CINQUIEME TABLEAU AU MEURTRE
(Le théâtre représente un corridor.) SCÈNE 1V Mre SAINT .VALLIER, BLANCHE.
Mne SAINT-VALLIER, debout un bougeoir à la
main.—Je te dis, ingrate enfant, que ton ridicule en- |
têtement va nous faire chasser de cette maison. M.
Jolin nous a rudoyées ce soir, comme il ne l’a encore ! jamais fait. Si tu le pousses à bout, qu’arrivera-t-il | de nous, je te le demande? Nous faudra-t-il recom- ! mencer notre vie d'autrefois? Pour moi je suis lasse |
de cette pauvreté déshonorante.
BLANCHE.—Maman, la pauvreté ne peut déshonorer quand on la supporte noblement et avec cou- £ rage. Cette vie d’humiliation me répugne; j'aimerais ! mieux mille fois travailler pour vous et pour moi. Je !
puis broder, donner des leçons de musique.
Mne SAINT-VALLIER.—De la broderie! des le- !
çons de musique! Voilà bien de quoi faire vivre une | personne de ma condition! Travailler pour vivre, # quand on a vécu dans la meilleure société, quand on MP: a tenu le haut du pavé! Tiens, tiens, il faut que k tout cela finisse, je ne puis souffrir que tu fasses ainsi À
ton malheur et le mien!
BLANCHE.—Votre malheur! mais vous savez | bien que je donnerais ma vie pour vous savoir heu- |
reuse !
Mre SAINT-VALLIER.—-Ce sont des phrases de
roma cela; quand on aime sa mère, on ne lui re-
fuse 3 un léger sacrifice.
BLANCHE.-—Je suis prêté à faire tous les sacri: fices possibles, ma mère; oui, tous, excepté celui d'épouser cet hommèé. Il m'inspire trop d'horreur et de dégoût !
Mae SAINT-V ALLIIR.—Tu l'é ouseras cependant, «et le mariage va se faire sous n plus court délai. 4 Nous verrons bien si tu oseras désobéir à ta mère.
BLANCHE. —Puisse Dieu me pardonne, maman ; mais j'aurai la force de l’oser!
eoir à l@æ & Mne SAINT-VALLIER.—Indigné créature ! enfant jicule en+ # dénaturée ! Je parviendrai bien à te réduire, va; et aison. M. M ce n’est pas ton Adrien Launière qui m'en einpél’a encore # chera. Un drôle qui n’a rien, et que tu préfères rrivera-t-il M comme ur sotte à l’homme le plus riche de Québec, ue 4 BLANCHE.--Le souvenir d'Adrien me soutiendra, ma mère, s’il ne peut venir lui-même à mon secours. @Mais peut-être le ciel m'’a-t-il déjà envoyé un autre put désho- Æprotecteur.
avec cou- | 4 Mr: SAINT-VALLIER.-—Un protecteur! qu'est-ce j'aimerais r moi. Je à dire? Serait-ce par hasard ce M. DesRivières qui 1 est arrivé ce soir? En effet, j'ai cru m’apercevoir
qu'il t’avait parlé à voix basse. Il t’a apporté quel-
1 des le- Îque message, quaique lettre sans doute ?
vivre une À
our vivre, # BLANCHE, pleurant.—Non, maman, pas de lettre, quand on pas de message; mais un mot de pitié est si Pré. ] faut que Meieux mans on est abandonné de tous.
asses ainsi À SCÈNE V us savez |
voir hou- | LES PRÉCÉDENTS, ADRIEN.
hrases de
ne lui re- WF as de tous, pas de tous, Blanche |
ADRIEN, entrant préci danse par la fenétre BLANCHE.—-Adrien!
-M-: SAINT-VALLIER.-—Comment ?… Qu'est-ce que cela veut dire ?
ADRIEN.- Blanche! Mn Saint-Vallier! silence, de | grâce ! Il y va de la vie.
Mue SAINT-VALLIER.—Entrer par la fenêtre !.… | Une escalade !… Sainte Vierge! a-t-on jamais rien vu de semblable ? |
BLANCHE.—O Adrien, Adrien !
Mae SAINT-VALLIER.—Que venez-vous faire ici ? M Répondez! |
ADRIEN.—Jée suis ici pour empêcher un meurtre.
Me SAINT-VALLIER et BLANCHE.—Un meur- | tre !.. |
ADRJEN.—Oui. ce voyageur, cel étranger, arrivé ici ce soir, on veut sé défaire de lui. F
Mne SAINT-VALLIER.—Qui donc, monsieur ?
ADRIEN.--Le maître de cette maison, ce misé-| role Jolin que vous voulez donner pour mari à votre!
Mn SAINT-VALLIER .—C'ést une calomnie ! c’estl impossible !... M. Jolin… un homme... :
ADRIEN—Oht{ il est trop lâche pour exécuterk lui-même son abominäble projet ; mais les assassins sont déjà dans la maison. Dites-moi vite où est la chambre de cet étranger. Je le préviendrai, je le mettrai sur ses gardes, je le défendrai, s’il le faut ! |
Me SAINT-VALLIER.— Non, non! C'est une} imposture !... Jolin, un homme riche...
BLANCHE.-—-Maman, ce soir il avait un regard infernal en reg”.sant M. DesRivières.
ADRIEN-—M. DeskRivières! l'ancien maitre dé Jolin.… plus de doute. Blanche, au nom de DieuB AL ana
Un. ”:
{ dites-moi où se trouve la chambre de cé pauvre voylageur…
silence, de | {| BLANCHE à, au bout dt corridor; mais jé
vous en supplie, Adrien, n'allez pas vous "exposer à fun danger inutile,
ADRIEN.-—- Blanche, M. DesRivières est notre ami! (On entend un grand bruil.) Ah! mon Dieu, il
est trop tard, on l’égorge. Laissez-moi, laissez-moi | 4( Il s'élance hors de la pièce.)
s faire ici? BLANCHE .—Abh ! mon Dieu, mon Dieu! Ils vont file tuer lui aussi.
1 meurtre. S ne SASNT-VALLIER. — Blanche, Blanché!.…
Un meur- MFuyons, füuyons!… ( Elle entraîne Blanthe du côlé opposé, el le décor s'ouvre par le fond.)
Qu'est-ce
fenêtre !.… mais rien
inger, arr L] FIN DU CINQUIÈME TABLEAU.
sieur ? | | , ce misé-| SIXIEME TABLEAU
aari à votre] LE PACTE
manie ! c’est hu .
A (Le théâtre représente la chambre à coucher d'Auguste, Jolin r éxécuter@t debout dans un çoin, une bougie à la main. Thibeault est »g ASSassins tendu par terre, à moitié assommé. Auguste, les pieds embar-
assés dans une chaise, est renversé, et Bertrand a le couteau levé
eoù est la i, je le met- ur lui. Les meublés sont dispersés çà et là dans la chambre où
qu ! out est dans le plus grand désordre. ) C'est une SCÈNE VI AUSREUS BERTRAND, JOLIN, TEIBEAULT, un regard | ADRIEN.
RUE | AUGUSTE.—Aie 1. la satanée chaise! | n de Dieu ADRIEN, entrant el saisissant. le bras de Ber:
and — Arrêtez, malheureux !
AUGUSTE, se dégageant rel se meltant en garde son couleau à la main.—Bon !.… Merci! Lâchez-le, lâchez-le maintenant, Je lui fais son compte.
ADRIEN, léchant Bertrand qui remet tranquille- k ment son couleau dans sa poche.—Monsieur Jolin, votre maison est donc une caverne de brigands,.un coupe-gorge! Vous n'êtes donc qu’un assassin !.
JOLIN.--Par l'enfer! c’est l’amoureux! Comment Hi s'est-il introduit ici ? |
. AUGUSTE.:-Eh! mais, par la barbe du prophète {| c'est mon petit ami de l’auberge. Du diable si je m'attendais à le revoir cette nuit! Eh bien, mon! imatelot, vous pouvez vous vanter de m'avoir rendu un service ! car cet enragé brigand était en train dek me faire une vilaine boutonnière au moule de maÿ veste. Merci! Je ne sais pourquoi, mais j’aimeh à vous devoir se sérvice là, à vous ! |
JOLIN, bas à Bertrand qui s’esi rapproché de la
porte—Bertrand, il faut metire à tout prix ces hom-} mes hors d'état de nous nuire!
BERTRAND.—-A tous les diables vous et vos affaires ! La tête me bouille comme une marmite au feu... J’en ai assez ! C’est un démon ce pendard-là.… Et cet aütre qui m'arrive Sur lés bras. Et vous quil me laisseriez étriper sans grouiller une patte. Merci !... Dès compliments Chez vous! (1! s'éloigne.)
JOLIN Comment! vous m’abandonnez!:Demain ils porteront plainte contre vous, et.
BERTRAND.—De quoi m'accuseront-ils ? D’avoirk recu une grêle de coups pour assommer un bœuf S'ils mé poursuivent pour cela, ils pourront venir me chercher dans le bois du Carouge ; ils trouveront à qui parler !
JOLIN, donnant des coups de pieds à Thibeaull.
Allôns, te lèveras-tu; toi, maudit cancre ! ”!!"" ;
| en garde Lâchez-le, tes.
tranquille-
ieur Jolin, igands,.un assin !…..
|! Comment
1 prophète (|
diable si je pien, mon)
voir rendu
on train de!
jüule de map mais j'aime!
roché de la
narmite au!
F ne patte.
s'éloigne.) ez! Demain
ls? D’avoir!
un bœuf ht venir me
ouveront 4
FETE TCTS
ix ces hom-!
ous et vosi
endard-là … vous quil
am BA =
THIBEAUL"T.-— Aïe! aïe!
mort. grâce !..
AUGUSTE.--Attendez, camarade ; (1! lui tend la main.) les ennemis ne sont pas des Turcs. C’est moi qui vous ai mis dans cet état, c’est à moi de vous aider maintenant que la bataille est finie! (17 le
Je suis à moitié
relève.) Allons, mon brave, cette petite bourasque
ne doit pas vous décourager; quand vous voudrez,
4 je vous donnerai votre revanche.
THIBEAULT.—- Non, non! pas de revanche, pas de revanche! J’en ai assez moi aussi. (1 se dirige vers la porle.)
AUGUSTE, à Bertrand—EÆt vous, mon vaillant icador, sans rancune aussi, n’est-ce pas ?.… Quand il vous plaira de recommencer notre passe à la navaja, je serai à vos ordres. 1l n’y aura pas alors de
| chaises éparses sur le plancher pour me faire tom-
ber! A revoir donc, mes amis, et f'elice sera ! ( Bertrand et Thibeaull sortent.)
| SCÈNE Vil AUGUSTE, ADRIEN, JOLIN.
ADRIEN.--V ous les laissez s'échapper ainsi? :
AUGÜSTE.—Pourquoi pas? Tel va chercher de la laine qui s’en revient tondu! Et maintenant, mon bon Jolin, mon respectable ami, nous allons causer un instant, si tu veux bien.
JOLIN.-J’espère, mon cher monsieur Auguste, que vous ne prendrez pas au sérieux une mauvaise plaisanterie. ne expressémentrecommandé: qu'on ne vous fit aucun mal. Je voulais seulement voir ce papier, vous savez, qu'il m’est si important dé connaître. Ces pauvres diables ue vous avez si mal menés étaient seulement chargés de s'assurer si réelle-
ment vous aviez cette pièce sur vous...
ADRIEN, à part —Le misérable !
AUGUSTE.—Je comprends très bien. Tu as des manières obligeantes de forcer les gens. à faire ce # qu'ils ne veulent pas, Eh bien, nous verrons ce que À messieurs les jurés penseront de ces charmants pro- | cédés.. M. Launière me conduira demain matin chez | le magistrat à qui je conterai l’histoire dans ses moindres détails. L’ami Adrien pourra aussi rendre ! témoignage de la façon pleine de délicatesse avec laquelle tes gens m'invitaient, le couteau sur la gorge, à montrer le papier en quéstion.
JOLIN.—Pas de menaces! vous êtes encore en mon pouvoir, et chez moi!
AUGUSTE.—Allons donc! tu serais trop lâche !
pour m'’attaquer ou me faire attaquer, maintenant | que j'ai un compagnon (lisposé à me soutenir !
ADRIEN.—Et je vous soutiendrai, monsieur, au
risque de ma propre vie!
JOLIN.—Qu'il prenne garde à lui-même! 1] s’est | introduit dans ma maison, la nuit, à l’insu de tout } le monde ; je puis le considérer comme un malfaiteur, À et le traiter comme tel.
ADRIEN.—Ce ne serait pas ra monsieur À Jolin; les dames Saint-Vallier m'ont vu entrer ici, et elles savent pourquoi j'y. suis entré.
+ JOLIN.—Les dames Saint-Vallier! ellés ne dorment pas !.… elles ont pu entendre !...
ADRIEN.—Elles savent en partie ce qui se passe ici, et leur témoignage ne vous serait pas favorable, D'ailleurs Cayou et sa femme nous ont vus partir ce soir, M. DesRivières et moi, pour le Domaine... ‘,
AUGUSTE:.--Tu es pris de:xous les côtés, mon pauvre Jolin. Voyons, résigne-toi. Tu as été vaincu ; il'faut savoir se soumertre à lai Au vainqueur:
Ecoute, je serai généreux avec toi comme avec les Tu as des À autres. Je t’offrirai la paix à certaines conditions.
Luce 1 ® JOLIN, avec empressement.—La paix ? parlez! ants 4 AUGUSTE.--Quand je dis la paix, c’est une trève
atin chez É que je devrais dire. Entin, je consens à oublier tes dans ses M beaux exploits de cette nuit et à te donner un délai de si rendre M quinze jours pour me rendre tes comptes, si tu veux
3 avec la- 1 à ton tour m’accorder ce que j'ai à te demander. | F4
la gorge, À JOLIN.--Quelles sont ces conditions? ;:;*
AUGUSTE. — D'abord, demain avant midi, tu
ncore en À trouveras le moyen de me remettre la somme de deix
mille piastres; je veux être vêtu convenablement, et
op lâche N avoir un peu de pocket money pour réparditre..dans iintenant M mon pays natal; c’est naturel, n'est-ce pas?
rl. JOLIN.—Vous aurez cette somme, ï ieur, au # AUGUSTE.-C'est bien, banaré, ce qui.en galibi
de Cayenne veut dire: mon ami. L'autre :cpndition [ls'est M ©St celle-ci: tu ne t’opposeras plus au mffage de de tout M mon libérateur Adrien, ici présent, avec Ml Saïnt-
Vallier, ta pupille; et ce brave garçon sera admis tous les jours auprès d'elle en attendant que les formalités nécessaires pour le mariage soient remplies.
ADRIEN, lui serrant la main.—Oh! monsieur.
2 JOLIN.—Mike Blanche ne dépend que de sa mère; 1 elle n’est pas ma pupille, 1
AUGUSTE.--Soit! alors il suffira que tu ne contraries pas nos desseins ; nous nous entendrons avec la raère.
JOLIN.—Est-ce toui ?
AUGUSTE.—A peu près. ah! pendant ces quinze jours de trève, je pourrai déjè disposer de la maison comme je l’entendrai, recevoir lés personnes de ma Connaissance. et cœtera. Je veux. qu’on fête
ma bienvenue.
alfaiteur, |
monsieur er ici, et
né dor-
se passe orable, partir ce
és, mon aincu ; nqueur:
Ne: un
JOLIN.—Mais vous me demandez d'être absolument le maitre dans ma... dans notre maison. Au moins justifiez de vos droits, en me montrant ce pa- £ pier.… qui...
AUGUSTE.--Tron dé Diou ! mon bon ami, tu deviens assommant, à rabâcher toujours la même chose! Tu verras ce papier le joug où nous règlerons définitivement nos comptes ; tu le verras en présence d’un notaire et de deux témoins, à travers une glace as- } sez épaisse pour que tu ne puisses le lacérer furtive- | ment. Voilà quand et comment tu verras cette h [l contre-lettre, et non auparavant ni autrement. En | 1! attendant je vais la mettre en lieu sûr, afin que tu | ne sois plus tenté de recommencer l'expérience de un cette nuit, Crois-moi, ne te montre pas trop difficile, [il et nous pourrons faire ensemble un arrangement à | l'amiable où tu trouveras ton profit. |
LE JOLIN.--Et ni vous ni ce jeune homme ne conte- EU rez jamais à personne ce qui est arrivé cette nuit ?
AUGUSTE.—Nous le promettons.
JOLIN.--Et vous vous engagez à soutenir demain matin la fable que je conterai aux dames Saint-Vallier pour détourner leurs soupçons ?
AUGUSTE.--Tu pourras conter toutes les fables de Lafontaine si tu veux, personne ne te contredira.
LA JOLIN.-—-Marché conclu! | il AUGUSTE:--A merveille ! Maintenant, récapitu-
| lons. J'aurai mes cinq cents louis: je pourrai recevoir tout le pays ici s’il m’en prend fantaisie.
ADRIEN.—-Et j'épouserai Blanche ?
JOLIN.--Oui, oùi.
AUGUSTE.—-Chien qui. s'en déait Tiens fé toutes ces conditions, mon vieux, car je te surveillerai, Tu dois savoir qu’il n’est pas facile de me trom-
"ee absolu-
1iison. Au ant ce pa-
mi, tu deme chose!
ns définience d’un glace asx furtive-
‘ras cette À ment. En |
fin que tu rience de p difficile,
gement à |
ne contee nuit ?
r demain Baint-Val-
es fables pntredira.
récapiturai rece-
s bien uryeilleae trom-
per, ni de me surprendre; te voilà bien averti.
farrivé si à propos pour m'épargnér des désagréments.
Maintenant que la paix est conclue, laisse-moi seul ici attendre le jour en! compagnie de cè brave garçon
| Envoie-nous deux ou trois bouteilles de ton meilleur vin, et bonsoir. Tu dois avoir besoins de ruiner à ton aise quelque nouvelle coquinerie; seulement contente-toi de ruminer ou sinon... Va! (Jolin sort.) [Allons, j'ai quinze jours devant moi ; c’est plus qu'il ine me faut pour les mater.
ADRIEN, se jelant dans ses bras—Ah! monsieur, vous êtes mon bon génie; vous aurez fait le bonheur de toute ma vie!
AUGUSTE.—Ne vous hâtez pas trop de me remercier, mon jeune ami; Dieu sait comment tout ceci finira. Enfin, j'ai quinze jours de gagnés. Les Américains ont tort de dire: Time is money. Le temps c'est tout !
(La toile tombe.)