OBSERVATION XCIV
De J. B.., — Je suis chez mes parents, au début des vacances du carnaval. Je pars avec mon père pour la gare, à pied. Quoi faire? Il me. semble que c'était pour nous promener. Eh chemin, nous rencontrons plusieurs personnes que je connais. Près delà gare, ces personnes nous quittent. Mon père et moi, nous continuons à marcher. La route est boueuse ; je me vois encore relevant les jambes de mon pantalon. Nous sommes dans la salle d'attente. Mais ce n'est plus une salle d'attente ; il y a maintenant un billard. Des joueurs inconi^us. L'un d'eux se met à jouer avec plu sieurs queues à la fois.
Cette invasion de la série des représentations qui occupe Tesprit à un moment donné par une image sortie des profondeurs obscures de l'inconscient se produit aussi pendant la veille. Si, après une séance de travail, on suspend TefTort intellectuel et la concentration de la pensée^ le moment est tout à fait favorable à une apparition spontanée de représentations qui vont se développer de la même façon que pendant le sommeil; tantôt une perception, que Tesprit occupé ailleurs ne remarquait pas, va former le point de \
départ d'une série d'images; tantôt une image apparaît {
brusquement, s'empare pour und;emps de la conscience inattentive et développe la suite de ses conséquences. Et ce sont des images récentes ou des images émotives qui reparaissent le plus fréquemment de celle manière spontanée. Par exemple, j'ai remarqué qu'en octobre, après la rentrée des classes, lorsque j'iriter-
romps une séance de travail, les images qui reviennent de la sorte à mon esprit se rapportent de préférence à quelque petit fait des vacances récemment terminées. Cette apparition spontanée des images peut même se produire pendant le travail intellectuel lorsque commence la fatigue. C'est ainsi, je pense, que se produisent les lapsus d'écriture ou de parole.
L'association des images, surtout l'association dé contiguïté, joue certainement un rôle important dans ;||
tout le développement des images de rêve. Mais je ' J
n'ai pas besoin de faire rémarquer que les lois de ^^1
l'association, comme toujours d'ailleurs, n'expliquent ^
que d'une façon très incomplète l'apparition des images :^
usuelles et des autres images secondaires. La succession des images ne se fait pas au hasard, elle ^ suit un ordre, elle tend à des fins. Tantôt la direction des associations est déterminée par un souci incon- scient de conformer les événements imaginaires aux lois de la vie réelle, et ainsi le rêve constitue une contemplation des événements possibles, dont il nous présente le développement à partir de quelques faits de la vie réelle . Tantôt la direction des associations est déterminée dans un sens plus nettement pratique, elle a pour but de suggérer des moyens pour faire faee aux situations dans lesquelles on peut se trouver pendant la veille. En tout cas, celte vie du rêve est une préparation à la vie réelle, en même temps qu'un reflet de la vie réelle, de ses tiabitudes et de ses exigences. Il est vrai que les inventions du rêve, soit qu'elles proviennent de l'action des sentiments, soit qu'elles proviennent du développement spontané des images, ont coutume d'être bien pauvres. La raison me semble en
être que la faculté critique est absente pendant le sommeil et que, par suite, l'esprit du rêveur acceple tout ce qui se présente à lui : ses inventions sont les produits bruts de Timaginalion. Et néanmoins, même dans la fabrication de ces produits bruts, se manifeste une sorte de raison inconsciente*.
§ 4. — Les rêves a répétition.
Avant d'abandonner cette question du développement spontané des images, je veux encore en signaler un trait caractéristique. Les inventions que fait Tesprit endormi, lorsque ses images déroulent la suite de leurs conséquences possibles, sont des essais destinés en fin de compte à être appliqués à la vie réelle si le, moi réveillé vient à le juger utile. Dans ces conditions il est tout naturel que Tespiit, à partir d'une situation donnée, envisage plusieurs séries d'événements possibles, plusieurs issues à la situation, et qu'il se prépare à faire face de tous côtés. Il doit résulter de là des variations sur un même thème, c'est-à-dire des tableaux différents ayant pour centre une même image principale. Ce sont les rêves à répétition.
J'en ai déjà signalé deux dans le précédent chapitre. L'auteur de l'observation LIX (p. 191), ayant assisté à un incendie qui a été éteint avant l'arrivée des pompiers, rêve d'abord que l'on a mis le feu à son lit, que h ses vêtements s'enflamment et qu'il trouve le m oyen
d'éteindre le feu, puis que l'on est allé chercher les pompiers pour éteindre l'incendie, et qu'ils arrivent
1. Voir Ribot, Logique des sentiments (Paris, F. Alcan); Delacroix, Sur la structure logique du rêve, Revue de métaphysique, 1904, p. 921-934.