Le rêve d'Alfred Bruneau
l'apparition du Rêve a été un véritable événement. Depuis le Chant de la Cloche, de Vincent d'Indy, c'est, en effet, la seule partition vraiment originale publiée en notre pays. Elle paraît donc destinée à marquer une étape importante dans l'histoire de la musique française et, à cet égard, elle mérite qu'on l'étudié avec détails, n'en déplaise à la critique réactionnaire qui a essayé de l'étouffer avec un touchant ensemble. D'ailleurs, un drame lyrique d'une forme si nouvelle, amène forcément la discussion et le dénigrement. C'est le propre de toute œuvre d'art conçue en dehors des moules officiellement reconnus. Une partition aussi sincèrement écrite que le Rèce peut fort bien, au premier abord, étonner tellement le public, que le succès ne se dessine pas imméd tement. Mais l'heure du triomphe complet
définitif vient fatalement. Les œuvres les plus violemment attaquées, lors de leur apparition, sont celles qui sont appelées à demeurer. Les partitions de Wagner, de Berlioz, de Bizet sont là, exemples éloquemment probants. Il en sera de même du Rêve, dont la réputation ne fera que croître, alors que bien des opéras qui n'ont dû leurs succès, éclatants mais éphémères, qu'au saltimbanquisme de leurs auteurs et à leurs pirouettes éhontées, tomberont dans le plus profond oubli.
Comme on le sait, le poème du Rêve est tiré du roman bien connu d'Emile Zola.
M. Louis Gallet a découpé le livre avec une rare habileté et il l'a dramatisé en beaux vers. Zola, d'ailleurs, ne s'est pas désintéressé de ce livret et. à maints passages, il est facile de reconnaître la collaboration directe du célèbre auteur des Rougon-Macquart . En résumé, le poème du Rêve est une œuvre véritablement littéraire, digne, en tous points, d'inspirer un musicien.
Une très légère modification a été apportée au roman. Ce n'est pas parce qu'il veut marier son fils à une jeune fille noble , que Monseigneur de Hautecœur s'oppose au mariage d'Angélique et de Félicien. Il a sem-
blé, avec raison, aux auteurs, que ce prétexte, par trop bourgeois, était peu musical. Ils ont donc fait de l'évoque un illuminé qui, pour éviter à son fils les douleurs du monde, l'a voué, dès son enfance, à la prêtrise, alors que lui-même, désespéré de la mort de sa jeune femme, cherchait un refuge auprès des autels.
fouTE la trame symphonique du Rêve est rigoureusement basée sur le système des leitmotive. Les thèmes de Bruneau sont, en général, bien trouvés et ils ont tous, — qualité principale d'un leitmotiv, — une physionomie facilement reconnaissable. Cependant, quelques uns ont le défaut d'être un peu longs, de dégénérer parfois en véritables mélodies (*). D'où, souvent, un obstacle au développement des motifs, à leurs transformations, suivant la marche du drame, les états d'âme des personnages et les conflits des situations. Le degré de plasticité d'un thème est, en effet, quatrevingt-dix-neuf fois sur cent en raison inverse de sa longueur.
(*) C'est d'ailleurs le défaut des musiciens français d'allonger les thèmes conducteurs. Il faut excepter, toutefois, M. Vincent d'Indy, dont le Chant de la Cloche et Wallenstein offrent un parfait modèle de l'emploi des leitmotive.
La partition (*) s'ouvre par un court prélude bâti sur quatre leitmotive. Le premier apparaît p. 2, m. 1 et 2, lancé fortissimo par les clarinettes, les bassons et les cuivres ; il symbolise la noble et belle devise des Hautecœur : (( Si Dieu veut} je veux. »
Le second, qui se fait entendre à Yandante sostenuto, m. 12, exposé par les violons :
:,f' ii u 'lus
mé
^MUJ^ja
etc.
(*) Il existe deux éditions du Rêve. Toutes les indications paginâtes de cette étude se rapportent à la seconde édition, la plus répandue. Par suite de la suppression de quelques mesures au 4« et au 7« tableau, la pagination des deux éditions diffère quelque peu.
(**) Les exemples de musique sont reproduits avec l'aimable autorisation de M. Choudens, éditeur de la partition.
se rapporte à la Mort d'Angélique. On rencontre ici, dès la première page, le défaut que je signalais tout à l'heure. Voici un thème important qui ne contient pas moins de douze mesures. C'est toute une mélodie, ce n'est plus le véritable leitmotiv si éloquent dans sa précision!*). Aussi, ce thème est-il condamné à rester toujours figé dans la même forme. Cette réserve faite, il faut reconnaître que cette phrase est d'une inspiration charmante. La mort, pour Angélique, n'a rien d'effrayant ; elle la voit venir sans peur, avec une tranquillité douce et résignée. Le motif de la Devise (2) reparaît ensuite au bois, excepté les bassons, aux violons et aux altos, pendant que les violoncelles et les contrebasses exposent p. 3, m. 5 et suiv. ; ce troisième thème conaucteur :
^•Vi i j ; J i J m
etc.
que l'on peut appliquer au Renoncement de la jeune fille au bonheur entrevu. Enfin, p. 3, m. 13 et 14 à Y allegro, on trouve ce quatrième
(.") Les plus longs leitmotive de Wagner, ceux, par exemple, de Siegfried, d&nsYAnneau du Ntbelang et de Klingsor, dans Parsifal, n'ont que huit mesures.
motif, dont les trois notes chromatiques du début évoquent un fugitif souvenir du Sehnsuchts-motiv, de Tristan et Yseult :
C'est Je thème de la Déclaration.