OBSERVATION XXVI
Notes de mon élève F. J. — Dans la nuit, ou plutôt ce matin vers 5 h. 1/2 ou 5 h. 3/4, j'ai eu deux rêves.
Premier rêve. — Je me trouvais tout à coup dans une des •cours de Técole de C..., où mes parents furent instituteurs pendant seize ans, et où j'ai passé toute mon enfance. J'étais avec ma mère. Nous traversions cette cour pour aller à la mairie. Nous gravîmes l'escalier. Mais, arrivera ce moment, mon rêve change sous le rapport du lieu. Je me trouve tout à coup à V... (où mes parents sont instituteurs depuis leur départ de C...), sur le chemin qui mène à la ^are. Ce devait être un dimanche. Je me promenais avec ma mère, et elle me parlait de mes études. Mon père, qui me faisait la classe jusque-là, avait été obligé de prendre sa retraite ou un congé, et, pour que je puisse continuer mes -études, ma mère me proposait d'aller prendre pension chez
102 ÉTAT DE LA CONSaENCE PENDANT LE SOMMEIL
rinslituteur de G... J'acceptais, heureux de retournera C... Puis, d'un saut brusque, à la route qui mène de V..> à la gare de Y..., se substitue la rue qui passe devant la caserne du 13* à Nevers. J'étais toujours avec ma mère, et, sur le pont du chemin de fer voisin de la caserne, je rencontrai D... (un ancien camarade devenu surveillant d'internat), qui conduisait un groupe d'élèves du lycée . Je fus surpris d'avoir mon âge actuel et d'être encore élève d'école primaire. Mon rêve s'arrête là; néanmoins, je ne fus pas réveillé, et le second rêve intervient à ce moment.
Deuxième rêve. — J'étais au lycée, au dortoir; je m'habillais pour aller en promenade, et j'attendais que le tambour roulât pour descendre. Je me mis à une fenêtre, et j'aperçus dans la cour du deuxième quartier M. le proviseur se promenant avec un homme en blouse et en chapeau mou qui ressemblait beaucoup à un de mes anciens professeurs de français. Ce dernier avait un tambour pendu au cou, et ce déguisement paraissait très amusant à ces deux messieurs, car ils riaient. Puis, étant descendu avec mes camarades, j'assistai à l'audition d'un roulement de tambour, donné par le professeur, comme je n'en ai jamais entendu. C'était sublime, et le professeur paraissait content de lui. Puis, ayant fini, toujours en blouse et en chapeau mou, le tambour battant ses genoux, et accompagné dji proviseur, il allait mettre son tambour à l'endroit où on le met d'ordinaire. Réveil spontané à 5 h. 50.
Pour expliquer cette observation, je dois dire que J..., interne à cette époque au lycée de JNevers, ne pouvait rédiger son rêve au dortoir immédialement après le réveil. Il se contentait à ce moment de prendre des notes rapides au ^crayon, et il en faisait la rédaction à Tétude, un peu plus tard. L'heure de son réveil, antérieure de dix minutes au roulement du lever, explique qu'il ait fixé hypothétiquement la date réelle du rêve à S h. 1/2 ou 5 h. 3/4. Cependant, je crois que si le rêve eût été aussi ancien, il n'en eût pas gardé le souvenir i
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SUCCESSION AUTONOME OU SIMULTANÉITÉ? iOa
rattenlion réirospective au moyen de laquelle on saisit le rêve ne peut pas remonter on arrière au delà d'un très petit nombre de minules, dans les cas les plus favorables. Dans ces conditions, J... a dû avoir toutes ses images de rêve dans Fesprit très peu de temps avant le réveil. Il croit qu'il y a eu une succession des événements imaginaires; pourlant, Tenchaînement ne lui paraissant pas satisfaisant entre le tableau du lycée et lé reste, il conclut que c'est là un autre rêve, Ainsi,, ce tableau a pris rang apr^s le premier rêve au point de vue de l'enchaînement^ subjectif, mais n'a pas été coordonné avec le reste au point de vue de Tenchainement objectif. Si ce tableau s'est développé dans l'esprit parallèlement au premier rêve et en même temps que le premier rêve, on comprend 1res bien ce résultat ; les deux rêves ont été saisis par l'attention l'un aprè& l'autre, et dans un ordre que je ne peux pas délermincr sûrement, mais le manque d^ liaison, c'est-à-dire au fond rindépendance primitive des séries, et Tincompatibilité des deux rêves, a fait que les événements n'ont pas été enchaînés. — Le premier rêve vaut la peine d'être analysé de son côlé. Il est aisé de voir qu'il contient trois tableaux : J..., enfant, se trouve avec sa mère à C...; enfant encore, il se trtfuve à V..., toujours avec sa mère; enfin, il est sur le pont du cliemin de fer à Nevers, encore avec sa mère, mais maintenant jeune homme. Ces trois tableaux ont dû avoir une cerlaine indépendance pendant le sommeil et s'organiser inconsciemment pendant le réveil. L'ctonnement qu'éprouve l'observateur d'être enfant, élève d'école primaire, et jeune homme terminant ses éludes au lycée, n'est pas un sentiment de vrai sommeil : c'est une émotion d'ordre intellectuel, provoquée par la discordance lo-
gique qui existe enlre ce tableau et les deux précédents, c'est le résultat d'une mise en ordre et, par conséquent, la preuve que la mise en ordre a été faite, quoique d'une façon choquante. D'ailleurs, ce même groupe de trois tableaux fournit un argument spécial -en faveur de la simultanéité : c'est la persistance de Tun des tableaux dans tout le cours du rêve. En effet, l'observateur se voit, dans les trois tableaux, avec sa mère : la présence de la mère s'explique aisément dans les doux premiers tableaux, elle ne s'explique plus aussi bien dans le troisième, et pour cette raison je pense qu'il y a là une persistance du premier tableau qui provient de ce que le troisième est apparu d'une façon indépendante et qu'il, appartient par conséquent à une autre série autonome. Le manque de cohérence locale contribue à fortifier celte interprétation.
Yoici deux autres observations de notation immédiate, faites par une jeune fille d'une quinzaine d'années qui a cru, elle aussi, avoir deux rêves chaque fois :
OBSERVATIOiN XXVII
Premier rêve. — Je retrouvais ma serviette que j'avais perdue la veille, et j'allais en étude pour le dire à Anna H... ; j'arrive en étude, mangeant, la bouche pleine de chocolat, et je crie à ma camarade : « Vous savez, Anna J'ai retrouvé ma serviette. » Toute l'étude se met à rire et la maîtresse me dit que ce n'est pas poli de parler quand on mange.
Deuxième rêve, — Je passais dans la rue Mathieu (à Mâcon), avec deux camarades. L'une d'elles me demande si j'avais mangé des nids d'hirondelle. Elle était invitée à un dîner où on devait en manger, et elle voulait savoir si c'était bon. Pour me moquer d'elle, je lui répondais que c'était très bon, et que je les aimais tant que je mangeais ceux que les hirondelles faisaient sur les toits du lycée.