OBSERVATION XX
C'est encore un rêve de mémoire, dont la première notation est antérieure à la seconde de deux ans environ :
Je suis avec ma mère dans une gare de TOuest. Nous y attendons le train qui doit nous emmener; il arrive, et nous montons dans un compartiment oii il y a déjà une personne. Le train va démarrer, quand la portière s'ouvre à nouveau pour livrer passage à de modestes employés de la Compagnie qui, la journée finie, regagnent leurs foyers. L'un d'eux,, un homme d'une cinquantaine d'années, prend place en face de moi. Il dépose à ses pieds un panier qui contient,, du moins je le suppose, les restes de ses repas de la journée. Aussi suis-je très étonnée en le voyant retirer du panier une mandoline. S'il allait nous jouer un morceau! Cela charmerait le voyage. Aussitôt, et comme pour répondre à ce désir (non exprimé cependant), le voyageur accorde son instrument, puis il nous fait entendre une mélodie suave, qui, tout en charmant les oreilles, va jusqu'à Tâme. Je suis ravie de cette harmonie délicieuse. Mais Texcellent mandoliniste a cessé de jouer... le charme est rompu. Je m'éveille...
Voici la seconde notation :
Je quitte Paris avec ma mère. Arrivées à la gare de Lyon, où nous allons prendre le train du Bourbonnais, nous attendons quelques minutes, puis, ayant choisi un compartiment, nous nous y installons. Bientôt deux voyageurs prennent place en face de nous. Tous deux paraissent être des employés du chemin de fer, de ceux qui, habitant la banlieue, partent ^le matin en emportant leur déjeuner et ne reviennent'qu'après la journée finie. Ils ont, en effet, chacun un panier qui, je suppose, contient les restes de leur déjeuner. Mais le janier qui est placé en face de moi, et qui appartient [^à un homme d'une quarantaine d'années, ne
coQtientpas que cela, et je suis bien surprise quand je vois ce dernier en tirer une mandoline. Mon étonnement va grandissant quand le voyageur, ayant accordé Tinstrumentjoue une délicieuse mélodie. Comment peindre tout le plaisir que j'éprouve alors! Je suis charmée, ravie. Cetle musique est si douce, si captivante, que je voudrais l'entendre toujours. J'admire le talent de cet homme simple à Tâme d'artiste, qui vient de' me prouver que l'art et le goût du beau ne se rencontrent pas que dans les classes élevées.
La {)rincipale différence qui existe entre la première et la deuxième nolalion concerne le lieu oii commence le rêve : dans la première notation, il s'agit -d'une gare de rOuest; dans la seconde, les voyageuses partent Je la gare de Lyon, à Paris, par la ligne du Bourbonnais. Ce n'est pas là un changement fortuit : M"' J... et sa mère ont voyagé rarement sur le réseau de l'Ouest, tandis que, depuis bien des années, elles voyagent pluî sieurs fois par an sur la ligne de Paris à Nevers. Le
I changement qui s'est produit dans le souvenir du rêve
I a donc eu pour résultat de le mieux accommoder aux
i événements familiers. De menus détails ont disparu :
il on ne parle plus d'une personne d^jà installée dans le
compartiment, les employés n'entrent plus au moment
I où le train va partir. Ces détails ne contribuaient pas à l'unité de la scène, et c'est celte inutilité même qui me semble en avoir déterminé la disparition. Sur un point,
|j la seconde notatiûa est plus précise que la première :
!' ce ne sont plus des employés qui entrent dans la voi-
II ture, mais deux voyageurs. Li seconde notation ajoute Ij une réQexion qui n'existait pas dans la première, mais ij que la scène suggère facilement, qui est la conclusioa
naturelle du récit. Voilà les changements qui se sont produits dans l'intervalle des deux notations : ils sont
UÊVES DE NOTATION KÉPÉTÉE 19
tout à fait conformes à la loi de l'évolution du rêve que j'expose dans ce chapitre, et par suite ils la confîrmenL Mais, en admettant maintenant cette loi, on est conduit à remonter dans le passé au delà de la pf*emière notation, et à supposer que, au moment oii le sommeil a été interrompu, le rêve était composé de deux tableaux séparés : l'un de ces tableaux devait rep^'ésenter, par un souvenir exact ou iinaginaire, quelque scène de voyage sur le réseau de l'Ouest; l'autre tableau était un rêve d'audition musicale, ce qui est d'autant plus facile à admettre que M"** J... est^bonne mandolinisle.
OBSKRVATION XXl
La première notation de. ce rêve est postérieure d'un mois au rêve lui-même et j"ai demandée M"^ J... de l'écrire parce qu'il contenait un fait d'hypermnésie.
Pretnière notation. — Mon oncle et ma tante (qui habitent Dijon) viennent d'arriver à Nevers. Nous sommes dans la joie. On parle des absents, et mon oncle nous explique que son fils est allé en promenade du côté de Brétigny, à 5 kilomètres de Dijon. (Le fait d'hypermnésie consiste en ce que M"* J... ignorait l'existence d'un Brétigny dans les environs de Dijon : après des recherches, on a fini par apprendre qu'il existe bien un Brétigny dans la Côte-d'Or, à environ 5 kilomètres de Dijon.)
La deuxième notation (postérieure de près d'un an) est semblable à la première, mais elle ajoute un détail : « le fils espère rapporter des vues de sa promenade ». Ce détail complète le récit, et il provient de ce que le promeneur dont il s'agit aime à recueillir des vues photographiques *.
1. Flournoy, citant un souvenir de rêve, et comparant le récit
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ils proviennent, les transformations subies par les images de ces sensations et les forces qui ont produit et dirigé ces transformations. Bref, cette loi d'évolution logique fournit un fil conducteur pour analyser d'une ^ façon plus complète le travail de construction consécutif au sommeil, pour déterminer la physionomie de la conscience au début du réveil et pour décrire le travail mental qui se fait pendant le sommeil.
Foucault.