Descartes, LHomme^ IV, p. 423 (édition Cousin
292 L'ORGANiSATIOxN ÉMOTIONNELLE DES SÉRIES
réveillé, je me suis rendu compte que runification était faite ; c'est pourquoi je Tattribue à l'émotion qui a provoqué le réveil. Voici comment je pense qu'il s'est ^■■: construit.
|V Le malaise, dont j'avais souffert dans la journée
M le^nait à je ne sais quel trouble physiologique, de la
t digestion ou de Ja respiration, je n'ai pas pu savoir au
ly juste, tellement le malaise était vague. En tout cas, je
ê; pense que c'est ce malaise qui a dû se traduire par le
p tableau des escaliers : c'est donc un rêve perceptif
p' organique, et un rêve typique. La sensation obscuie
|i s'est constituée en tableau perceptif au moyen d'images
I récentes. Je suppose qu'il existait quelque difficulté
^i respiratoire, et que c'est pour cette raison que je devais
|fc passer, à la partie supérieure de l'échelle, par une
%\^ ouverture très étroite. Quant à l'image de la descente
; en glissade sur une planche, je ne sais si c'est un sou-
venir lointain d'enfance, comme Freud le suppose ' volontiers pour des images de ce genre : je crois plutôt
que c'est une image visuelle récente qui s'est personnalisée. 11 a pu m'arriver, sans doute, pendant mon r enfance, de glisser assis sur une planche inclinée,
mais j'ai vu bien souvent depuis de petits garçons user r leurs culottes de la même façon. Cette image visuelle
» a dû me revenir à l'esprit au moment où je rêvais
X d'escaliers, et j'ai adopté ce même procédé de descente,
f . par un développement spontané de l'image dans le sens
L de l'action personnelle. Quoi qu'il en soit de ces ques-
tions secondaires, le tableau perceptif a dû se développer dans mon esprit d'une façon indépendante.
Un autre tableau perceptif se trouve encadré dans le rêve : j'ai froid, et j'ai relevé le col de ma veste. Les autres tableaux sont purement imaginalifs. La
promenade dans la rue à une heure très matinale, la rencontre des enfants qui mendient, puis la foule à laquelle je me trouve mêle, la conversation h laquelle je prends part, la rue Alexandre-Dumas, puis plus loin la rue dont je ne peux lire exactement le nom, tout cela forme une série continue qui se développe spontanément. Il faut y noter toutefois la rencontre des enfants en chapeaux de cuir bouilli, qui mendient : c'est le premier germe de l'émotion de peur qui va reparaître plus loin et devenir beaucoup plus forte. A cette série d'images aussi se subordonne le tableau perceptif oii je relève le col de ma veste. C'est une unification de séries qui est due h la force de développement des images et des sensations : la série qui a son point de départ dans la sensation de froid prend place dans la série Imaginative, d'abord en fournissant un sujet de conversation avec des ^passants inconnus, ensuite en donnant lieu à la constatation que j'ai froid.
Mais la conversation change brusquement de sujet, et voilà que le jeune homme parle du rêve de Descartes. Ce tableau est la réalisation d'un désir, et le désir se réalise dans le rêve à un moment où j'y avais renoncé, considérant toute recherche nouvelle comme inutile. De plus le désir se réalise au moyen d'une multiplication : ce n'est pas seulement un rêve de Descaries que je vais connaître, ce sont deux rêves et des rêves détaillés, et je vais avoir enfin les indications bibliographiques que je ne pensais plus trouver. C'est là certainement un tableau indépendant, qui vient se jeter à la traverse du tableau Imaginatif précédent, qui envahit ce tableau et qui prend pour un temps la première place dans l'esprit.
" Le tableau de promenade reprend ensuite son cours
avec des détails qui se succèdent naturellement, mais ne présentent pas d'intérêt, même pour un dormeur. Une autre série apparaît alors, comme pour ranimer Tinlérôt languissant. Je vois le temple grec avec Tinscriplion Minoys, et le facteur m'explique le sens du. mot au moyen d'élymologies grecques. Le tableau se développe alors à partir de cette vision et de cette conversation, et les images qui apparaissent à ce moment ne sont ni des images visuelles, ni des images auditives •: c'est le souvenir d'une lecture, mais d'une lecture dans laquelle les événements imaginaires apparaissent comme réels (nous sommes à l'époque décrite dans les Dialogues sur la Pierre Blanche).
Enfin, le dernier tableau est le tableau proprement émotionnel, celui auquel aboutit tout le développement du rêve, celui aussi qui donne leur place et leur rang à tous les autres tableaux. La vague crainte des mauvaises rencontres que j'avais entendu exprimer une dizaine de jours auparavant se réalise dans le rêve, et c'est moi qui suis en danger, avec les personnages des autres tableaux du rêve et dans un lieu déterminé par celui de ces tableaux qui servait déjà de cadre aux autres. C'est donc cette émotion finale, développement peut-être de Témotion vague causée par les figures étranges du début, qui organise l'ensemble du rêve et coordonne toutes les séries.
Le réveil sous l'influence de la peur est fréquent; il se produit beaucoup moins fréquemment sous l'influence des autres émotions : joie, tristesse, surprise, etc. La raison doit en être que ces émotions ne sont pas aussi propres que la peur à provoquer la concentration des forces. Mais elles se présentent souvent dans le cours d'un rêve; ainsi Tétonnement
n'est pas rare, et de même la joie et la tristesse. Toutefois, pour que ces émotions provoquent le réveil, il faut qu'elles atteignent un degré auquel elles arrivent rarement, ou bien que le sommeil soit léger, qu'il ne soit guère qu'une somnolence.
Voici une observation dans laquelle le réveil a été provoqué par une émotion de joie, mais cette joie succédait à une peur, et il est aisé de voir qu'elle a dû être vive.