CHAPITRE IX
L — Craintes de Fouché entendant les acclamations du peuple, en faveur de Napoléon. — Il n*a qu'un désir, faire partir de Paris 1* Empereur, le séparer de son armée. — Il lui demande une audience, dans l'espérance de le conyaincre qu'il doit quitter Paris. — Entrevue de Napoléon et de Fouché. — Employant tous les moyens, Fouché fait agir, en vue du départ désiré, les amis et les familiers de l'Empereur. — Celui-ci se résigne à s'aller reposer à la Malmaison. — La reine Hortense avertie l'y reçoit. — Aussitôt Fouché, comme président de la commission, force le ministre Davout à envoyer le général Becker pour surveiller à la Mal maison les actions de Napoléon. — Le général Becker se présente comme commandant du bataillon posté à la Malmaison pour la sûreté de l'Empereur. — Mais Napoléon discerne tout de suite le rôle imposé au général Becker. — Il s'en explique avec lui et l'accueille, néanmoins, cordialement. — Conversations avec le général Becker, avec Rovigo. — Ses amis» ses conseillers le poussent à se rendre aux Etats-Unis. — Le général Exelmans lui envoie son aide de camp l'invitant à venir prendre le commandement de sa division, et à s'emparer de la dictature. — L'Em^» pereur refuse, redoutant le déchaînement de la guerre civile.
II. — Visites que Napoléon reçoit à la Malmaison. — Deux généraux, Chartron et Pire, viennent lui demander de l'argent, qu'il leur fait donner. — Conversations avec Fleury de Chaboulon, avec Maret, duc de Bassano. — Il avoue à Maret qu'il n'a point abandonné la pensée de reprendre son abdication. — Sa résolution de s'installer aux Etats-Unis d'Amérique. — Il envoie demander à Paris un sauf-conduit afin de s'embarquer à Rochefort sur des frégates mises à sa disposition. — Apprêts de son départ.
III. — Les sauf-conduits demandés ne lui étant point envoyés. Napoléon envoie un de ses aides de camp déclarer à la commission executive de Paris qu'il ne partirait point de la Malmaison, tant qu'il ne les aurait pas reçus. — Fouché, dans ce retard, mettait une intention méchante. — Les Prussiens avançant toujours, et pouvant s'emparer de la personne de l'Empereur, ce qui aurait provoqué à Paris une révolution implacable de la part du peuple exaspéré, Fouché fait remettre à Napoléon deux passeports, où l'Empereur est désigné comme le secrétaire du général Becker. — Chagrin de Becker pour cette avanie faite à Napoléon, qui en rit. — A ce moment. Napoléon est averti de la position très compromise devant Paris des armées alliées. — Il envoie Becker demander à la commission excutive de Paris de le laisser reprendre, comme général, le commandement de l'armée, se faisant fort d'infliger aux ennemis une défaite, qui délivrerait la France et lui rendrait la sécurité. — La commission s'y refuse. — Alors, plein d'amertume, il annonce qu'il va quitter, le soir même, la Malmaison. — Ses adieux à la reine Hortense, à sa mère, et se jetant dans la voiture de Bertrand, il part pour Rochefort.
36i LE RETOUR DE L'EMPEREUR
Il y avait quatre jours que Napoléon, revenu de Waterloo, vivait à l'Elysée. Il s'était laissé arracher une nouvelle abdication en faveur de son fils, avec l'espérance qu'elle serait éphémère; que les dangers de la patrie, les menaces et les exigences des ennemis ramèneraient à lui le groupe des députés qui lui étaient hostiles. Les acclamations des fédérés, l'armée toujours fidèle, l'empêchaient de renoncer irrévocablement à l'autorité souveraine.
D'ailleurs, élevant sa pensée au-dessus de la lutte affolante des hommes qui l'avaient sacrifié à leur rancune, jetant les yeux sur l'avenir, il se sentait seul capable de sauver la France, de la soustraire à la vengeance des Alliés et à la cupidité des Bourbons. Et il attendait. Il ne pouvait prendre au sérieux cette commission provisoire de gouvernement, créée sous l'obsession de la peur, après les paroles impitoyables de La Fayette à la tribune de la Chambre. Les orages parlementaires des derniers jours, il les considérait comme une manifestation facile à dissiper avec l'aide de ses soldats, plus ardents et plus disposés au sacrifice de leur vie, après la défaite qu'avant la bataille. Il ne pensait donc point à quitter l'Elysée. Il flottait; il écoutait les avis de ses frères, de ses familiers, de ses courtisans.
La commission de gouvernement, que présidait Fouché, n'était point dupe de cette inertie préméditée, et Fouché n'avait qu'un désir : séparer Napoléon de Paris, l'éloigner de cette ville où le patriotisme et les colères du peuple étaient un danger, sans cesse menaçant, pour le nouvel état de choses, un obstacle à la perpétration des intrigues et de la trahison qu'il méditait, afin de s'attirer la bienveillance des Bourbons. Aux clameurs enthousiastes des fédérés, Fouché tremblait. Au voisinage de Napoléon, il n'osait agir, et son autorité demeurait vacillante et faible. Cette situation ne pouvait durer. Les brochures et les journaux de cette époque parlent d'une visite que l'un des anciens chambellans de l'Empereur, envoyé pçur Fouché, sans doute, fit à l'Eljrsée, afin de hâter
A LA MÂLMAISON 365
\e départ du grand capitaine. Pour aller où ? N'importe ? Le faire partir, lui enlever son armée, le réduire à l'impuissance. On verrait ensuite... Et la raison ?... C'est que les alliés ne voulaient entendre à rien, disait-on, tant que Napoléon serait à Paris.
A cette invitation de départ, il y eut une révolte soudaine chez l'immortel vaincu, et se laissant aller àla fougue de son indignation...
ff ... Que je parte, que je parte, disait-il. Est-il bien vrai, monsieur, qu'on ait osé vous charger de me porter de pareils ordres ? Me dicter à moi des lois pareilles! Qui le ferait en France; qui? Ces misérables, tant de fois tremblants à ma voix; non^ certes, cela ne sera pas. Je n'obéirai à la volonté de qui que ce soit. Vous pouvez le leur dire de ma part... Ah ! que je parte ! que je les débarrasse de ma présence au plutôt ; qu'en m'éloignant de ma garde, je laisse à des traîtres la facilité de me livrer au premier venu ! Cela ne sera pas !... Je suivrai les mouvements de l'armée, et partirai lorsqu'eUe partira. Je traiterai comme eUe traitera, sinon, non !... »
Devant la colère de Napoléon, l'ancien chambeUan demeura sur place, comme foudroyé; et lorsqu'il se retira, flageolant sur ses jambes, il s'en fut rapporter à Fouché la terrible scène qu'il venait de subir. Fouché avait plus d'audace que tous les comparses de l'ancienne Cour impériale. Il résolut d'aborder lui-même l'Empereur, et lui fit demander une audience. Il ne s'était jamais laissé démonter par les colères de son maître. Il allait jouer son va-tout, cette fois, et il possédait assez d'astuce et d'hypocrisie, de ressources et de moyens oratoires, pour impressionner à ce point son redoutable adversaire, qu'il le décidât à partir. L'audience accordée, le fourbe se présenta patelin, mielleux, adouci, défilant ses arguments, comme s'il n'avait d'autre ambition que de sauvegarder la vie du grand homme déchu. Et puis, il était soutenu par le pouvoir dont il était revêtu, et Napoléon était découronné.
Dans une brochure d'un ancien ministre de l'Empire, publiée en ce temps-là, se trouve le récit de cette entrevue. Et il est si vraisemblable que je ne crois pas le devoir passer sous silence. En voici la substance.
Napoléon interpella brusquement son ancien serviteur :
« Duc d'Otrante, lui dit-U en le voyant, quel nouveau piège
venez-vous me tendre? — Pourquoi vous en tendrais-je, Sire? Je n'en ai plus besoin. Vous êtes descendu et je suis à votre place* — La conserverez- vous ? — Du moins, je ferai tout ce qu'il faudra pour ne point la perdre. Mais, permettez-moi de traiter un autre point. Quoique je vous sois en horreur, je n'oublie pas combien vous avez aidé à ma fortune. Je n'ai plus maintenant à vous craindre. Laissez-moi vous servir sincèrement, et de la seule façon qu'il me soit permis d'employer. Vos ennemis sont nombreux. Vous les connaissez. J'ai déjà reçu, tant du roi de France que des Alliés, l'ordre et la prière de m'assurer de votre personne. Votre rè^e a cessé ; celui de votre fils n'a pas lieu. Louis XVIII sera seul maître. Vous êtes, de par lui, sous le poids de l'ordonnance ([ui prescrit de vous œurir suSy qui vous met, l'identité reconnue, à la disposition d'un magistrat ou d'un fanatique. Il en est de ceux-ci. J'en connais plusieurs, et déjà le fer ou le poison... — Un assassinat ! Les Bourbons en sont incapables ! — Oui, eux-mêmes. Non, certes, ils ne vous assassineront pas. Mais que, dans la foule, il ne se trouvera pas un Poltrot, un Jacques Clément, un Ravaillac, un Ankastroem, qui le sait ? Dieu seul ! Il y a des bommes qui, en vous frappant, croiront servir l'Eglise, la monarcbie, la liberté. Enfin, les Prussiens veulent s'emparer de votre personne. — Où aller ? — Chez les Américains. Ils vous attendent. Peut-être, avant peu, ils auront, eux-mêmes, besoin de vous... »
L'auteur de ce récit place cette scène à la Malmaison. Il est plus vraisemblable que Fouché vit Napoléon à l'Elysée, où l'ancien maître de la France était, pour lui, si gênant. Fouché fit agir ensuite les amis de l'Empereur, et leur intervention activa ce qu'il avait préparé. Ils étaient, eux aussi, influencés par leur entourage. On plaignait l'Empereur, mais on était las de ses hésitations, de ses fluctuations sans issue. Les malheurs de la patrie avaient engendré, dans les âmes de la société mondaine, une résignation indéfectible. Depuis trop longtemps, on vivait dans une agitation confuse, qui avait déprimé tous les courages. Près de lui, Napoléon ne trouvait plus que des hommes dépourvus d'énergie, et ne pouvant éternellement se confiner à l'Elysée, il se décida, enfin, à quitter Paris pour la Malmaison, jusqu'à ce qu'il eût pris une détermination définitive, jusqu'à ce qu'il eût vu plus clairement la signification des événements prochains que causerait la
marche des ennemis* Qui sait si la France ne reviendrait pas à lui, si la crainte du pire ne forcerait pas la Chambre à faire appel à son génie, à son ascendant sur l'armée, à son expérience militaire. Ainsi que le fait remarquer Villemain, sa forte nature ne pouvait accepter de n'être plus rien. C'était « une fidélité à soi-même, pleine de calcul et d'imagination » que cette persistance à compter sur l'avenir. Il s'éloigna donc de Paris, sans abandonner cette espérance qui, au fond de lui, agissait toujours. Au surplus, depuis Waterloo, il avait assisté à tant de palinodies, il avait éprouvé tant d'ingratitude qu'il sentait monter en lui et s'agrandir son mépris pour les hommes, et il aspirait à des heures plus calmes qui réconforteraient son âme douloureusement atteinte. Il avertit la reine Hortense, qu'il voyait chaque jour à l'Elysée, de ses nouveaux projets. La Malmaison, depuis la mort de l'impératrice Joséphine, était devenue la propriété de la reine et celle de son frère, le prince Eugène. Il lui demanda de l'y recevoir (1).
Il revenait aux lieux, où il avait connu les enivrements de l'amour et de la puissance; aux lieux, où le bonheur lui avait souri; aux lieux que Joséphine, la femme la plus aimée, avait marqués d'une empreinte indélébile ; où son image n'était pas encore effacée; où il la pouvait retrouver au détour de chaque allée, dans les parterres toujours parés des fleurs qu'elle préférait, dans les serres que Bonpland, le botaniste, avait comblées de la flore luxuriante des Antilles. Que de souvenirs agréables, que de
F (1) Hélène Williams, Récit des éçénmnents, p. 200. Après le départ de Bonaparte pour la Malmaison, toutes les boutiques élégantes des boulevards furent fermées avec soin. De sinistres présages pouvaient, en quelque sorte, se lire sur toutes les physionomies. Des passions hostiles se peignaient sur tous les visages. Il semblait que la multitude n'attendit que le signal de la guerre civile. Les soidisant patriotes des faubourgs se promenaient çà et là. Ils semblaient se promettre de jouer un rôle actif dans quelque scène effrayante. (On voit que r Anglaise doutait du patriotisme du peuple.) On voyait figurer dans les groupes les forts de la Halle et les charbonniers. Ces hommes avaient été enrôlés, de gré ou de force ( T) dans les fédérés, sous la dénomination d'éclaireurs de la garde nationale. Napoléon, à cause de leurs énormes chapeaux blancs et noirs, les avait plaisamment surnommés les mousquetaires noirs et blancs. On voyait presque autant de femmes que d'hommes dans ces groupes, car rien d'important ou de frivole ne se passe à Paris sans que les femmes s'en mêlent... Des hommes ivres rassemblés au café Montansier parlaient hautement de la nécessité de se débarrasser des conspirateurs enfermés dans les prisons. La nuit précédente, une foule de soldats et d'officiers à demi-solde s'étaient réunie dans le carré des Champs- Elysées, sous le prétexte de veiller à la sûreté de leur Empereur. On ne saurait douter que le prétexte de ces réunions ne couvrit des projets sinistres. >
visions charmantes, cette retraite lui rappellerait ! Et ses causeries avec ses familiers, avec les premiers courtisans de son génie, avec Jes hommes d'Etat qui avaient contribué à la splendeur de son règne et à la durée de son pouvoir !
Dans son cabinet de travail, conservé intact, où ses livres, ses meubles d'autrefois étaient à la même place, où il avait travaillé, les fenêtres ouvertes sur les jardins du château, il se pourrait croire aux premières années du Consulat et déchargé des infortunes, que le destin de ces dernières années avait accumulées sur sa tête. Là, il ne serait plus Napoléon empereur, mais Bonaparte premier consul, jouant aux barres avec ses amis, courant sur les gazons, et se promenant dans les allées sinueuses du parc, au bord des eaux jaillissantes. S'il ressentait quelques regrets pour ce passé évanoui, son esprit et son âme, affranchis du tumulte de la grande ville, apaisés dans ce calme des champs, allaient retrouver une nouvelle jeunesse. Affaissé et meurtri, il se redresserait.
La reine Hortense s'y était installée, la veille, avec Mme d'Arjuzon, sa dame d'honneur, et son écuyer, M. de Marmold, revenu de Belgique depuis le mois de mars ; et pour recevoir l'Empereur, elle montra l'empressement le plus gracieux, l'affection la plus vive, cette douceur avenante qui était le caractère dominant de sa personne.
L'Empereur partit le 25 juin, à midi et demie, de l'El^ée, dans la voiture du grand maréchal Bertrand, qui l'attendait à la petite porte des jardins, tandis que la grande voiture de gala, attelée de six chevaux, sortait par la grande porte du palais, faubourg Saint-Honoré, où la foule, avertie, stationnait pour acclamer encore une fois le monarque toujours vénéré. Il voulut éviter, ainsi, une manifestation qui n'avait plus d'objet. Dans cette voiture s'étaient placés le général Gourgaud, Las Cases, Montholou Montaran, que suivait à cheval Mesgrigny, un des écuyers. La voiture de Bertrand remonta les Champs-Elysées, passa près de rArc de Triomphe, dont les premières assises sortaient de terre à peine, et à la porte de Chaillot, l'Empereur en descendit, et, prenant sa voiture, continua sa route avec le grand maréchal. Ceux qui l'accompagnaient à la Malmaison, et dès lors devaient composer sa maison avec les personnes déjà nommées, étaient Ifô généraux Savary, Lallemand, Flahaut, aides de camp; le chef
d'escadron Résigny ; le chef d'escadron Planât, attaché au cabinet topographique; plusieurs Polonais des chevau-légers, comme officiers d'ordonnance. Las Cases devait remplir les fonctions de chambellan et son fils Emmanuel celles de page. Il y avait, ensuite, le chirurgien Mengaud; Marchand, premier valet de chambre ; Saint-Denis et Noverraz, valets de chambre ; Cypriani, maître d'hôtel; Pierron, chef d'office, et les frères Ârmingaud, piqueurs.
Napoléon avait laissé à Paris une adresse à l'armée. Il y haranguait ses soldats, comme s'il eût été encore le souverain de la France. Ses familiers lui firent observer que ce langage ne s'accordait plus avec son abdication. Il refit son thème. Mais on y sent l'embarras, l'hésitation, moins de vigueur et d'éloquence, moins de flamme que dans les proclamations d'autrefois. Sa pensée, entravée par sa déchéance, ne s'élevait plus à la hauteur où elle avait l'habitude de planer. Quoique écrite à Paris, il la datait de la Malmaison, le 25 juin. Il y disait :
« Soldats,
«c Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave armée française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle justifiera, par les services éminents que la patrie attend d'elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent lui refuser.
« Soldats, je suivrai vos pas, quoique absent. Je connais tous les corps, et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé.
«c Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes, indignes d'apprécier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet. Que vos succès futurs leur apprennent que c'était la patrie, par-dessus tout, que vous serviez, en m'obéissant, et que, si j'ai quelque part à votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France, notre mère commune.
« Soldats, encore quelques efforts et la coalition est dissoute; Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
a Sauvez rhonneur, l'indépendance des Français; soyez, jus* qu'à la fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans et vous serez invincibles.
a Napol6on (1). B
Il s'informa près des premières personnes qui le vinrent visiter le lendemain, de l'effet produit sur l'armée par cette proclamation. Il apprit que Fouché n'en avait point permis l'insertion dans le Moniteur. L'armée l'ignorait. Elle n'en eut connaissance qu'à la dérobée par quelcpies exemplaires que distribuèrent ses derniers partisans. Il garda le silence, ne fit rien paraître de son désappointement. Ce fut une nouvelle douleur qu'il étouffa sous un soupir.
Mais cette proclamation avait avivé les craintes de Fouché. S'il ne redoutait plus l'Empereur à Paris, il redoutait maintenant de le voir s'échapper de sa retraite, et venir reprendre le commandement de l'armée, en se jetant dans les bras de ses soldats qui l'appelaient toujours. Quelques heures s'étaient à peine écoulées à la Malmaison, depuis l'arrivée de Napoléon, que le général Becker se présentait au château, envoyé par le ministre de la guerre, Davout, avec le titre ofiiciel de commandant de la garde affectée au monarque déchu : 300 hommes d'infanterie et 400 dragons, mais, au vrai, pour le surveiller, l'entourer de liens invisibles, l'empêcher de partir et rassurer, sur l'avenir, les membres du gouvernement provisoire, et surtout Fouché, qui allait s'efforcer, à présent, de précipiter l'heure de son exil, et — rien n'est plus vraisemblable, — l'inévitable alternative, pour l'Empereur, de périr en mer en voulant se sauver, ou de tomber aux
(1) Et à ce sujet, Villemain écrit en ses Souvenirs : c Sept années auparavant, en séance solennelle du Conseil d*Etat, au milieu de toutes les activités de r intell ignence, le 27 février 1808, Tlnstitut de France, rendant compte à TEmpereur du travail de la pensée française, Chénier, orateur deTAcadémie, disait : « Elles partiront de l'armée de l'Italie ces belles proclamations où le vainqueur de c Lodi et d'Arcole, en môme temps qu'il créait un nouvel art de la guerre, créa « l'éloquence militaire, dont il restera le modèle. Suivant ses pas, comme sa for- « tune, cette éloquence a retenti dans la cité d'Alexandre, dans l'Egypte où « périt Pompée, dans la Syrie qui reçut les derniers soupirs de Germanicus. « Depuis, en Allemagne, en Pologne, au milieu des capitales étonnées, k Vienne, c à Berlin, à Varsovie, elle était fidèle au héros d'Austerlitz, d'Iéna, de Fried- < land, lorsqu'en cette langue de l'honneur, si bien entendue des armées franc çaises, du sein de la victoire môme, il ordonnait encore la victoire et commun!c quait l'héroïsme. »
mains de rennemi, ce qui arriva, en abordant au Bellerophon, Becker était un honnête homme, beau-fràre de Desaix, dont il avait épousé la sœur.
Il avait toujours vécu loin de la Cour, loin des yeux du souverain, qui le connaissait à peine. Becker refusa d'abord le poste qui lui était dévolu. Il en discernait la si^iflcation véritable. Il ne Taccepta que sur Tinjonction impérative de Davout, ministre de la guerre. Lorsqu'il se fut fait reconnaître de la petite troupe, la garde de FEmpereur, et qu'il se présenta devant lui, avec la lettre du ministre, il était troublé, sans contenance, devant l'homme qui avait été si grand, si redouté, et qui, ne possédant plus rien que le prestige impérissable de son génie, allait lui être soumis, comme un prisonnier à son geôlier. Il balbutiait, s'excusait, les yeux embués de larmes. Napoléon, touché de cette honnêteté, le rassura, l'accueillit par des paroles bienveillantes, rejetant sur les hommes qui l'avaient envoyé tout ce que cette mesure comportait d'indignité. Il quitta le duc de Rovigo, avec lequel il causait dans son cabinet, et entraîna Becker, à sa suite, dans le parc, où ses premières questions insistèrent sur l'opinion de la société de Paris, et celle de l'armée. Que disait-on à la Chambre, que pensait le peuple? Toujours se décelait, en lui, cette indestructible espérance, que la France le rappellerait, que son destin présent n'était point irrévocable. Il n'avait pas encore atteint la lie de son breuvage.
Les réponses de Becker furent réconfortantes. Sans doute, répondait-il, les salons étaient résignés à subir l'affront d'une nouvelle occupation de Paris par les Alliés, mais l'armée et 1q peuple étaient prêts à combattre. Il ne manquait qu'une main puissante qui les entraînât contre l'ennemi. Napoléon insistait, se faisait répéter ces paroles, si conformes à sa pensée. Tout était donc possible encore, même la reprise de son pouvoir ; et animé, enthousiaste, il parlait de la guerre, des conséquences de la bataille perdue, expliquant les causes du désastre de Waterloo. — Ce fut comme à Marengo, disait-il. Au dernier moment, la bataille était gagnée. Le résultat en eût été aussi grand qu'après celle livrée dans les plaines de la Lombardie, si tout le monde avait fait son devoir. — Sans doute, répliquait Becker. Et le désastre aurait été atténué, si l'Empereur fût resté au milieu de son armée.
s'il eût rallié ses troupes débandées vers Laon ou Soissons. L'armée reconstituée, on pouvait s'appuyer sur Metz ou Strasbourg; attendre, négocier à la tête de régiments plus décidés que jamais à combattre. La dynastie impériale aurait été sauvée. Et Napoléon abdiquant aurait imposé son fils aux souverains coalisés. L'empereur d'Autriche aurait-il osé priver du trône le prince impérial? Mais Napoléon, qui connaissait l'intime pensée du monarque autrichien, qui n'ignorait pas que sa dynastie représentait, aux yeux des coalisés, le triomphe de la Révolution, Napoléon sourit à l'objection de Becker, et lui caressant familièrement la joue de la main, il lui dit : « Vous ne œrmaissez pas ces gens-là, »
La nuit était venue. La conversation avait duré deux heures. Napoléon dîna seul. Le général fut invité à s'asseoir à la table de la reine avec toute la suite de l'Empereur. Ce repas, comme les jours suivants, se passa silencieux. Le chagrin, l'inquiétude accablaient tous les cœurs. Qu'aurait-on pu dire qui n'eût augmenté la tristesse commune ? Ne vivait-on pas dans un imprévu menaçant même pour le lendemain ? L'Empereur, à la vérité, se disait résolu à partir pour les Etats-Unis d'Amérique. Mais comment? Quels moyens avait-il d'exécuter ce projet? Quels préparatifs avait-il faits? Sa pensée, manifestement, était plus près de Paris, plus occupée de l'événement qui lui rendrait son trône que de l'imminence de son exil.
Le lendemain matin, 26 juin, il reprit, dans le parc, sa conversation avec Becker, discourant encore avec lui sur les conséquences d'un arrêt vers Metz ou Strasbourg. S'il avait quitté son armée, disait-il, ce n'était que pour quelques heures, le temps d'obtenir de la Chambre les ressources nécessares à une résistance acharnée. Mais la défaite avait anéanti toutes les énergies. Il s'était heurté à une démoralisation générale !... Cependant, à l'heure présente, dans cette conversation reprise, sentant plus vivement l'abandon de la nation, il annonça au général qu'il était décidé à s'en aller en Amérique, et qu'il avait envoyé à Paris le duc de Rovigo, afin d'insister près de Fouché pour qu'on lui délivrât des passeports, sans lesquels un maire de village pouvait l'arrêter, en l'accusant d'emporter des trésors, ensuite, pour qu'on mît à sa disposition deux frégates : moyen d'effectuer son voyage. Sa conversation avec Rovigo, lorsque Becker, la veille, s'était présenté à son
cabinet, l'avait rendu songeur. Peu à peu, la réalité lui apparaissait sans voile. Ses illusions se dissipaient avec la fuite des heures. Malgré la déférence du général Becker envers lui, il comprenait bien qu'il en était le prisonnier; que ses mouvements n'étaient plus libres ; que sa personne dépendait d'un coup de main hardi ; que les ÂUiés, sans obstacles devant eux, avançaient toujours; que bientôt toutes les routes lui seraient barrées, et qu'alors les Alliés s'empareraient de lui, c'est-à-dire qu'il leur serait livré par l'infâme Fouché. Il se rappelait que Sieyès lui avait prédit ce dénouement.
Rovigo, en eflfet, raconte en ses Mémoires (1), que ce premier jour, à la Malmaison, dans le cabinet de l'Empereur, il lui avait fait pressentir, lui aussi, cette trahison de Fouché, dont les atermoiements et les réponses ambiguës à ses demandes de passeports et de frégates étaient une indication patente; que, d'ailleurs, il n'était peut-être plus possible de partir, puisque, dès à présent, c'était le général Becker qui veillait sur ses démarches... « Je ne me dissimulais pas, ajoute Rovigo, que, dès le lendemain, les choses prendraient une couleur plus rembrunie, et qu'alors l'Empereur perdrait tout à fait sa liberté, car il n'était pas permis de douter des intentions, d'après lesquelles on différait, d'une part, à lui donner des frégates et des passeports, pendant qu'on lui envoyait le général Becker, de l'autre... L'on doit d'autant plus prendre cela au sérieux, fait remarquer Rovigo, que le refus des frégates et des passeports ne peut s'expliquer que par de fort mauvais projets, parce qu'on n'aperçoit pas un motif raisonnable, pour n'avoir pas satisfait à toutes les demandes de l'Empereur, dès le soir même de son abdication... »
Et malgré ses espérances toujours vivaces en un autre destin, malgré l'essor de son imagination, qui le reportait sans cesse vers le dévouement de l'armée, prête à lui rendre sa puissance perdue, il se sentait poussé à chaque heure, vers un exil inévitable, afin de se soustraire à l'humiliation d'une captivité. Seulement, il ne voulait pas quitter la France comme un aventurier, comme un potentat déshonoré et maudit, en cachette, diminué de toute sa majesté et de tout son prestige. Il avait régenté l'Europe, il s'était
(1) Rovigo .Mémoires, t. VIII, p. 172.
élevé par son génie, au-dessus de tous les monarques qui s'étaient courbés, en courtisans, devant lui; il avait conscience de sa valeur, de la situation qu'il occupait naguère ; et ce n'était point vanité, mais respect pour son titre d'Empereur, respect pour son armée et pour la France elle-même, s'il exigeait que son départ fût entouré d'honneurs. Quelques jours auparavant, à l'Elysée, lorsqu'avec Maret et La Valette, il conversait sur la résolution à prendre, et que ses amis l'incitaient à s'embarquer tout de suite pour l'Amérique, il avait fait demander à Decrès, le ministre de la marine, quels étaient les bâtiments américains qui stationnaient dans les ports de France. Le ministre les lui avait désignés en attirant son attention sur un vaisseau marchand, dont le capitaine, à cette heure même, se trouvait dans son cabinet, s'oSrant à recevoir l'Empereur à son bord, et à le conduire hors de l'atteinte des Alliés, a Je réponds de lui », ajoutait Decrès. Napoléon avait refusé, comme il refusa ensuite à Rochefort, lorsqu'il pouvait se soustraire à l'observation inquiète et jalouse de l'escadre anglaise, en se cachant dans le placard d'un navire danois. Dans les deux cas, c'était une fuite indigne de lui-même.
Cependant la situation s'aggravait d'heure en heure. Les démarches de Rovigo, plusieurs fois répétées à Paris, près de la commission du gouvernement, restaient vaines. Des sauf-conduits, des frégates ! Fouché objectait toujours quelque raison pour en retarder la délivrance. Fouché négociait avec les chefs des armées alliées, avec Wellington, avec Blûcher. Il avait promis aux Bourbons de rétablir la monarchie légitime, et de ramener Louis XVIII ; il lui f aUait, pour ce résultat, livrer Paris aux ennemis ; et n'osant ouvertement livrer Napoléon, il voulait le forcer à quitter la Malmaison sous la menace d'une surprise, et le pousser, pas à pas, vers ceux qui surveillaient son départ en mer, vers les Anglais, qui ne le lâcheraient plus.
Les ruses de Fouché n'avaient pas échappé à Napoléon. H | n'abandonnerait sa retraite, disait-il, qu'avec un sauf-conduit, qui lui ouvrirait un libre passage à travers l'escadre anglaise. Ce qui étonne, c'est qu'il n'ait point envisagé un refus. Un saufconduit des Alliés !... lorsqu'ils avaient répété à satiété qu'ils ne faisaient la guerre qu'à Napoléon, l'ennemi du genre humain et sa terreur; annoncé qu'ils étaient résolus à lui enlever tous les
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moyens de récupérer le pouvoir, à le priver de toute puissance militaire, à le reléguer si loin de l'Europe, qu'il ne pût jamais y revenir!.... Aux Etats-Unis d'Amérique, Napoléon serait encore un épouvantail, au moins pour l'Angleterre. Non, le sauf-conduit ne lui serait jamais accordé. Blûcher, le Prussien, n'avait qu'un désir, avoué très haut, s'emparer de Napoléon et le faire pendre par-devant ses colonnes. Castlereagh, le ministre anglais, voulait, pour s'en débarrasser, qu'après l'avoir pris, on le livrât à Louis XVIII, qui le ferait fusiller comme sujet rebelle. Les puissances aUiées avaient averti Fouché qu'elles exigeaient une surveillance étroite sur l'Empereur. Elles seules se réservaient plus tard la garde de sa personne, et Fouché et Davout, le ministre de la guerre, et les autres membres de la commission, que Fouché dominait, étaient hantés de la peur d'apprendre, un matin, que Napoléon, parti de la Malmaison, se trouvait au milieu de ses troupes. Rien n'était moins improbable. Exelmans, commandant l'armée du Nord, avait envoyé à l'Empereur, son premier aide de camp, le colonel Sencier, pour l'exhorter à briser ses entraves et à rejoindre ses soldats, lui affirmant que l'armée, toujours irrésistiblement dévouée, marcherait avec lui, d'un seul cœur, d'un seul élan, contre l'étranger. Napoléon fut tenté de céder à cette invitation. Mais seul, même avec l'armée, contre les représentants de la nation; seul, contre toute l'Europe, il n'osa s'y résoudre. C'était la guerre civile déclarée, dont la France aurait péri. « Il faudrait que la France me soutînt, répondit-il à Sencier. Or, tout est détraqué ; personne n^en veut plus. » Mais c'était sans conviction qu'il parlait ainsi. II attendait toujours un revirement de la France.
Les espions, les émissaires de la police, étaient fort nombreux autour de la Malmaison. Des sicaires, prêts à un assassinat, rôdaient même dans les environs. Le gouvernement ne détachait plus ses yeux de ce côté-là. Il voulut être averti de la présence de tous les visiteurs et de leur qualité. Des officiers avaient été vus au
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château ; Davout s'empressa de les rappeler dans les rangs. Les bourbonnistes, les royalistes usaient de tous les moyens pour connaître ce qui se passait dans l'entourage de l'Empereur. Us allaient chez Pasquier, l'ancien préfet de police, dont les relations avec ses subalternes d'autrefois avaient continué, et qui était au courant par eux des échos échappés de la Malmaison. Tous les bruits étaient ainsi amplifiés ; et obsédés d'une crainte permanente contre un retour possible de Napoléon, les royalistes ne cessaient de répéter dans les salons qu'il fallait se débarrasser, coûte que coûte, de ce tyran sinistre. C'est pourquoi Davout avait ordonné à Becker de surveiller avec la gendarmerie toutes les issues du chfiteau, tous les chemins par lesquels on en pouvait sortir... et si Fouché, cédant aux instances réitérées de Rovigo, avait réclamé enfin au gouye^ nement anglais le sauf-conduit exigé par Napoléon, il n'avait pas manqué d'indiquer le port d'embarquement, par où son ancien maître voulait quitter la France, certain que l'escadre anglaise, ainsi avertie, on resserrerait davantage l'investissement.
Certes, l'affluencc était grande près de l'Empereur, le premier jour surtout : créanciers des Tuileries voulant être payés, généraux tels que Pire et Chartron (1) exigeant des subsides pour prendre le chemin de l'exil, artistes, hommes de lettres, savants, familiers de la Cour, qui croyaient encore aux chances de Napo- .léon et à une reprise de fortune. Le lendemain, la vérité connue, les exigences des ennemis révélées, l'annonce du retour de Louis XVIII répandue dans les lieux publics et les intrigues de Fouché très visibles, menaçant la liberté du vaincu, les visites se firent rares. On ne vit, à la Malmaison, que les plus dévoués partisans de l'Empereur, ceux qui l'aimaient encore. Il les accueillait, avec une affabilito pressante, les questionnant sur sa situation et revenant toujours à cette pensée qui ne le quittait pas : pourquoi la France l'avait-elle abandonné (2)? Il envoyait de
(1) t Le général Chartron se borna à exposer ses besoins et la probabilité pour lui d*un long et coûteux exil : l'Empereur lui fit donner cinq mille francs; le g^' néral Pire déclara ne pouvoir se contenter à ce prix. H ne demandait pas, d'ailleurs, il exigeait. Ses réclamations adressées au général Bertrand prirent même un tel caractère de vivacité qu'il y eut un moment de tumulte dans le château et que les officiers de service durent accourir. M. Pire emporta douze mille francs. >
(2) Hélène Wiluams (Récit des événements) : « Débarrassé du fardeau du gouvernement. Napoléon charmait l'ennui de sa retraite par des conversations, non seulement avec des militaires, mais avec des artistes ou hommes de lettres qui
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tous les côtés ses aides de camp, ses officiers, les interrogeant à leur rentrée, s'imaginant qu'enfin l'un ou l'autre lui ferait entrevoir l'éclaircie d'une espérance. Son jeune secrétaire, Fleury de Chaboulon, qu'il avait attaché à sa personne durant les Cent- Jours, revint d'une longue chevauchée, faite sur son ordre, autour du château, et lui annonça que l'ennemi avançait toujours, et menacerait bientôt sa résidence. Il en prit texte, pour discourir, avec lui, sur le parti qu'il devait prendre. Lui, tenait aux Etats- Unis. Le jeune secrétaire combattait ce projet. Napoléon répondait, alors, que si les Anglais ne le voulaient pas tolérer dans leur ancienne colonie, il irait au Mexique, il irait devant lui, jusqu'à ce qu'on le laissât libre de dresser sa tente en un lieu, pour s'y reposer. Il vivrait là, comme les anciens pasteurs, du produit de ses terres et de ses troupeaux... Parlait-il sérieusement? Fleury de Chaboulon lui conseillait de se livrer à l'empereur Alexandre. — Non, non, répondait-il avec force. Vous ne connaissez pas les Russes. Cette conduite nous coûterait la vie à tous les deux. Je me livrerai de nouveau a au vent et à la fortune (1) ».
Avec Maret, il était plus franc et dévoilait ouvertement sa pensée; avouant qu'il avait tenté de reprendre son abdication, et de faire appel à l'armée... « J'ai abdiqué pour sauver la France et mon fils, lui disait-il. Si le trône doit être perdu, mieux vaut
venaient le Tisiter à la Malmaison. Il parlait, sans se faire prier, des abus et des erreurs de son premier gouvernement ; mais, était-il question des derniers événements, il ne parlait de lui qu*à la troisième personne, et comme s*il n'eût été pour rien dans les opérations. « L'Empereur, disait-il, paraît avoir agi, en cette cir- « constance, pour tels ou tels motifs. Il se promettait tel résultat, mais s'est c trompé dans ses calculs. « « L'Empereur, disait-il, dans d'autres circonstances, c a cru a des renseignements qui se sont trouvés mal fondés. Il a mis trop de c précipitation ou trop de lenteur. Il a fait des bévues qu'il lui eût été facile « d'éviter, ou il a supposé que ses adversaires feraient une faute qu'ils n'ont « point faite. >
(1) Db Yaxtlâselim, en son Histoire (t. III, p. 191), donne cette note : < Il serait dii&cile de dire ce qui serait advenu de Napoléon, s'il eût suivi le conseil de Fleury de Chaboulon. Dans tous les cas, son sort n'aurait pu se trouver pire. On lit, à ce sujet, dans un ouvrage attribué au baron de Stein ; « Alexandre, lors c du Congrès d'Aix-la-Chapelle, étant allé visiter la filature de M. Ludwig, vit « une estampe représentant son entrevue avec Napoléon sur le Niémen et s'ex- « prima ainsi : — Pourquoi n'en a-t-il pas fait autant en 1815, au lieu d'aller se « livrer aux Anglais T II le pouvait, et s'il l'avait fait, peut-être serait-il encore < empereur des Français T — Mais la maison de Bourbon T dit aussitôt M. Lud- « wig. — La maison de Bourbon, répliqua vivement le czar, oui, vous avez « raison, c'était alors un obstacle, mais il l'aurait pu, en 1814, quand les Bourc bons n'étaient pour rien dans la guerre. >
sur un champ de bataille qu'ici. Que je me jette dans les bras de mes soldats, ma présence entraînera Parmée, elle foudroiera les étrangers. » Et Maret de répliquer : « Que ce beau désespoir était possible, sans doute, mais que les Chambres pouvaient aussi se déclarer contre lui, et même le mettre hors la loi. > Et alors, d'après Villemain, l'Empereur se reportant à l'hypothèse d'une déviation dynastique, et de prince constitutionnel, choisi et accepté à la façon anglaise de 1688 : a ... Quel rêve, disait-il, quelle chimère de dupes ! d'imaginer, qu'on vous donnera un prince à votre goût, taillé sur le patron de la constituante, recevant une charte imposée, au lieu de la donner à sa guise, ou peut-être de la reprendre. Votre avenir est clair à tous ; et vous aurez les Bourbons. Alexandre fera ce que veulent les Anglais ; et l'Empereur d'Autriche, comme en 1814, ce que voudront Alexandre et les autres. »
Dans la soirée du 26 juin, plusieurs dames se firent annoncer. La comtesse Waleska vint déverser ses abondantes larmes, dans les bras de son impérial amant ; la comtesse Regnault, de Saint- Jean-d'Angély, et la duchesse de Vîcence, révéler à l'Empereur les preuves flagrantes de la trahison de Fouché. D'autres dames vinrent aussi, Mme Caffarelli, Mme Duchatel, si assidue naguère aux soirées des Tuileries, dont elle était l'ornement. Il y eut encore quelques amis de la reine Hortense, et point d'autres. Chaque jour, la solitude se fit plus grande. Napoléon ne s'en étonnait nullement, vu la bassesse de ses anciens courtisans. Les uns et les autres, comme à Fontainebleau, en 1814, s'appuyaient sur des raisons de famille, pour excuser leur absence. Il s'y attendait, et dissimula les impressions douloureuses qu'il en ressentit (1).
(1) n est bon de rapporter ici ce passage des Mémoires de Ropigo : c LaQarde impériale était à Metz sous les ordres d'Oudinot. Elle sut ce qui s'était passé à Lyon et à Lons-le-Saulnier (lors du retour de l'tle d'Elbe) et n^iésita pas sur ce qu'elle avait à faire. Le maréchal, de son côté, eut bientôt pris son parti. H se ménagea entre la fidélité qu'il devait au roi et les reproches qu'il craignait de la part de l'Empereur. Une sorte d'insurrection éclata à point nommé parmi les troupes ; il y avait eu violence. On ne pouvait lui imputer la défection du coips« II resta cependant de sa personne à Metz; mais un aide de camp discret alla prendre les ordres de l'Empereur. En même temps, il expédia son fils à Gand, et le chargea de protester au roi de sa fidélité. Après avoir pris ces mesures, il se rendit à Paris où le ministre l'avait mandé. La cause des Bourbons semblait perdue. Les espérances dont on l'avait flatté ne lui paraissaient plus que des
II occupa les deux journées suivantes aux apprêts de son départ, mandant près de lui le banquier LaiBtte et le notaire Noël, successeur du fameux Raguideau, le conseiller de Joséphine au moment de son mariage. Peyrusse, le trésorier de l'île d'Elbe, reçut l'ordre de faire transporter secrètement, des caves des Tuileries à la banque Laffitte, trois millions en or dont l'Empereur se réservait l'emploi en son exil. Mais la reine Hortense pensant que l'exilé pourrait être un jour privé de ces ressources, le força d'accepter les bijoux et les diamants que contenait son écrin. Ce qui le troublait aussi était la vie qu'il mènerait aux Etats-Unis. Il lui fallait une passion absorbante, un but élevé et impérieux, qui alimenteraient l'activité bien connue de son esprit. La science lui semblait seule capable de lui faire oublier le grand rôle qu'il avait joué en Europe. Il aurait voulu un guide, un compagnon de ses travaux et il demandait à Monge quel honmie consentirait à se dévouer à cette tâche. Monge s'offrit généreusement. Il était trop figé pour que Napoléon se résolût à l'emmener à sa suite. Monge lui parla d'un jeune savant qu'il connaissait, très propre à seconder les travaux de l'Empereur. C'était François Arago. Arago refusa. Au surplus, ce que rêvait Napoléon, ce jour-là, s'évanouit dans la presse des événements qui survinrent.
Fouché, le brave homme!... ne voulut point laisser partir l'Empereur sans un trousseau de voyage. Montholon raconte, en ses Souvenirs^ que, dans la nuit du 27 juin, le duc d'Otrante fit donner verbalement, au général Bertrand, l'avis que les chefs de service étaient autorisés, en vertu d'une décision du gouvernement, de lui délivrer, contre ses reçus motivés : un service d'argenterie de douze couverts ; le service de porcelaine, dit des quartiers généraux ; six services de douze couverts en linge damassé ;
chimôres ; il livra tous les détails qu'il avait sur Gand {Mémoires de Roçigo, t. VII). c C'est au maréchal Oudinot que nous avons entendu attribuer cette réponse, « dit à son tour de Vaulabelle» à l'un de ses camarades revenus de Qand, et qui « lui disait à l'occasion de la cérémonie du Champ de Mai : — Est-il vrai que tu « te trouvais là? — Oui, mais j'y étais en petite tenue. »
Fleury de Chaboulon donne ces détails sur le maréchal Moncey : « Il montra peu d'empressement à conserver le commandement de la gendarmerie. Il écrivit à cette occasion à l'Empereur une lettre pleine de nobles sentiments, et dans laquelle il le priait de reverser sur son fils les bontés qu'il avait eues autrefois pour lui. Il était difficile de concilier mieux la reconnaissance due à Napoléon avec la fidélité promise au roi. Il eut le bonheur d'y réussir. » (Mémoires de Chaboulon, t. I«.)
six services, en linge d'office; douze paires de drap de premier choix; douze paires de drap de service; six douzaines de serviettes d'appartement; deux voitures de voyage; trois selles et brides d'officier général; trois selles et brides de piqueur; quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet, et diverses cartes géographiques. Enfin, cent mille francs pour les frais généraux du voyage. « Voilà, ajoute Montholon, le trousseau d'exil qu'accordait à l'empereur Napoléon, celui que l'Empereur avait fait duc et qii'il avait enrichi de vingt mille francs de rente. »
Ce même jour, 27 juin, apprenant la marche toujoius plus accélérée des Prussiens, et redoutant que l'Empereur ne tombât entre leurs mains, ce qui aurait causé à Paris une révolution implacable, soulevée par les fédérés, de plus en plus menaçants contre tous les membres du gouvernement, Fouché fit remettre à Becker l'ordre impératif de faire partir Napoléon avec deux passeports, l'un pour lui, Becker, l'autre pour l'immortel vaincu, désigné comme le secrétaire du général. Celui-ci était honteux de révéler à l'Empereur cette outrageante décision. Napoléon ne fit qu'en rire. Mais le lendemain, 28 juin, il envoya l'un de se3 aides de camp, le général Flahaut, signifier aux cinq Empereurs de la Commission, comme il les appelait par ironie, qu'il resterait à la Malmaison, tant qu'on ne lui aurait pas délivré un saufconduit et que l'on n'aurait pas prescrit à deux frégates de mettre à la voile, dès son arrivée à Rochefort. Autrement, il ne doutait pas que, prisonnier du gouvernement à Rochefort, il n'échapperait point aux Anglais. Flahaut trouva Davout aux Tuileries, dans la salle des séances de la Commission, et il lui fit connaître la détermination de l'Empereur, de rester en sa demeure jusqu'à ce qu'on eût satisfait à sa demande. Davout qui, maintenant, n'avait point d'autre volonté que celle de Fouché, Davout qui, lui aussi, s'était compromis jusqu'à écouter les propositions des Alliés et recevait, en secret, de VitroUes, l'agent des Bourbons, s'emporta furieu-
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sèment contre Napoléon, disant que, s'il ne voulait pas partir, il irait l'arrêter lui-même. Flahaut lui répliqua sur le même ton. Davout lui rappela aussitôt, qu'il était ministre de la guerre, chef de l'armée, et lui prescrivit de se rendre à Fontainebleau où il recevrait ses ordres. — Non, monsieur, je n'irai point, lui répondit fièrement le jeune aide de camp, car à l'instant même je donne ma démission. Vous obéir, serait déshonorer mes épaulettes! — et il sortit, retournant vers l'Empereur. Il confessa brièvement son échec à Napoléon. Avec sa pénétration aiguô, l'Empereur discerna facilement que son émissaire revenait Tftme blessée, et il lui fit avouer l'emportement de Davout et ses paroles cruelles. — Qu'il y vienne! répondit froidement le grand capitaine.
Dans la nuit du 28 au 29 juin, ou plutôt à l'aube de ce jour, on vit arriver au château le ministre de la marine, Decrès, accompagné de Boulay de la Meurthe. Ils venaient dénoncer à l'Empereur un péril imminent. Les colonnes volantes des Prussiens approchaient de la Malmaison, et ils le suppliaient de partir. Davout avait ordonné d'incendier le pont de Chàtou auquel les habitants du village avaient mis le feu. Il était de bois et il brûlait (1). Un peu alarmé par ces nouvelles, l'Empereur promit qu'il partirait
(1) DuLAURX {Histoire de la Restauration, t. II, p. 346) : < Napoléon fut averti de la position des troupes prussiennes qui menaçaient la Malmaison. Un officier d'ordonnance fut chargé de s'assurer si les ponts de Bézons et du Pecq avaient été coupés conformément aux ordres de Napoléon. Il rapporte que celui du Pecq était resté intact et avait livré passage aux détachements de Blûcher. Cet état de choses décida TEmpereur à prescrire quelques mesures pour mettre sa demeure à l'abri d'une surprise. Les soldats, les officiers, les généraux que les besoins de la défense générale de Paris avaient fait placer dans la direction de la Malmaison firent dire à leur ancien chef de ne rien craindre et qu'on n'arriverait jusqu'à lui qu'en passant sur leurs cadavres. Le Jeune Brack, chef d'escadrons aux lanciers rouges, mérita d'être remarqué par le zèle infatigable qu'il déploya dans cette circonstance difficile. {En note.) Le pont du Pecq fut conservé aux ennemis par le maire de la commune du Pecq. Ce maire s'appelait Martainville. Il a été ignoblement fameux et par le cynisme de ses poésies et par la trahison dont il est ici question, et par la rédaction en chef d'un journal intitulé : le Drapeau, blanc, dans lequel, pendant plusieurs années, tout ce que la France patriote entourait de son estime fut insulté avec une impudeur dont rougissaient en secret ceux-là mêmes des partisans de la légitimité qui applaudissaient publiquement aux excès de cette feuille. Martainville avait eu des amis parmi les patriotes. Un d'eux lui reprochait un jour son passage dans un camp qui n'était pas le sien. « Tu n'es « pas plus légitimiste que moi, lui disait cet ami. Comment donc as-tu pu te < décider à écrire contre tes convictions? — Tu es bon, là, reprit l'homme au « drapeau blanc. Eh I parbleu, quand j'ai vu que presque tous les gens de lettres c les plus connus écrivaient dans les journaux de l'opposition, j'ai compris qu'à « faire comme eux il n'y aurait pour moi que de l'eau à boire et je me suis fait « ultra. Ce métier me vaut quinze mille francs par an. Si j'étais resté dans le
le jour même. A l'heure présente» les craintes de Fouché, l'embarras que ses intrigues lui causaient, «titre ses promesses aux Alliés de leur liyrer Napoléon, au moins de racculer à l'impossibilité de fuir en Amérique, et l'apparence qu'il devait garder, aux yeux du peuple, de protéger le héros de tant de batailles, ces craintes, cet embarras, se décelaient par toutes ces démarches précipitées» Se tirerait-il indemne de cette louche conduite? Il ne tint qu'à une défaillance nouvelle de l'Empereur, que ce négociateur de toutes les trahisons ne fût irrémédiablement perdu, et ne disparût pour toujours. Car voici ce qui amva.
Ce jour-là, 29 juin, des troupes passèrent devant la Malmaison, poussant des cris retentissants de : Vice F Empereur/ Que ce fût, comme quelques historiens le prétendent, le cri des soldats que le général Brayer ramenait de la Touraine à Paris, que ce fût un détachement, envoyé par Davout à Saint-Germain, pour défendre la Malmaison contre les Prussiens, l'intérêt est médiocre. Ce qui est émouvant, c'est le drame qui se déroulait en secret dans l'âme du monarque déchu. Il avait promis de partir, sans doute; mais les soldats l'appelaient de leurs vivats; mais il connaissait la position compromise des troupes ennemies, la facilité de les écraser, de les couper de leur base d'opérations, de rendre à la France sa liberté, de rompre la trame, que tendait, autour de lui, le traître qui dominait à Paris... Et il resterait impassible spectateur de cette prise de possession de la France par quelques régiments de Blûcher !... honte ! ô infamie ! sa personne, aux cris des soldais, s'était presque aussitôt transfigurée ; ses yeux, allumés d'un feu ardent. On le vit tel qu'à ses jours d'énergie irrésistible, parlant vite, fort, exalté à l'idée de reprendre un commandement, et de venger sur les troupes prussiennes la défaite récente.
Il fit mander Becker, et il exigea qu'il se rendit près de la Commission du gouvernement; qu'on lui donnât un commandement à titre provisoire, général et non Empereur, s'engageant, après avoir anéanti les Prussiens, à partir pour les Etats-Unis. Becker, étonné et point convaincu, hésitait à accepter cette mission. Mais les paroles de Napoléon, impérieuses et comminatoires, son verbe
c camp opposé, j'y Tivoterais à peine. Voilà pourquoi je suis passé dans Tautre. > Martainville avait été secrétaire de Legendre, membre de la Convention nationale. •
éclatant et vibrant auquel aucun de ses généraux n'avait résisté, le firent céder. Il partit, et lui-môme, l'Empereur, repris tout à coup par son génie d'homme de guerre, certain de vaincre, comptant sur Gamot et sur Caulaincourt, pour triompher de la résistance de Fouché, il ordonna de seller ses chevaux, revêtit ses habits de combat, groupa autour de lui ses aides de camp et ses officiers, et il attendit, dans la fièvre de l'impatience, le retour de Becker.
Becker a écrit, dans sa Relation, le récit de ce dernier voyage à Paris. Introduit devant la Commission, il parla ainsi : « L'Empereur m'envoie vous dire que la situation de la France et les vœux des patriotes et des soldats réclament sa présence pour sauver la patrie. Ce n'est pas comme Empereur qu'il demande le commandement de l'armée, mais comme général dont le nom peut encore exercer une grande influence sur le sort de l'Empire. Après avoir repoussé l'ennemi, il s'engage à se rendre aux Etats-Unis pour accomplir sa destinée. »
Fleury de Chaboulon, rapportant la même scène, attribue à Fouché cette réponse, a Est-ce qu'il se moque de nous ? Le replacer à la tête de l'armée ! Il a probablement épargné ce soin à la Commission; il aura filé aussitôt après votre départ, et dans ce moment peut-être, il est occupé à haranguer ses soldats et à les passer en revue. » En la suite de son récit, le général avoue que Fouché lui reprocha de s'être chargé d'une pareille mission, lorsqu'il devait, au contraire, presser l'Empereur de hftter son départ, dans l'intérêt de sa sûreté personnelle qu'on ne pouvait plus garantir... « Tenez, ajouta-t-il en jetant des lettres de généraux devant lui ; lisez-les, vous verrez, si un plus long retard n'expose pas l'Empereur à tomber dans les mains de l'ennemi. » Becker continue... tandis que le président (Fouché) parlait, agissait, écrivait, au nom du conseil, sans consulter ses collègues, le général Camot se promenait dans les angles de la salle; le duc de Vicence, le général Grenier et le baron Quinette, assis autour de la table, gardaient un profond silence. Le duc d'Otrante seul traitait péremptoirement toutes les questions politiques, et comme un dictateur paraissait régler le sort de la France... Pendant cette conversation, les collègues du duc d'Otrante ne rompirent pas une seule fois le silence. Sombres et taciturnes, ils semblaient
n'être que simples témoins dans cet entretien. Le général prit congé des membres du gouvernement, et le cœur navré de douleur, il sortit de la salle. »
Becker ajoute encore : « En traversant les salons d'attente, il (car en sa Relation, il ne parle de lui qu'à la troisième personne) heurta une foule empressée de généraux, de hauts fonctionnaires, impatients dans cette tourmente de pénétrer l'avenir. On l'entourait, on le pressait, on était inquiet de savoir encore l'Empereur à si peu de distance de la capitale. « Mais, hâtezrçous, disaient-ils, « Tâchez donc de décider son départ. Tant qu'il sera là, nous ne a pourrons rien entreprendre, ni pour son avantage personnel, a ni pour l'intérêt du pays. » Le général Becker discerna, sans peine, les dispositions secrètes que couvrait cette sollicitude. Il promena autour de lui des regards étonnés et sans manifester, autrement que par ce langage muet, les sensations douloureuses que l'expression de ces sentiments éveillait dans son cœur, il poursuivit son chemin. Il retourna à la Malmaison dans une voiture de la Cour, mise à ses ordres par le duc de Vicence. »
Becker, de retour au château, fut surpris du mouvement qu'il aperçut dans les cours, les chevaux sellés et piaffant ; les officiers tout autour bottés et éperonnés. Que se passait-il? Montaran, le premier écuyer, le mit au courant des résolutions de l'Empereur. Becker monta vers lui, dans son cabinet où il le trouva prêt à rejoindre l'armée. Aux premières paroles du général. Napoléon comprit que son rêve, tout à l'heure si beau, était anéanti. Camot, Caulaincourt, ses meilleurs amis, lui échappaient...
Pourquoi leur silence et peut-être leur indifférence?
L'étoile, qui guidait son destin naguère, avait disparu du ciel. Son prestige s'était évanoui. Personne ne croyait plus à son génie, à son ascendant sur l'armée. Le crime, la trahison de Fouché allaient triompher, sans obstacles. Comment résister à cet homme, devenu tout-puissant ?... Et à mesure que se succédaient, en son esprit, toutes ces pensées cruelles, le découragement l'envahissait et déprimait sa volonté : que faire seul, plus que jamais seul, contre ceux qui avaient le droit de commander ? Résister, attendre encore, n'était-ce pas compromettre sa liberté même? Il allait céder, comme il l'avait dit à Fleury de Chaboulon, « au vent et à la fortune ». Il se résigna. Il partirait, dès que seraient achevées
toutes les dispositions du voyage. Froidement, il quitta l'uniforme qu'il avait revêtu, ses épaulettes, son épée, ses bottes dont il s'était servi au cours de ses batailles. Il reprit ses anciens habits, et reçut les personnes qui lui voulaient faire leurs adieux.
Ainsi fut sauvé Fouché par cette nouvelle défaillance de Napoléon. Avec plus de témérité, plus de confiance en sa fortune, s'il eût obéi aux obsessions de ses espérances, l'avenir et le sort de la France auraient été changés.
La reine Hortense avait envoyé M. de Marmold chercher ses enfants, à Paris. Depuis le matin, ils étaient au château où ils avaient fait leurs adieux à leur oncle. De même, le prince Joseph, qui s'était montré fort affectueux durant ce dernier séjour près de son frère. Tous ceux qui devaient suivre l'Empereur à Rochefort, étaient là, — ses derniers amis. Seul manquait Labédoyére pour lequel cependant avait été libellé un passeport. Il devait payer bientôt de sa vie, cette sorte d'ingratitude. Talma, en habit de garde national, avait obtenu l'honneur d'une présentation, même après l'ordre formel de ne plus recevoir personne. Tout le monde pleurait, valets et vieux grognards, qui comprenaient bien que la séparation, cette fois, serait étemelle.
Madame Mère fut la dernière personne que reçut l'Empereur. Entre elle et lui, l'entrevue prit un caractère de grandeur épique. Deux grosses larmes descendaient le long des joues de cette femme, dont la vie, comme celle de son fils, avait traversé tant d'heures heureuses, tant de journées malheureuses. Elle lui tendit la main et de sa voix étouffée par le chagrin, elle lui dit fermement : Adieu, mon fils/ Et lui, aussi ému, aussi écrasé qu'elle par la douleur, répondit : Ma mère, adieu/ Ils s'étreignirent avec effusion, dans les bras l'un de l'autre, et se séparèrent. Les adieux de la reine Hortense avaient été plus bruyants, plus désespérés. L'infortunée avait fait des efforts surhumains pour ne point défaillir. Napoléon, ensuite, voulut entrer, seul, dans la chambre où Joséphine était morte. Après quelques instants, on l'en vit sortir, très pâle.
Becker, à cinq heures et demie, vint annoncer que les voitures attelées attendaient. Celle qui devait emmener l'Empereur était une calèche jaune à quatre places, avec quatre chevaux de poste,
précédée d'un piqueur (1). Elle stationnait au bout du parc, devant la petite porte de sortie, afin de le soustraire à la tristesse des derniers adieux de ses serviteurs, massés dans la coiu» d'honneur. A la suite du général, Napoléon avait pris son chapeau rond sur son secrétaire, avait traversé, à la hâte, les couloirs, les salons, le vestibule, descendu les allées du parc et s'était jeté dans la calèche à côté de Bertrand, en face de Becker. Rovigo tenait l'autre place. Le signal du départ fut donné, et au galop des chevaux, l'illustre exilé quitta ces lieux où il laissait l'image d'un bonheur de sa vie, qui n'avait point eu d'égal (2).
(1) BxcKSR {Relation^ f° 63): « Depuis plusieurs jours les préparatifs du voyage étaient disposés; le mode de transport assuré. D'après les termes du rapport délivré par Berlier (secrétaire du gouvernement provisoire)» Napoléon devait partir seul avec le général Becker dont il serait censé ôtre le secrétaire; il ne leur serait adjoint qu'un domestique. Ce mystère» cet arrangement singulier semblaient ravoir contrarié. Il était d'autant plus sensible à cette mesure qu'il n'avait pas été consulté à cet égard. Le général» un peu pressé d'adoucir cette haute infortune, voulant épargner à Napoléon la tristesse d'un si long tête-à-tête, lui avait proposé au lieu d'une chaise de poste» une calèche qui lui permettrait d'emmener deux personnes de sa suite. Ce changement agréé, il fit atteler une calèche à quatre places, simple, sans armoiries» traînée par quatre chevaux» deux postillons» un courrier en avant. »
(2) Visl-Castel (t. III» p. 132) : « Peu d'instants après celui où Napoléon avait quitté la Malmaison» un détachement de cavalerie prussienne, envoyé pour se saisir de lui» avait surpris le pont du Pecq et» passant sur la rive gauche de la Seine, s'était porté rapidement vers cette résidence. Il s'était retiré en apprenant que celui qu'il cherchait n'y était plus. »