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OBSERVATION VI

2Q juillet 1896. — Voici un rêve dont la notation a été différée pour cause de paresse : après avoir été appelé, je suis resté au lit un cerlain temps, dix |f:è minutes peut-être, sommeillant encore. C'est pendant

[i| celte période que les images se sont déroulées dans

||}j mon esprit. C'est donc un rêve dans lequel la période

\\j- du réveil a été prolongée au delà des limites ordinaires.

'Vî;^ Je Tai noté tout de suite après avoir été complètement

J?i|t éveillé, mais sans hâte, et mes notes portent que j'ai

\% oublié une partie du rêve.

J'entre dans un bureau de tabac sur la place d'une petite ville du département d'Eure-et-Loir, pour acheter deux sous de tabac, et je paye avec une pièce de vingt francs. En me rendant la monnaie, la marchande, une vieille à Tair rusé et fourbe (qui ne ressemble d'ailleurs à personne que je connaisse), essaie de me passer de mauvaises pièces, puis prétend que j'ai pris pour quatre sous de tabac. Je nie; elle exige que je lui rende le paquet, puis recommence à peser pour deux sous de tabac : mais elle met dans la balance des herbes sèches, verdâtres, à grosse tige, au lieu de tabac. Je refuse de prendre ces feuilles et tiges qui ne peuvent pas être fumées, bien que la marchande prétende que je ne m'y connais pas. Enfin j'ai un paquet de tabac. La marchande prétend alors n'avoir pas de monnaie : je la paye avec une pièce de dix centimes, et lui redemande ma pièce de vingt francs. Elle me donne un de ces jetons-réclames qui portent comme inscription : Grands magasins du Louvre, et veut que je Taccepte. Après une discussion désagréable, je la menace d'aller me plaindre au commissaire de police si elle ne me rend pas la pièce de vingt francs, et je me laisse aller à la traiter de voleuse. Alors elle triomphe, prend à témoin des gens que je n'avais pas vus, et se moque de moi. Je descends la place à la recherche du commissaire. Je ne sais

plus sur quelle place je me trouve, je suis plutôt à Beauvais sur la place Jeanne-Hachette, et je demande le commissaire aux personnes que je rencontre. Tout à coup j'aperçois, sans en être surpris (j'aurais dû l'être pour plusieurs raisons, notamment parce que le lieu de la scène était maintenant à Mâcon), mon collègue X..., causant avec deux individus à mine suspecte. Je lui demande le commissaire de police. Quelqu'un, je ne sais qui, car la foule se fait sans que je m'en sois rendu compte, me répond que c'est maintenant M. Y... (professeur en retraite à Mâcon), et que j'aille chez lui, et il me donne son adresse. Une autre personne prétend que non, déclare que le commissaire demeure ailleurs, je ne sais où. Une discussion s'engage à ce Sujet. Dans la foule je remarque deux grands jeunes gens en redingote noire râpée, nu-tête, aux cheveux blonds, demi-longs, rejetés en arrière en mèches irrégulières, à la barbe blonde naissante, ayant dans l'attitude et le langage quelque chose de l'air canaille d'un jeune homme que je connais (et que naturellement je ne désigne pas davantage ici). Puis du groupe sort en s'avançant vers moi un capitaine de gendarmerie, bedonnant (ressemblance physique avec un professeur que j'ai connu longtemps auparavant, et qu'il est inutile que je nomme), les mains dans les poches, le drap de ses vêtements et de son képi, au lieu d'être bleu, tirant sur le vert des forestiers. Il me serre la main cordialement, il paraît que nous nous sommes connus au bal, et je m'en souviens très bien (ces derniers détails sont tout à fait faux) ; il me donne des indications que je n'entends pas. Puis c'est mon ami R... (un ancien camarade de collège) qui se trouve dans la fojule et qui vient à moi : il est là en train d'attendre l'arrivée du bateau qui ramène son frère du Congo. (Nous sommes donc sur le port de Marseille? Le lieu est très indistinct). Emile (son frère) est obligé de -rentrer en France parce qu'il a soufïert de la fièvre, et il va nous raconter de drôles de choses sur le chemin de fer du Congo : je comprends qu'il s'agit de scandales financiers. Ici je m'éveille complètement et me lève.

On peut distinguer dans ce rêve cinq tableaux : IMa

48 L'ÉVOLUTION Dl' RÊVE APBÈS LE SOMMEIL

scène du bureau de tabac; 2* la recherche du commissaire de police à Beau vais; 3* la fouie à Mâcon avec mon collègue X... ; 4*" la conversalion avec le capitaine de gendarmerie ; 5* la conversation avec mon ami R..., en attendant le baleau. L'ensemble est d'ailleurs assez bien organisé, sauf les incohérences géographiques, et ces événements imaginaires pourraient à la rigueur êlre réels, avec quelques suppressions ou corrections de détail : en fout cas, ils sont enchaînés au point de vue chronologique dans un ordre que pourraient présenter des événements réels.

Si Ton compare maintenant, au point de vue de la structure logique, les trois premiers rêves que j'ai cités avec les trois derniers, je crois que Ton ne peut pas hésiter à tirer de là cette conclusion : chez moi, du moins, les rêves de notation immédiate sont formés de tableaux discontinus, ils sont très incohérents; les rêves de notation différée sont beaucoup plus cohérents et continus; par conséquent, Tenserable des représentations que l'esprit endormi fournit à l'esprit qui s'éveille suit pendant le réveil une évolution dont le sens est très net, il va de l'incohérence à la cohérence. — D'ailleurs, l'incohérence dont il s'agit consiste principalement dans l'impossibilité que les événements se suivent dans l'ordre où le rêve les présente. Le monde du rêve, tel qu'il se montre dans les rêves de notation immédiate, n'est pas conforme au monde que nous connaissons d'après notre expérience de la veille, il est contraire aux faits les mieux établis de l'expérience. 11 nous présente c )mme étant en succession immédiate des faits qui ne pourraient se succéder qu'à la condition d'être sépnrés par un long intervalle de temps. Il nous présente comme se passant dans un même lieu des

faits qui ne pourraient être réels qu'à la condition de se produire dans des villes différentes : en un mot, il méconnaît les rapports de succession, de coexistence, -de situation locale, suivant lesquels se coordonnent les événements du monde réel. Le travail logique qui se fait pendant le réveil a pour but de mettre de Tordre dans cet ensemble d'événements chaotiques, d'en faire une suite de faits aussi semblable que possible à ce que nous montre le monde réel. — Il est vrai, toutefois, que les rêves de notation immédiate ne sont généralement pas tout à fait incohérents, que Ton y trouve d'ordinaire un commencement de mise en continuité : mais on voit facilement la cause de ce fait; c'est que h période du réveil a été simplement a,brégée par le procédé d'observation, elle n'a pas été supprimée, et les tableaux ont commencé à être mis en ordre. Il est vrai aussi que les rêves de notation différée que j'ai cités n'ont pas encore atteint urie cohérence parfaite : mais il existe des causes qui s'opposent fréquemment à ce que les scènes du rêve soient complètement organisées. En tout cas, on peut caractériser l'évolution du rêve pendant le réveil en disant qu'elle est une évolution logique, qu'elle est dominée et dirigée par le besoin instinctif de donner à l'ensemble des images et des sensations présentes à l'esprit une physionomie raisonnable, et d'assimiler les représentations du rêve au système de représentations qui constitue noire connaissance du monde réel.

Foucault.

§ 2. — Observations d'autres personnes.

Cependant on pourrait croire que cette évolution logique que j'ai trouvée chez moi est due à quelque cause exceptionnelle. Je vais maintenant montrer qu'elle est loin d'être rare, que le même fait se retrouve chez d autres personnes, et dans des conditions qui autorisent à affirmer qu'il y a là une loi générale.

Voici d'abord deux rêves de ma femme. Le premier a été noté de mémoire deux ou trois heures après le réveil spontané.

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