CE QUI SE PASSA RUE DE VARIZE
À son arrivée à Paris, Tarzan descendit chez son vieil ami d’Arnot, un officier de marine qui avait conçu une sincère amitié pour l’homme étrange et à demi civilisé qu’il avait connu alors que celui-ci n’était encore qu’une véritable bête sauvage, errant dans la brousse avec les grands anthropoïdes, ses frères.
Les deux premières semaines du séjour à Paris furent consacrées par lui à faire connaissance avec la grande capitale. Tout l’émerveillait, tout l’intimidait aussi dans cette ville, non pas uniquement matérialiste comme New York, mais qui, grande cité commerçante et industrielle, est en même temps l’asile des penseurs et des savants.
Tarzan se mit à lire avec fièvre. Il passait ses journées à la Bibliothèque Nationale, et, le soir, se rendait fréquemment au théâtre.
Une nuit, il revenait précisément du spectacle et avait décidé de rentrer à pied, son inaction relative lui faisant saisir avec plaisir toutes les occasions de prendre un peu d'exercice.
L’appartement de d’Arnot était situé à Auteuil, boulevard Murat, et pour gagner la demeure de son ami, Tarzan devait traverser de nombreuses rues désertes de ce quartier, où alternent les immeubles neufs et les terrains vagues. Tar-
zan longeait la mélancolique et sombre rue de Varize lorsque, soudain, il tressaillit et s’immobilisa.
Au troisième étage d’une maison à peine achevée, et qui semblait n’être pas encore habitée, des ombres passaient devant une fenêtre faiblement éclairée, et une voix de femme venait de lancer un appel désespéré.
Avant que l’écho de ce premier cri se fût éteint, la voix poussait un nouvel appel plus déchirant encore et Tarzan se précipitait dans l’escalier de l’immeuble, qui sentait le plâtre frais.
L’instant d’après, il se trouvait dans une pièce presque dépourvue de meubles, où une douzaine d'individus à la mine patibulaire cherchaient à réduire à merci une femme d’une trentaine d’années. Cette femme aurait pu passer pour belle sans l’expression à la fois lasse et désabusée de ses traits, et sans la dureté de son regard.
L’irruption de Tarzan ne parut pas déconcerter les bandits, qui se retournèrent tous contre lui.
« Au secours ! murmura encore la femme d’une voix étranglée. Ils veulent me tuer ! »
Tarzan, déjà, était aux prises avec les agresseurs de l’inconnue, qui brandissaient des couteaux et des matraques d’un air menaçant. À son indicible surprise, il reconnut l’un de ces hommes qui, se tenant prudemment hors de portée des coups, venait de se glisser par une porte entrouverte : c'était Rokoff ! L’enivrante sensation du combat grisait Tarzan, et déjà la panique se glissait parmi les assaillants. Il s'était défait, d’un coup de poing au menton, d’une espèce d’hercule qui le menaçait d’une massue, et ceux qui restaient ne cherchaient plus qu’à fuir.
Au bout du corridor, Rokoff attendait patiemment l’issue d’une bataille dont le résultat, pour lui, ne faisait pas de doute. Il préférait toutefois se tenir à l’abri, n’intervenir que lorsque tout serait fini et que celui qui avait osé se mettre en travers de ses projets serait hors de combat.
Pourtant, ayant risqué un coup d’œil dans l’entrebäillement de la porte, Rokoff, la rage au cœur, s’aperçut qu’il s'était trompé dans ses prévisions et, sans plus attendre, il se précipita dans la rue, en quête du plus proche avertisseur de police.
Là, il téléphona au poste qu’un homme était en train de commettre un meurtre, au numéro 27 de la rue de Varize.
Lorsque les agents arrivèrent, ils trouvèrent trois hommes qui gémissaient sur le sol, une femme épouvantée blottie dans un coin, et un jeune homme bien vêtu, mais au regard brillant encore d’une flamme sauvage, qui les défiait du regard.
« Que se passe-t-il ? » demanda l’un des agents.
Tarzan raconta brièvement les faits, mais lorsqu'il se tourna vers la femme pour avoir confirmation de ses paroles, il fut confondu par la déclaration que fit celle-ci. « Il ment ! cria-t-elle, en se tordant fébrilement les bras. Cet homme est entré chez moi, sans doute pour me dévaliser, et il s’est jeté férocement sur ces messieurs qui, alertés par mes cris, étaient venus à mon secours. »
Ce démenti impudent étourdit Tarzan, qui demeura un instant sans voix.
Les agents se consultaient du regard. Ils étaient assez sceptiques quant à la déclaration de la jeune femme, récit qui
leur semblait bien invraisemblable, mais, dans le doute, ils décidèrent d'emmener avec eux tous les acteurs de cette étrange scène.
« Allez, ouste, fit le brigadier. Suivez-nous tous. Vous vous expliquerez au poste. »
Mais Tarzan n'était pas encore assez au fait des coutumes des pays civilisés pour supporter d’être traité sur le même pied que ceux qui venaient, il s’en apercevait maintenant, de l’entraîner dans un guet-apens.
« Je suis innocent, déclara-t-il avec calme, et j’ai seulement voulu défendre cette femme. J’ignore pourquoi elle a agi ainsi, mais je suis sûr maintenant qu'elle est la complice de ces individus.
— C’est bon, c’est bon, fit l’agent avec impatience. Vous raconterez tout cela au commissaire. »
Il s’approchaïit déjà pour saisir Tarzan par le bras, mais rapide comme la foudre, un poing redoutable s’abattit sur lui, et il s’en alla rouler à l’autre bout de la pièce. Le geste avait été si inattendu qu’un bref instant de stupeur régna parmi les collègues de l’infortuné agent avant que ceux-ci songeassent à saisir leurs revolvers.
Pendant ce temps, Tarzan avait avisé la fenêtre ouverte, qui donnait sur un marronnier aux épais branchages. Au moment où les agents, revenus de leur surprise, allaient se précipiter sur lui, il ferma le commutateur de l’électricité qui se trouvait près de lui, et se laissa couler, par la fenêtre, dans l’épaisse ramure de l’arbre. De là, il sauta, avec cette extraordinaire agilité qu’il devait à ses longues années passées dans la forêt équatoriale, sur un arbre voisin, et bientôt il disparaissait en courant à l’autre extrémité de la sombre rue.
Après avoir fouillé tout l’immeuble dans l’espoir de retrouver l’être fantasmagorique qui leur avait si inopinément échappé, les agents, vexés et humiliés, entraînèrent au poste, sans trop de douceur et malgré leurs protestations, les autres protagonistes de la rixe. Quant à Tarzan, il avait repris une démarche de flâneur dès qu’il s’était retrouvé dans des avenues plus peuplées et mieux éclairées.
Il traversait la rue Michel-Ange, en réfléchissant au curieux incident qui venait de se produire, lorsque, levant les yeux, il rencontra le visage d’Olga de Coude, souriant derrière la glace d’une somptueuse voiture qui l’entraînait à toute vitesse.
« Rencontrer Rokoff et la comtesse de Coude dans la même soirée, monologua Tarzan... Décidément, Paris n’est pas si grand qu’on le dit, après tout ! »