‹ Le Retour de Tarzan Burroughs Edgar RiceChapitre 2 sur 26 · DÉCLARATION DE GUERRE · texte numérisé non relu

DÉCLARATION DE GUERRE

Ce n’est que le lendemain dans l’après-midi, que Tarzan se retrouva face à face avec les deux misérables dont il avait dévoilé les indignes manœuvres, et, certes, il les retrouva à un moment où ceux-ci étaient particulièrement peu désireux de le voir intervenir.

Ils se trouvaient dans un coin désert du pont, et semblaient discuter âprement avec une femme élégante, à la fine silhouette, mais dont le visage était à moitié dissimulé par un haut col de fourrure.

L’attitude de Rokoff était si menaçante que Tarzan, instinctivement, se rapprocha de lui sans être vu. Des bribes de phrases lui parvenaient, mais comme le groupe discutait en une langue étrangère, il ne put comprendre ce qui se disait.

Soudain, Rokoff, à qui la jeune femme venait d’adresser une phrase véhémente, lui saisit le poignet avec brutalité et le tordit. Elle eut un léger cri de souffrance, mais déjà une lourde main s’appesantissait sur l’épaule de l’homme qui se retourna brusquement pour rencontrer les yeux gris au regard froid de celui qui l’avait déjà bafoué la veille.

« Ah çà ! grinça Rokoff, de quoi vous mêlez-vous ?

— Je vous interdis de brutaliser cette dame ! dit froidement Tarzan qui, d’une poussée, fit tomber l’homme à genoux.

— Ah ! tu insultes Nicolas Rokoff ! C’en est trop ! »

Et l’homme tira de sa poche un revolver qu’il braqua sur Tarzan.

« Non, Nicolas ! ne faites pas cela ! » cria la femme.

Mais déjà, d’une seule détente du bras, Tarzan avait fait voler l’arme par-dessus bord.

« Vous voulez donc absolument vous ranger parmi mes ennemis ? fit Rokoff, dont les yeux s’éclairèrent d’une lueur fauve. Je me vengerai de vous comme des autres |! »

Tarzan haussa les épaules, et se tourna vers la jeune femme pour lui demander si l’homme ne l’avait pas meurtrie, mais elle avait disparu.

Il reprit sa promenade sur le pont, sans un regard pour Rokoff et son compagnon, qui murmuraient des imprécations.

Il se demandait quelle était cette femme, dont les traits, vaguement entrevus, malgré les soins qu’elle mettait à se dissimuler, ne lui étaient pas inconnus.

Cette scène l’avait légèrement déprimé, et, devant la haine et les bas sentiments qu’il venait de voir se déchaïîner, il se prenait à regretter sa jungle natale, où du moins la cruauté des êtres n’était que l’expression de la nécessité, où l’on ne tuait que pour subsister.

Il rêvait ainsi, sur la passerelle, lorsque son instinct l’avertit que des yeux étaient fixés sur lui.

Il se retourna brusquement, et aperçut une jeune femme, debout à quelques pas de lui. Elle détourna aussitôt la tête et

s’éloigna, mais Tarzan l’avait reconnue: c’était la jeune femme qu'il avait délivrée des brutalités de Rokoff et de Paulvitch.

Il se demanda un instant quelles singulières circonstances avaient pu mettre une femme qui, manifestement, appartenait à la meilleure société, en relation avec un homme comme Rokoff.

Après le dîner, Tarzan, désœuvré, entama une conversation avec le second lieutenant, puis, quand les devoirs de l'officier l’appelèrent ailleurs, il reprit sa promenade sur le pont. Il s’était arrêté un moment, pour admirer le magnifique clair de lune, lorsque deux hommes passèrent près de lui, lentement, sans le reconnaître.

Tarzan, lui, avait aussitôt deviné les silhouettes de Rokoff et de Paulvitch.

Il perçut un lambeau de phrase : « Et si elle crie, vous n'aurez qu’à la frapper. »

C’en était assez pour réveiller en Tarzan l’esprit d’aventure et le désir d’entraver, encore une fois, les louches machinations des deux hommes.

Il se mit donc en devoir de les suivre, sans faire plus de bruit que naguère, lorsqu'il pourchassait une gazelle.

Les deux hommes descendirent à l’étage des cabines de première classe, et Tarzan réussit à les suivre et à se blottir dans l’embrasure d’une porte, au moment où ils s’arrêtaient pour inspecter des yeux la coursive, avant de frapper à une cabine.

« Qui est là ? fit, de l’intérieur, une voix féminine.

— C’est moi, Nicolas, répondit Rokoff d’un ton assourdi. Puis-je entrer ?

— Ne pouvez-vous me laisser en paix ? reprit la voix. Je ne vous ouvrirai pas |!

— Allons, Olga, fit Rokoff avec impatience, je ne vous ferai aucun mal, et je ne désire même pas entrer chez vous, mais j'ai quelques mots à vous dire, et je ne puis vous les communiquer à travers cette porte... »

Tarzan entendit le bruit d’une clef tournant dans une serrure, et il risqua un coup d’œil pour voir la suite des événements. La porte était maintenant entrouverte, et Rokoff se tenait dans l’embrasure, masquant l’intérieur de la pièce.

« Eh bien, qu’avez-vous à me dire ? » reprit la voix féminine.

Rokoff se pencha en avant et sembla murmurer quelque chose.

« Non, Nicolas ! fit la voix avec fermeté, il est inutile d’insister. Menacez tant que vous voudrez, je n’obéirai pas. Sortez maintenant, je vous prie, vous m'avez donné votre parole de ne pas entrer ici.

— Je n’ai qu’une parole, fit orgueilleusement Rokoff qui, probablement, se vantait. Mais réfléchissez bien avant de me donner votre dernier mot car vous le regretterez avant qu’il soit longtemps.

— Jamais ! » reprit la femme.

Tarzan vit alors Rokoff s’effacer, mais avant que l’occupante de la cabine ait pu refermer la porte, Paulvitch, posté derrière son complice, s’élançait et entrait brusquement

dans la pièce. Rokoff referma soigneusement la porte sur lui et, de l’extérieur, se mit à écouter.

D’une voix éclatante, la jeune femme commandait à Paulvitch de sortir sans délai.

« Je dois exécuter ma mission, répondit l’autre. La volonté de Rokoff est, puisque vous avez refusé sa proposition, que je vous martèle le visage de coups de poing de façon à vous défigurer. »

Un silence mortel suivit cette affreuse déclaration.

« Alexis Paulvitch, reprit enfin la voix de la femme, vous êtes un lâche et un misérable. Si vous portez la main sur moi, je serai vengée par mon mari d’une façon terrible.

— Nous saurons bien parer à cet inconvénient ! » prononça la voix railleuse de Paulvitch.

Sans plus parlementer, la jeune femme lança un long cri d'appel.

Comme pour y répondre, Tarzan bondit de sa cachette et se rua sur Rokoff qui, surpris, n'eut pas le temps de s’enfuir. Sans tarder, Tarzan tourna la clef, ouvrit la porte, et se trouva face à Paulvitch, décontenancé. À ses côtés, la jeune femme semblait respirer avec peine. Comme Tarzan l'avait déjà pressenti, c’était la même personne qu'il avait délivrée, la veille au soir.

« Que signifie tout cela ? fit Tarzan en secouant rudement Rokoff qui garda le silence. Sonnez madame, je vous prie, dit-il en s’adressant à la jeune femme, ces criminels

doivent être remis sans délai à la garde du capitaine de ce navire.

— Non, non, s’écria-t-elle en se levant du fauteuil où elle était prostrée. Je ne crois pas qu’ils m’aient réellement voulu du mal... je serais heureuse de ne pas être mêlée à un scandale !... acheva-t-elle avec une note de prière dans la voix, devant laquelle il ne restait à Tarzan qu’à s’incliner.

— Ne puis-je donc rien faire de plus ? fit-il indécis. — Rien, je vous en prie ! répéta la jeune femme.

— Supporterez-vous donc d’être sans cesse persécutée par ces deux bandits ? »

Elle hésita et parut ne savoir que répondre. Tarzan devina qu’elle avait peur des deux hommes et n’osait parler devant eux. «Eh bien, s’il en est ainsi, dit-il, partez tous deux ! » Et, d’une seule poussée, il jeta les deux hommes sur le palier.

«Sachez bien, reprit-il, que j'aurai l’œil sur vous jusqu’au débarquement, et ne vous avisez plus de recommencer, Car je pourrais manquer de patience, à la longue. »

Les deux hommes déguerpirent sans demander leur reste.

Tarzan se tourna vers la jeune femme :

« Quant à vous, madame, vous m’honoreriez en me faisant confiance et en m’avertissant si vous avez de nouveau à vous plaindre de ces tristes individus.

— J'espère, répondit-elle en tremblant un peu, que vous n’aurez pas à regretter d’avoir pris si courageusement ma dé-

yes

fense. Méfiez-vous d’eux ! mais soyez assuré de mon infinie reconnaissance | »

Avec un charmant sourire, qui révéla des dents étincelantes, elle tendit la main à Tarzan, qui s’inclina et prit con-

gé.

Il était quelque peu intrigué de constater que deux personnes à bord -la jeune femme et le comte de Coude étaient simultanément en butte aux persécutions de Rokoff. Quelle étrange histoire était à l’origine de tous ces événements ?

Les journées suivantes s’écoulèrent tranquillement, et Tarzan n’aperçut plus aucun des personnages de ce petit drame.

Pourtant, la veille du dernier jour du voyage, il se trouva face à face avec la jeune femme sur le pont. Elle le salua gracieusement et engagea presque aussitôt la conversation :

« Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous renouveler mes remerciements pour le secours que vous m'avez apporté l’autre soir, dit-elle. À vrai dire, c’est la première fois, depuis ce jour-là, que je sors de ma cabine... j'avais peur.

— N'importe qui aurait agi comme moi à ma place, murmura Tarzan.

— Vous semblez, en tout cas, voué à jouer le rôle d’ange gardien de mon ménage, reprit la jeune femme avec un léger sourire.

— Comment cela ? fit Tarzan, surpris. Je ne comprends pas.

— Vous m'avez par deux fois sauvée, expliqua-t-elle, et mon mari m'a conté les circonstances où vous aviez pu prouver qu’on avait cherché à le convaincre de tricherie au jeu.

— Votre mari ?

— Oui, je suis la comtesse de Coude.

— Si j'ai pu vous être utile, madame, dit Tarzan, j'en suis amplement récompensé en apprenant que j’ai pu rendre service à la femme du comte de Coude. »

Une passagère de la connaissance de la comtesse venait de s’approcher, et celle-ci s’éloigna avec elle, après avoir adressé à Tarzan un sourire si charmant que celui-ci sentit qu’un homme pouvait accomplir des exploits incomparablement supérieurs au sien pour être récompensé par un tel sourire.

Il ne revit pas la jeune femme durant la journée et, le lendemain, dans le tohu-bohu du débarquement, il la perdit complètement de vue, mais il se rappela souvent son sourire, par la suite, en se demandant si le destin capricieux ne les remettrait pas, un beau jour, en présence l’un de l’autre.

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