvre. Paris ne jouissait plus de sa vie normale. Il attendait.

Les premières nouvelles arrivèrent de Laon, où Napoléon avait passé le 12 juin ; d'Avesnes, le lendemain, où le quartier général fut établi. L'enthousiasme, dans chaque ville, à l'arrivée de l'Empereur, était extrême, rapportent les gazettes. Les cloches sonnaient à toute volée, au milieu de vivats sans fin. Les fonctionnaires, en groupes, venaient présenter leurs hommages au souverain* Mais lui, peu soucieux de ces]^ vaines paroles, dont il connaissait l'hypocrisie, était déjà loin sur les remparts, examinant la force

LA ROCHE TARPËIËNNE 293

de résistance et Tannement. Les routes qu'il avait suivies étaient pleines de bataillons marchant d'un pas accéléré, de trains d'équipage et d'une artillerie formidable. Coulée immense d'armes, de chevaux, de soldats, qui couraient allègrement au-devant de rennemi. Ils allaient, nos soldats, se venger enfin des étrangers qui avaient ravagé les provinces envahies, se venger des traîtres qui avaient causé la perte de l'Empereur. De Paris, à la suite de tous les corps d'armée, les munitions de guerre, les bouches à feu, étaient expédiées, sans relftche, sur le nord, du fort de Vincennes à La Fére. Au rebours, on apprenait que la Russie craintive exilait, en Sibérie, les Polonais rebelles à sa loi, les plus turbulents, les plus impatients de rejeter le joug qui les opprimait.

Dans les faubourgs, ces nouvelles étaient reçues avec respect et doublaient la confiance du peuple en Napoléon. S'il était anxieux, le peuple, ce n'était pas sur la prolongation, ou la cessation de la guerre. Il avait l'amour de la France, de sa gloire, de sa suprématie, jusque-là incontestée en Europe. Il ne tremblait que pour une atteinte possible à cette grandeur nationale dont il avait l'orgueil. Les ouvriers, travaillant à la cour du Louvre, se passaient de leur café habituel et se réunissaient autour du tonneau de la marchande de journaux, prés d'eux installée, pour commenter les dernières nouvelles envoyées du théâtre de la guerre. On sut, le 15 juin, que l'Empereur avait franchi la Sambre, s'était emparé de Gharleroi; que deux batailles avaient été gagnées à Fleurus et à Ligny par l'armée impériale, et, qu'à Fleurus, le général Letort avait été tué, en commandant une charge de cavalerie. Puis, ces ouvriers lisaient la proclamation que Napoléon avait adressée à son armée, avant de quitter Avesnes, et, à ce langage ardent, ils se redressaient avec im frémissement de bravoure, qui remuait toutes leurs fibres.

a AvesneSy 14 juin. — Soldats, c'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux. Nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissions sur le trône. Aujourd'hui, cependant, coalisés entre eux, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. Marchons donc à leur rencontre.

Eux et nous, ne sommes-nous plus les mêmes hommes? Soldais, à léna, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si arrogants, vous étiez un contre trois, et à Montmirail un contre six. Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils y ont soufferts. Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la Confédération du Rhin, gémissent d'être forcés de prêter leurs bras à la cause des princes, ennemis de la justice et des droits de tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les Etats du deuxième ordre de l'Allemagne. Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et l'humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S'ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau. Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir. Mais avec de la constance, la victoire sera à nous ; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie seront reconquis. Pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr. — Napo-

LÂON. »

Jointe aux bonnes nouvelles, partout répandues sur des feuilles volantes, cette lecture de la proclamation d'Avesnes enfiévrait le cœur des patriotes. Tout de suite, ils allèrent aux extrêmes. C'était l'entrée à Bruxelles pour le lendemain; la conquête des Pays-Bas, la disjonction de l'Autriche de la coalition; c'était la paix demandée par les Alliés, la tranquillité du pays déjà retrouvée. Jusque dans la Chambre des députés, il y eut un revirement de sympathie pour le monarque qui ramenait si vite la victoire au milieu de nos armées. Lanjuinais écrivait une lettre flatteuse à l'Empereur, lui exprimant la joie de ses collègues.

Heures sereines, heures lumineuses, heures bienfaisantes, qui n'eurent point de lendemain. Dès le 20 juin, ici et là, dans quelques salons, dans les antichambres des ministères, on remarquait des chuchotements de fâcheux augure. On parlait, à voix basse, de lettres remises au prince Joseph, lui annonçant une défaite cruelle, un désastre, et le retour prochain de l'Empereur. Puis, à mesure que les heures s'écoulaient, ces bruits devenaient plus précis.

LA ROGHË TARPÉIËNNE S95

Dans les groupes des royalistes, les visages se montraient souriants.

Ques'était-il passé? Que disait-on?

Le 18 juin, la bataille, après deux jours de combat, la bataille qui porte le nom de Waterloo, avait recommencé, et Napoléon Tavait perdue. Il l'avait perdue, au moment où il la croyait gagnée. Elle avait continué avec un acharnement inouï, le soir, à sept heures, et avait diu*é jusqu'à neuf heures, jusqu'à la nuit, après l'arrivée des troupes fraîches de Blûcher. Cette intervention inopinée et l'absence de Grouchy, que l'Empereur attendait, rendirent le courage aux troupes anglaises sur le point de lâcher pied et décidèrent la victoire de nos ennemis.

Ce n'était cependant que rumeurs vagues... une grande bataille perdue... toute l'armée en déroute... un matériel considérable aux mains de l'ennemi... et la défection du général Bourmont (1), le

(1) Voici ce qu'écrit Henry Houssaye sur la défection, sur la trahison plutôt de Bourmont : « Un peu après cinq heures du matin, Bourmont était monté à cheval à Florenne, avec tout son état-major, le colonel Clouet, le chef d*escadron de Villoutreys, les capitaines d'Andigné, de Trélan et Sourda et une escorte de cinq chasseurs. Les avant-postes français passés, il avait remis au brigadier des chasseurs une lettre pour Gérard, écrite à Florenne, l* avait congédié ainsi que Tescorte et s*était lancé au galop avec ses officiers dans la direction de la frontière. Il disait dans sa lettre à Gérard : « Je ne veux pas contribuer à établir < en France un despotisme sanglant qui perdrait mon pays... J'aurais donné « ma démission et serais allé chez moi, si j'avais pu croire qu'on m'en laissât le « maître. Cela ne m'a pas paru vraisemblable, et j'ai dû assurer ma liberté par « d'autres voies. On ne me verra pas dans les rangs étrangers, ils n'auront de c moi aucun renseignement capable de nuire à l'armée française, composée « d'hommes que j'aimais et auxquels je ne cesserai de porter un vif attachement. » Deux heures après avoir écrit cette protestation qu'il n'était qu'un déserteur et non un traître, Bourmont révélait au colonel de Schutter, commandant les avant-postes prussiens de la Sambre, que les Français attaqueraient Charleroi dans l'après-midi. Un peu plus tard, il dit au colonel de Reiche,-aide de camp de Zietan,que l'armée française s'élevait à cent vingt mille hommes. Enfin, quand vers trois heures, il rencontra Blûcher, près de Sombreffe, il se serait, sans doute, empressé de répondre à toutes les questions que celui-ci lui eût posées. Mais le vieux soldat, révolté de voir un homme portant l'uniforme de général de division déserter le matin d'une bataille, daigna à peine lui parler. Un officier de l'étatmajor prussien ayant fait remarquer au feld-maréchal qu'il devrait se montrer

15 juin, le matin des premiers combats, fuyant, la cocarde blanche à son chapeau, accompagné de quelques-uns de ses officiers. On s'était réjoui, les jours précédents, des succès de l'Empereur; et maintenant, le contraste était si grand que, dans la masse du public, on hésitait à prendre au sérieux ces bruits alarmants. La défection de Bourmont, toutefois, confirmait, dans Tesprit du peuple, ses suspicions de trahison que, depuis l'année dernière, il reprochait aux généraux, et il en résultait une exaspération indéfinie. Qu'importe! Il n'abandonnait pas l'Empereur, lui ; et, dans les faubourgs, le fanatisme n'en fut que plus exalté. Et l'on ressassait la même nouvelle... L'armée en déroute!...

Qui est-ce qui ralliait les soldats dispersés ? Où était l'Empereur; vivait-il encore ? Tant qu'il serait sur le théâtre de la guerre, on ne perdait pas toute espérance. Dans la matinée du 21 juin, c'était tout ce que la ville savait, tout ce qui se disait dans les carrefours. Il fallait attendre des nouvelles de l'Empereur.

Lui, il avait assisté à l'effondrement de ses héroïques bataillons, au massacre de sa vieille Garde, sans pouvoir y porter remède. Il aurait voulu mourir dans le dernier carré que commandait Gambronne. Ses aides de camp l'avaient entraîné sur la route de Charleroi. L'un d'eux lui avait dit ; « Non, Sire, l'ennemi est déjà trop heureux! — Allez- vous-en, lui criaient ses grognards qui allaient mourir. Vous voyez bien que la mort ne veut pas de vous ! » Devenu blême de stupeur et de douleur, les lèvres tremblantes comme s'il eût voulu parler, de grosses larmes tombaient sur ses joues. Il avait suivi machinalement ses aides de camp, au milieu des fuyards qui se hâtaient vers le pont jeté sur la Dyle, pour gagner Charleroi. Aucune voix, aucun commandement ne pouvaient se faire entendre dans cette débandade, affolée par la peur, que poursuivaient à outrance les Prussiens. Il suivit le courant. Il y eut bientôt un encombrement tel, que ce ne fut alors qu'un piétinement tumultueux, en certains endroits de la route. Les chariots, les caissons d'artiUerie, les pièces de canon, les voitures d'équipage, celles de l'Empereur, celles de Maret, le fourgon du trésor particulier de Napoléon, se trouvèrent confondus dans

moins brusque avec Bourmont, puisque celui-ci avait une cocarde blanche, Blûcher, sans se soucier d'être compris par le transfuge qui pouvait savoir l'allemand, dit tout haut : « Qu'importe la cocarde, J... F... sera toujours J... F... ■

LA ROCHE TARPËIËNNE 897

celte mêlée inextricable et les Prussiens s'en emparèrent. Maret avait fait déchirer et jeter, dans la boue du chemin, les papiers les plus importants contenus dans son portefeuille. Le trésor fut divisé entre tous les soldats qui conduisaient le fourgon et l'escortaient. Mais l'Empereur perdit, avec sa berline, un vêtement de rechange où se trouvaient cousus des diamants de la valeur d'un million, cédés par le prince Joseph à son frère. Désespérant d'arrêter les fuyards, de rallier les bataillons qui avaient quitté le champ de bataille, il laissa cette coulée humaine fuir devant elle et, montant à cheval, il se dirigea sur Genappe, puis, sur Gharleroi, où il arriva aux premières heures du matin (1). Il ne s'arrêta

(1) GouBOAUD, t. II, p. 551. Le 19 juin 181S. L'Empereur arriva à sept heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre; il s'arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc.... Vains efforts I Les hommes que l'on fait entrer d'un côté s'échappent de l'autre. Sa Majesté mangea un morceau. Mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière. Mon cheval n'en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier. L'Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l'équipage de pont, d'abandonner les baquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes. Je presse également le départ d'un parc de chariots de paysans, chargés de vins, de pain, etc.. Il y avait là une quantité considérable de vivres et, à l'armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche. On lui fait observer que la route est si encombrée de voitures, qu'il lui serait impossible d'échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie qu'on s'attendait à voir apparaître d'un moment à l'autre. Alors Elle remonte à cheval. Nous suivons un instant la route d'Avesnes; mais d'après quelques avis que les partisans ennemis étaient à Beaumont, l'Empereur se décide à marcher sur Philippeville. Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s'arrête, et, comme on ne voyait pas d'ennemis, que, d'ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai avec Saint- Yon, Regnault, Amilhet et Montesquieu, un petit peloton que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop. Je leur dis que leur terreur n'était pas fondée, et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue. Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n'ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, Labédoyère, Amilhet et deux ou trois autres officiers d'ordonnance. L'Empereur descendit à une auberge sur la place, et il ût venir le commandant. Nous mangeâmes un peu, et j'appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées. Le duc de Bassano nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole ; il me répondit de suivre à cheval. Je lui répondis que ma monture était fourbue, et offris de monter sur le siège d'une carriole. Il m'assura que c'était impossible... nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l'accompagner» je fus désigné par Elle. Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy... un peu plus loin, au village de... nous rattrapâmes la voiture de l'Empereur. Nous y soupâmes et on nous fit payer le souper trois cents francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre, et il fut décidé que dans la crainte de manquer

pas, traversa la ville et vint se reposer dans une prairie, sur la rive droite de la Sambre, loin du tumulte, loin de la cohue épouvantable des régiments en déroute. Il cherchait à reprendre conscience de soi-même, de la catastrophe qui l'accablait. On le vit, alors, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, se promener à petits pas, autour d'un feu allumé, cherchant une inspiration réconfortante, pour pallier à tant de maux, à ce foudroyant échec qu'il ne s'expliquait pas; car, plus tard, parlant de Waterloo, il disait :

« Journée incompréhensible, concours de fatalités inouïes! Y a-t-il eu trahison ; n'y a-t-il eu que du malheur? Et pourtant tout ce qui tenait à l'habileté avait été accompli. Singulière campagne où j'ai vu trois fois s'échapper de mes mains le triomphe assuré de la France ! Sans la désertion d'un traître, j'anéantissais mes ennemis, en ouvrant la campagne; je les écrasais à Ligny, si la gauche eût fait son devoir; je les écrasais à Waterloo, si ma droite ne m'eût pas manqué. Singulière défaite, où, malgré la plus horrible catastrophe, la gloire du vaincu n'a point souffert, ni celle du vainqueur augmenté. La mémoire de l'un survivra à sa destruction ; la mémoire de l'autre s'ensevelira peut-être dans son triomphe (1). »

de chevaux, nous reprendrions la grande route de Mésidres où nous passâmes incognito, ainsi qu'à Reims, le 20 juin. — De là, à Berry-au-Bac, où nous déjeunâmes. Nous y Ûnmes conseil. Drouot, Flahaut, Labédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d'accord que Sa Majesté deTait, aussitôt arrivée à Paris, courir tout botté et crotté à la Chambre des députés, rendre compte du désastre, demander des secours et retourner se mettre à la tête de l'armée de Qrouchy et des débris qu'on aurait pu réunir; enfin de proposer de déposer la couronne, si c'était un moyen d'obtenir la paix. Nous nous aiTêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de Vive V Empereur. Tous les paysans des environs s'offraient pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture, et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise; Bussi resta à Laon, et nous partîmes enfin pour Paris où Sa Majesté arriva vers 10 heures incogniio, n'ayant pas voulu se servir des voitures de la cour, que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre, au delà des barrières. L'Empereur, aussitôt arrivé, manda ses ministres et se mit au bain. >

(1) Dx VAni<ABEixx {Histoire de la Restauration) : « Si le premier jour de la campagne, un lieutenant général et plusieurs officiers supérieurs avaient passé à l'ennemi, par un contraste qui caractérise le moment et les hommes, pas un seul des cent quinze mille hommes, sous-officiers et soldats qui franchirent la frontière ne déserta. Un rapport constate que dans le 4* corps (15 000 hommes) il n'y avait pas une seule faute de désobéissance à réprimer, durant toute la campagne. Ce rapport ajoute que le 14, à Ligny, tous les officiers montés de l'ancienne division Bourmont eurent leurs chevaux tués sous eux, et qu'il serait impossible de désigner aucun des officiers supérieurs ou autres, comme s'étant

LA ROCHE TÀRPËIENNË 290

Une heure s'écoula durant cette nuit horrible, en proie au plus cuisant désespoir. Près de lui, en un silence douloureux, se tenaient ses aides de camp, accablés aussi par l'épouvante du malheur éprouvé. C'étaient Bertrand, Drouot, Dejean, de Fiahaut, Bussi, quelques autres. Sa méditation ne l'ayant point calmé, il remonta à cheval, et partit pour Philippeville où il arriva le matin du 19 juin, à neuf heures. Il y fut rejoint par le duc de Bassano, et Fleury de Ghaboulon, auquel il dicta deux lettres destinées à son frère Joseph. La première ne contenait qu'un aveu discret de son désastre. Elle devait être lue aux ministres. La seconde, tout intime et très explicite, pour le prince Joseph seul, ne dissimulait rien du péril qui menaçait la France et annonçait qu'il se dirigeait sur Laon, en passant par Rocroi. Des courriers furent expédiés ensuite dans toutes les directions, afin de faire converger les troupes dispersées, soit vers Laon, soit vers La Fère, soit vers Soissons. Les commandants des places fortes voisines furent avertis d'une attaque prochaine et le maréchal Grouchy, sommé de battre en retraite, vers Philippeville ou Givet.

De Vaulabelle cite la fin de la lettre au prince Joseph relatant, sans réticence, la catastrophe de Waterloo :

« Cependant tout n'est pas perdu, écrivait Napoléon : je suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, cent cinquante mille

particulièrement distingué, parce qu*i] faudrait les citer tous. « Le seul reproche ■ à faire aux soldats, dit le rapport, serait de s'être jetés sur Tennemi avec trop « de fureur et d'abandon. Plus de calme aurait épargné bien des braves gens. € Cette division forte de 4 000 hommes eut 1 200 hommes hors de combat. Il

< en fut de même pour la plupart des autres divisions de l'armée. Bien que « formées à la hâte, ajoute Vaulabelle, et composées pour moitié de conscrits « ou de volontaires, enrégimentés depuis quelques semaines, les troupes qui li- « vrèrent ce combat suprême se montrèrent les égales des plus vaillantes liions « de la République et de l'Empire. Elles comptaient cinquante-neuf mille com-

< battants à Ligny; à Waterloo soixante-cinq mille. Les Alliés perdirent près « de 60000 hommes. Jamais armée française, on le voit, ne porta des « coups plus terribles. » (En nou.) « La furie qui animait les soldats de Blûcher et « les nôtres, durant les quatre jours de cette campagne, survécut à la bataille € du 18. Le jour suivant et le surlendemain les blessés des deux nations, retirés « dans les villages ou dans les fermes voisines du champ de bataille, luttaient « encore sur les lits et sur la paille où ils étaient gisants; à défaut d'armes, ils se

< déchiraient avec les mains. Le 20, un habitant de Planchenoit rentra dans « sa maison qu'il avait abandonnée dans l'après-midi du 18. Son lit était occupé « par deux moribonds restés sans soin depuis deux jours. U s'approche et leur « demanda ce dont ils avaient le plus besoin. L'un d'eux, blessé français, rasc semblant ce qu'il avait de force, répondit : je voudrais un pistolet, pour casser « la tête de ce Prussien. »

hommes. Les fédérés et les gardes nationaux, qui ont du cœur, me fourniront, en outre, cent mille hommes ; les bataillons de dépôt, cinquante mille hommes; j'aurai donc trois cent mille soldats à opposer, tout de suite, à l'ennemi. J'attellerai l'artillerie avec les chevaux de luxe; je lèverai cent mille conscrits; je les armerai avec les fusils des royalistes et des mauvais gardes nationaux. Je ferai lever en masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Champagne, la Lorraine : j'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide et qu'on ne m'étourdisse point. Je vais à Laon; j'y trouverai, sans doute, du monde. Je n'ai point entendu parler de Grouchy; s'U n'est point pris, comme je le crains, je peux avoir dans trois jours cinquante mille hommes. Avec cela, j'occuperai l'ennemi, et je donnerai à Paris et à la France le temps de faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens craignent les paysans et n'oseront pas trop s'avancer : tout peut se réparer encore. Ecrivez-moi l'effet que cette terrible échauffourée aura produit dans la Chambre. Je crois que les députés se pénétreront que leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi, pour sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement. » Napoléon ajouta de sa main : « Du courage et de la fermeté. »

Henry Houssaye extrait une phrase seule de cette lettre et affirme que l'Empereur annonçait à son frère dans le texte complet, qu'il rentrait à Paris, afin d'organiser, de concert avec les Chambres, la défense de Paris et une nouvelle armée à opposer aux envahisseurs. Sauf l'annonce de sa rentrée à Paris, c'est bien la même pensée qui a dicté la lettre citée par de Vaulabelle (1). Au surplus, sur cette détermination de Napoléon d'abandonner son armée aux soins de ses lieutenants, de Vaulabelle parle d'un conseil, tenu à Rocroi (2), où il s'arrêta quelques heures, dans cette journée du 19 juin, en venant de Philippeville. Parmi les généraux présents à ce conseil, Labédoyère, aveuglé par son cou- Ci) Henry Houssaye parle de cette lettre, en ces termes : « Mémoires de Mme X. Il m'est interdit de désigner autrement ces mémoires, un des plus précieux documents qui soient, sur les derniers jours de l'Empire. » Henry Houssaye dit encore : a Fleury de Chaboulon cite le texte de cette lettre que Gharras et d'autres regardent comme authentique. Je ne suis point aussi af&rmatif. Mais, si ce ne sont pas là les termes mômes de la lettre, bien vraisemblablement, c'en est le sens. »

(2) La note de Qourgaud, citée plus haut, indique Berry-au-Bac comme le lieu où se tint ce conseil

rage et son patriotisme, supposait qu'en ce grand danger de la patrie, personne n'hésiterait à s'unir à l'Empereur pour la défense du territoire. Il le poussait donc à revenir immédiatement dans la capitale où, tout poudreux de la poussière de la bataille et noirci de la fumée des canons, il entrerait dans l'enceinte de la Chambre des députés, et, après le récit de l'écrasant échec de l'armée, demanderait la levée de nouveaux bataillons. Il ne doutait pas qu'à la voix du monarque, les représentants de la nation ne cédassent à ses instantes exigences. De Flahaut, plus rassis, plus expert dans la connaissance des hommes, combattait cette opinion et désapprouvait l'éloignement de l'Empereur de ses troupes. Il n'était en sûreté qu'au milieu de ses soldats, disait-il; il ne serait respecté de tous les marchands de paroles que s'il gardait le commandement de l'armée. Ces gens-là ne s'abaissent que devant la force, et, quel que fût leur désir de l'abandonner, de le trahir, de lui enlever son pouvoir, ils ne l'oseraient, tant qu'il commanderait à ses héroïques bataillons, toujours prêts à se sacrifier pour lui. La présence de l'Empereur à Paris, entouré de ses ministres, qui, tous, ne lui étaient pas dévoués, indiquerait qu'il ne se sentait plus assez fort pour triompher de son malheur. Demander l'aide de la Chambre des députés, c'était d'avance se soumettre à ses délibérations qui ne pourraient que lui être hostiles. Ne savait-on pas quels meneurs la dominaient? Et puis l'armée se croirait-elle certaine du succès, quand elle saurait l'Empereur loin d'elle?

'r. Tiraillé en sens contraire, la volonté vacillante, depuis que la chance l'abandonnait, il demeura hésitant et ne sut prendre aucun parti. C'est que, au fond de lui, un désir pressant l'incitait à rentrer à Paris. Il y était atth'é par la crainte des intrigues royalistes et des trahisons de Fouché. Vraisemblablement, il voulut voir de ses yeux l'effet produit sur Paris par les graves nouvelles arrivées de Belgique. Une journée, deux journées au plus, là-bas, au milieu des factions politiques, et puis il reviendrait à ses soldats. Il croyait toujours en son prestige pour en imposer aux intrigants, à tous les chefs d'opposition qu'il avait vus, courbés encore devant lui, à l'inauguration des Chambres. Néanmoins, au premier moment et plus tard, les meilleurs esprits pensèrent qu'il aurait dû ne point abandonner son armée. Ce fut

Topinion de son frère Joseph, qui lui expédia un courrier pour l'inviter à rester loin de Pais ; ce fut l'opinion de Davout ; ce fut l'opinion du peuple des faubourgs qui ne voyait en lui que le général et non le chef de l'Etat. Défendre le pays, disait-on dans les carrefours, il n'y avait que l'Empereur qui pût le faire avec succès ; et se maintenir au milieu de ses soldats, c'était raffermir leur confiance et redoubler leur courage.

II n'échappait pas, d'ailleurs, aux hommes judicieux que la situation n'était plus la même que celle de l'année précédente. Les armées ennemies ne l'avaient pas encore devancé vers Paris. Il pouvait barrer la route à Wellington et à Blûcher. Quoi faire à Paris? Avant de partir, n'avaît-il pas prévu qu'il pouvait éprouver une défaite; n'avait-il pas indiqué les ressources disposées pour la défense de la capitale? Se présenter devant les Chambres, c'était une démarche qui l'amoindrissait. La grande raison, et la seule de ceux qui ont discuté cette question, c'est que les Chambres pouvaient le déclarer déchu du trône, s'il n'était pas là pour les contenir. Et alors quelle autorité lui serait-il restée sur la France ? Mais sa présence à Paris pourrait-elle empêcher cette révolte des intrigants ? Au contraire, elle devait surexciter ses ennemis, qui n'auraient plus à craindre un coup de force ordonné de loin. Est-ce qu'à la tête d'une armée, chaque jour augmentée par le ralliement des régiments disloqués, il ne maintiendrait pas en respect tous les brouillons, qui auraient voulu rappeler les Bourbons ou un autre prince ? Il était sûr de l'armée : il devait vivre près d'elle en ces jours effroyables de malheur. Ses ordres, à Paris, aux officiers qu'il pouvait y envoyer, auraient été exactement suivis, et il n'avait qu'un mot à dire pour dissoudre l'Assemblée, si elle se fût montrée rebelle.

En partant de Rocroi, la résolution de l'Empereur n'était point définitive. L'indécision planait toujours en son esprit, comme dans l'esprit de beaucoup de généraux de son escorte. Le malheur aveugle. De Rocroi, avec sa suite, l'Empereur se dirigea sur Laon, où il arriva dans la soirée du 20 juin; il s'arrêta au faubourg de Vaux situé au pied de la ville, bâtie sur une éminence (1). Les délibérations recommencèrent. Mais plus on approchait de Paris,

(1) Henry Houssayb, 181S^ Waterloo, p. 436. < L'Empereur descendit dans la cour de T Hôtel de la Poste. Par la grande porte, restée ouverte, on le voyait

plus chacun désirait y rentrer, l'Empereur aussi bien que ses aides de camp. Il semblait que le voisinage de la grande ville les fascinât, les éblouit. On disait à l'Empereur que loin de sa capitale, tous les mensonges obtiendraient du crédit parmi le peuple ; qu'on le dirait mort ou prisonnier ; que les fédérés se soulèveraient et que la guerre des rues étendrait sur la vUle ses hideuses horreurs. Ce serait la guerre civile jointe à la guerre étrangère. Ces raisons impressionnèrent Napoléon plus que toutes les autres. La guerre civile, la guerre comme il l'avait vue souiller tous les carrefours de Paris, durant la Révolution, était sa plus grande crainte.

« Eh bien, dit-il à ses généraux, puisque vous le croyez nécessaire, j'irai à Paris, mais je suis convaincu que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici. Je pourrais y diriger ce qui se passerait à Paris. Mes frères feraient le reste. »

II fit donc prévenir le prince Joseph qu'il partait de Laon et arriverait à l'Elysée dans la matinée du 21 juin ; qu'il présiderait aussitôt le Conseil des ministres et qu'ils eussent à se tenir prêts (1).

Il est peu d'historiens, peu de mémorialistes, qui n'aient disserté sur la conduite de Napoléon à son retour de l'Ile d'Elbe, à Paris; sur ce qu'il aurait dû faire pour éviter la sinistre issue de Waterloo. Marmont, en ses Mémoires, donne ses raisons qui ne sont point dénuées de justesse. Les voici. Après la déclaration

de la rue, marcher de long en large» la tête penchée, les bras croisés sur la poitrine. Il y avait beaucoup de paille répandue dans cette cour, où s'ouvraient des granges et des écuries. Un des spectateurs dit à voix basse : C'est Job sur son fumier. Napoléon paraissait si accablé et si triste, la scène était si impressionnable même, pour des âmes rustiques, qu'on n'osait l'acclamer. Quelques cris de : Vive VEmpereury bien faibles, timides, étouffés, partirent cependant de la foule. L'Empereur s'arrêta et souleva son chapeau. On avait été averti dans la ville. Un détachement de la garde nationale descendit pour former la garde d'honneur. »

(1) Henry Houssaye discute longuement si ce fut à Philippeville, à Rocroi, ou à Laon, que Napoléon se décida à rentrer à Paris. La question, il me semble, est de mince valeur. Celle d'une autre importance est de juger s'il devait abandonner son armée, ou rester au milieu d'elle.

du 13 mars par les puissances coalisées, Napoléon devait se résoudre incontinent à la guerre, envahir la Belgique, la soulever, reprendre les frontières du Rhin et appeler toutes les forces vives de la France à le soutenir. Ces premiers succès en eussent amené d'autres. La France possédait alors une armée de quatrevingt mille hommes, renforcée de cent canons. Recrues, vétérans, volontaires, seraient accourus, doublant le nombre de ses combattants, avec lesquels l'Empereur aurait mis en échec ses ennemis. Cette attaque immédiate, inattendue, les aurait démoralisés, et Napoléon aurait obtenu la paix. Sa conduite fut autre. Il eut le tort de se laisser endoctriner par les phrasiers de la Restauration, par les jeunes sectateurs du régime parlementaire, beaux orateurs haut cravatés, dont la fougue oratoire se serait calmée très vite, au moindre froncement des sourcils du général. Pas de politique aux premières semaines de son retour : la guerre. La politique ne lui offrait que périls... Eh ! sans doute, cela est vrai. Mais Napoléon arrivait, convaincu que sa renommée d'homme de guerre lui avait enlevé l'amour de la France; qu'U devait démontrer qu'il n'était plus un conquérant, qu'il voulait la paix, la liberté, être un monarque constitutionnel, comme tous les autres monarques de l'Europe. On lui avait tant reproché ses vingt ans de combats multipliés, les mêlées sanglantes de ses campagnes militaires, qu'il se refusait à provoquer le premier ses ennemis. Il attendit qu'ils se fussent mis en marche pour aller à leur rencontre (1). Et lorsqu'il fut vaincu, on l'accabla, lui et la France que l'on ne séparait point de sa cause.

Les plus venimeux de ces assommeurs, qui déchaînent leur

•' (1) Mjsnnbval {Souvenirs, t. II» p. 443) note ses impressions sur Napoléon, qu'il voyait, à son retour de l'Ile d'Elbe. « Je ne le retrouvai plus animé de cette certitude du succès, qui Pavait rendu si confiant autrefois. Il semblait que la foi dans sa fortune, qui Pavait porté à former l'entreprise hardie de son retour de Pîle d'Elbe, et qui Pavait soutenu dans sa marche, à travers la France, l'eût abandonné, à son entrée dans Paris. Il sentait qu'il n'était plus secondé, avec ce zèle ardent et dévoué auquel il avait été accoutumé, et que son allure, gênée parles entraves qu'il s'était laissé imposer, n'avait plus la même liberté. •

De son côté Marmont : « Au moment d'entrer en campagne, il avait les plus tristes pressentiments. Il s'en expliqua, plusieurs fois, dans l'intimité, et Decrès, la veille de son départ pour l'armée, surprit sa pensée intime. Entré dans son cabinet, il le vit enfoncé dans son fauteuil, ayant Pair assoupi. Decrès resta silencieux et immobile, pour attendre le moment du réveil. Peu après. Napoléon se leva brusquement en prononçant, tout haut, des paroles qu'il pensait n'avoir point d'auditeurs : « Et puis cela ira comme ça pourra. »

LA ROCHE TARPÉIENNË 305

colère et leur haine quand leur victime est à terre, furent les journaux anglais, dont les sentiments reflétaient l'esprit de la plèbe de Londres, de toute la classe marchande et trafiquante, que les victoires de Napoléon avaient distraite de ses occupations mercantiles. Jadis, elle n'avait pu s'enrichir, comme elle l'eût fait si elle n'avait pas craint les navires armés en course contre ses bâtiments chargés de marchandises, si elle avait pu vendre à l'Europe, fermée par le blocus continental, ses cargaisons tirées des pays d'outre-mer. Et ces journaux écrivaient au lendemain de Waterloo :

« Pour les conditions que le duc de Wellington devra imposer aux Français, comme à une nation conquise, il convient de ranger tout d'abord, celle de restituer à leurs légitimes propriétaires toutes les statues, tous les tableaux, tous les livres et autres objets d'art dont l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne ont été dépouillées. Il faut que la vanité du peuple français ne soit plus flattée par la possession d'un seul trophée de sa Révolution. Il faut qu'il retourne à l'état abject où il était sous son ancien régime, et que son esprit soit tout à fait abattu. Les alliés de Louis XVIII admettent aujourd'hui son rétablissement sur le trône, et, dès ce moment, le monarque doit acquiescer à tout ce qu'on lui demandera. Il n'a rien à refuser à ceux dont il est le protégé. »

Dans la soirée du 20 juin, dans la matinée du 21, jour de l'arrivée de Napoléon à Paris, l'immensité du malheur qui le frappait était connue de tout Paris. Les chuchotements des premières heures étaient devenus de longs colloques entre les députés et les pairs. S'fls ne savaient rien d'exact, ils étaient certains que l'Empereur avait été vaincu, que son armée était en déroute, et qu'ils allaient le tenir à merci, lui, dont ils redoutaient tant l'audace et la force. Dans le cercle des amis de l'Empereur, et parmi ses familiers, la consternation était grande. Chez les royalistes, la joie était si démonstrativequ'elle en devenait honteuse. Ils ne

doutaient plus que l'Empire napoléonien ne se fût écroulé à Waterloo et que la dynastie « usurpatrice » ne se relevât jamais de l'écrasement de sa dernière armée. Fouché, mieux renseigné que ses collègues, par ses af&dés et ses correspondances avec la cour de Gand, Fouché, qui avait tout à craindre de Napoléon vainqueur, la mort, en représailles de ses trahisons connues, ne perdit pas un instant pour avertir, de ces accablantes nouvelles, ses compères de la Chambre des députés, Manuel, Jay, et tous les opposants qui se groupaient autour de ces malfaisants orateurs. Exaspérer leur animosité contre l'homme de guerre qu'ils détestaient, c'était préparer son renversement et de plus se défendre soi-même. Et ils arrivèrent tous chez le ministre pour combiner avec lui les attaques contre le monarque, dépourvu de son auréole, dont ils voulaient secouer le joug.

Avec son habileté ordinaire, Fouché tenait un langage qui n'était pas le même suivant ses interlocuteurs. Il effrayait les libéraux, les ameutait contre une dictature possible, une dictature qu'il sentait nécessaire dans la situation pérUleuse de la patrie. Il encourageait les royalistes dans leur audace, dans leurs entreprises, dans leur soulèvement contre le pouvoir établi. Il affectait avec les impérialistes une attitude déprimée, un chagrin presque inconsolable, en pensant que le grand capitaine, abandonné de ses anciens et de ses nouveaux partisans, parce qu'il était vaincu, serait peut-être forcé à une nouvelle abdication. Par des moyens différents il visait au même but, la dépossession de l'Empereur de son pouvoir souverain.

Tous les ministres ne ressemblaient point à Fouché, heureusement. La plupart restaient fidèles à Napoléon dans son malheur. Le soir du 20 juin, Garnot recevait quelques-uns de ses amis. Les invités se pressaient autour de lui, espérant lui arracher le secret qui l'accablait, visiblement indiqué sur son visage bouleversé. Il se plaça à une table de jeu, afin d'échapper à ces inte^ rogations torturantes. Mais, l'esprit troublé, il battait les cartes sans interruption, ne se décidant point à jouer. De Gérando, son partenaire, le considérant alors avec une attention provocatrice. Garnot ne se contint plus, jeta les cartes sur la table et se leva, disant : « Eh bien ! oui, la bataille est perdue ! » Ailleurs que chez les ministres, Thibaudeau, l'ardent conventionnjel que Napo-

LA ROCHE TARPËIENNE 307

léon avait nommé pair de France, Thibaudeau, redoutant im retour des Bourbons, exhalait ses craintes en paroles les plus véhémentes, et démontrait tout ce que la liberté perdrait, avec ces princes, deux fois fugitifs, revenant irrités de l'interruption de leur bonheur, de l'humiliation subie et de l'abandon de ceux qui avaient juré de les défendre. Siéyès, comme Thibaudeau, apprenant le désastre de Waterloo, se présenta tout de suite chez le prince Joseph. Il y rencontra Lan juinais, le président de la Chambre des députés ; et Menneval raconte que Siéyès voyant cet homme douteux, si froid naguère envers l'Empereur, s'exprima avec sa brusquerie coutumière, en montrant Lanjuinais au prince :

« Si vous voulez le persuader avec des discours, vous avez fort à faire. Permettez-moi de prendre la parole... Lanjuinais, dit-il, Napoléon a perdu une bataille. Il a besoin de nous ; il arrive. Allons à son aide ; qu'il chasse les barbares ; lui seul le peut avec notre concours. Après cela, s'il veut être despote, le danger passé, nous nous réunirons pour le pendre, si cela est jugé indispensable. Mais, aujourd'hui, marchons avec lui. C'est le seul moyen de nous sauver. Sauvons-le, pour qu'il nous sauve. La nation nous en saura gré, car il est l'homme nécessaire. »

Les ministres invités par le prince Joseph à se réunir à l'Elysée, le matin du 21 juin, ce fut Caulaincourt que l'Empereur trouva le premier sur le perron de l'escalier du palais, l'attendant à sa descente de voiture. C'était lui, dit Villemain, lui, ce cœur fidèle, ce cœiu' dévoué, qui était là pour recevoir ses douloureux épanchements. Napoléon haletait, ne pouvait parler. Sa respiration bruyante dénonçait l'oppression de son âme, et ses traits altérés le vieillissaient de dix ans. Il ne sortait de ses lèvres que des phrases entrecoupées et sans suite... « J'étouffe là, disait-il, la main sur son cœur. Il me faut quelques heures de repos pour me remettre à mes affaires... Un bain, un bain!... Caulaincourt, j'étouffe. » Il se mit au bain, et Caulaincourt admis près de lui familière*

ment, U Tinterrogea sur l'opinion des Chambres et l'esprit de Paris. L'ami, plein d'égards, éloignait ce sujet irritant; ce qu'il aurait pu lui dire était si désolant, si troublant, qu'il évitait de parler. D'ailleurs, le monarque malheureux s'agitait dans son bain, et la pensée toujours implacablement attachée aux événements de Belgique, il les repassait, les commentait, tantôt avec tristesse, tantôt avec désespoir, tantôt avec colère, devant son ministre, muet de douleur.

« C'est horrible, horrible, s'écriait-il, en une intonation déchirante, mes troupes écrasées après tant et de si héroïques efforts. Jamais la plus belle victoire ne portera la gloire de l'armée française plus haut que la défaite du Mont-Saint-Jean. L'ennemi ne l'a pas vaincue, il l'a égorgée à force de masses d'honunes. Ma Garde s'est fait massacrer, sans vouloir de quartier... ma bravei mon admirable Garde, détruite, hachée ; et moi je n'ai pu mourir... ■ Des gémissements étouffés entrecoupaient ce récit, qui m'arrachait le cœur, ajoute Caulaincourt. Je ne trouvais ni larmes, ni paroles; c'en était trop. »

a J'avais combiné, reprit l'Empereur, une audacieuse manœuvre qui devait empêcher la jonction des deux armées ennemies. Je lançais ma cavalerie réunie en un seul corps de vingt mille hommes, au milieu des cantonnements prussiens. Cette attaque hardie, exécutée le 16, avec la rapidité de la foudre, pouvait décider du sort de la campagne. Les Français ne comptent pour rien le nombre des ennemis qu'ils ont à combattre ; ils prodiguent leur sang avec le succès. Ih sont invincibles dans la prospérité, et il m'a fallu changer mes plans. Au lieu d'attaquer à l'improvisie, il m'a fallu entamer un combat régulier, présenter la bataille aux deux armées réunies et soutenues par d'immenses réserves... La force de l'ennemi était quadruple de celle que j'avais à lui opposer... J'avais calculé tous les désavantages d'une affaire régulière. La désertion de cet infftme Bourmont m'a forcé à changer toutes mes dispositions... Passer à l'ennemi, la veille d'une bataille!... Le misérable ! Que le sang de ses frères retombe sur lui ! Que les malédictions de la France le poursuivent !... — Sire, lui dis-je, vous repoussiez cet homme. Que n'avez- vous suivi votre propre impulsion. — Je n'en voulais pas. Cette infamie est inouïe. L'armée française n'offre pas de précédent d'un pareil crime. Jomini n'était

pas Français, lui... La conséquence de cette désertion a été désastreuse... Le découragement a gagné les esprits, préoccupés des trahisons qui paralysaient nos efforts. Mes ordres ont été mal compris ; l'hésitation s'est fait sentir dans la manière de les exécuter. Tantôt c'est Grouchy qui est en retard ; tantôt c'est Ney qui perd la tête, emporté par sa bravoure, par son intrépidité... 11 paie de sa personne comme un soldat, sans regarder ni devant ni derrière, et les troupes, sous ses ordres, sont écharpées sans aucune nécessité. C'est déplorable; c'est affreux!... On a fait des prodiges, je vous le répète, et nous avons perdu la bataille... Les maréchaux, les généraux, tous, tous, se sont bien battus, et cependant une incertitude, une inquiétude indéfinissable planaient et démoralisaient les chefs de l'armée. Il n'y avait point d'unité, point de précision dans les mouvements, et, ajouta-t-il avec effort, des cris de sauve qui peut ont été, assure-t-on, proférés. Je ne puis le croire. Ce que j'ai souffert, Gaulaincom^t, est pire que la torture de Fontainebleau. Je suis tué. Le coup que j'ai reçu à Waterloo est mortel... »

Pendant ce quasi-monologue, Gaulaincourt s'était enhardi, et Napoléon cherchant des yeux la pensée de son ministre, celui-ci, alors, objecta que l'Empereur avait eu le tort de rentrer à Paris, au lieu de rester au milieu de son armée et de rallier ses régiments disloqués... — Mais, je n'ai plus de régiments, plus d'armée, répliqua Napoléon amèrement. L'armée est comme dissoute. Des hommes... j'en trouverais encore; je n'ai plus de fusils... »

Villemain, à ce sujet, insiste sur cette tactique familière à Napoléon, fuir toujours les lieux de ses défaites et sommer ensuite la France de l'aider à réparer ses pertes, à surmonter les nouveaux périls qui le menaçaient. Villemain ajoute :

« Ge n'était plus de saison. La force manquait dans la nation pour suffire à ces sacrifices, et l'ascendant aussi dans le chef, pour les imposer. Le cri d'honneur et l'instinct de prévoyance de Gaulaincourt étaient vrais. Même après l'affreux mécompte de Waterloo, Napoléon s'arrêtant à quelque distance pour rassembler lui-même ses débris, puis s'écartant pour aller rejoindre le maréchal Grouchy, qui, de Namur, occupée sans efforts, rentrait en France par Bouviues et Rocroi, Napoléon retrouvant ainsi une armée encore intacte, et qu'auraient grossie les débris arrêtés par sa pré-

3i0 Le retour de L'EMPEREUR

sence, eût été autrement redoutable et respecté que Napoléon arrivant seul à Paris, en toute hâte, comme Varon, à Rome, après la défaite de Gcinnes, et pour être plus juste envers le génie de la guerre, comme Annibal, rentrant à Carthage, après Zama (1). » Id Sorti du bain, l'Empereur prit un léger repos et reçut la reine Hortense, qui se précipita tout en larmes dans ses bras ; ensuite ses frères Joseph et Lucien, tous les deux affectueux, unissant leur destinée à la sienne. Lucien l'aborda par ces mots : c Mon frère, mon frère! que pouvons-nous faire pour vous? » Ce fut, après eux, le tour de Lanjuinais. Napoléon, sans rien dissimuler de la gravité de l'heure présente au président de la Chambre des députés, ajouta que le malheur était réparable, si les députés ne se séparaient point de sa personne. Lanjuinais répondit que les députés, pris en masse, seraient hostiles au capitaine vaincu, parce que sa défaite le dépouillant de son prestige, il serait jugé incapable de maintenir la paix à l'intérieur, aussi bien qu'à l'extérieur. La victoire à Waterloo aurait établi son pouvoir sur une

(1) « Si l'on songe, a écrit Vnj.EMATN {Souçenirs, t. II, p. 306), si Ton songe à la résistance, qu'aux derniers moments, Marmont, presque indécis, avait faite, en 1814 et aux sept mille ennemis qu'il avait abattus, en défendant les hauteurs de Paris, peut-on calculer ce qu'eût été une bataille de l'Empereur se repliant en armes jusque-là et à la tête des forces de Qrouchy, des garnisons de la Somme et des restes héroïques de Waterloo, recevant avec les feux désespérés de ses dernières batteries l'avant-garde déjà décimée de l'Europe l L'effort ne fut pas tenté. Le drame s'arrêta de lui-même avant ce terrible cinquième acte. >

a L'Empereur ne pouvait concevoir, a écrit Gourgaud, en son journal, la perte de la bataille de Waterloo. Ce n'est pas pour moi, ajoutait-il, c'est pour la malheureuse France... Sa Majesté, ajoute Qourgaud, me dit encore qu'avec vingt mille hommes de moins, il aurait dû gagner la bataille. C'est la fatalité qui la lui avait fait perdre. » — Et un autre jour. Napoléon disait de même à Qourgaud : « Les hommes de 1815 n'étaient pas les mêmes que ceux de 1792. Les généraux craignaient tout. J'aurais peut-être mieux fait d'attendre encore un mois, pour donner plus de consistance à l'armée. J'aurais eu besoin d'un commandant de la Garde. Si j'avais eu, à sa tête, Bessières ou Lannes, je n'aurais pas étévaincu. Je croyais avoir les grenadiers à cheval en réserve. Leur charge eût rétabli les affaires, car ce n'est qu'une brigade de cavalerie qui a causé tout le désordre. Un officier avait donné, de ma part, l'ordre d'avancer à Guyot. Soult n'avait pas un bon état-major. J'avais des officiers d'ordonnance beaucoup trop jeunes, comme Regnault, ou Montesquiou. Ce n'étaient que des aides de camp. Ney m'a fait bien du mal, avec son attaque partielle, à la Haie-Sainte, et en faisant changer de position à l'artillerie, que vous aviez placée. Elle protégeait bien ses troupes. Au lieu qu'en marchant en avant, elle pouvait être chargée; ce qui eut lieu, en effet. J'aurais dû, en partant des Quatre-Bras, laisser seulement Pajol, avec la division du sixième corps, à la poursuite de Blûcher, et tout emmener avec moi. J'ai envoyé, dans la nuit du 17, trois ordres à Grouchy; et, dans son rapport, il dit qu'il n'a reçu, le 18, qu'à huit heures du soir, l'ordre de marcher sur Saint-Lambert. C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais gagner cette bataille.

LA ROCHE TARPÉIENNË 311

base indestructible; la défaite loi enlevait ce pouvoir et le rendait semblable aux autres hommes. Les représentants de la nation demanderaient alors son abdication ; s'il s'y refusait, ce serait la déchéance. L'auteur de la brochure d'où sont tirés ces faits {Napoléon, sa famille, ses amis) aurait dû indiquer l'impression que produisirent ces paroles sur l'impérial auditeur. D'après lui, l'Empereur se serait borné à répondre que « si la Chambre des députés voulait son abdication, il ne la lui ferait pas attendre ». Sans doute, au président Lanjuinais, Napoléon n'avait rien de plus à dire; mais il est douteux, qu'à part lui, il se soit résigné aussi vite et sans objection à cette soumission. Au surplus, il devait mettre en doute le rapport de Lanjuinais. Il croyait fermement que la Chambre était patriote; que, parmi ses membres, quelques fortes têtes, épaves de la Révolution, lui étaient seules opposées, La Fayette et ses jeunes thuriféraires, et que les dangers de la patrie élèveraient haut leurs âmes et leurs résolutions. Car, dans son ardent désir de surgir encore au-dessus de tous les obstacles présents, de triompher de ses ennemis, de reconquérir sur la nation son ascendant qu'il sentait détruit, il s'illusionnait volontairement, il se trompait lui-même, il éloignait, repoussait ce mot abdication, dont il avait subi déjà l'humiliation à Fontainebleau, l'année précédente.

Fouché, ensuite, se présenta, patelin, doucereux, affligé. Napoléon, outré de cette hypocrisie, brusqua le ton avec lui. « Ne vous gênez pas, citoyen Fouché, lui dit-il; montrez toute votre joie. Vous avez souhaité ma perte; vous voilà satisfait. Vous croyez triompher. C'est une erreur. Je laisse au roi le soin de ma ven geance. Il est environné de gens qui, malgré vos efforts, l'éclaireront sur votre compte. » Cambacérès était présent à cette algarade. Napoléon quittant Fouché pour aller à ses ministres, Fouché se rapprocha de Cambacérès, et ne pouvant pas dissimuler son mécompte, il lui dit : « Que vous semble de ce que vous venez d'entendre? Cet homme a-t-il sa raison? La manière dont il m'a traité est inconcevable. — Peut-être a-t-il raison de vous en vouloir, lui répondit le ministre de la justice. Lui avez-vous été toujours fidèle? — Ah! vous parlez comme lui, reprit Fouché. A qui diable est-on fidèle? L'avez- vous toujours été, même à votre maltresse ? Quant à votre roi, qui fut aussi le mien, il a eu de bons

gages de notre fidélité commune ! » Et sur ce coup de boutoir, il laissa le méticuleux Gambacérès, tout interloqué.

Les salons d'attente se remplissaient à l'Elysée. Tous les ministres à portefeuille étaient présents, ainsi que les quatre ministres d'Etat et les généraux revenus de Belgique avec l'Empereur, abîmés encore dans leur épouvante depuis la déroute de Waterloo. De leurs paroles, il ne jaillissait qu'une sombre désespérance qui se communiquait à leur entourage. L'attente, qui se prolongeait en ces heures tragiques, rendait cette réunion d'hommes douloureuse et pleine d'anxiété, peu propre aux mesures énergiques qu'il eût fallu prendre, en ces circonstances. Enfm l'Empereur entra, et après avoir fait lire par le duc de Bassano le bulletin de la terrible bataille qui l'avait ramené à Paris, il ouvrit le Conseil par ces mots : c Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour les réparer, pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi va entrer en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature temporaire. Dans l'intérêt de la patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir ; mais il serait utile et plus national qu'il me fût donné par les Chambres. »

C'était la conviction de Garnot, qui parla le premier, lorsque l'Empereur, étonné du silence de ses ministres, les força de répondre. Carnot citait les années de la Révolution pendant lesquelles la France avait fait tête à l'Europe entière, avec ses armées de volontaires. Comme jadis, la patrie était menacée par les souverains absolus, acharnés contre les idées libérales et l'esprit d'égalité, issus de la Révolution ; à cette coalition de barbares, il fallait opposer la dictature de Napoléon, qui avait si souvent repoussé leurs redoutables attaques. La France, appelée aux armes par ses représentants, enflammée par les périls grandissants, se

LA ROCHE TARPÉIËNNE 313

lèverait tout entière pour se défendre contre les envahisseurs, S'ilj[fallait reculer, on se replierait derrière la Loire, où l'on rallierait l'armée qui campait en Vendée, et celle du Midi que commandait Suchet. On formerait ainsi de nouveaux bataillons de vieux soldats, qui chasseraient, à la voix de leur chef, les armées étrangères souillant notre territoire.

Gaulaincourt parla ensuite. Depuis le retour de l'Ile d'Elbe, il ne servait Napoléon que par affection et non dans la conviction du succès; il n'avait jamais eu confiance dans la durée de cette restauration impériale, sachant de combien d'ennemis le grand capitaine était assailli ; enfin il sentait la faiblesse de l'Empereur séparé de son armée. Se rappelant l'adage : Malheur aux vaincus, il objecta que la prise de Paris, envisagée par Garnot, déciderait du sort de la France, parce que la nation était épuisée. La dictature était une mesure empirique dont il sortirait, sans doute, une guerre civile. Il n'y avait que l'accord des Chambres avec l'Empereur qui pût sauver la France.

Davout, le ministre de la guerre, que Napoléon avait appelé près de lui, pendant son bain, répéta son premier avis, la prorogation des Chambres ; ce qui était parfaitement légal et conforme au droit constitutionnel. L'Empereur réunirait, alors, en ses mains, tous les pouvoirs et aviserait librement aux moyens de parer aux dangers les plus pressants. Il ne fallait qu'une seule tête, une seule volonté, uneseule main, pour diriger l'a défense contre les ennemis.

Fouché n'avait eu garde de manquer à cette délibération des ministres. Malgré la scène très vive et l'emportement de Napoléon contre lui, il était là. Il répliqua aussitôt à Davout, — car il redoutait une prorogation, probable maintenant, qui lui enlèverait toutes ses chances d'intrigues — et s'appesantit sur le bon esprit des députés, sur leur patriotisme. Pourquoi douter d'eux ! Si on les prorogeait, ils se disperseraient, iraient répandre la peur dans toutes les provinces. Mieux valait garder la représentation nationale près de soi et lui demander, en toute confiance, les ressources nécessaires à une résistance vigoureuse aux Alliés. Comme ministre de la police, il savait que l'opinion publique était calme et rassurée.

Et Napoléon, d'un ton narquois : « Ah ! tout est calme d'après lui! »

A cette repartie impériale, Fouché comprit qu'il ne devait plus compter sur la longanimité du maître ; que, s'il ne pouvait le renverser, lui, Fouché, était perdu ; et du salon même où il délibérait à l'Elysée, avec les autres ministres, il s'empressa de faire passer à ses amis, ses affidés. Manuel, Jay, Dupin, Flaugergues, d'Ai^ genson, de petits billets, suffisamment expressifs, dans lesquels il annonçait la dictature préparée de l'Empereur. C'était à eux d'aviser.

Decrès fut brutal, suivant sa coutume, et il s'éleva de toutes ses forces contre l'opinion de Fouché. a Non, disait-il, les députés n'étaient point disposés à seconder l'action de l'Empereur. Parmi eux régnait une sourde agitation, qui se traduisait en propositions d'une violence extrême. Ils n'étaient rien moins que sympathiques à la dynastie napoléonienne, qu'ils attaqueraient, sans doute, à la tribune. »

Ce fut également le sens des paroles de Regnault de Saint- Jeand'Angély, sur lequel, pourtant, comptait Napoléon. L'Empereur savait que le ministre d'Etat était un de ses partisans convaincus, et il s'attendait à un discours éloquent, dans le sens de ses propres idées, demander aux Chambres un pouvoir discrétionnaire, une dictature temporaire, qui lui permettrait de sauver en même temps la France et son trône. Mais Regnault, endoctriné par Fouché, plaidait pour une régence, qui assurait, aux grands dignitaires de l'Empire, le maintien de leurs droits, de leurs dignités, de leur fortune : et Regnault était un de ces dignitaires auquel une régence demanderait encore des services. De plus, il était persuadé que cette Chambre, composée d'avocats, de propriétaires terriens, de bourgeois affolés, ne voulait plus de la guerre, mais la paix à tout prix ; comme Lanjuinais, il pensait que le désastre de Waterloo et l'isolement de Napoléon de son armée avaient diminué l'ancien conquérant et l'allaient livrer à la merci de tous les ambitieux. Mieux valait une régence qui empêcherait la déchéance. Ses premières paroles furent donc embarrassées, retenues, sans franchise. Napoléon, déconcerté et voulant aller tout de suite à une conclusion, l'interrompit.

— Parlez nettement, lui dit-il. C'est une abdication qu'ils veulent?

— Il faut bien que j'ose vous le dire, Sire, quelque pénible que

LA ROCHE TARPÉIENNE 3i5

soit cet aveu. C'est vrai, c'est votre abdication que les députés escomptent déjà et je dois ajouter qu'ils oseront vous la demander, si vous ne la leur offrez de votre propre mouvement.

Lucien intervint brusquement sur ces mots si décourageants.

— Eh quoi ! dit-il, la patrie est en danger ; l'ennemi est à nos portes, et on hésiterait à prendre les mesures les plus énergiques. Le salut de la nation est la loi suprême. Il n'y en a point d'autre qui puisse lui être opposée. Si les députés refusaient de seconder l'Empereur, il ffitut que l'Empereur se passe d'eux, prenne la dictature, mette la France en état de siège, exige d'eUe les ressources nécessaires pour la défendre, pour la sauver. Tous les Français qui ont du cœur applaudiront à ces actes d'énergie.

Garnot approuva les paroles de Lucien. Leurs deux âmes patriotes s'unissaient en ce moment dans les mêmes pensées.

L'Empereur, réconforté par ces éloquentes paroles, ajouta qu'il ne désespérait point du bon esprit des députés ; que les dangers menaçants feraient surgir en eux le sentiment du devoir qui les liait à la patrie. « La nation, dit-il, ne les a point nommés pour me détrôner, mais pour me soutenir. Je ne crains rien pour moi, je crains tout pour la France. N'imitons pas les querelles du Bas- Empire; soyons unis pour être forts, afin d'écarter surtout les Bourbons qui feraient le malheur de la patrie, avec plus de haine qu'à la première restauration. »

Napoléon fit connaître ensuite les moyens de reconstituer son armée. Son exposé fut clair, détaillé, rassurant. II avait avec lui à Waterloo soixante-cinq mille hommes. Vingt-cinq mille peut-être avaient été tués ou blessés. Le reste arrivait à chaque heure sous les murs de Laon, et les régiments, aussitôt reformés, seraient, dans quelques jours, prêts à reprendre l'offensive. A ces trentecinq ou quarante mille soldats, si l'on ajoutait l'armée de Grouchy, de trente-cinq mille hommes, que l'on savait intacte, se dirigeant sur Givet, c'était une nouvelle armée de plus de soixante mille combattants, en état de s'opposer à la marche en avant de l'ennemi. Sans doute, le matériel perdu était important. Mais nos arsenaux étaient bien garnis. Vincennes et la Fére possédaient cinq cents bouches à feu. Enfin, dans les dépôts le plus près des frontières, les soldats mobilisés immédiatement, on pouvait trouver de nombreuses ressources et mettre en ligne avant quinze jours

une armée de cent trente mille hommes, supérieure à Tarmée victorieuse qui avait éprouvé des pertes plus grandes encore que les nôtres. Quant aux Russes et aux Autrichiens, ils ne marchaient que lentement et, à l'heure présente, ils n'avaient pas franchi le Rhin. Ils ne seraient point en France avant un mois. D'ici là, Paris serait fortifié, armé de canons, protégé par ses gardes nationales unies aux fédérés, par les gardes nationales de la Bretagne et de la Normandie, appelées en toute hâte, et les trente mille soldats de la marine, composant vingt régiments de matelots, organisés depuis des semaines. Il ne fallait pas oublier, en outre, cent soixante mille hommes, complément de la conscription de 1815 et les nouveaux appels que l'on pourrait faire. Quant aux frontières des Alpes, Suchet suffirait à les défendre avec son armée très entraînée, qui allait rallier à Lyon les gardes nationales de nos provinces méridionales.

— Et la Chambre demande mon abdication! s'écria-t-il avec colère. Mais abdiquer, c'est dissoudre l'armée qui n'a de confiance qu'en moi et qui m'est encore toute dévouée ! Et que lui font, à elle, tous les discours de la tribune, toutes les belles périodes oratoires! Ces vaines paroles la touchent peu. Elle ne comprend qu'une chose, c'est le péril de la France et c'est pour la patrie qu'elle est prête au sacrifice de la vie. Lorsque je débarquai à Cannes, j'aurais compris que l'on me repoussât. Aujourd'hui, je suis lié à la nation ; c'est elle que je représente devant l'Europe. Me sacrifier, c'est offrir ses mains aux chaînes. « Ce n'est pas la liberté qui me dépose, ajouta-t-il, c'est la peur. »

Cette substantielle harangue, prononcée avec la lucidité de langage de l'homme qui connaissait le mieux la situation de nos forces militaires et la faiblesse de nos ennemis, produisit sur l'auditoire une impression profonde. Déjà les paroles de Carnot et de Lucien avaient bouleversé toutes les âmes, et maintenant, devenues confiantes, elles acceptaient les décisions de l'Empereur sans réserves. Il fut convenu qu'il se présenterait à la Chambre des députés, qu'il annoncerait les projets arrêtés, de concert avec ses ministres. Davout serait nommé commandant de Paris, mis en état de siège ; Clause], ministre de la guerre ; tous les fédérés seraient armés et annexés aux légions de la garde nationale, enfin le siège du Parlement serait transféré à Tours. A la secrétairerie

LA ROCHE TARPÉIENNE 3i7

d'Etat, on préparait les décrets nécessaires à l'exécution de ces mesures ; on transcrivait, en beUe écriture, le discours que Napoléon allait prononcer à la Chambre des députés ; on délibérait en quel costume il s'y présenterait, en habits de gala, ou simplement revêtu de son uniforme souillé de la poussière et de la fumée de la batcdlle, lorsque les nouvelles venues du Palais Bourbon apprirent que les représentants s'étaient déclarés en permanence et avaient appelé crime de haute trahison toute tentative d'ajournement ou de dissolution. Napoléon discerna, tout de suite, l'extrême gravité du coup d'Etat parlementaire. C'était son pouvoir perdu, l'autorité des députés remplaçant la sienne ; les avocats se substituant au général d'armée ; c'était l'écroulement de ses espérances, celui de sa dynastie peut-être, et certainement la ruine de la patrie. « J'aurais dû ajourner cette Chambre avant mon départ, dit-il. Elle va perdre la France. » Toutes les résolutions arrêtées furent donc mises en suspens. Il fallait attendre d'être mieux renseigné sur les motifs qui, tout à coup, sans que rien ne le fit prévoir, avaient poussé la Chambre à ériger sa puissance contre celle de l'Empereur.

Ces événements avaient leur origine dans les excitations de Fouché. Ses confidences perfides, ses réticences calculées, ses demi-mots lancés à propos, avaient répandu, depuis la veille, parmi les députés, la crainte d'une dictature sanglante. Ajouté à cela, le tableau fait du désastre de Waterloo par les généraux qui arrivaient de Belgique, les députés ne doutaient plus que la France ne fût perdue, si elle restait plus longtemps sous la domination de l'Empereur. Fouché le disait fou, incohérent, usé par les vices autant que par le travail, sans volonté et se grisant de paroles. II fallait lui arracher le pouvoir. Alors, dans la matinée du 21 juin, les députés étaient accourus au palais de leurs séances. Les conciliabules dans les couloirs, dans l'embrasure des fenêtres, inculquaient aux esprits une ardeur passionnée qui les portait aux plus extrêmes résolutions. On allait, on venait, on s'abordait avec

indignation, avec une sorte de rage concentrée. La peur détruisait tous les dévouements et laissait la haine s'exalter et faire irruption dans les conseils les plus sages. Napoléon ne comptait plus que des ennemis parmi ces représentants, qui, la veille, bonnes gens, prêts à tous les sacrifices si le monarque eût été vainqueur, s'acharnaient maintenant à sa perte. Par les émissaires et les billets de Fouché, les bruits qui tombaient au milieu de cette cohue d'agités et d'ambitieux les déterminaient à la révolte. Ils voulaient vivre; ils voulaient durer. Ils s'insurgeaient contre un ajournement qui les ferait disparaître d^ la scène politique. « On eût dit une ruche d'abeilles en anarchie », écrit le général Thiébaut, C'est bien cela, ce tumulte, ce bruit, ce bourdonnement des voix, les gestes, l'effarement, le désarroi des gens qui grouillent dans tous^les coins de ce palais. Et Fouché les talonnait, les avertissait que la dictature allait être proclamée, que les voitures pour le trajet étaient prêtes. Alors, ils devancent le maître ; ils vont parer le coup qu'ils redoutent ; et, sans le déclarer déchu de son trône, ils lui enlèvent le moyen de les frapper ; ils se déclarent intangibles.

Villemain va plus loin que Thiébault. Et lui qui a vu les hommes de cette époque, qui assista, en spectateur attentif, aux scènes violentes de cette agonie du génie, nous montre de sa plume informée, aussi brûlante que celle de Tacite, la vilenie de ceux qui entouraient la noble victime, ou la harcelaient de loin.

a Tout est connu, dit-il, tout est deviné, tout est exagéré par la crainte et la haine, si l'exagération est possible dans un tel désastre. De parti à parti entre les soutiens du 20 mars, d'homme à homme entre les conseillers qui approchent l'Empereur, on se soupçonne, on se redoute, on se hâte de se prévenir mutuellement et de frapper le premier coup... Du palais des représentants à l'Elysée dont les abords restent peu gardés, on se voit à nu, et tout est mis à jour par de fréquents transfuges. La colère et la peur sont indiscrètes, et la trahison intime avait pénétré près de la baignoire et du bureau de l'Empereur, épiant ses moindres paroles et tâtant, pour ainsi dire, le pouls intermittent de sa volonté défaillante, comme ce médecin de Tibère, qui le soir d'un jour fiévreux, au moment de quitter l'empereur malade, mais debout encore et affectant la force, lui baisait lentement la main, pour

juger, au battement de Fartôre, le temps qui lui restait encore à régner et à vivre. »

Il est possible qu'entre Fouché et La Fayette il n'y cdt point eu d'accord pour cet éclat prématuré qui mettait la Chambre des députés au niveau du pouvoir exécutif. Mais Fouché savait bien que ses indiscrétions et les menaces de dictature ne laisseraient point inerte l'homme qui lui avait proposé le renversement de Napoléon durant les cérémonies du Champ de Mai; l'homme qui, le 31 mars 1814, voulait soulever la garde nationale, afin de proclamer, dans Paris, la déchéance de Napoléon; l'homme impatient de jouer le premier rôle dans l'Etat, où, depuis quinze ans, il vivait oublié dans ses terres; l'homme désespéré de son néant, après avoir obtenu des honneurs royaux dans le nouveau monde qu'il avait affranchi ; l'homme, enfin, qui avait tenu, en ses mains, le destin de la vieille monarchie et avait signé l'arrestation de Louis XVI.

L'occasion s'offrait trop belle à cet ambitieux, vieil aristocrate se proclamant républicain libéral, pour qu'il la laissât échapper. Napoléon avait délivré des prisons autrichiennes (1) cet ancien général qui n'avait pas voulu défendre sa patrie contre l'étranger et avait émigré en Hollande ; il lui avait offert une place au Sénat impérial, les plus hautes dignités dans la Légion d'honneur, bienfaits que l'ancien émigré ne pouvait pardonner à l'ancien lieutenant d'artillerie, les considérant comme une offense. Le pauvre homme ! Dans tout le monde aristocratique, cet envieux, cet ambitieux, ce mécontent, avait été stigmatisé d'un surnom grotesque par le duc de Choiseul, qui l'avait appelé Gilles César^ ou Gilles le Grand; ce qui signifiait une sorte de bonhomme, altier et autoritaire, un peu niais et facile à moquer, tout infatué de sa per^ sonne. Ce fut lui, pourtant, tout vieux qu'il fût, qui, à près de soixante ans, attaqua ce colosse de force qu'avait été Napoléon, et le terrassa. Averti des bruits répandus dans la ville, menacé d'une dictature, il sollicita le président Lanjuinais d'ouvrir la séance de la Chambre des députés de bonne heure. Le temps pressait, la patrie était en danger. Et Lanjuinais, en effet, à midi, lorsque d'habitude les séances ne commençaient qu'à deux heures,

(1) Au traité de Gampo-Formio.

tous les députés étant présents, inquiets, affolés, déclara la séance ouverte. La foule encombrait les places réservées au public. On était dans l'attente de grandes choses. Le moment semblait tragique à tout le monde. Après la lecture du procès-verbal de la précédente séance, la parole fut donnée au marquis de La Fayette. Alors, on vit monter à la tribune un homme de haute stature, un peu frémissant, grave néanmoins, sans émotion apparente ; et, d'un regard assuré, dominant cette assemblée houleuse, qui subitement se tut au moment où il allait parler, il s'exprima en ces termes :

« Messieurs, lorsque, pour la première fois, depuis bien des années, j'élève ime voix que les vieux amis de la liberté reconnaîtront encore, je me sens appelé à vous parler des dangers de la patrie que vous seuls, ici présents, avez le pouvoir de sauver. Des bruits sinistres s'étaient répandus ; ils sont malheureusement confirmés. Voici l'instant de nous rallier autour du vieil étendard tricolore, celui de 89, celui de la liberté, de l'égalité et de l'ordre public ; c'est celui-là seul que nous avons à défendre contre les prétentions étrangères et contre les tentatives intérieures. Permettez, messieurs, à im vétéran de cette cause sacrée, qui fut toujours étranger à l'esprit de faction, de vous soumettre quelques résolutions préalables, dont vous apprécierez, j'espère, la nécessité.

« Article premier. — La Chambre des représentants déclare que l'indépendance de la nation est menacée.

« Art. 2. — La Chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison ; quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera traître à la patrie et sur-le-champ jugé comme tel.

« Art. 3. — L'armée de ligne et les gardes nationales qui ont combattu et combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance et le territoire de la France ont bien mérité de la patrie.

« Art. 4. — Le ministre de l'intérieur est invité à réunir l'étatmajor général, les commandants et majors de légions de la garde nationale parisienne, afin d'aviser aux moyens de lui donner des armes et de porter au plus grand complet cette garde citoyenne, dont le patriotisme et le zèle éprouvés depuis vingt-six ans offrent une sûre garantie à la liberté, aux propriétés, à la tranquillité de

LA ROCHE TARPËIENNË 821

la capitale et à l'inviolabilité des représentants de la nation.

a Art, 5. — Les ministres de la guerre, des relations extérieures, de la police et de Tintérieur sont invités à se rendre surle-champ dans le sein de l'Assemblée (1). »

Cette motion fut accueillie par un silence respectueux. Regnault, le ministre d'Etat, qui assistait à la séance, sortit pour se rendre à l'Elysée et avertir l'Empereur que les ministres de la guerre, de l'intérieur, des relations extérieures et de la police étaient mandés par les députés. L'Empereur leur défendit d'obéir à cette sommation, qu'il jugeait outrageante pour lui. Et, cependant, il fallait se décider à une action quelconque.

La lutte entre lui et les représentants de la nation était engagée. Seraient-ce eux ; serait-ce lui qui l'emporterait ? Afin de ménager son orgueil froissé, sa majesté atteinte, il voulut que Regnault à la Chambre des députés, et Carnot à la Chambre des pairs, portassent un message rédigé à la hâte dans lequel il exposait la situation de son armée, ajoutant qu'il était rentré à Paris pour hâter l'exécution des mesures nécessaires à la défense du territoire. Moyen puéril d'allonger le temps, d'éloigner la fin du conflit sans le terminer, qui trahissait l'hésitation et le fléchissement de la volonté impériale. Si Napoléon n'avait pas été atteint de

(1) Voici en quels termes M. de La Fayette raconte les faits qui lui sont personnels, dans la journée du 21 juin : c Le 21, au matin, on vint successivement m'avertir que l'Empereur était arrivé à TElysée, qu'il s'apprêtait à se faire nommer dictateur et à dissoudre les Chambres, sans doute pour remuer tous les moyens de Tanarchie... Déjà ses voitures de parade se préparaient pour aller à la Chambre. J'allai chez Fouché pour m'assurer de la vérité des faits. Ils me furent confirmés par Regnault de Saint- Jean-d'Ângély, venant de l'Elysée. Je leur déclarai que j'allais gagner l'Empereur de vitesse. Je pressai Lanjuinais d'ouvrir la séance, et, ne prenant pas môme le temps de m'informer, comme pour les motions ordinaires, si je serais appuyé, je prononçai mon discours. » (Mémoires, t. V, p. 451.)

Ds Vatjt.abwt.tj, t. m, p. 47 : < Ce qui pourrait justifier le surnom de Oilles le Grand, donné à La Fayette, c'est la réponse très naïve qu'il fit à Dupont de l'Eure, le jour de son discours. La résolution présentée par M. de La Fayette, dit de Vaulabelle, n'avait pas obtenu l'assentiment unanime. Plusieurs de ses amis, qui en apercevaient tout le danger, lui témoignèrent leur surprise. M. Dupont de l'Eure, entre autres, lui disait : « Je comprendrais ce que vous venez de < faire si vous aviez personnellement les bras assez forts, d'une part, pour com- « primer les contre-révolutionnaires de l'intérieur, et de l'autre pour arrêter « l'ennemi. Mais oubliez-vous que dans la position où nous sommes, le maintien « de Napoléon est le gage de notre indépendai^ce, et que sa chute rend inévitable 4 le triomphe de l'étranger, ainsi que le retour des Bourbons T Que voulez- vous « donc T Qu'espérez-vous t — Ne craignez rien, lui répondit M. de La Fayette ; « quand ndus serons débarrassés de lui, tout s'arrangera, *

Si

ïatigue (i), souffrant moralement des émotions subies depuis sa dernière bataille perdue, accablé par les tristesses de sa vie de veuvage, il se fût résolu à une autre tactique envers cette Chambre, insurgée contre son autorité souveraine. La mission donnée à Regnault et à Garnot devait échouer forcément. La Chambre des

(1) GouBOAUD, dans son journal de Sainte-Hélène, rapporte les paroles soi* vantes de TEmpereur (t. Il» p. 330). « L'Empereur me demande ensuite ce qu'il aurait dû faire après Waterloo. — Sire, aller aux Chambres, tout en arrÎTant, les haranguer, leur faire sentir que tout dépendait de Tunion. — Oui, mais il y avait trois jours que je ne mangeais pas. J'étais très fatigué. En anivant, je me suis jeté au bain et j'ai mangé. Je n'en pouvais plus. J'ai demandé les ministres. Si j'avais été aux Chambres, j'aurais été écouté avec respect, peut-être avec acclamation, et ne pouvant, d'après la Constitution, assister aux délibérations, après mon départ, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que je fisse jeter un grand nombre de députés à la rivière, que j'arrivasse comme Cromwell, aux Chambres. J'aurais dû, il est vrai, faire fusiller Fouché aussitôt après mon arrivée. C'était l'âme du parti. Son jugement aurait été crié sous les fenêtres des députés auxquels j'aurais pu dire : Qui est-ce qui invoque le drapeau tricolore? C'est La Fayette qui a fui la France pour se réfugier chez les étrangers, et qui ne doit qu'à moi son retour à Paris. Dans ce moment, il n'y a de salut que dans les hommes aimant leur patrie. J'aurais fini, en demandant à épurer la Chambre, et en faisant pendre sept ou huit de ses membres et par- dessus tout Fouché. Pour cela, il fallait se mettre tout à fait avec les Jacobins, répandre du sang et encore aurais-je réassi? Je vous avoue que j'aurais pris ce parti, si j'avais pensé que l'on pouvait réussir, mais je ne l'ai pas cru. Et, alors, j'ai vu que j'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer. J'ai mieux aimé abdiquer en faveur de mon fils et les laisser se débrouiller eux-mêmes et leur faire voir que ce n'était pas k ma personne seule qu'on en voulait, mais bien à la France. — Oui, Sire, cela est vrai. Si Votre Majesté avait été aux Chambres, après leur insurrection, elle aurait eu peu à en espérer, mais en s'y rendant, en arrivant. Votre Majesté aurait empêché l'insurrection. L'atmosphère de respect pour votre personne était bien grande, et vous eussiez électrisé les députés. — Oh ! mon cher, j'étais battu ; le respect qu'on avait pour moi était grand tant que j'étais craint, mais, n'ayant plus le droit des légitimer, demandant assistance, vaincu, enfin, je n'avais rien à espérer. Mais, ce que j'ai à me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tête à Fouché. On peut dire qu'il l'a échappé belle. Daru me proposa même de former une commission militaire pour le juger. Si Fouché, au lieu de me trahir, s'était franchement rallié à moi, il m'aurait été bien utile; il était l'âme de la coterie qui m'était opposée, et il aurait persuadé toute sa clientèle de se mettre du parti national. Oui, j'aurais dû courir aux Chambres. Mais^j'étais harassé ; et puis qui pouvait croire qu'elles se déclareraient aussi vite! Je ne savais pas que La Fayette allait les faire mettre en permanence. J'étais arrivé à huit heures, et k midi elles s'insurgeaient. » Sa Majesté fait un signe, en passant la main sous son menton... < Après tout, elles m'ont surpris; je ne suis qu'un homme. J'aurais pu me mettre à la tête de l'armée qui était pour mon fil^. et certes tout valait mieux que de venir à Sainte- Hélène. Il y avait encore bieo des espérances et les Alliés auraient changé de plan. Ils auraient cependant continué à dire qu'ils n'en voulaient qu'à moi. L'armée même aurait éprouvé la même influence. L'histoire me reprochera peut-être de m'être en allé trop facilement. Il y a eu un peu de pique de ma part... Je suis parti trop tôt de l'tle d'Elbe. Je croyais le Congi^ès dissous. Je n'aurais pas dû créer de Chambres. Il aurait fallu me déclarer dictateur. Mais on pouvait espérer que les Alliés, me voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi. »

LA ROCHE TARPËIENNE 323

députés devint plus exigeante, plus arrogante. Elle se fit entourer d'une garde. Elle manda et plus impérieusement, une seconde fois, les ministres devant elle, après la communication du message impérial. Les heures accroissaient son audace, sa force, son intransigeance et affaiblissaient, au contraire, celles de Napoléon. La Chambre agissait ; Napoléon délibérait. Il discutait avec ceux qui se présentaient à TElysée ce qu'il pouvait faire et ce qu'il ne voulait pas faire. S'il eût été égal à lui-même, à ce qu'il était naguère, il aurait compris qu'il se perdait en n'osant rien, en substituant la parole à l'action. Quant à la Chambre des pairs, la lecture du message par Carnot la laissait fort embarrassée. Mais, apprenant que les députés s'étaient déclarés en permanence, ils résolurent aussitôt de l'imiter. Ni La Valette, ni Rovigo, ni Siéyès, ni Drouot ne jugèrent prudent d'intervenir ; la passion hostile des pairs se déclarait dans leur empressement à suivre la détermination des députés. Qu'eussent obtenu les amis de Napoléon ? Leurs discours n'auraient servi qu'à irriter les opposants.

Le retour à l'Elysée de Regnault et de Carnot ne changea point l'état d'esprit de Napoléon. Il hésitait toujours. Il comprenait, cependant, ne l'avouant pas à ses amis, qu'il se diminuait par cette inertie persistante. Il cherchait une solution introuvable à ces nouveaux embarras de gouvernement, parce que, celle qu'il eût voulue, les députés la repoussaient. Il voulait un accord avec eux, être soutenu par eux contre l'étranger, contre les ennemis de la patrie et eux se refusaient à cette union. <c Partez», lui disaient* ils ; et c'était ce qu'il ne voulait pas. Il se soumit, à la fin, à l'injonction nouvelle des députés sommant les ministres à comparaître devant eux, mais il leur adjoignit son frère Lucien, droit que lui conférait l'acte additionnel, se fiant à l'énergie oratoire, à l'éloquence du prince, qui, déjà, au 18 brumaire, l'avait tiré du péril et aujourd'hui pouvait lui ramener la confiance des représentants de la nation... « Allez, lui dit-il ; parlez de l'intérêt de la France qui doit nous être cher à tous. A votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir, »

â24 LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Lorsqu'il parlait à son frère, en termes si nobles, ne voyant que rintérêt de la France et non le sien, il se promenait dans les jardins de l'Elysée où il était descendu pour prendre l'air, souffrant, dans les salons du palais, entre ses ministres plus incertains que lui-même et la plupart désaffectionnés, de l'atmosphère surchauffée que ces délibérations ininterrompues lui rendaient insupportable. Sous les ombrages des allées, sa pensée se calmait et son âme se réconfortait aux acclamations « presque sauvages (1) » de la foule, qui était venue se masser près des murs, afin de l'apercevoir. « Des armes! des armes! » réclamait cette foule tumultueuse qui s'efforçait de ne le point perdre de vue, qui grimpait dans les branches des arbres de l'avenue de Marigny et criait : Vwe VEmpereur! à pleine gorge, chaque fois que son idole se montrait dans la grande allée des jardins, avec son frère Lucien. Napoléon, avec lui, avait poursuivi une conversation très animée, résistant aux excitations de celui qui, avec la lucidité de son intelligence, n'ayant point subi les affreuses émotions de la lutte gigantesque de Waterloo, discernait clairement la logique des événements. « Prorogation ou dissolution de la Chambre, répétait Lucien, sinon votre dynastie est perdue. » Et prenant texte de c^t empressement populaire, de ces cris incessants qui dénonçaient à l'Empereur que son prestige durait toujours sur cette cohue d'ouvriers aux mains noires et de petits bourgeois peinant misérablement pour le pain quotidien, sur ce peuple, enfin, l'âme même de la patrie, il disait au rêveur qui hésitait toujours et n'osait aller jusqu'au bout de sa pensée :

« Eh bien! vous entendez ces cris? On vous demande des armes : on veut que vous dirigiez toutes les forces nationales. IJ en est ainsi par tout l'Empire. Abandonnerez-vous la France aux factions? — Suis-je plus qu'un homme, lui répondit Napoléon,

(1) Benjamin Constant.

en s'arrêtânt et en répondant de la main, par un salut, aux cris de cette foule, à qui un geste, un seul mot de lui auraient suiS pour emporter les deux Chambres... Suis-je plus qu'un homme, pour ramener à l'union, qui, seule, peut sauver la France, cinq cents députés égarés ; ou suis-je un misérable chef de parti, pour allumer inutilement la guerre civile ? Non, jamais ! Que l'on essaye de ramener les Chambres, je ne demande pas mieux. Je puis tout avec elles ; je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt ; mais je ne saurais peut-être sauver la patrie. »

Malgré sa conviction invariable et tenace, Lucien écoutait avec admiration l'énergique riposte de son frôre, oubliant son malheur pour n'envisager que celui de la patrie. Quelle différence avec les Bourbons qui, pendant vingt ans, avaient épuisé leurs efforts à semer la zizanie et à provoquer la guerre civile au mUieu des Français !

L'ftme soulevée par de généreux sentiments, Lucien partit avec les quatre ministres, allant à la Chambre des députés ; et Napoléon ajouta en le quittant : « Surtout, ne Haranguez point cette foule, je vous le défends. Je suis prêt à tout tenter pour la France ; je ne veux rien tenter pour moi. »

Depuis le matin, depuis sa sortie du bain, ses apostrophes, ses paroles, démontraient sa résistance toujours plus ferme à un acte qui aurait déchaîné la Révolution (1).

(1) Dans sa brochure, la Vérité sur les Cent' Jours, Lucien Bonapabti a combattu cette opinion de son frère... « Aht sans doute, écrit-il, si, comme le dit ailleurs Lam arque. Napoléon, aprôs son miraculeux retour, eût ressuscité le Consulat, si la Marseillaise, terreur des rois absolus, s'était élancée de sa vaste poitrine, comme le cri d'Achille après les funérailles de Patrocle; si sa voix, en réponse à la malédiction, lancée sur sa tête par le Congrès des rois, leur eût dit ce qui était au fond de son cœur : c J*ai cru, en m'asseyant au milieu de vous, « faire ce qu'il fallait, pour réorganiser la France et l'Europe ébranlées; j'ai c voulu concilier les trônes et les peuples; J'ai cru avoir reçu de la Providence « la mission de médiateur entre le passé et l'avenir... Et vous, père de ma femme, c et vous, autocrate, à qui je rendis une armée captive, et vous, flis du grand

< Frédéric qui reçûtes de moi votre monarchie, tout entière envahie I... Vous

< tous, rois aveugles, vous blasphémez mon nom ! Vous me rejetez du sein de c la société, la mesure est au comble, et je vous rejette à mon tour, loin de moi. « L'Empereur de France n'est plus ; le roi d'Italie n'est plus ; le Consul seul res-

< suscite, et vous renvoie vos malédictions. Il ne s'agit plus d'une guerre entre

< les dynasties, mais d'une guerre à mort, entre le pouvoir héréditaire du vieux « monde, et le pouvoir constitutionnel du nouveau. Le peuple, dont je redeviens « le chef électif, rompt à jamais tout pacte avec les trônes de droit divin. Vous

avez proscrit le grand médiateur, malheur à vous l » Si telle avait été la réponse de Napoléon, dans vingt-quatre heures, au lieu de tant de partis en France,

Zît L£ HËTOUE DE L'EMPEREUR

U s'illusionnait sur le patriotisme des députés et des pairs. D pensait que les mouvements du peuple, les vivats poussés sous les murs de l'Elysée, retentissant jusqu'au palais des séances, réveUleraient dans les âmes de cette bourgeoisie égoïste dont la majorité des députés était composée, la passion de l'indépendance, la haine de l'étranger, l'amour de la France, qu'il possédait au plus haut degré. Il s'acharnait à demander une union que les députés repoussaient parce qu'ils voulaient la paix à tout prix. Et même, lorsqu'U eut les yeux dessillés sur leurs calculs étroits, il résista encore, contenant sous sa main puissante la colère de cette multitude, qui aurait, sans doute, vaincu la coalition, mais aurait noyé dans le sang la lâcheté des mauvais Français. Il avait régné contre l'anarchie ; sa gloire la plus pure avait été de l'étouffer, de la faire rentrer dans la marche régulière des événements, et, pour son intérêt personnel, il ne pouvait faire son alliée de la violence révolutionnaire. Avant tout, il était le souverain d'un grand peuple, non un chef de faction, non un Chouan à la livrée rouge ne poursuivant que le triomphe de son parti, dût en pâtir toute la nation.

Quelques instants après le départ de Lucien, il eut une entrevue avec Benjamin Constant, qu'il avait fait mander. Le jour baissait, Les ombres s'allongeaient dans les jardins de l'Elysée. Le peuple ne bougeait pas. La foule, loin de diminuer, augmentait et persévérait dans ses acclamations. Benjamin Constant arriva, impressionné de ces manifestations enthousiastes et toutes spontanées. Il y voyait une force redoutable aux mains de Napoléon, et il s'attendait à trouver l'Empereur très ferme dans sa volonté de

il n'y en aurait plus eu que deux : l'immense parti de la Révolution, et rimperceptible parti de l'ancien régime. Un million de citoyens, dirigé par cent nilie vétérans de l'Empire, eût couvert les bords du Rhin. Les peuples de TEuiopei un moment fanatisés contre nous, dans une querelle d'empereur à empereur» eussent réfléchi l'arme au bras. La libre Angleterre, où l'opinion publique n'est pas un vain mot, eût rougi de se faire le champion des rois absolus. Bemadotte, lui-même, ce fils de la République, n'eût pas marché contre elle. ■

LA AOGHE TÂRPÉIENNË 317

résister aux attaques des députés contre son pouvoir souverain. La veille et le matin de ce jour, Benjamin Constant avait reçu, chez lui, des hommes de tous les partis, intrigants plutôt qu'hommes sages, ambitieux plutôt que patriotes, qui, aux bruits répandus d'un désastre de l'armée à Waterloo, étaient accourus, espérant que le conseiller d'Etat qui avait été, sous l'Empire, un chef d'opposition, et pendant la restauration bourbonienne un royaliste convaincu, se déclarerait ouvertement contre le monarque malheureux et travaillerait à son renversement. Malgré sa nature versatile, le fonctionnaire impérial avait résisté à ces encouragements perfides. Une abdication, en ces heures difficiles et si pleines de périls pour la patrie, lui avait paru impossible n fallait résister aux ennemis et un seul homme en était capable : Napoléon, dont il ne suspectait plus, d'ailleurs, la loyauté, ni l'accession à la liberté. Il se montra donc très froid envers ces impatients a qui arrangeaient l'avenir de leur victime, de manière à tranquilliser leur délicatesse ». Toutefois, quelques heures après, au moment où l'Empereur l'appelait, percevant dans la classe riche un désir irrésistible de paix, voyant la Chambre des députés tout entière hostile à l'Empereur, l'abdication lui sembla le seul moyen de conjurer une résolution plus dangereuse pour la dynastie : le vote de la déchéance. Que faire? En cette conjoncture, devant le peuple réclamant des armes pour combattre, devant la classe riche fermant les yeux à l'évidence et suant la peur, il se trouvait décontenancé. L'Empereur, heureusement, prit la parole le premier, et, répondant aux doléances de Benjamin Constant sur l'issue désastreuse de Waterloo, il posa la question d'une façon précise : résister à l'empiétement de la Chambre des députés, ou abdiquer. Au surplus, il fut vite démontré à Benjamin Constant que Napoléon ne raisonnait plus qu'en philosophe, non en souverain, et comme un homme peu soucieux de garder le pouvoir au prix d'une violence et des malheurs de la patrie... « Que d'aveuglement chez les députés, disait-il. Comment ne comprennent-ils pas qu'en le livrant, lui, Napoléon, aux rancunes des Alliés, ils se livrent eux-mêmes à leurs exigences ! Car, dès qu'il ne serait plus à la tête de l'armée, l'armée n'existerait plus et la France serait à la discrétion des barbares. Alors, devait-il fermer la Chambre des députés et renverser la tribune, n'être plus qu'un chef mili-

32i LE RETOUR DE L'EMPEREUR

taire, chef tout-puissant, dictateur, l'idole de la multitude, ramenant la victoire à nos drapeaux, en écrasant et peut-être en noyant dans le sang toutes les oppositions. » En ce moment, des cris plus furieux retentirent dans l'air. Le peuple demandait de nouveaux combats et des armes. Le visage de l'Empereur en demeura épanoui, et reprenant la parole :

« Vous voyez, dit-il, ce ne sont pas ceux-là que j'ai comblés d'honneurs et de richesses ! Que me doivent-ils ? Je les ai trouvés pauvres et je les ai laissés pauvres. Mais l'instinct de la nationalité les éclaire ; la voix du pays parle par leur bouche, et si je le veux, si je le permets, dans une heure, la Chambre rebelle n'existera plus... Mais, non, ajouta-t-il, après avoir jeté les yeux sur la foule, toujours trépidante, la vie d'un homme ne vaut pas ce prix : je ne suis pas revenu de l'île d'Elbô pour que Paris soit inondé de sang. » (Mémoires sur les Cent- Jours.)

Avant l'arrivée de Lucien à la Chambre des députés, cette Assemblée attendait les ministres mandés ime deuxième fois ; et ceux-ci n'étant point annoncés, elle était devenue bourdonnante, irritée, nerveuse. Pas un membre n'était en place. Au milieu des gradins, des groupes vociféraient, et les chefs de parti parlaient de déchéance et même d'arrestation. Les colloques étaient assourdissants ; le bruit était intense. Mais le silence s'établit aussitôt, lorsque l'on sut que Lucien Bonaparte allait venir. Apercevant en tête des ministres celui dont l'énergie avait triomphé, au 18 brumaire, de l'opposition violente des Cinq-Cents, un frémissement de crainte passa sur cette cohue bruyante et chaque député reprit sa place. Que signifiait la présence du prince ? Et instinctivement leurs yeux cherchaient, derrière lui, les bonnets à poil des grenadiers et les baïonnettes pointées en avant pour les forcer à déguerpir. Moment d'hésitation, malaise passager, qui s'éteignit dès qu'ils virent Lucien, hésitant lui-même dans sa démarche, ' l'attitude compassée, la physionomie plus avenante que mena-

LA BOCHE TARPËIENNE 329

çante. Lucien devait parler à une assemblée qu'il savait hostile à son frère et son assurance habituelle, son énergie accoutumée en étaient diminuées. La salle, enfin, était impressionnante. Le jour assombri, à cette fin de journée, ne laissait pénétrer dans l'enceinte qu'une faible clarté ; et, pour l'orateur, on avait dû placer, à droite et à gauche de la tribune, deux flambeaux qui ne projetaient alentour qu'une lueur incertaine. Le buste des députés n'offrait que des contours très vagues, et, dans cette ombre, l'influence de la parole devait être fort atténuée. Cependant les premiers mots de Lucien monté à la tribune pour annoncer sa nomination comme commissaire du gouvernement et lire le message de l'Empereur, rassurèrent les plus timorés et leur rendirent leur arrogance. Ils laissèrent tomber en un silence glacial la lecture du message, dans lequel l'Empereur invitait les représentants « à s'unir avec le chef de l'Etat, afin de préserver la patrie de retourner sous le joug des Bourbons et de devenir, comme la Pologne, la proie de l'étranger. » Lucien, interloqué par cette froideur, voulut terminer en proposant la nomination respective par les deux Chambres de cinq commissaires, chargés de se concerter avec les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de traiter de la paix.

Résignation de l'Empereur : il ne prendrait point violemment la dictature. Tout de suite, ils le comprirent.

Jay, le compère de Fouché, succéda au prince, qui avait achevé de parler. Représentant le département de la Gironde, il affecta de redouter le sort des anciens Girondins, qui avaient payé de leur tête la franchise de leurs paroles. Ce péril ne l'arrêterait pas et il demanda aux ministres, en termes expressifs, et surtout agressifs, qu'ils vinssent déclarer comment la France pourrait résister aux armées de toute l'Europe et si « la présence de Napoléon n'était pas un obstacle invincible aux négociations de la paix ». Les ministres gardèrent le silence, si ce n'est Fouché qui, d'un ton grave, voulut confirmer à la tribune les termes de son rapport à l'Empereur, rendu public. A l'heure présente, il n'avait rien à y ajouter, rien à y retrancher (1). Ce rapport, on le sait, dénonçait

(1) Dans la Vérité sur les Cent- Jours, p. 36, Id prince Lucien a écrit sur Fouché : c Ce rusé ministre de la police connaissait trop T opinion du jour, pour penser et dire que l'Empereur était déconsidéré dans son armée. Ne yoyait-il

des troubles dans toutes les provinces, une opposition grandis* santé, un danger menaçant de guerre. Et Jay, triomphant, reprit la parole et conclut « qu'il était désormais prouvé que sous un chef militaire la liberté publique ne s'établirait jamais, et que les coalises n'arrêteraient la marche de leurs armées qu'après le rétablissement de l'ordre en France et la certitude qu'il ne serait plus troublé par l'ambition d'un conquérant »• Puis, se tournant vers Lucien :

« Et vous, qui avez montré un noble caractère dans l'une et dans l'autre fortune, retournez vers votre frère ; dites-lui que l'Assemblée des représentants du peuple attend une résolution qui lui fera plus d'honneur dans l'avenir que toutes ses victoires ; diteslui qu'en abdiquant le pouvoir, il peut sauver la France; dites-lui, enfin, que sa destinée le presse, que, dans un jour, dans une heure, peut-être, il ne sera plus temps !... Je demande, dit-il, en terminant, que l'on nomme une commission chargée de présentera Napoléon l'urgence de son abdication, et de lui annoncer, en cas de refus, que l'Assemblée prononcera sa déchéance, b

Les applaudissements des députés les plus exaltés suivirent ces paroles. Ils cessèrent lorsque Lucien reparut à la tribune. Il ne lui fut pas difficile de démontrer l'exagération du rapport de Fouché. A l'heure où il parlait, dit-il, les dissensions intérieures étaient partout apaisées. La nation, convaincue de la toute-puissance de l'Empereur contre les ennemis de la patrie, s'était rangée sous sa oi. Les ressources étaient immenses; les troupes aguerries, nombreuses, pleines de courage et d'enthousiasme. Ne valait-il pas mieux lutter que de subir l'affront d'une seconde invasion ? Enfin,

pas, comme nous, ces héroïques blessés de Waterloo, mutilés et sanglants, traverser sur leurs mauvaises charrettes, les rues de la capitale, en criant: Vive VEm* pereur. Notre empereur a été trahi. Des armes, des armes, il me reste un bras pour V Empereur. Fouché savait bien que, loin d'avoir perdu sa magique influence sur l'armée. Napoléon n'en avait jamais eu davantage. Certes, en justifiant ainsi un homme que je n'aimai jamais, je n'entends pas le représentcâr comme capable de sacrifier son intérêt à un principe ou à un sentiment quelconque. Mais si l'Empereur de France ne s'était pas abandonné lui-même, Fouché l'eût servi tant qu'il y aurait eu possibilité de succès. Si l'empereur d'Autriche n'avait pas abandonné son petit-fils, Fouché se serait rallié à Napoléon II. Ce ne fut qu'en voyant, en entendant l'Empereur après Waterloo se croire frappé d'impuissance, s'il n'avait pas le concours absolu des Chambres, qu'il jugea la dynastie impériale perdue et qu'il se retourna vers la dynastie royale. Il a fait ce qu'ont fait tant d'autres. Les corps collectifs seuls ont tout perdu, en se séparant follement de leur chef, au moment du péril. >

Là roche TARPËIENNE 331

parlant de la déclaration des souverains qui ménageait la nation et attaquait l'Empereur seul, il s'exprima avec une véhémente éloquence qui subjugua le plus grand nombre des députés indécis.

« Eh quoi ! disait-il, aurions-nous la faiblesse de croire encore au langage de nos ennemis ? Lorsqu'une première fois la victoire nous fut infidèle, ne nous juraient-ils pas, en présence de Dieu et des hommes, qu'ils respecteraient nos lois et notre indépendance ? Ne donnons pas, une seconde fois, dans le piège qu'ils tendent à notre confiance, à notre crédulité I Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est de nous désunir pour mieux nous vaincre et de nous plonger plus facilement dans l'abaissement et l'esclavage. Je vous en conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous autour du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête ! Sachez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pouvez vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis sans perdre l'Etat, sans manquer à vos serments, sans flétrir à jamais l'honneur national. »

La Chambre était retournée; la cause de l'Empereur semblait gagnée, lorsque, sous l'instigation de Fouché peut-être, La Fayette s'élança pour répondre au prince.

« Vous nous accusez, s'écrie le vieil aristocrate, de manquer à nos devoirs envers l'honneur, envers Napoléon ! Avez- vous oublié tout ce que nous avons fait pour lui? Avez- vous oublié que les ossements de nos enfants, de nos frères, attestent partout notre fidélité, dans les sables de l'Afrique, sur les bords du Guadalquivir et du Tage, sur les rives de la Vistule eVdans les déserts glacés de la Moscovie? Depuis plus de dix ans, trois millions de Français ont péri pour un homme qui veut lutter encore aujourd'hui contre l'Europe. Nous avons assez fait pour lui ; maintenant notre devoir est de sauver la patrie. »

Les paroles de Lucien fiu'ent oubliées après ce tableau si énergiquement tracé, après cette apostrophe virulente sur les sacrifices de la nation pour im seul homme. C'était vrai, tout cela ! Passionnés, agités, vibrants sous le verbe coupant de La Fayette, chacun des députés sentait s'exalter sa rancune contre le despotisme naguère subi. Cette foule peureuse, et maintenant aveuglée, oubliait le vainqueur de l'Europe qui pouvait seul arrêter les coalisés aux frontières. La nomination proposée par Lucien de cinq mem-

bres élus par chacune des Chambres et adjoints aux mmistres, pour délibérer sur les mesures de salut public, fut votée; et, vu l'heure tardive, les cinq membres composant le bureau de la Chambre furent désignés. Toutefois, les opposants, les irréductibles, les amis de Fouché, peu satisfaits de ce résultat, qui ne soulageait point leur haine, vinrent près du ministre déclarer que si Napoléon n'abdiquait pas, sa déchéance serait portée à la tribune le lendemain.

De la Chambre des députés, Lucien et les ministres, à huit heures du soir, étaient allés à la Chambre des pairs communiquer la proposition adoptée par l'autre Chambre. Les membres choisis furent Boissy d'Anglas, Thibaudeau, les généraux Dejean, Drouot, Andréossy; et les pairs se séparèrent jusqu'au lendemain, 22 juin. Ils seraient instruits, à cette nouvelle séance, des résolutions prises par la commission, qui devait se réunir aux Tuileries, dans la nuit.

A onze heures du soir, Cambacérès, comme président, dans la salle du Conseil d'Etat, aux Tuileries, entouré des princes Joseph et Lucien, des ministres, des cinq députés et des cinq membres de la Chambre des pairs, ouvrit les délibérations sur lesquelles comptaient les ennemis de Napoléon, pour le forcer à l'abdication. Les ministres, las de ces atermoiements interminables, les traîtres comme Fouché, les opposants irréductibles comme La Fayette et Flaugergues, les ambitieux, comme les frères de l'Empereur, comptaient sur une régence pour accroître les honneurs dont ils jouissaient déjà : tous avaient leur parti pris. Aussi bien, cette commission perdit les heures de la nuit en vaines discussions, en modifications sans cesse répétées au texte de ses conclusions; elle ne tomba d'accord qu'à trois heures du matin, sur la nomination de plénipotentiaires, agréés par l'Empereur, qui pourraient traiter, au nom des Chambres, avec les puissances ennemies.

Pendant que se tenaient ces réunions inutiles, qui indiquaient bien le désarroi des esprits, parce que chacim, pressentant la ruine de l'Empire, n'avait pas de pensée plus pressante que de se pré-

LA ROCHE TARPËIENNË 333

parer un autre abri sous le nouveau maître attendu : les uns, un Bourbon, ceux-ci le petit Roi de Rome et la régence, ceux-là, et les plus nombreux, sans doute, le duc d'Orléans (1), pendant toute cette effervescence, l'Empereur, seul à l'Elysée, dînait en tête à tête avec la reine Hortense. Au matin de ce jour il était arrivé de Waterloo, et les heures passées avec tant de gens divers, dont le masque du visage cachait tant d'hypocrisie, tant de lâcheté, tant d'ambition, l'avaient anéanti. Il parlait peu, renfermé dans ses obsédantes réflexions ; ou bien, quand il prenait pour confidente la jeune princesse, sa fille adoptive, c'était pour lui montrer toute l'indécision de ses pensées, toute l'amertume qui remplissait son âme. La jeune femme n'osait contredire à cette immense infortune, sentant bien que la vérité, entrevue par elle et dévoilée dans toute sa nudité, eût afQigé et accablé davantage l'homme malheureux dont le destin s'aggravait d'heure en heure. Cette vérité, c'était la perte du trône, la chute même de la dynastie.

Elle ne discernait aucun secours efiicace pour ce grand vaincu, descendant les pentes de l'abîme, pour le héros que la fatalité précipitait sur la roche Tarpéienne, du Capitole où son génie l'avait fait monter. Lui, se levant, faisait de grands pas dans la salle, changeant de résolution à chaque minute (2). La nuit ne fut pas plus calme. Mais il parut, à son lever, avoir pris, enfin, une détermination : ajourner les Chambres, s'emparer de la dictature et s'élancer, avec son armée toujours fidèle, contre les monarques absolus. Il disposait, à Paris, de troupes assez nombreuses pour en imposer aux deux Chambres rebelles et à la garde nationale censitaire que des mesures énergiques auraient bientôt réduite à l'obéissance. Malheureusement, ce 22 juin, au Conseil matinal qui devait se tenir à l'Elysée, Cambacérès, Regnault, Rovigo, LaValette, abasourdis, eux aussi, par les tiraillements, subis au dehors, par les échos de l'opinion répercutés jusqu'à eux, vinrent lui con-

(1) Hyde db Nxuvillb, t. II, p. 102.

(2) Henry HovsaAY^ (Mémoires manuscrits de Mme de X..., iSiSy p. 45): « Tantôt, il déclarait vouloir user de ses droits constitutionnels, contre la Chambre insurgée, tantôt il parlait d'en finir tout de suite par une seconde abdication. Hortense lui ayant conseillé de prendre des sûretés en écrivant à Tempereur d'Autriche ou au czar, il dit avec force : « Jamais je n'écrirai à mon beau-père ; « je lui en veux trop de m'avoir privé de ma femme et de mon fils ; c'est trop « cruel. Alexandre n'est qu'un homme. Si j'en suis réduit là, j'aime mieux « m'adresser à un peuple» à l'Angleterre. »

seiller encore rabdication en faveur de son fils. Ses frères et ses amis présents, ensuite les ministres , rendirent compte des résolutions prises pendant la nuit aux Tuileries. L'Empereur, déprimé par tant d'obsessions, n'y fit aucune objection et se résigna à l'envoi de plénipotentiaires issus des Chambres, qui traiteraient directement avec les puissances. Il ajouta même qu'il était prêt à se sacrifier et à renoncer au trône, si sa présence était un obstacle aux négociations.

Ainsi, ses résolutions changeaient encore. Il ne savait s'arrêter à aucune. Il hésitait, tergiversait, comme s'il eût craint un acte de vigueur, une responsabilité dont il ne pouvait supporter le poids. Il n'était plus l'homme qui prenait jadis son parti tout de suite, qui faisait fléchir sa conduite à sa forte volonté. Il s'effrayait; il fuyait devant l'audace d'un coup de main, et c'était cela seul qui aurait pu le sauver. Plus encore que ses conseillers, il était las de cette agitation ambiante qui l'annihilait; las des hommes qui le trompaient ; las des événements qui le terrassaient ; las de l'abandon universel. Pas un ami, si ce n'est son frère Lucien, remontait son courage, le poussait en avant, et le voulait digne de son passé et de sa gloire.

En ce moment descendit à l'Elysée un aide de camp du prince Jérôme, le capitaine de Vatry, apportant des nouvelles de l'armée de Belgique. D'après les rapports des généraux, les troupes depuis deux jours s'étaient ralliées et reformées en bataillons; soixante mille hommes étaient prêts à reprendre l'offensive. Cette bonne nouvelle ranima les espérances amorties de Napoléon et lui donna aussitôt le vertige. Il crut que les Chambres reviendraient à lui, en prévision de succès futurs. Pendant les heures fiévreuses qui s'étaient écoulées depuis son retour à Paris, il avait affirmé que l'armée pouvait être reconstituée; on ne l'avait pas cru. Elle l'était à l'heure présente. Ce n'était plus une espérance, mais un fait attesté par les rapports officiels de généraux tels que Soult, Jacquinot, Pire, Grouchy. Il pressa Davout, le ministre de la guerre, d'aller à la Chambre des députés communiquer un rapport hâtivement écrit, sur ces nouvelles rassurantes, comptant que ces détails, désormais officiels, retourneraient l'esprit de tous les beaux parleurs, qui affectaient de mépriser la puissance du canon (1).

(1) Ce que Pontécoulant disait» à celte époque, à Villshain {Souvenirs, t II, p. 329) indique bien quelles étaient Iqs idées dommaat^s dos hommes politiques

LÀ ROCHE TARPËIENNE 335

En cette matinée du 22 juin, la Chambre des députés était plus tumultueuse, plus excitée que la veille. Les nouvelles de la séance de nuit, aux Tuileries, n'avaient satisfait personne. C'était l'abdication que tous ces gens-là croyaient apprendre, et on ne leur parlait que de l'envoi aux Alliés de plénipotentiaires agréés, par l'Empereur. Les esprits s'échauffaient. Les motions les plus ridicules se colportaient de gradins en gradins. Le temps, en sa fuite, transformait Napoléon en ennemi public, que la majorité des représentants aurait voulu proscrhre. Les plus audacieux fixaient un délai pour recevoir l'abdication venue de l'Elysée, une heure d'attente, pas davantage. C'est à ce moment que Davout entra. Sa présence calma un peu cette effervescence grandissante. Le président Lanjuinais annonça ime communication importante du gouvernement, des nouvelles rassurantes de Varmée, et Davout, à la tribune, lut son rapport, dont voici les parties essentielles :

«r Messieurs, nous avons reçu hier des nouvelles de l'armée. Les renseignements qui nous étaient donnés, sans être officiels, nous portaient à crohre que nos désastres n'étaient pas aussi considérables qu'on aurait pu le croire. Aujourd'hui, ces renseignements ont acquis le caractère officiel le plus certain, et je les garantis à la Chambre, sur mon honneur. Un officier du prince Jérôme, parti d'Avesnes, hier 21, a trouvé la route couverte de soldpts. Il doit y avoir au moins vingt mille hommes ralliés. La Garde s'est ralliée à Avesnes; le maréchal Grouchy annonce que, le 18, il a battu les Prussiens. Les communications sont libres entre lui et le maréchal Soult, à Philippeville. On n'a vu aucun ennemi entre le maréchal Grouchy et la frontière du Nord. On peut, en outre, y envoyer dix mille hommes avec de la cavalerie et deux cents pièces de canon. J'ajoute que si la Chambre prend de fortes mesures, si elle

et les raisons qui les faisaient s*acharner à Tabdication de TEmpereur. & Les Bourbons, disait Pontécoulant, par allusion à la charte et à VActe additionnel, n'aiment pas ce qu'ils nous ont donné» mais ils en avaient besoin et n'étaient pas de force à le reprendre. Napoléon nous a donné depuis trois mois ce qu'il déteste et ce qui lui est incompatible. Il nous a donné ce qui ne peut le sauver de la ruine, et ce que, vainqueur» il ne nous aurait pas laissé deux jours. Triste destinée qu'il nous a faite, à nous, amis des lois et de la liberté. Nous ne pouvions souhaiter ni ses succès, ni ses revers. Toutes les chances étaient contre nous dans la guerre qu'il ramenait à sa suite. Nous ne pouvions en attendre que le désastre de la France. Il était apparent partout, dans l'épuisement des force», dans l'abattement des esprits, et ce courant de nécessité qui se rencontre à certains époques, et que nul effort de génie ne saurait surmonter, i

déclare traître à la patrie tout garde nationcd ou tout militaire qui abandonnera ses drapeaux, une barrière assez forte peut être opposée à l'invasion et vous aurez une armée assez respectable pour appuyer vos négociations avec un ennemi qui a prouvé qu'il ne tenait pas toujours fidèlement ses promesses. »

Les plus impatients, les plus enragés, pourrait-on dire, ne laissèrent point achever en silence cette lecture de faits précis, attestés par les généraux. Ils les mettaient en doute, n'y croyaient point, ou plutôt n'y voulaient point croire, parce que ces assertions détruiraient leurs combinaisons et leurs intrigues et les forçaient à un effort de patriotisme. Ils ne voyaient de salut que dans une révolution, rêvant même de se constituer en « Assemblée nationale » où serait discutée une Constitution nouvelle, que l'on imposerait au prince de leur choix. C'était un recommencement d'histoire. Davout, descendu de la tribune, quitta cette salle emplie de clameurs confuses, Les députés s'excitaient à la rébellion, repoussant même la déchéance et voulant une arrestation, une mise hors la loi. Quelques*ims, leur montre sous les yeux, prétendaient que l'heure donnée à Napoléon, pour obéir aux injonctions de la Chambre, était écoulée et qu'il fallait prendre enfin une résolution.

Pendant cette agitation menaçante, Regnault était accouru à l'Elysée avertir l'Empereur de ce qui se passait, au milieu de cette Assemblée, devenue intraitable. Lucien et les ministres avaient déjà fait connaître l'impression de haine aveugle qu'ils avaient rapportée, la veille, de leur passage parmi les députés, en leur soumettant le message impérial. Aux avis de Regnault venaient s'ajouter, d'instant en instant, ceux de quelques députés plus honnêtes, plus respectueux du malheur de celui que la fortune avait abandonné, insistant pour une détermination prompte qui couperait court aux décisions les plus abominables. C'était Darbach, c'était M. Léon d'Almeida, commandant militaire du Palais législatif, envoyé par Lanjuinais, priant l'Empereur de ne mettre aucun retard à son abdication, s'il voulait éviter une mise hors la loi. L'émotion, la colère, l'indignation des députés étaient extrêmes, lorsqu'un billet de Fouché, porté de l'Elysée à Manuel, annonçant que l'Empereur dictait, au moment présent, son abdication, imposa une trêve d'apaisement à cette foule hurlante.

Ce n'avait pas été sans alarmes nouvelles, sans résistance que Ton était parvenu à arracher à l'Empereur cet acte irrévocable qui terminait sa vie politique et le livrait, sans défense, à ses ennemis. Durant cette matinée, entouré de ses frères, de ses amis, de ses ministres, voyant clairement l'issue de cette renonciation au trône, ne pouvant plus s'illusionner sur le règne possible de son fils, il ne s'était résigné à se dépouiller de son autorité souveraine qu'à la dernière extrémité. La foule des ouvriers, avertie que des plénipotentiaires allaient partir, comme l'année précédente, pour le quartier général des Alliés, afin de traiter de la paix, s'ameutait sous le mur des jardins de l'Elysée. Les vociférations persistaient, sans discontinuer. Des cris : A bas les traîtres/ Mort aux AngUiisf Mort aux Prussiens/ s'élevèrent ardemment sous les arbres de l'avenue. Les fédérés se joignirent aux gens des faubourgs et donnaient à cette masse d'hommes, en bras de chemise, la poitrine découverte, une apparence de soulèvement révolutionnaire qui surexcitait l'indécision de Napoléon. Il leur ordonna le calme, les harangua et ils se dispersèrent.

« Mettre en action la force brutale des masses, disait-il à son entourage, ce serait, sans doute, sauver Paris et m'assurer la couronne, sans avoir recours aux horreurs de la guerre civile, mais c'est aussi risquer de verser des flots de sang français. Quelle force serait assez puissante pour dominer tant de passions, tant de haine, tant de vengeance. Non, je ne puis oublier une chose, voyez-vous, c'est que j'ai été ramené de Cannes à Paris, au milieu de ces cris de sang : A bas les prêtres/ A bas les nobles/ J'aime mieux les regrets de la France que sa couronne. » (Montholon, Souvenirs.)

Et cependant, Montholon avait écrit déjà :

a Je me bornerai à dire ce que bien peu de gens savent, c'est que l'Empereur, ému par l'expression du désespoir des masses populaires et par leurs vociférations contre les Chambres, soumit à la discussion d'un conseil privé, auquel assistaient les princes, ses

frères, la question de savoir si rhésitation des Chambres à reconnaître Napoléon II, si la trahison ou la démence, qui envoyaient des ambassadeurs au quartier général des Alliés, si enfin la manifestation éclatante des sentiments du peuple pour sa personne, ne lui faisaient pas un devoir de reprendre le soin de sauver la patrie du joug de l'étranger, ou de la contre-révolution et de se remettre à la tête de l'armée, en dénonçant la trahison de quelques hommes, et en faisant appel à son concours, pour vaincre l'ennemi commun. Ce fut dans ce conseil que le prince Lucien révéla son ambition. Après avoir exposé les relations qu'il avait soigneusement entretenues, depuis quinze ans, avec les républicains, ses récentes communications avec eux, leurs espérances, et sa conviction profonde que la crise nationale serait terrible et toute-puissante, si l'Empereur déposait la couronne et consentait à ce que lui, Lucien Bonaparte, se fit donner le pouvoir dictatorial par le peuple des faubourgs, il osa pousser les illusions de cette espérance de sa vie, qui enfin se faisait jour dans ce moment de crise, jusqu'à dire à l'Empereur : « La France ne croit plus à la a magie de l'Empire; elle veut la liberté jusque dans ses abus; « elle aime mieux la Charte que les grandeurs de votre règne. Avec « moi, elle voudra la république, parce qu'elle y croira. Je vous <( donnerai le commandement en chef des armées ; avec l'aide de « votre épée, je sauverai la révolution. » L'Empereur avait écouté ces paroles étranges, sans qu'un seul signe trahit ses impressions. C'était Lucien, qui, cinq ans auparavant, prétendait ne pas ambitionner le pouvoir, qui venait, futur dictateur, offrir à son frère le généralat des troupes de la république. L'Empereur se tourna seulement vers Carnot et l'engagea à répondre pour lui. Camot répondit qu'il préférait la dictature du génie à celle du président des Cinq-Cents' (1), »

(1) Dans Tavant-propos de ses Mémoires, Montholok a écrit sur lui-même : a Appelé par ma naissance au partage des plus hautes faveurs des rois de notre vieille monarchie française ; colonel au berceau, soldat de la république, général à vingt-cinq ans, ministre plénipotentiaire en Allemagne, au milieu des négociations de 1812 et 1813, ancien aide de camp de l'Empereur, pour moi surtout, cet axiome fataliste fut une vérité : la destinée est écrite. En effet, elle m'a rapproché du capitaine Bonaparte, pendant l'expédition de Cagliari, en 1793. Elle m'a fait remarquer et reconnaître de l'empereur Napoléon sur le champ de bataille d' Austerlitz ; elle m'a conduit à Sainte- Hélène, pour soulager par un service qu'il daignera nommer soin filial, le martyre de sa captivité et pour recevoir de sa dernière volonté l'honneur insigne de lui fermer les yeux. Cependant le

LA ROCHE TARPÉLENNE 330

Au milieu de ces bruits partis du dehors, de ces avis pressants venus de la Chambre des députés, tantôt poussé et tantôt retenu par les conseils timides et contradictoires de ses ministres, Regnault invoquant avec éloquence la paix nécessaire à la patrie, Napoléon s'était décidé. Se tournant vers son frère Lucien, il lui dit :

« Prince Lucien, asseyez-vous et écrivez, »

Mais, aux premiers mots, le prince, qui n'avait jamais conseillé l'abdication, se leva furieusement, écrasa sur le papier sa plume trempée d'encre et voulut sortir.

a Restez ! » lui dit alors Napoléon d'un ton impératif.

Le prince se soumit, et reprenant une plume, il écrivit.

Napoléon, d'une voix lente et grave, dans le silence étouffant du salon, entre tous ces hommes atteints jusqu'au fond de l'âme par la grandeur de la scène dont ils étaient témoins. Napoléon dicta les termes de son abdication. Carnot, plus ému que les autres ministres, parce qu'il s'était donné entièrement à l'Empereur, avait les yeux inondés de larmes (1).

pieux devoir d'aller. chercher ses cendres à Sainte- Hélène ne m*a point été accordé, non plus que l'honneur de marcher à côté de ses dépouilles mortelles, dans le cortège national qui les a ramenées sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il a tant aimé. Enfin, lié invinciblement au malheur des Napoléons, la fatalité m'a jeté à mon insu en 1840» sur la plage de Boulogne, où l'honneur m'a commandé de ne point abandonner le neveu de l'Empereur, en présence des périls qui l'y attendaient. Rayé comme infâme des cadres de l'armée, en 1816, en expiation de mon départ pour Sainte- Hélène, condamné par la Cour des pairs, en 1840, à finir ma vie dans les fers, l'opinion publique m'a vengé de l'arrêt de 1816. J'attends d'elle mon absolution de l'arrêt de 1840. — Montholon arriva à l'Elysée peu d'heures après l'Empereur. Il y vit le duc de Vicence qui lui dit : < Tout est perdu. Vous arrivez ici comme à Fontainebleau, pour voir l'Em- « pereur déposer la couronne. Un mystère impénétrable protège les ennemis de ff l'Empereur. Les meneurs des Chambres veulent son abdication. Us l'auront, c et dans huit jours Louis XVIII sera ici. » Pendant quarante-huit heures, Montholon ne quitta point l'Elysée, et c'est à cette circonstance qu'il dut son voyage à Sainte- Hélène. >

(1) La duchesse d'ÀBBANràs, dans ses Mémoires sur la Restauration, raconte» à l'occasion de l'abdication de l'Elysée, l'anecdote suivante : « Regnault de Saint- Jean-d'Angély et Merlin de Douai avaient amené avec eux de la Chambre un député dont l'attachement ne pouvait être suspect à l'Empereur. C'était le chevalier Suchet, frère du duc d'Albuféra. Les deux ministres entrèrent dans le cabinet de l'Empereur, après avoir laissé le chevalier Suchet dans la galerie où ils devaient venir le chercher, s'il était nécessaire. Le beau, le bon, le brave Labé« doyère était de service ce jour-là. Le chevalier Suchet demeura avec lui pendant l'absence des deux ministres. Elle fut longue. Enfin la porte de l'appartement s'ouvrit et un homme de grosse et courte taille, à la physionomie vulgairement brutale, entra dans la galerie. C'était le ministre de la marine, duc Decrès : a Eh V bien, dit-il aux deux amis de l'Empereur qui l'interrogeaient du regard, c'est

c En commençant la guerre, dictait la noble victime, pour soutenir l'indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à espérer le succès. Les circonstances me paraissent changées. Je m'offre, en sacrifice, à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leuis déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma personne. Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation indépendante. »

Adressée au peuple français, cette déclaration s'arrêtait là. Ses familiers observèrent qu'il avait oublié de proclamer son successeur, le Roi de Rome, appelé à régner après lui, sous le titre de Napoléon II. Cet oubli était intentionnel de la part de l'Empereur. Il savait bien que les monarques alliés ne toléreraient sur le trône de France aucun membre de sa famille, pas plus son fils que ses frères. Il céda cependant à leurs instances, parce que la plupart de ceux qui étaient présents comptaient sur la minorité du prince pour garder leurs prérogatives, leur fortune et leurs honneurs. Et il ajouta :

« Je proclame mon fils, sous le nom de Napoléon II, empereur des Français. Les princes Joseph et Lucien et les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser, sans délai, la régence par une loi. »

Sur l'observation nouvelle du duc de Bassano que les puissances intéressées pourraient exiger encore l'exclusion, dans la régence, des deux princes, ses frères, les noms des princes Joseph et Lucien furent biffés. Il y tenait peu, d'ailleurs. Les ennemis sur le territoire, les Bourbons derrière eux, les Chambres menées par des traîtres et des ambitieux, sa dynastie était perdue ; il n'en doutait plus.

Fouché assistait impassible, le masque figé dans une expression

« une afTaire faite... Ah! ah 1 il a fallu batailler, mais ce diable de Regnanlt a si bien parlé que son éloquence a été entendue. — L'Empereur sait-il que je « suis venu, demanda Suchet. — Oui, oui, sans doute ; mais comme, main- « tenant, la chose est résolue, on a jugé inutile de vous appeler. N*étiex-vous « pas venu pour lui mettre les poucettes s'il ne voulait pas en finir 7 >DaDSC« moment, M. Suchet n'eut que le temps de s'élancer sur la main de Labédoyère qui se levait sur cet homme. Decrès passa dans le jardin et s'y promena en sifflant. >

LA ROCHE TARPËIENNE 341

de contrainte douloureuse, à cette lente agonie du génie. Napoléon n'était pas dupe de cette attitude composée. Sous ces traits désolés, il lisait la joie de la trahison triomphante. Aussi bien, avec un accent ironique, s'adressant au traître, il lui dit : a Duc d'Otrante, vous porterez cette abdication aux députés, avec le duc de Vicence et le duc Decrès. » Carnot, le comte MoUien et Gaudin, duc de Gaëte, furent désignés pour la porter à la Chambre des pairs. Ils venaient de partir, lorsque M. de Laborde, adjudant général de la garde nationale se présentait à l'Elysée, dépêché par les derniers partisans de l'Empereur, redoutant la colère, mauvaise conseiDère, des députés presque tous désemparés. L'Empereur reçut l'adjudant : « Allez rassurer ces gens pressés, lui dit-il. Au moment où je vous parle, mon abdication doit être lue à la Chambre. »

Lanjuinais, en possession de cet acte important, s'était levé et afin de prévenir une manifestation inconvenante et injurieuse pour la grande infortune de Napoléon, il rappela les termes du règlement, qui défendait, en de pareilles circonstances, toute marque (Timprobation ou (T approbation. Ensuite, il lut cette déclaration impériale adressée au peuple français. A la fin, certains membres ne purent contenir leur haine, ou leur joie, et couvrirent cette lecture de lâches applaudissements.

Fouché, qui venait d'apporter aux députés l'abdication de Napoléon, ne voulut point laisser passer cet acte de magnanime désintéressement sans le couvrir d'éloges. Continuant son rôle de zélateur du grand homme, il demanda que la Chambre envoyât à l'Elysée une députation, afin de remercier l'Empereur de tant d'abnégation patriotique. Subterfuge au surplus, dont il masquait sa proposition de nommer, immédiatement, une commission qui remplacerait le pouvoir exécutif en déshérence, et composée de cinq membres : trois nommés par la Chambre des députés, les deux autres par la Chambre des pairs. Il n'avait, si sournoisement, si machiavéliquement travaillé à déposséder l'Empereur que dans ce but ; et il arrivait à ses fins.

L'avocat Dupin n'avait point partie liée avec le duc d'Otrante; et l'esprit toujours hanté d'une restauration royaliste, avec le duc d'Orléans, il pensa rendre irrévocable cette abdication, en la

faisant consacrer par un vote des députés. Il demanda, ensuite, que la Chambre se déclarât « Assemblée nationale » ; qu'elle nommât un généralissime, puis une commission spéciale chargée d'élaborer une Constitution qui serait acceptée du monarque futur; enfin, qu'elle procédât à la nomination des trois membres de la commission executive que le duc d'Otrante venait de proposer. D'autres orateurs prirent la parole, chacun soutenant une proposition différente, chacun se disputant l'accès de la tribune. Regnault de Saint-Jean-d'Angély, au lieu de défendre les intérêts de l'Empereur, comme ministre d'Etat, au lieu de repousser toutes ces propositions si contraires au règne de Napoléon II, condition essentielle de l'abdication de l'immortel vaincu, Regnault se perdit en savantes et oiseuses digressions. C'est que Regnault, habile à couvrir de mots pompeux des phrases vides de sens, rhéteur visant à ne se point compromettre afin de maintenir sa situation éminente sous un maître nouveau, Regnault fuyait une responsabilité qui l'eût gêné plus tard, et il finit par conclure à la nomination du Conseil exécutif, ni plus ni moins que les autres orateurs qui l'avaient précédé. Les députés nonmièrent donc au scrutin Carnot, Fouché et le général Grenier. La Fayette et Flaugergues n'avaient pas obtenu la majorité des suffrages. Fouché, par de nouvelles intrigues, avait fait échouer leur candidature, craignant leur clairvoyance et leur influence dans cette commission que l'imposteur voulait dominer.

Co môme jour, 22 juin, la Chambre des pairs tint séance dans l'après-midi, attendant un message de la Chambre des députés, à laquelle elle ne servait plus que de satellite. Il était plus de deux heures lorsque le message arriva, contenant l'abdication de l'Empereur, qui fut reçue en un silence profond et respectueux par cette assemblée. Puis, Carnot fit connaître le rapport déjà lu à la Chambre des députés, sur les ressources dont le gouvernement pouvait disposer dans la défense du territoire. A. peine de sa voix

grave et triste^ avait-il achevé cette lecture, qu'une protestation vibrante, un démenti énergique partit du milieu des bancs où siégeaient les pairs. Un homme, de taille moyenne, de corpulence solide, la barbe et les cheveux roux, le regard enflammé, le visage convulsé, tout le corps tendu en avant, se tenait levé, les yeux fixés sur le ministre décontenancé par cette apostrophe.

« Tout cela est faux, répéta-t-il, tout cela est chimérique. On vous trompe de tous les côtés. »

C'était le maréchal Ney qui parlait ainsi, lui, le brave des braves, revenu des champs de Belgique, après avoir supporté le plus grand coup de la bataille. Ce fut, de sa part, un accès de folie, disent les contemporains; ce fut plutôt un accès de rage patriotique, un dépit irascible contre Napoléon qui l'avait accusé d'avoir fait massacrer sa garde. Ce fut la conséquence d'un désespoir inconsolable après une cause perdue, en prévision d'un retour des Bourbons; ce furent cette colère, cette rancune, ce chagrin qui le poussèrent à s'inscrire en faux, contre les assertions du gouvernement. Et cette diatribe était d'autant plus malencontreuse, qu'à cette heure même, le général Mouton-Duvemet, arrivant du Midi, corroborait, par les plus rassurants détails, la confiance du gouvernement dans ses moyens de défense contre l'ennemi.

« On vous trompe, en tout et partout, continua le maréchal Ney. L'ennemi est victorieux sur tous les points. J'ai vu le mal, puisque je commandais sous l'Empereur. Cela marchait bien d'abord. Avec les cuirassiers du brave général Milhaud, avec une section de la cavalerie de la garde, nous avions emporté les premières positions du mont Saint-Jean et sabré bien des canonniers anglais sur leurs pièces. Il fallait redoubler sans retard et nourrir la charge ; car le feu des Anglais était effroyable, et il se fait bien des vides, pendant qu'on avance ainsi sur les morts et qu'on arrache pied à pied la victoire. Aussi, quand nos forces furent disséminées, comme on ne venait pas les soutenir, et que nous avions devant nous des montagnes d'infanterie anglaise, il y eut un ébranlement dans les premiers rangs lancés des grenadiers de la garde. J'y courus, à droite, à gauche, partout, en souhaitant de toute mon âme qu'un boulet me pût entrer dans le corps. Nous nous repliâmes de quelques pas, et sous la charge impétueuse de l'ennemi, quelques rangs furent un moment mêlés. Le combat reprit, et si j'avais eu

un renfort de la garde, je vous en rendrais bon compte. Mais dix mille hommes d'élite furent tenus immobiles par précaution contre la défaite, au lieu d'aider tout de suite à vaincre. Puis au moment où on venait de nous annoncer Grouchy et tout son corps, tandis qu'un jeune aide de camp courait sur toute la ligne, avec cette nouvelle, ce furent les têtes des colonnes prussiennes, qui parurent et qui nous prirent en flanc. Il fallut se concentrer et se retirer, mouvement toujours difficile aux plus braves. Nous tînmes bon, cependant, sous des charges réitérées, et si le maréchal Grouchy était arrivé, même tard, même par un autre point, et qu'il y ait eu diversion quelque part, comme on devait y compter, dans une bataille bien manœuvrée, tout mon côté tenait ferme et eût, à la longue, balayé le terrain. Mais il ne nous venait que des ennemis, toujours accrus en nombre, et renouvelés; des rangs entiers des nôtres tombaient et la confusion augmentait les pertes. Gela fut affreux, et la déroute commença avec la nuit, quand on en eut moins honte. Elle ne s'arrêta pas ; vous pouvez m'en croire. J'ai vu d'autres désastres. Je faisais l'arrière-garde de la retraite de Russie. J'ai tiré le dernier coup de mousquet sur les Russes, chez eux, et je suis rentré à Wilna, seul de ma bande. Eh bien ! aujourd'hui, nous ne sommes pas aussi détruits, grâce à Dieu, mais nous sommes aussi dispersés. C'est une fable de prétendre que cinquante à soixante mille hommes sont ou vont être réunis à Rocroi, ou ailleurs. C'est beaucoup si le maréchal Grouchy a pu conserver douze ou quinze mille hommes. Avec cela et quelques débris, avec des gardes nationaux, chargés, vous a-t-on dit, d'arrêter les fuyards, peut-on, après une telle dispersion, l'Empereur absent, l'artillerie prise, opposer, sur la route de Paris, une résistance sérieuse à l'ennemi? Nous sommes trop complètement défaits, pour livrer aujourd'hui la bataille. Voilà l'état des choses, au vrai. Je suis désespéré de le dire, Wellington était tout récemment à Nivelles, en avant de Bruxelles sur nous, avec quatre-vingt mille honmies, une nombreuse artillerie, des régiments intacts de cavalerie, et la confiance d'un succès, comme il n'en avait jamais connu. Les Prussiens, moins maltraités d'abord qu'on l'avait dit, et raffermis par leur dernier avantage, s'avancent avec deux grands corps d'expédition, sans attendre d'autres armées qui les suivent, ou qui débouchent par d'autres côtés. Un premier flux sera aux portes

de Paris, avant sept ou huit jours. Vous ne pouvez, dans l'état présent, songer à rien qu'à la paix. On vous a laissé prendre au dépourvu par deux armées considérables. Vous n'avez pas le temps de vous recruter, de refaire votre matériel, et de vous remettre en ligne. Ce n'est pas seulement un champ de bataille, c'est un empire perdu. Je dis les choses comme elles sont, afin qu'elles profitent, et que dans le malheur, du moins, on ne soit pas trompé. Il n'y a plus que le temps de négocier. Il faut faire la paix. Nous sommes à bout de tout le reste. »

A ces paroles saccadées, tremblantes sous l'accent ému du maréchal, la stupeur s'étendit, accablante sur les pairs. De tous les généraux et les maréchaux qui les avaient entendus, seul Droûot se leva pour contester la véracité de ce récit. Ce ne fut, dit Villemain, ni une attaque, ni une défense passionnée, ce fut un témoignage, et Villemain ajoute :

« Le général Drouot, avec une tristesse qui n'avait rien de découragé, dit, dans les termes les plus simples, comment la bataille avait commencé et s'était, de notre côté, longtemps soutenue; quels avaient été les ordres précis, nombreux, de l'Empereur et les espérances du maréchal Ney, lui-même. Puis il montra le redoublement de valeur française opposé à l'agression survenante d'un premier corps prussien, le péril augmenté vers le soir, par l'entrée, sur le champ de bataille, d'un autre grand corps prussien, presque toute l'armée de Blûcher; le dernier effort tenté pour vaincre enfin, et pour emporter les positions anglaises; le malheureux succès de cet effort, l'attaque changée en retraite et bientôt en déroute apparente; l'irruption de l'ennemi après le ravage de ses feux de mousqueterie et de mitraille; la cavalerie anglaise lancée tout à coup, et dans le désordre qui suit et s'augmente, les douze bataillons de la garde, dont le maréchal avait accusé l'inaction, entamés à leur tour, reculant sans être rompus, mais n'offrant pas un point d'arrêt à la fuite qui bientôt dispersa l'armée et livra aux vainqueurs des masses d'artillerie attelée. »

Un douloureux silence suivit ces simples paroles, contrastant si grandement avec les paroles fougueuses et accusatrices de Ney.

Villemain reprend :

« A ces faits, à ces calculs, le noble général ajoutait, avec l'accent d'une conviction profonde : si nous déployons, dans cette grande

crise, l'énergie nécesscdre, ce dernier malheur ne fera que relever notre gloire. Et quel est le sacrifice qui coûterait aux vrais amis de la patrie, dans un moment où le souverain que nous avons proclamé n ag aères et revêtu de toute la «unfiuioe aatMoale^ vient de faire le plus généreux et le plus grand des sacrifices? Après la bataille de Cannes, le Sénat romain vota des remerciements au général vaincu, parce qu'il n'avait pas désespéré du salut de la République, et il s'occupa, sans relftche, de lui donner les moyens de réparer les pertes causées par son entêtement et ses fautes. Dans une circonstance moins critique, les représentants de la nation se laisseront-ils abattre et oublieront-ils les dangers publics pour de vains débats intérieurs, au lieu de songer à ce qui serait le salut de la patrie?

Ce discouj*s de Drouot fut apporté, en analyse, à Napoléon à l'Elysée. Après l'avoir parcouru des yeux, il laissa tomber ces mots d'une mélancolie profonde : « Pauvre et brave Drouot! toujours candide! Parler du consul Varron, quand il s'agit de moi! Quelle maladresse dans une assemblée française! Ce que je suis, c'est Annibal, mais Annibal sans armée et sans asile, avec les Carthaginois mêmes pour implacables ennemis (1). »

Point d'autres nouvelles n'arrivant de la Chambre des députés, les pairs suspendirent leurs séances, envahis d'un émoi croissant, La séance recommença, lorsque vers quatre heures, un secrétaire fit connaître l'élection, par les députés, des trois membres qui

(1) Au sujet de Drouot» Villemain écrit: «D'après ces commencements, sa conduite à l'armée et à la Cour, la longue et austère retraite durant près de trente ans, sous la monarchie où il fut jugé et acquitté, et sous celle qui lui décerna la pairie, le général Drouot fut un homme à part, entre les plus illustres de son temps. Il n'avait Tâme accessible à aucune des séductions que prodiguait l'Empire, à aucune des convoitises de bien-être ou d'orgueil dont l'Empire abusait pour enchaîner les hommes à sa grandeur. Né d'une pauvre famille de paysans lorrains, s'étant formé lui-même par l'étude de quelques traités de mathématiques, et venu avec son habit de village à pied jusqu'à Nancy, pour y subir devant M. de Laplace un examen d'entrée à l'Ecole polytechnique, admis dès lors à l'école, et ne s'étant depuis avancé qu'à force de supériorité savante et de courage, Drouot ne comptait pour rien la richesse, les dotations, les honneurs. Son dévouement même n'avait commencé que sous l'attrait des adversités de Napoléon, dans les périls et les efforts croissants de 1813, durant les prodiges de la campagne de France. Ce dévouement s'était fortifié par la chute, l'abdication, l'exil de Napoléon, sans rêves ambitieux, sans calculs d'avenir. Drouot avait d'avance, et au jour même de l'exécution, blâmé le départ de l'tle d'Elbe, et il ne suivit qu'en la désapprouvant l'entreprise dont il prévoyait l'issue fatale même après le premier succès.. C'était un héros de Plutarque dont il avait la grandeur d'âme et la simplicité. »

devaient composer la commission executive avec les deux autres membres à nommer par la Chambre des pairs. Ils allaient adhérer à cette communication, lorsque le comte de Labédoyère se leva :

« Je demande, dit-il, que nous déclarions si c'est Napoléon II que nous proclamons, ou bien si c'est un nouveau gouvernement que nous voulons adopter. C'est pour son fils que Napoléon a abdiqué. Quant à un gouvernement nouveau, souvenons-nous, messieurs, du gouvernement provisoire de 1814 et de ses résultats désastreux. Faudra-t-il donc que le sang français n'ait encore coulé que pour nous replacer sous le joug odieux des étrangers, ou pour nous faire courber la tête, sous un gouvernement avili ? L'Emperem* s'est expliqué : son abdication est indivisible ; elle est nulle si on ne reconnaît pas son fils. »

Sur les observations de Thibaudeau, la question posée par Labédoyère à la Chambre des pairs fut remise à une séance ultérieure, qui eut lieu à neuf heures du soir.

Napoléon II serait-il proclamé successeur de Napoléon I»?

Lorsque, le soir, à neuf heures, sous la clarté toujours faible des flambeaux disséminés en une grande salle, les pairs furent réunis en séance, la demi-obscurité qui tombait des plafonds donnait une solennité religieuse aux discussions qui allaient commencer. Les pairs étaient plus nombreux que dans le jour. A l'Elysée, parmi les familiers de Napoléon, l'omission voulue, à la Chambre des députés, de la reconnaissance de Napoléon II, les avait avertis que la régence était bien compromise et cependant tous n'avaient insisté près de l'Empereur pour son abdication qu'avec l'espérance d'accroître, sous un nouveau régime, et leur situation et leur prépondérance. Les frères de l'Empereur auraient été de droit membres du conseil de régence ; les grands dignitaires en auraient fait partie également. C'était donc une désillusion insupportable pour eux de constater l'évidence même, la résistance des députés envers Napoléon IL Ils se rendirent avec empressement, le soir, à la Chambre des pairs, espérant par leur présence, ou leurs discours, obtenir la proclamation du jeune prince, prisonnier de l'Autriche, à Vienne.

Dès l'ouverture de la séance, Lucien Bonaparte, à la tribune, s'exprima en ces termes :

« Il s'agit d'éviter la guerre civile, de savoir si la France est une

nation indépendante, une nation libre. V Empereur est mort ; Vive r Empereur I U Empereur a abdiqué ; Vive V Empereur I II ne peut y avoir d'intervalle entre l'Empereur qui meurt ou qui abdique et son successeur. Toute interruption est une anarchie. Je demande, qu'en conformité de l'acte additionnel, la Chambre des pairs, qui a juré fidélité à l'Empereur et aux constitutions, qui, naguères, dans le Champ de mai, à la face de la France et de l'Europe entière, a de nouveau proclamé ces constitutions; que la Chambre des pairs, par un mouvement unanime et spontané, déclare, devant le peuple français et les étrangers, qu'elle reconnaît Napoléon II, comme empereur des Français! (Quelques murmures s'éJiçerd) J'en donne, le premier, l'exemple. Je lui jure fidélité... {Nouçeaux murmures). »

Aussitôt Pontécoulant :

a Ce que je n'aurais pas dit dans la prospérité de l'Empereur, je le dis, aujourd'hui que l'adversité l'a frappé. Napoléon est mon bienfaiteur; je lui dois tout. Je lui suis resté fidèle jusqu'au moment où il m'a délié de mes serments. Mais, on nous propose le contraire de ce qui est l'usage d'une assemblée délibérante. Si j'ai bien entendu, on veut nous faire adopter une proposition, sans délibération. Je le demande au prince : à quel titre parle-t-il dans cette Chambre ? Est-il Français ? Je le reconnais comme tel. Sans doute, je le trouve Français par ses sentiments, ses talents, par les services qu'il a rendus à la liberté, à l'indépendance nationale; je veux bien l'adopter pour Français; mais lui qui invoque la Constitution n'a pas de titre constitutionnel ; il est prince romain, et Rome ne fait plus partie du territoire français (1)... Que veut le préopinant? qu'on proclame Napoléon II. Je suis loin de me déclarer contre ce parti, mais je déclare fermement, quels que soient mon respect et mon dévouement pour l'Empereur, que je ne reconnaîtrai jamais pour roi un enfant, pour souverain celui qui ne résiderait pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel sénatus-consulte ; on nous dirait que l'Empereur doit être considéré comme étranger ou captif ; que la régence est étran-

(1) Lucien, retiré dans les Etats romains après sa rupture avec Napoléon, lors de l'élévation de ce dernier à l'Empire, avait étécréépar le Pape prince de Canine. Mais Pontécoulant avait tort. Depuis le retour de l'tle d'Elbe, Napoléon avait reconnu son frère comme prince français et lui avait donné droit d'entrée aa Sénat par sa naissance.

LA ROCHE TARPÉIENNË 349

gère ou captive, et l'on nous donnerait une autre régence qui nous amènerait la guerre civile. Je demande la discussion ou Tordre du jour. »

Boissy-d'Ânglas soutint la même thèse que Pontécoulant. Quel effet» disait-ily produirait une régence, lorsque le prince, au nom duquel gouvernerait le conseil, ne serait pas libre? Néanmoins, malgré ces raisons très sérieuses, beaucoup de membres, influencés par leurs sentiments, n'abandonnaient point la cause de Napoléon IL C'était d'abord, pour eux, une garantie contre le retour des Bourbons; c'était, ensuite, imposer la nécessité d'une énergique résistance à l'ennemi. De ce nombre était le jeune comte de Labédoyère qui, obéissant à son admiration pour l'Empereur, à sa généreuse indignation contre ceux qui ergotaient avec leur devoir, s*élança d'un bond à la tribune. Villemain a tracé, de lui un portrait qu'il faut citer.

ff Rarement, on a vu, écrit-il, les traits d'une physionomie plus régulière et plus noble, altérés, bouleversés par une passion plus véhémente que celle qui agitait, en ce moment, le jeune général de Labédoyère. A peine figé de trente ans, sa taille élégante, ses mouvements faciles avaient toute la vivacité de la première jeunesse. Son front très découvert, presque dégarni de cheveux, était haut et pâle, mais chargé d'une sombre irritation et ses yeux bleus étincelaient de colère. On sentait une nature généreuse et douce, emportée par la douleur et troublée par la violence qu'elle se faisait à elle-même.

ff Je répéterai, s'écria-t-il, ce que j'ai dit ce matin. Napoléon a abdiqué en faveur de son fils. Son abdication est nulle, de toute nullité, si on ne proclame pas à l'instant Napoléon IL Et qui s'oppose à cette résolution? Ce sont ces individus, constants adorateurs du pouvoir, qui savent se détacher d'un monarque avec autant d'habileté qu'ils en montrèrent à le flatter. Je les ai vus autour du trône, autour du souverain heureux. Ils s'en éloignent quand il est dans le malheur! Ils repoussent aussi Napoléon II, parce qu'ils sont pressés de recevoir la loi des étrangers, à qui déjà ils donnent le nom d^alliés, agamis peut-être. (Murmures.) Oui, l'abdication de Napoléon est indivisible, et si l'on refuse de proclamer le prince impérial, je le déclare. Napoléon doit tirer l'épée. Il se verra à la tête d'une armée de cent mille hommes ; tous les

cœurs généreux viendront à lui ; il sera entouré de ses braves guer^ riers couverts de blessures et prêts encore à sacrifier pour sa cause, pour la France, la dernière goutte de leur sang! Malheur à ces généraux vils qui Tout déjà abandonné et qui, peut-être» en ce moment, méditent de nouvelles trahisons. {Les murmures augmerUeiU.) Napoléon, en abdiquant sa puissance, pour sauver la patrie, a fait ce qu'il devait au pays, à lui-même. Mais la nation serait-elle digne de lui, si, pour la seconde fois, elle l'abandonnait dans les revers? {Vwe agitation sur tous les bancs,) Ne l'avonsnous pas abandonné une fois? L'abandonnerons-nous encore? Quoi ! il y a quelques jours, à peine, à la face de l'Europe, devant la France assemblée, vous juriez de le défendre! (U agitation devient plus violente») Où sont donc ces serments, cette ivresse, ces milliers d'électeurs, organes de la volonté du peuple? Napoléon les retrouvera, si, comme je le demande, on déclare que tout Français qui désertera ses drapeaux, sera jugé selon la rigueur des lois ; que son nom sera déclaré infâme, sa maison rasée, sa famille proscrite. {Violentes exclamations.) Alors plus de traîtres, plus de ces murmures, qui ont occasionné les dernières catastrophes, et dont peut-être quelques auteurs siègent ici... »

C'était le maréchal Ney qu'il désignait, en le fixant de ses yeux pleins de flammes. Des cris : A Fordre / s'élevèrent de tous les bancs de l'assemblée (1).

(1) La Gazette de France du 24 juin 1815 a publié cette lettre du maréchal Ney» écrite à Fouché pour protester contre les bruits répandus qu*il aurait trahi l'armée... « Cependant les Prussiens continuaient leur mouvement offensif, et notre droite pliait sensiblement. Les Anglais marchèrent à leur tour en avant II nous restait encore quatre carrés de la vieille Garde, placés avantageusement pour protéger la retraite. Ces braves grenadiers, Télite de l'armée, forcés de se replier successivement, n'ont cédé le terrain que pied à pied, jusqu'à ce qu'enfin acculés par le nombre, ils ont été presque entièrement détruits. Dès lors, le mouvement rétrograde fut prononcé, et l'armée ne forma plus qu'une colonne confuse. Il n'y a cependant jamais eu de déroute, ni de cris de sauve qui peutt ainsi qu'on a osé calomnier l'armée dans le Bulletin. Pour moi, constamment à rarrière-garde, que je suivis à pied, ayant eu tous mes chevaux tués, exténué de fatigue, couvert de contusions et ne me sentant plus la force de marcher, je dois la vie à un caporal de la Garde, qui me soutint dans ma marche et ne m'abandonna pas pendant cette retraite. Vers onze heures du soir, je trouvai le général Lefebvre-Desnouett^s, et l'un de ses officiers, le major Schmidt, eut la générosité de me donner le seul cheval qui lui restât. C'est ainsi que j'arrivai à Marchiennes-au-Pont, à quatre heures du matin, seul, sans officiers, ignorant ce qu'était devenu l'Empereur, que, quelque temps avant la fin de la bataille, j'avais entièrement perdu de vue, et que je pouvais croire pris ou tué. Le général Pamphile Lacroix, chef de l'étatmajor du deuxième corps, que je trouvai dans cette ville, m'ayant dit que TEm-

c Ecoutez-moi, répéta plusieurs fois Labédoyère. — Je n'écoute rien, répliqua le comte de Valence. Désavouez ce ^e vous avez dit! — Jeune homme, ajouta le vieux Masséna, vous venez de vous oublier! — Il se croit au corps de garde, dit le comte de Lameth. »

Impassible, Labédoyère reprend : « Il est donc décidé, grand Dieu, qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte, que des voix basses! »

Les cris : A Vordre I recommencèrent. La colère de l'assemblée devenait extrême. Quittant la tribune, le jeune général prononça encore ces mots : « Oui, depuis dix ans, il ne s'est fait entendre dans cette salle que des voix basses ! »

Le tumulte arriva au comble de la confusion et du bruit. Ce fut avec une peine inouïe que le président put rétablir l'ordre et le silence. Ck)mudet, de Ségur, de Lameth, se succédèrent ensuite à la tribune, chacun faisant valoir des questions de forme. Le prince Joseph, le duc de Bassano, soutinrent le régime avec vigueur. Le baron Quinette et, de nouveau, Comudet, de Ségur, Pontécoulant, puis Rœderer, demandèrent, alors, que les pairs achevassent l'œuvre des députés, en nommant les deux autres membres de la commission executive. Le général de Flahaut, en un moment d'accalmie, s'écria: « Si l'Empereur avait été tué.

pereur était à Gharleroi, je dus supposer que Sa Majesté allait se mettre à la tête du corps de M. le maréchal Qrouchy, pour couvrir la Sambre et faciliter aux troupes le moyen de se rallier vers Avesnes, et, dans cette persuasion, je me rendis à Beaumont. Mais des partis de cavalerie nous suivaient de trop près, et ayant déjà intercepté les routes de Maubeuge et de Philippeville, je reconnus qu'il était de toute impossibilité d'arrêter un seul soldat sur ce point et de s'opposer aux progrès d'un ennemi victorieux. Je continuai ma marche vers Avesnes, et je ne pus obtenir aucun renseignement sur ce qu'était devenu l'Empereur. Dans cet état de choses, n'ayant de nouvelles, ni de Sa Majesté, ni du major général, le désordre croissant à chaque instant, et à l'exception des débris de quelques régiments de la Garde et de la ligne, chacun s'en allant de son côté, je pris la détermination de me rendre sur-le-champ à Paris, par Saint-Quentin, pour faire connaître le plus promptement possible, au ministre de la guerre, la véritable situation des alTaires, afin qu'il pût envoyer, au-devant de l'armée, quelques troupes nouvelles, et prendre rapidement les mesures que nécessitaient les circonstances. A mon arrivée au Bourget, à trois lieues de Paris, j'y appris que l'Empereur y avait passé le matin. Voilà, M. le duc d'Otrante, le récit exact de cette funeste campagne. Maintenant, je le demande à ceux qui ont survécu à cette belle et nombreuse armée, de quelle manière pourrait-on m'accuser du désastre dont elle vient d'être victime et dont nos fastes militaires n'offrent point d'exemple? J'ai, dit-on, trahi la patrie, moi qui, pour la servir, ai toujours montré un zèle, que peut-Atre j'ai poussé trop loin, et qui a pu m'égarer... etc., etc. »

n'estrce pas son fils qui lui succéderait? Il a abdiqué; il est mort politiquement. Pourquoi son fils ne lui succéderait-il pas? » De<^ intervint brutalement, c II n'est plus temps de s'occuper des pe^ sonnes, dit-il. La patrie est en danger; sauvons-la! Je demande la clôture de la discussion ! » La Chambre était lasse. Les discussions cessèrent forcément. La fatigue dominait toute l'assistance. La clôture étant prononcée, les pairs élurent les deux autres membres de la commission executive du gouvernement proyisoire : le duc de Vicence par 52 suffrages ; le baron Quinette par 48, sur 70 votants. Lucien recueillit toutes les voix de ceux qui étaient venus, de l'Elysée, assister à cette séance du soir, au nombre de 18.

Lorsque la Chambre des pairs se sépara, il était trois heures du matin.

Dans la journée, pendant les suspensions de séance, les bureaux des deux Chambres étaient venus à l'Elysée, apporter à l'Emporeur la reconnaissance des députés et des pairs, pour son grand acte de patriotisme, en signant son abdication. Ce fut le bureau de la Chambre des députés qui se présenta le premier. Déjà, à l'Elysée, les salons étaient vides. Comme à Fontainebleau, les grands dignitaires, les courtisans, les généraux, tous ceux qui aiment à se tenir près de celui qui possède le pouvoir souverain, avaient disparu, cherchant à s'orienter utilement, à courir audevant du maître attendu. Napoléon était seul dans son cabinet, profondément enfoncé en ses réflexions. Il se leva, mais ne chassa point de sa physionomie son expression glaciale et chagrine. En apercevant Lanjuinais, qui lui fit connaître les résolutions de la Chambre :

« Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez, répondit l'Empereur. Je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France ; mais je ne l'espère point. Elle laisse l'Etal sans chef, sans direction politiqpie. Le temps perdu à me renverser aurait pu être employé à mettre la France en état d'écraser Ten-

LÀ ROCHE TARPÉIËNNE 353

neini. Je recommande à la Chambre de renforcer promptement les armées. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers. Craignez d'être déçus dans vos espérances. C'est là qu'est le danger ! Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse. Je recommande mon ôls à la France. J'espère qu'elle n'oubliera pas que je n'ai abdiqué que pour lui. Je lui fais aussi ce grand sacrifice pour le bien de la nation. Ce n'est qu'avec ma dynastie qu'elle peut espérer d'être libre, heureuse et indépendante. » (Fleury db Chaboulon, Souvenirs.)

Paroles tristes qui émurent le président Lanjuinais, sans toucher le cœur haineux et endurci du vieux marquis de La Fayette et de Flaugergues.

Au moment où les députés allaient se retirer, le bureau de la Chambre des pairs, conduit par Lacépède, fut introduit près de Napoléon. Celui-ci se montra plus glacial encore et plus sévère pour ces derniers venus que pour les députés. Les pairs lui devaient leurs illustrations et leur fortune. Il les avaient comblés de faveurs, les avait attachés, presque tous, à sa personne ou aux grandes fonctions de l'Empire, et, par la plus noire ingratitude, par une sorte de lâcheté, espérant, sans doute, en recevoir la récompense d'un autre monarque, ils abandonnaient celui qui les avait faits ce qu'ils étaient (1).

(1) C'était, on le verra, lit-on dans une brochure de l'époque {Napoléon, sa -famille et ses amis, par un ex-ministre de V Empereur), c'était la pensée de Napoléon. Labédoyère était venu lui rendre compte de ce qui s'était passé à la Chambre des pairs. Napoléon, alors, avec chaleur : « Mon noble, mon brave ami, lui répondil, mon âme est remplie de tout ce que vous faites pour moi. Vous en aurai-je fatalement récompensé T Vous vous étonnez de la conduite de vos collègues. Ils me surprendraient plus encore, s'ils agissaient autrement. S'ils eussent tous pensé comme vous, la France aurait été sauvée. Mais ceux que j'ai comblés de biens, et c'est la majorité immense, veulent les conserver. Ils sacrifieront moi, la France, tout enfin, à un accroissement de leurs rentes. Leur souverain, leur honneur, leur Dieu est à la Bourse. La manie du siècle est l'adoration du veau d'or. J'espère que ceux dont ils attendent augmentation de salaires et don de rubans, les puniront de leur déloyauté. »

A cet égard, Vaulabelle a écrit une page pleine de sens (t. III, p. 152). c La plupart des hauts chefs des armées républicaines et impériales, dans les jours qui précédèrent ou qui suivirent Waterloo, n'avaient aperçu ou ne devaient voir qu'un choix à faire entre deux maîtres. Napoléon ou Louis XVIII. De tous les maréchaux présents à Paris, après la journée du 18 juin, Lefebvre fut le seul chez qui devait apparaître la pensée qu'en dehors et au-dessus de ces questions de personnes souveraines, il y avait une invasion à combattre, la patrie à défendre, l'indépendance nationale à servir. Masséna, lui-même, le plus illustre, ne devait

A ce moment-là, l'Empereur comiaissait l'échec de la première motion du jeune comte de Labédoyère, cette remise à la nuit d'une discussion, d'où allait sortir, vaincue ou triomphante, la dynastie des Napoléons. Aussi bien, sa réponse aux congratulations des pairs fut heurtée, saccadée, rapide, comme autant de coups de boutoir à des ennemis déclarés.

« Je n'ai abdiqué que pour mon fils, leur dit-il. Si les Chambres ne le proclament pas, mon abdication serait nulle... je rentrerais dans tous mes droits. D'après la marche que l'on prend, on ramènera les Bourbons. Vous verserez bientôt des larmes de sang... On se flatte d'obtenir d'Orléans. Mais les Anglais ne le veulent pas. D'Orléans, lui-même, ne voudrait pas monter sur le trône, sans que la branche régnante eût abdiqué. Aux yeux des rois de droit divin, ce serait aussi un « usurpateur ». (Thibaudeau, Histoire de Napoléon.)

Les deux présidents eurent de garde de rapporter aux Chambres le sens exact des réponses de l'Empereur. Ils convinrent d'une rédaction identique, phraséologie vulgaire ne pouvant compromettre personne (1).

donner que des conseils de faiblesse. Disons-le : les chefs de TEmpire comme les peuples ne tiennent jamais assez de compte des changements apportés par la position, par Tftge. ou par la fatigue, chez les gens de guerre, comme chez les hommes politiques. Par cela qu'un homme à une époque donnée de son existence a déployé une certaine intelligence, ou une grande énergie, on le suppose toujours énergique, ou toujours intelligent. La brièveté de la vie humaine et notre yanité sont les principes de cette éternelle illusion. Personne ne veut admettre, ni pour lui-même, ni pour autrui, qu'une simple transformation de fortune, ou un tr^ petit nombre d'années, puissent produire, dans nos idées, ou dans nos facultés physiques et morales, un absolu changement. De là, ces déceptions et ces lourds mécomptes, sources de tant de fautes et de malheurs, pour les chefs de gouvernement, comme pour les nations. Tous les anciens lieutenants de Napoléon, à cette époque de notre histoire, devaient tromper l'attente publique. Napoléon, il est vrai, était si grand, que, môme en 1815, les hommes dont on l'avait vu habituellement entouré apparaissaient encore, aux yeux de la France et de l'Europe avec des proportions colossales. On les mesurait à la taille du géant. Le géant tombé, tous ceux qui n'étaient point brisés par les ans devaient descendre à l'ordinaire niveau. »

(1) Sur cet écroulement d'Empire, Monthoion {Captivité de Napoléon, t. I) rappelle un souvenir sur le cardinal Pacca. « Ce cardinal, dit-il, premier ministre de Pie VIL écrivait en 1809 ses mémoires, au fond de la prison d'Etat de Fénestrelle, et il disait : Je voyais que les secousses et les bouleversements politiques commençaient une grande révolution. La Providence me semblait préparer les voies pour l'établissement d'une immense monarchie, qui, par sa naissance et son étendue, égalerait ou surpasserait même l'ancien empire romain, sous lequel les souverains pontifes gouvernèrent l'Eglise pendant près de huit siècles. Je voyais un seul homme dicter des lois à toute l'Europe... L'Empire français con-

LÀ ROCHE TARPÉIËNNE 355

Lorsque l'événement fut irrévocable et qu'au milieu des faubourgs la nouvelle s'accrédita que l'abdication de Napoléon venait d'être acceptée par la Chambre des députés, lorsque les ouvriers comprirent qu'ils aUaient perdre leur protecteur attitré, celui qui s'occupait d'eux et avait ouvert des chantiers de travail pour les faire vivre ; lorsque enfin, avertis par leur instinct de patriotes, ils eurent l'intuition que la France aUait, de nouveau, être envahie et vendue par les intrigants aux étrangers, comme l'année précédente par Talleyrand, ce fut, dans toutes les humbles demeures, aux sordides étages, une révolte qui se traduisit en cris de colère et de haine contre les royalistes, contre ceux qui avaient fui hors des frontières, pour ne point se battre. Des groupes de désœuvrés,

teaait alors, non seulement la France, mais les provinces belges, conquises sur la maison d'Autriche, et une grande étendue de pays, depuis le Rhin jusqu'aux rivages de la mer d'Allemagne... Diverses provinces italiennes et le royaume d'Italie, lui-même, faisaient partie de cet Empire. On pouvait également compter au nombre de ces provinces les royaumes d'Espagne, de Naples, de Hollande et de Wesphalie, car Napoléon avait nommé les rois qui occupaient les trônes, grands dignitaires de l'Empire français et lieutenants généraux de ses armées. A cette vaste étendue de territoire, il fallait ajouter les Etats de la Confédération du Rhin dont les princes, à l'instar de Dejotarus, d'Agrippa, d'Ariobarzanne, avaient reçu leur titre royal du nouveau César, et qu'un simple décret pouvait faire descendre du trône. Tout annonçait donc l'établissement d'une grande monarchie. Déjà, elle avait fait disparaître une partie, et devait bientôt engloutir le reste de cette multitude de royaumes et de principautés, ^ui, au dire de Bossuet, rendaient la sujétion des papes incompatible avec le gouvernement de l'Eglise universelle. Et cette considération me faisait appréhender que Dieu, dans ses impénétrables jugements, n'eût préparé tous ces changements d'Etats et de gouvernements, pour donner une seconde fois au Pape, dépouillé de sa puissance temporelle et soumis à un seul prince, les moyens de gouverner avec moins de distractions et d'obstacles le troupeau entier des fidèles. »

Plus loin, se rapprochant de ce sujet, Montholon écrit encore : « L'Empereur, qui reproche à Lucien une mésalliance, lui assigne pour le 12 décembre 1807 un rendez-vous à Mantoue. Là, dans une conférence orageuse de six heures, la scène d'Auguste et de Cinna se renouvelle... Jetez les yeux sur cette carte du monde, soyez des nôtres, Lucien, et prenez votre part. Elle sera belle, je vous le promets, le royaume de Portugal est vacant. J'ai déclaré que le roi avait cessé de régner. Je vous le donne. Les filles de votre première femme sont mes nièces. Je me charge de les établir. Je marie l'aînée au prince des Asturies. Le roi d'Espagne me le demande comme faveur... Lucien refusa, et son refus changea les destinées de l'Espagne, peut-ôtre les destinées du monde. »

ase LE RETOUR DE L'EMPEREUR

puisque le travaU était suspendu, unis aux fédérés, portant un drapeau tricolore, descendirent dans les quartiers riches, se dirigéant du côté de TElysée, acclamant TEmpereur et maudissant les traîtres. Des soldats, arrivés des champs de Belgique, se joignirent à ces longues files de gens résolus à mourir plutôt que d'ouvrir la porte aux ennemis. Quelques-uns de ceux-là, passant place Vendôme, s'agenouillèrent devant la colonne et jurèrent de mourir en défendant le pouvoir de l'Empereur. « Non, point tPabdication, criaient-ils ; Vive F Empereur / F Empereur ou la mort I (1) > Les habitués du café Montansier et du café Lamblin se joignirent à ces bandes exaltées. Quant à la bourgeoisie et à la classe des commerçants, satisfaites secrètement de la chute de Napoléon, elles se terraient en leurs demeures, n'osant plus sortir, parce que l'on annonçait im massacre des antipatriotes, comme au 2 septembre 1793 (brochure de Durdent) et la renaissance de la Terreur. Ces manifestations, ces cohues bruyantes et hurlantes, inquiétaient le nouveau gouvernement qui venait de se constituer sous la présidence de Fouché. Les manœuvres habiles, les équivoques, les mensonges de cet audacieux et perfide imposteur, lui avaient assuré, dans la Commission executive, la suprématie sur Carnot, qui n'aurait point refusé cette présidence. Fouché, plus astucieux, s'était donné sa voix à lui-même et il avait réussi. Ce nouveau gouvernement avait nommé aussitôt les plénipotentiaires chargés

(1) Mlle GoGHXUvr {Souvenirs, t. III, p. 141): c Ce jour-là, dans raprès-midi. la reine Hortense se rendit àPElysée. Elle se promena avec Madame Mère, tandis que l'Empereur se promenait avec son frère Lucien. Tout à coup, des cris de Vive V Empereur nous jirent, tous, accourir aux fenêtres. La foule du peuple. exaspérée par Tabdication, entourait le palais et les jardins, en demandant l'Empereur à grands cris ; et lorsqu'ils l'avaient aperçu, se promenant, plusieurs hommes avaient escaladé les murs, pour s'élancer vers lui. Ils s'étaient précipites à ses pieds, et avec cet accent pénétrant, qui part de l'âme, ils l'avaient supplie de ne pas les abandonner, de renoncer à son abdication, qui les désespérait, et de se mettre à leur tête, pour aller repousser l'ennemi. — Eh bien, nous dit Real qui était présent, je ne suis occupé qu'à faire réprimer de pareils élans et à prévenir des scènes semblables. Comme préfet de police, il lui avait été spécialement recommandé, par le gouvernement provisoire, d'user de tous les moyens pour éviter les manifestations de l'opinion en faveur de l'Empereur; et malgré tous ses soins et l'argent qu'il avait fait distribuer à cet effet, il n'avait pu prévenir les scènes qui se passaient sous ses yeux... > Et plus loin: « ... Les premiers jours de nos désastres, les bourbonistes n'agissaient que dans l'ombre. Ils n'osaient braver en face cette colère populaire que leurs projets dévoilés eussent éveilla Mais, petit à petit, l'approche des armées ennemies les enhardit, et ce ne fat qu'au moment où ils se sentirent soutenus par elles qu'ils osèrent se montrer tels qu'ils étaient. >

de tri^iter avec les Alliés. Au nom de qui? avait-on objecté à la Chambre des députés. La discussion sur ce point avait repris fort vive, mais absurde. Ce ne pouvait plus être au nom de Napoléon I" qui avait abdiqué, ni au nom de Napoléon II qui n'avait pas été reconnu officiellement par la Chambre. Manuel, le compère de Fouché, obtint un ordre du jour qui laissait en suspens cette reconnaissance, quoique implicite (1). Tout le mond^ parut satisfait, et les plénipotentiaires partirent à la rencontre des monarques alliés, • comme envoyés d'un gouvernement provisoire, jusqu'à l'installation du souverain, qui ne pouvait être que Napoléon II, par la force des ConstUuiions de FEmpire.

Les plénipotentiaires étaient La Fayette, l'inévitable marquis, d'Argenson, un de ses amis, Sébastian!, qui s'était prononcé pour l'abdication avec une véhémence extraordinaire à la Chambre des pairs, Pontécoulant, dont on connaît le discours, enfin, Laf orêt, rayé du nombre des conseillers d'Etat, au retour de l'fle d'Elbe, mais élu député.

Napoléon, à qui ses familiers apportèrent cette liste, observa fort justement : « S'il est vrai que les instructions données à ces plénipotentiaires sont dans le sens de ma dynastie, il faUait choisir d'autres hommes. Les ennemis du père ne seront jamais les amis du fils. »

Ce qui se passait dans Paris, ces promenades du peuple autour de l'Elysée^ ces acclamations persistantes, en faveur de Napoléon, que la police de Fouché (2) était impuissante à réprimer, don- Ci) Voici cet ordre du jour... « La Chambre des représentants délibérant sur es diverses propositions faites dans sa séance et mentionnées dans son procèsverbal passe à Tordre du jour : !<> Sur ce que Napoléon II est devenu empereur des Français, par le fait de l'abdication de Napoléon I^^, et par la force des constitutions de V Empire; 2» sur ce que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur arrêté à la date d'hier, portant nomination d'une commission de gouvernement provisoire, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin, dans les circonstances extraordinaires où elle se trouve, pour sa liberté et son repos, au moyen d'une administration qui ait toute la confiance du peuple, le présent acte sera transmis à la Chambre des pairs par un message. Ce 23 juin 1815.»

(2) La vie de Fouché se passait en intrigues, en combinaisons malhonnêtes, en trahisons perpétuelles, c Le jour de sa nomination comme président du gouvernement provisoire, il reçut la visite de M. de Yitrolles dont il avait signé l'élargissement. Après les premiers compliments, Fouché lui dit : Eh bien l que comptez-vous faire T — Je vais me rendre à Qand, ma chaise de poste est à la porte. — C'est ce que vous pouvez faire de mieux. Vous ne seriez pas en sûreté ici. — N'avez- vous rien à me donner pour le roi? — Ohl mon Dieu, non, rien;

naient à réfléchir à TEmpereur enfermé dans son palais. Par lassitude, il avait cédé à ses familiers et signé son abdication ; mais il pouvait la reprendre, en appeler au peuple, à son armée, ressaisir le commandement de ses bataillons et se proclamer dictateur.

Ces velléités lui traversaient l'esprit souvent, et puis il se disait: à quoi bon? Il ferait couler inutilement le sang d'innombrables Français, les meilleurs dans cette nation de braves. Il disait à Caulaincourt en ses moments d'expansion : « Je suis un conquérant. Je pouvais l'être encore. J'ai joué ce dé à Waterloo; je ne veux pas me rapetisser à être un tyran. »

C'était en ses heures de lucidité qu'il s'exprimait si explicitedites seulement à Sa Majesté qu'eHe peut compter sur mon déTouement, et qu'il ne dépendra pas de moi qu'elle ne revienne promptement aux Tuileries. — Mais il dépend de vous, ce me semble, que ce soit bientôt. — Moins que vous ne pensez. Les embarras sont grands. Cependant la Chambre a simplifié la situation. Vous savez, ajouta-t-il en souriant, qu'elle a proclamé Napoléon II. — Comment, Napoléon II T — Mais sans doute. Il fallait d'abord passer par là. — Cela, je présume, n'a rien de sérieux. — Vous ne dites pas assez. Plus je réfléchis, et plus je suis persuadé que cela n'a pas le sens commun. Mais vous ne sauriez croire combien il existe de gens qui tiennent à ce nom-là. Plusieurs de mes collègues, Camot surtout, sont convaincus qu'avec Napoléon II, tout est sauvé 1 — Et combien durera cette plaisanterie T — Probablement le temps nécessaire pour nous débarrasser de Napoléon I*'. — Que ferez- vous ensuite T — Je ne sais trop. Dans des moments comme ceux-ci, il est difficile de prévoir le lendemain. — Mais si M. Carnet, votre collègue, tient si fort à Napoléon II, il vous sera peut-être moins facile que vous le supposez d'échapper à cette combinaison T — Bah ! vous ne connaissez pas Carnot. Il suffira, pour le faire changer d'opinion, de proclamer le peuple français. Le peuple français/ songez donc. — Tous deux se mirent à rire. — Voilà qui est bien, reprit de Vitrolles ; mais j'espère qu'après Napoléon II et le peuple français, vous songerez enfin aux Bourbons? — Sans doute, répondit Fouché. Ce sera alors le tour du duc d'Orléans. — Comment ! le duc d'Orléans, reprit M. de Vitrolles, au comble de la surprise. Le duc d'Orléans ! Mais croyezvous donc que le roi consente jamais à accepter une couronne aussi promenée, aussi descendue? — Fouché l'interrompit pour lui dire que le parti du premier prince du sang était plus considérable qu'il ne paraissait le juger, et que ses chances étaient trop sérieuses pour qu'on pût compter sans lui... — Le duc d'Orléans I répétait M. de Vitrolles, vivement préoccupé. Il y eut alors un moment de silence. M. de Vitrolles repartit. — Toute réflexion faite, je crois que ma présence sera plus utile ici, au roi, que mon voyage à Qand ; aussi, me déciderai-je à rester, si vous consentez à m'accorder trois choses. — Lesquelles T — D'abord, vous garantirez ma tête. — Votre tête l Comment pourrai-je la garantir, puisque je ne suis pas sûr de garder la mienne. Tout ce que je puis faire, c'est de vous assurer que ma tête et la vôtre seront aux mêmes crochets. Cela vous suffit-il? — Je ne saurais exiger de plus. En second lieu, vous me donnerez vingt-cinq passeports, pour correspondre avec Oand. — Vous en aurez cinquante, cent, avec tout ce que vous voudrez. — Enfin, je veux vous voir une fois par jour. — Une fois, ce n'est pas assez, deux fois, le matin et le soir. » — M. de Vitrolles renvoya sa chaise de poste et alla s'installer rue Saint-Florentin, sous le nom qu'il avait déjà pris, l'année précédente, lors de son voyage à Chfttillon et à Troyes : M. de Saint- Vincent. » (Vaulabelu, t. III, p. 129.)

LA ROCHE TÀRPÉIENNE 859

ment et disait qu'il avait résisté au peuple, qu'il lui résistait encore, parce qu'il n'avait plus confiance en l'avenir, parce qu'il voyait la moitié de la nation se séparer de lui, parce qu'il n'était plus appelé par le vœu unanime de toutes les classes, comme aux premiers jours du Consulat. Il avait une vision très nette de sa destinée, et il la sentait finie. Et cependant, il espérait toujours. Il attendait un revirement causé par l'excès du mal, par les exigences clairement évidentes de l'ennemi. En sa pensée, rien n'était définitif. Il avait confiance en une résurrection prochaine du patriotisme, lorsque les illusions, qui planaient dans la bourgeoisie, se seraient dissipées. Les députés, malheureusement, avaient une foi enracinée dans cette croyance, que, sa personne écartée du trône, les Alliés déposeraient les armes et qu'ils laisseraient la nation s'organiser, suivant ses droits et suivant ses désirs. Toutefois, lorsqu'il serait bien démontré que ce n'était pas lui seulement que visaient les monarques, mais la France elle-même, ce pays magnifique où se trouvaient en abondance les plus belles récoltes et la fortune universellement répandue, ce pays où les musées étaient remplis des plus beaux chefs-d'œuvre du monde, à ce moment-là, pensait-il, les classes riches, qui le repoussaient, l'appelleraient de tous leurs vœux, et il reviendrait pour garantir la patried'un dépècement inévitable. Pendant ce temps, qu'allaitil faire ; où allait-il porter ses pas ? Quitter la France ? Il n'y était point préparé. On n'abandonne pas sa patrie subitement, du jour au lendemain, à moins d'y être forcé ! Il était bien à l'Elysée ; il y resterait jusqu'à nouvel ordre. C'était pour lui un spectacle peu banal d'assister au grouillement des ambitions qui se décelaient sous ses yeux. Lucien était parti, froissé de la résistance que Napoléon avait obstinément opposée à ses conseils. « La fumée du mont Saint- Jean, avait-il dit, en sortant de l'Elysée, lui a obscurci la vue. C'est un homme perdu. On n'obtient que ce que l'on ose. Et il n'est plus capable d'oser. » Joseph et Jérôme le venaient toujours visiter à l'Elysée, et il remarquait près de lui ses jeunes et généreux aides de camp, quoiqu'ils n'eussent obtenu aucune faveur, de même quelques personnages, comme Las Cases, un ancien émigré, et Montholon, que sa gloire avait fascinés.

Benjamin Constant voulut avoir une dernière entrevue avec le souverain découronné* Il a raconté, en sa brochure sur les Cent-

aea LE RETOUR DE L'EMPEREUR

Jours, cette suprême visite. II lui demanda quelles étaient ses intentions, concernant sa retraite. « Je ne suis pas encore fixé, lui répondit l'Empereur. La fuite me répugne. Pourquoi, d'ailleurs, ne resterais-je pas ici ? Que voulez- vous que fassent les étrangers à un homme désarmé ? J'irai à la Malmaison ; j'y vivrai dans la retraite avec quelques amis, qui ne viendront certainement que pour moi. » ^t alors, ajoute Benjamin Constant, il s'étendait avec complaisance sur ce nouveau genre de vie. Puis apercevant l'inanité de ses illusions, il reprenait : a Si l'on ne veut pas me laisser en France, où veut-on que j'aille ? Eh Angleterre ? Mon séjour y sera ridicule, ou inquiétant. J'y serais tranquille, qu'on ne le croirait pas. Chaque brouillard serait soupçonné de m'amener sur la côte. Au premier aspect d'un habit vert débarquant d'une chaloupe, les uns s'enfuiraient hors de France,les autres mettraient la France hors la loi. Je compromettrais tout le monde, et à force de dire : voilà qu'il arrive, on me donnerait la tentation d'arriver... L'Amérique serait plus convenable. J'y pourrais vivre avec dignité. Mais, encore une fois, qu'ai-je à craindre, en restant ? Quel souverain pourrait, sans se nuire, me persécuter ? J'ai rendu à l'un la moitié de ses Etats ; que de fois l'autre m'a serré la main, en m'appelant grand homme. Au reste, je verrai. Je ne veux point lutter par la force ouverte. J'arrivais pour combiner nos dernières ressources. On m'abandonne aussi facilement que l'on m'avait reçu... Eh bien, qu'on efface, s'il est possible, cette double tache de faiblesse et de légèreté ! Qu'on la couvre au moins de quelque lutte, de quelque gloire. Qu'on fasse pour la patrie ce qu'on ne veut plus faire pour moi!... Je ne l'espère point; aujourd'hui, ceux qui livrent Bonaparte disent que c'est pour sauver la France, demain en livrant la France, ils prouveront qu'ils n'ont voulu sauver que leur tête. » (Mémoire sur les CerU-Jours.)

Les journées se poursuivaient dans ces incertitudes, ces songeries, ces déterminations qui se chassaient l'une l'autre. Napoléon hésitait, était toujours incertain. Et cependant, en dehors de lui, les événements se précipitaient, les troupes de Wellington et de Blûcher marchaient sur Paris, les plénipotentiaires de Fouché expédiaient leurs dépêches contenant des passages fort significatifs contre Véç^asion de l'Empereur, ce qui voulait dire, en termes moins couverts, que l'Empereur devait être gardé à vue. Fouché

LA ROCHE TÀRPÉIENNE 861

tremblait; Davout, devenu chef de Tarmée comme ministre de la giierre, flottait entre, sa fidélité à Napoléon et son désir de revenir aux Bourbons ; VitroUes, libre sous le bon plaisir de Fouché, agissait, fondait, rue Saint-Florentin, un centre royaliste. Tout le parti bonapartiste se désagrégeait.

Les échos de tous ces faits arrivaient aux oreilles de Napoléon. Il comprenait enfin que sa présence à TElysée n'aurait plus qu'une durée très éphémère, et sans savoir où il irait se soustraire aux soucis de sa vie politique, il préparait son départ, se faisait apporter ses papiers secrets, les lettres des souverains, toutes les pièces manuscrites qui pouvaient nuire à ses partisans, à ceux du moins dont il ne suspectait pas la bonne foi, ni l'honneur (1). Garnot vint, comme Benjamin Constant, lui rendre une visite. Ces deux hommes, qui s'estimaient, qui honoraient, en eux-mêmes, la fidélité à la patrie et aux devoirs qu'elle impose, comprirent, tout de suite, que cette entrevue était la dernière. Napoléon reconduisit Camot jusque sur le perron de l'escalier du palais, et, au moment de se séparer, Carnot cédant à son émotion et à son chagrin se précipita dans les bras de l'Empereur et, la tête sur l'épaule du monarque déchu, l'austère républicain pleura (2).

(1) A ce sujet, Flbubt db Chaboulok écrit en ses Mémoires : « J'étais occupé de ce soin, lorsque Napoléon vint à traverser le cabinet. H s'approcha de moi et me prit une lettre que je tenais à la main. Elle était du duc de...il la parcourut et me dit : c Sûrement, ne brûlez pas celle-là; gardez-la pour vous; ce sera, si Ton

< vous tourmente, une excellente recommandation. X... ne manquera pas de

< jurer aux autres qu'il leur a conservé une chaste fidélité, et quand il saura que c vous avez en main la preuve matérielle qu'il s'était mis à mes pieds, et que je

< n'ai voulu ni de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir

< dans la crainte que vous ne jasiez. > Je crus que l'Empereur plaisantait. Il s'en aperçut et reprit : « Non, vous dis-je, ne brûlez pas cette lettre, ni celles de tous « les gens de la même volée; je vous les donne pour votre sauvegarde. — Mais, t Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites. — Vous les menacerez, s'ils raia sonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se tairont; je les connais. — « Puisque Votre Majseté le veut, je les conserverai. > Je mis, en effet, de côté, un certain nombre de lettres. Après le retour du roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est point ici une allégation gratuite. A peine leurs auteurs, que je pourrais nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils élevèrent jusqu'aux nues leur prétendue fidélité, et devinrent dans leurs discours et dans leurs écrits les détracteurs les plus archarnés de tous ceux qui avaient embrassé ou servi la cause du 20 mars. >

(2) Voici un fait que rapporte Montholon en ses Souvenirs, c Au milieu de ce tumulte de regrets et d'espérances, deux vols inexplicables eurent lieu à l'Elysée. Une caisse de tabatières enrichies de diamants, déposée par Bertrand sur la cheminée du salon, disparut, pendant le temps que Bertrand s'approcha d'une fenêtre, avec un messager qu'envoyait M. de Montesquiou. Puis, une liasse de plusieurs millions de valeurs négociables, actions de canaux et délégations de

En quatre jours, la grande destinée de Fimmortel homme de guerre fut anéantie. D'heure en heure, depuis Waterloo, une pierre de l'édifice que, cinq ans auparavant, on eût pu croire éternel, se détachait et roulait dans l'abîme.

coupes de bois apportées par un ministre. L'Empereur la déposa sous un couasm d'un canapé, mais il la retrouva incomplète quand il voulut la reprendre. H y manquait quinze cent mille francs. >

Page 1