‹ Le rève: études et observationsChapitre 142 sur 143 · OBSERVATION CXIV · texte numérisé non relu

OBSERVATION CXIV

De E. M,,. — Il y a un peu plus de deux ans j'ai été atteint d'une pleurésie qui m'obligea à garder le lit pendant plus de trois semaines. Le médecin ne me laissa pas ignorer que je m'en ressentirais un peu toute ma vie et que, si je venais à avoir' une seconde pleurésie, elle serait d'une extrême gravité. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1904, ayant senti absolument les mêmes symptômes qui avaient précédé ma pleurésie, je jugeai prudent de gagner l'infirmerie. Cette nuit (du 15 au 16), rassuré par le médecin, je revins coucher au dortoir et j'eus le rêve suivant :

« Je me trouvais au lit dans la chambre où je fus soigné il y a deux ans. Ma mère et mes deux sœurs se tenaient debout auprès de mon lit et pleuraient en silence, mon père ne pleurait pas, il se tenait appuyé sur le pied de mon lit et me regardait sans rien dire. Le médecin qui m'a soigné m'auscultait... » Finalement le dormeur rêve qu'on lui met un vésicatoire dans le dos et que le médecin revient au bout d'une heure. « Il passa sa main sur ma peau et me demanda si elle était froide. Je répondis que oui. Je sentis soudain une violente douleur dans les reins, une sorte de brûlure et j'entendis ma mère dire au médecin : « Vous lui avait fait mal, voyez comme il est pâleî ». Le médecin rit aux éclats et dit : « Mais c'est fini. Il est sauvé. Levez-vous », me dit-il. En effet, j'étais fort et solide sur les jambes, mais je sentais toujours une violente douleur dans les reins. Mes parents

m'embrassaient en pleuranty mais de joie cette fois. A ce moment je me réveillai. Moii cœur battait très fort, j'étais couvert de sueur et j'avais les joues humectées de larmes. Je ne ressentais plus aucune douleur dans les reins... C'est la joie de me trouver guéri qui m'avait réveillé. »

Cette joie qui provoque le réveil est la joie de quelqu'un qui s'est cru perdu et. qui se voit sauvé. C'est donc une émotion très forte, et Ton comprend qu'elle provoque le réveil, à la façon des émotions fortes de peur. On peut remarquer encore que ce rêve, quoique étendu, est simple et bien suivi; il réunit et résume, en condensant un peu les événements, des souvenirs anciens qui se sont trouvés rajeunis par l'inquiétude des jours précédents. Mais l'émotion de joie a été précédée d'une émotion de peur qui n'a pas provoqué le réveil. L'action de ces deux émotions consécutives a unifié les images d^une façon tellement parfaite qu'elle a produit la simplicité du rêve.

Cette simplicité n'est pas rare dans les rêves émotionnels où domine une émotion forte; mais elle a pour condition la persistance deTémotion pendant un temps assez long pour que le dormeur, au moment oîi il se réveille, ne puisse pas retrouver de souvenirs plus anciens. C'est ce qu'on voit aussi dans l'observation XL (p. 140). Au coniraire, quand l'émotion apparaît brusquement, comme dans l'observation CXUl, ou quand elle devient très vive tout d'un coup, comme dans Tobservation CXII, on peut retrouver des tableaux antérieurs et saisir sur le fait l'action organisatrice de l'émotion.

'■-fi

Les résultats principaux de ces recherches peuvent se résumer dans les propositions suivantes :

Le rêve, tel que le saisit Tobservation, immédiate ou différée, est le résultat d'un double travail : un travail de construction loj^ique, qui s'effectue principalement pendant la période du réveil, mais peut aussi se continuer ultérieurement; un travail d'arrangement automatique, qui s'effectue pendant le sommeil.

Ces deux travaux sont entièrement inaperçus pour Tesprit qui les accomplit; il arrive quelquefois que Tobservateur, qui vient de saisi!' un rêve et essaie de rétablir les événements imaginaires dans un ordre objectif, se rend compte qu'il fait un raisonnement, mais il ne s'aperçoit pas que ce raisonnement a pour but une construction illusoire qui défigure les événements.

La construction logique, postérieure au sommeil, a pour but de faire, de l'ensemble des événements imaginaires ou illusoires du rêve, une suite d'événements

raisonnablement organisés et aussi semblables que possible à ceux que présente le monde réel.

Cette construction s'effectue principalement en conformité avec rhabitude qu'a la mémoire de remonter de Tétat présent aux états antérieurs, de sorte que Tordre objectif qui est attribué aux événements est inverse de Tordre subjectif dans lequel ils sont saisis par la conscience pendant le réveil; mais cet ordre est modifié lorsque des modifications peuvent faire de Tensemble un système mieux organisé.

La construction logique comprend encore d'autres opérations destinées à unifier le système des faits imaginaires : déterminations locales, additions, suppressions, substitutions.

La construction logique s'achève rarement, de sorte que l'effort instinctif des faculté^ rationnelles a précisément pour effet de produire l'incohérence.

Cet enchaînement des tableaux du rêve postérieurement au sommeil est la principale cause de Tillusion de la durée.

Pendant le sommeil, Tesprit est occupé par une pluralité de séries simultanées d'images auxquelles se mêlent aussi quelques sensations : Tesprit qui se réveille saisit ordinairement deux ou trois lambeaux de ces séries, les plus récents, et ce sont là les tableaux qui s'organisent ensuite en un drame; il en saisit peut-être quelquefois un plus grand nombre, cinq ou six, jamais davantage.

Ces séries simultanées forment probablement plusieurs couches différentes, dont les unes sont plus rapprochées, les autres plus éloignées de Taperception: il n'est pas impossible que tout notre passé revive ainsi dans les profondeurs subconscientes de Tesprit.

Les images subconscientes qui subsistent ainsi pendant le sommeil ne demeurent pas à l'état de choses inertes : ce sont des forces vivantes, en conflit les unes avec les autres.

Celles qui ont le plus de chances de reparaître à la conscience par le moyen du rêve, et d!occuper dans la subconscience les couches supérieures, sont, toutes choses égales d'ailleurs : 1° les plus récentes; 2" les plus émotives; 3^ celles qui proviennent de perceptions inattentives; 4° celles qui ont occupé récemment Tesprit à titre d'images.

Des images oubliées dans Tétat de veille> des seDsations inaperçues dans le même élat, peuvent reparaître pendant le sommeil et prendre place dans les rêves.

Les sentiments de la veille tendent à se réaliser pendant le sommeil, les craintes plus encore que les désirs.

Lés sentiments qui agissent pendant le sommeil sont surtout ceux qui ont été refoulés pendant la veille.

L'action des désirs, et en général des sentiments, pendant le sommeil, explique les rêves multipliants et aussi certaines bizarreries que l'on rencontre dans Tes tableaux de rêves et qui sont des incohérences secondaires, propres au sommeil.

Chaque image tend à se développer pour son compte et à se subordonner les autres images.

La subordination n'est pas toujours parfaite, et c'est là une source nouvelle de bizarreries ou d'incohérenceçi secondaires.

Le développement des images se fait suivant im mouvement rythmique.

Le développement des sentiments et des images a

pour but de faire naître des inventions, de suggérer des moyens d'action.

Les sensations peuvent se développer aussi dans le rêve, et elles forment alors des tableaux perceptifs; la construction du tableau perceptif comprend les mêmes opérations que celle de la perception, mais la sensation se combine dans le rêve avec les images qu'elle trouve à sa disposition et qui s'imposent à elle, de telle sorte qu'il en résulte une illusion.

L'émotion qui apparaît brusquement pendant le sommeil unifie les séries voisines et provoque le réveil; Témotion qui persiste sans produire le réveil donne lieu à un rêve simple.

Bien d'autres questions restent sans solution. La plus importante peut-être est celle qui concerne la profondeur du sommeil et Tinfluence qui peut en résulter sur le rêve. La définition de la profondeur du sommeil par la force de l'excitation nécessaire pour produire le réveil ne peut être qu'une définition provisoire : il faudrait tenir compte du sommeil partiel, car la même personne qui n'entend pas gronder le tonnerre pendant un orage pourra entendre son enfant qui fait un mouvement dans son berceau.

Je signalerai encore comme un fait inexpliqué, que j*ai souvent constaté, l'illusion de mémoire qui consiste en ce qu'on croit se souvenir d'un fait qui n'a pas existé, ou reconnaître une personne que l'on n'a jamais vue. — Il faudrait aussi revenir sur l'étude de la surprise dans le rêve, et sur l'absence de surprise dans des circonstances o\x l'on devrait être surpris.

Autrement dit, la vie du rêve, même en laissant de côté la partie physiologique, la partie pathologique et la

partie sociologique du problème, est un monde extrêmement compliqué. L'étude peut en être singulièrement féconde, car, parmi les causes des faits de conscience, doivent se trouver en première ligne les faits psychologiques inconscients, ou, ce qui revient au même pour moi, subconscients. Or, le monde subconscient s'est laissé pénétrer jusqu'à présent par deux côtés principaux : Pierre Janet Ta étudié dans Thystérie et la psychasthénie, Flournoy dans le spiritisme. L'observation des rêves fournit un troisième moyen de pénétration.

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