‹ Le retour de l'exilé [microforme]Chapitre 3 sur 32 · LYS · texte numérisé non relu

LYS

me Mione

CAYOU.—De la liqueur de Mr: Desjardins ? Je

| penserais, qu'y en a!

AUGUSTE.—-Eh bien, ma foi, je: renoùrai volontiers avec elle d’anciens rapports d'amitié. ( Cayou sert à boire.) Mettez deux verres ; je n'ai pas l'habi-

tude de boire seul. (S’ adressant à Adrien.) Quel- ! qu’un voudra bien me tenir compagnie, j'espère.

CAYOU.—Comment donc, mille carafes ! ‘mais ça se refuse pas. ( {{ se verse à boire, el' Auguste aussi.) Vous êtes voyageur, je suppose; marin, ds rer 0 peut-être ?

AUGUSTE.—Un peu. Si après avoir doublé trois fois le cap Horn et cinq fois le cap de Bonne-Espérance, on peut se, dire marin, si après avoir fait quatre fois sa fortune dans le commerce maritime, on peut se dire commerçant, je suis certainement l’un

| et l’autre. Mais laissons cela, si vous voulez bien, et

causons d'autre chose. Y a-t-il longtemps que vous habitez Sillery ?

CAYOU.—Ah! ben, Josepte, comment c'qui y a que j’avons ouvert ici ?

JOSEPTE après les troubles.

vingtaine d’années.

—Arrête! c’est justement quèque temps Doit ben y avoir à peu près une

AUGUSTE.—Bien. Alors vous connaissez les environs. L'ancienne résidence de M. DeskRivières, quelqué part en arrière, ici, sur le cap, existe-t-elle encore ?

CAYOU.—Le Domaine ? Je croi. s1en qu’il existe encore. À peu près un quart de lieue d'ici, sur la côte, un peu au sorrois. M. Jolin, le propriétaire, passe jamais à ma porte sans me faire un salut.

AUGUSTE. Et ce M. Jolin est sans doute un homme riche... considéré...

ae Lans

JOSEPTE, bas à Cayou—Prends garde à toi, mon homme ; tourne ta langue sept fois, tu sais.

CAYOU.—Ah! pour être riche, vous l'avez dit, Y a pas un plus gros bourgeois que lui dans tous les environs.

ATGUSTE.--Et cependant il y a vingt deux ans, il n’était que simple commis de la maison DesRivières. Ne s’est-on pas étonné que tous les biens de F sos famille aient pa:sé ainsi entre les mains de ce Jolin ?

JOSEPTE, bas à Cayou.—Cayou, tourne ta langue sept fois, tu sais.

CAYOU, bas à Joseple— Tais-toi donc, songe donc qu'il a fait quatre fois sa fortune, ( À Augusle.) Ecoutez-la pas, allez; c’est toujours comme ça les femmes. Allons, on prend-y encore un coup? (ls vident un aulre verre.) Je gagerais qu'y a pas longtemps que vous êtes arrivé par icitte,

AUGUSTE.—Quelques heures seulement. J'étais à bord du Volcan, le navire français arrivé de ce matin. Il y a vingt deux àns que j'ai quitté le Canada.

CAYOU.—J’ai vu ça tout de suite, que vous étiez canayen. Et vous r’venez vous établir dans le pays, je suppose.

AUGUSTE.—Je ne sais pas; cela dépendra des affaires que j’ai à régler ce soir avec Jolin,

CAYOU Vous allez chez Jolin à soir?

AUGUSTE.—Oui; qu'y a-t-il là de si extraordi. naire ? PA

J OSEPTE.—Cayou, tu sais. tourne...

AUGUSTE.—Voyons, qu'y a-t-il?

à toi, Bis

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CAYOU.—Rien, On prend-y encore une larme ?

AUGUSTE.—Pas d'objection. À la salula! (Ils trinquent.) Mais corpo di Baccho ! vous ne m'avez pas dit comment ce vieux coquin de Jolin a fait sa fortune.

CAYOU.—Comment il a fait sa fortune ? C'est pus aisé à dire, ça. Le vieux DesRivières était mort; le fils Auguste, un mauvais sujet qui s'était mêlé aux troubles de 37, avait été exilé, Jolin montra des actes prouvant qu'il avait acheté et payé comptant toutes les propriétés, Ça parut drôle; mais les actes étaient en règle; la signature était bonne; on finit par L’y plus penser, Depuis ce temps là, Jolin s’est toujours enrichi ; il a amassé piastre sur piastre, et il s’est retiré au Domaine où i] vit comme un ours.

AUGUSTE.—Et ce jeune homme, ce mauvais sujet, l’exilé, en a-t-on jamais entendu parler ? Est-il jamais revenu dans le pays?

CAYOU.—Non ; quand les autres exilés sontreveaus, j'ai entendu dire comme ça, à travers les branches, qu'il avait péri en voulant s'échapper du bâtiment qui les emmenait dans les pays chauds, aux Barmules qu’ils appellent ces pays-lè, je pense. Mais y avait pas de danger qu'il se remontre par icitte. Il avait affronté une jeune demoiselle qu’il avait mariée en cachette, dans les Etats; épi tué son beaufrère en duel, comme y disent, parce qu'il voulait venger ce qu'ils appellent l'honneur de la famille. Après ça, y fut s’fourrer parmi les révoltés des paroisses d’'en-haut. Il fut poigné, condamné à être pendu, un tas d’affaires; entin il fut exilé avec les autres. Toujours qu’il est mort, et ma foi, y a pas de mal à ça: yena toujours assez de ces vauriens-là dans le monde!

AUGUSTE.—Amen! Mais pour en revenir à Jolin, est-ce qu’il passe pour honnête homme ?

ma

CAYOU.—Hum! hum! Jolin est un peu avaricieux. Il gars qu’il shave un peu dur. Et pis, y a la bande de voleurs du Carouge qui ont l’air de pas trop l’haïr.….

AUGUSTE.—Une bande de voleurs ?

CA YOU.—Oui, des tueurs, des meurtriers, qui volent le monde, les églises, tou‘ Tenez, je vous assure que c’est pas trop hardi de s .venturer sur la route, le soir, de ce temps-citte. Et puis y en a qu'ont vu Jolin—à ce qui paraïit--rôder la nuit avec des gens qu’avaient une petite mine. Enfin, c’est un homme qui fait jaser, quoi.

JOSEPTE.—C'est honteux de répéter de pareils bavardages. Parce que M. Jolin est un homme qui sort pas beaucoup, parce qu'il vit un peu seul, les

gens de Sillery font des tas d'histoires ; c’est honteux !

AUGUSTE.— Vous dites que Jolin vit seul au Domaine ?

JOSEPTE.—Seul.. pas tout à fait. Depuis quelque temps y s’est ennuyé; il a fait venir chez luiune

veuve avec sa fille. du beau monde, mais qu’avaient

pas la tôle. C'est une bonne œuvre qu'il a faite là.

CAYOU.—Cré tire-bouchon! il avait ben ses raisons pour être aussi charitable.

JOSEPTE.-—Tais-toi, Cayou! c’est encore les mauvaises langues qui disent ça. Ça va faire un mariage, vous verrez.

ADRIEN, se levant brusquement. — Jamais !.… Pierre Jolin n’épousera Blanche Saint-Vallier qu'en me passant sur le corps!

JOSEPTE, plus bas.—Ah! tiens, je l’avais oublié lui. Le pauvre jeune homme est emmouraché de la demoiselle, vous savez; mais la mère veut pas en

Me Se

entendre parler. C’est pourtant un jeune homme comme il faut, allez, je vous assure. C’est un clerc avocat, de Montréal, à ce qui parait. Y passe presque tout son temps à écrire des lettres.

AUGUSTE.-—Oui?.. Pauvre garçon, chacun son tour ! ( Se levant.) Allons, bonnes gens, merci de vos renseignements sur maitre Jolin. Décidément ça ne me parait pas du bois de calvaire. Mais je saurai bientôt à quoi m'en tenir, car je mets le cap de ce côté; et cette nuit même, Jules et moi, nous nous reverrons.

CAYOU.—V ous allez si tard au Domaine?

AUGUSTE.—Pourquoi pas? y aurait-il quelque danger ?

JOSEPTE.--Y a les brigands, vous savez.

AUGUSTE.—Ah! quant à cela..

JOSEPTE.—Et puis vous pourriez vous écarter; il fait si noir !

AUGUSTE.—Oh! je connais le chemin.

CAYOU.—Et puis vous entrerez certainement pas chez M. Jolin à cette heure-citte. La porte se ferme au soleil couché, et le diable la ferait pas rouvrir.

AUGUSTE.—Eh bien, je serai plus fort que le diable, voilà tout. Allons, salam alicum ! c’est-à-dire god nicht ! (Il va pour sortir.)

CAYOU.—Eh ben, et vot’ dépense ?

AUGUSTE.—Ah ! ah! c’est juste, J'ai vu des pays barbares où le voyageur entre dans la première case venue, se fait servir ce qu'il y a de meilleur, et s’en va sans autres formalités. Dans nos pays civilisés, ce n'est pas la même chose. (I! jetle un lrente-sous sur la table. Tenez, voilà tout ce qui me reste.

CAYOU, furieux.--Tout ce qui vous reste ! mais c’est à peine la moitié.

AUGUSTE.—Vous avez bu l’autre moitié: nous sommes quittes.

CAYOU.—Mais vous m'avez invité, million de carafes ! Comment? un homme qui a fait sa fortune quatre fois.

AUGUSTE.--Allons donc,my dear, quand je vous disais que j'avais fait quatre fois ma fortune, il vous était facile de comprendre que je l'avais perdue au moins trois fois. À mon équipage, la quatrième était présumable.

JOSEPTE.--Je m'en doutais, moi; c'avait l'air de rien. Ça vient boire le butin des pauvres gens, et puis, bonsoir la compagnie!

CAYOU.—Allons, c’est pas tout ci tout ça. Vous avez bu mon absinthe; il faut qu'a s’paie! Si y avait de la police au moins pour les vacabonds comme ça ! Allons, vite, vite ! payez-moi, guerdin, ou je vous fait dévorer par mon chien. Pataud ! Ici, Pataud !…

ADRIEN, s'avancan!.—Monsieur, ine permettrez- | | vous de vous rendre sans vous connaître un léger | | service ? Si vous le voulez bien, l’aubergiste por‘era

le surplus de votre dépense à mon compte personnel.

AUGUSTE.-Jeune homme... “ À ADRIEN .—On conçoit qu’un voyageur, en débar- | par

quant trop précipitamment peut-être ait oublié sa

bourse dans ses bagages. HS AUGUSTE.—Je n'ai ni bourse ni bagages, ni feu r

ni lieu. Je jette l’or par les fenêtres quand j'en ai, et j'oublie souvent que je n’en ai pas, comme ce soir, des par exemple. Néanmoins j'accepte votre proposition, me | jeune homme. Votre figure m'a frappé tout d'abord. # Un

Vous avez une étrange ressemblance aveo…, quel- ! 1

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qu'un que j'ai connu... Enfin j'accepte. Peut-être cette pièce d'argent que vous donnez à un inconnu sera-t-elle à jamais perdue pour vous; peut-être aussi. Merci donc, et felice nolle ! Dieu est grand! ( Il sort.)

JOSEPTE.—Oui, fiche-moi le camp! Que Dieu nous préserve de pareilles visites! On serait beutôt mort de faim !

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