‹ Le rêve d'Alfred BruneauChapitre 2 sur 5 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

e premier tableau du premier acte nous ; introduit dans la boutique des brodeurs. Au lever du rideau, Angélique est plongée dans la lecture de la Légende dorée. Dès le début de l'acte, nous faisons connaissance avec trois nouveaux thèmes. Page 4, m. 1 et 2 voici le motif des Saintes •

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esquissé légèrement par les flûtes, les clarinettes et la harpe. Page 4, m. 5 se dessine, au hautbois, celui de la Légende dorée :

Il reflète bien la grâce, la pureté sainte et naïve du vieux livre dont Angélique fait ses délices. Ce thème, d'un si charmant contour mélodique, a été, jadis, trouvé heurté par le Progrès (?) artistique, dans l'article d'éreintement, qu'en bon organe anti-wagnérien, il s'est cru obligé de décocher à la partition du Rêve. Une critique aussi peu fondée rappelle l'histoire du monsieur qui, en entendant la marche de Rheingold, se bouchait les oreilles aux prétendues dissonances d'un morceau qui ne contient que des accords parfaits majeurs !

L'un des thèmes fondamentaux de la partition, l'un de ceux qui reviennent le plus fréquemment, celui du Rêve :

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se présente page 4, m. 6 et 7, exposé par le cor. Même page, m. 10, 11, 12, 13, on trouve le motif suivant :

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Il s'applique à l'état d'âme particulier d'An-

gélique, à ses songeries religieuses, 4 ses aspirations vers l'Au-delà, à son amour pour tous les héros des vieilles légendes catholiques, à son attente d'une destinée supérieure à celle pour laquelle elle paraît née. Aussi, peut-on le dénommer thème du Mysticisme. Les brodeurs, Hubert et Hubertine, entrent dans la boutique et considèrent avec un affectueux intérêt leur fille adoptive, perdue dans sa lecture. Page 5, m. 4 et suiv. et page 6, sous le dialogue des deux époux se déroule, en son entier, la mélodie du rêve d'Angélique, chantée par les violons pendant les six premières mesures, ensuite par là clarinette. Cette mélodie contient deux motifs principaux, celui du Rêve proprement dit, déjà signalé (7) et celui du Désir :

que le hautbois, le cor et les violons lancent, page 6, m. 7 (dernière note) 8 et 9.

Le court dialogue des brodeurs est admirablement traité. Je signalerai surtout la phrase d' Hubertine :

Laissons-la, souriante, heureuse,

Vers le ciel entr'ouvert s'envoler un instant !

dont l'exquise mélodie apporte à l'idée poéti-

que une intensité d'expression vraiment extraordinaire. Hubert et Hubertine s'éloignent ; Angélique reste seule avec la Légende dorée. Des bois et des cors, du quatuor et de la harpe s'envole le motif des Saintes (5), et, émue, ravie, Angélique écoute le chœur invisible de ses Voix. Ce petit chœur pour voix de soprani, dont le motif :

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au tour si original et si distingué, reparaîtra souvent, soit en entier, soit par fragments, est simplementsoutenudans la coulisse par un harmonium. La jeune fille, les yeux fixés sur le vieux livre, se rappelle, en un récit merveilleusement expressif et d'une idéale couleur, le martyre de ses saints et de ses saintes préférés, tandis que, reparaissent à l'accompagnement, les leitmotive du Mysticisme (8) et de la Légende dorée (6). Les voix célestes font entendre à nouveau autour d'Angélique, leur suave murmure, mais cette fois, à l'harmonium de la coulisse, s'ajoute, à l'orchestre, un dessin obstiné des flûtes.

Les brodeurs rentrent dans la boutique et interrompent les rêveries d'Angélique. L'ouvrage presse ; la broderie commandée par Vè-

véque, Monseigneur de Hautecœur, est loin d'être achevée. La jeune fille se met gaiement au travail, quand son père lui a rappelé que, le lendemain, c'est le jour de lessive. Page 12, m. 1, le hautbois et les clarinettes font entendre un nouveau leitmotiv, que l'on retrouve ainsi développé à la page suivante : c'est celui du Travail :

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etc

Ce thème aurait pu s'appliquer plutôt à la broderie, — notamment le dessin p. 13, m. si son retour, au deuxième tableau, au moment où Angélique lave le linge, ne généralisait sa signification à un travail manuel quelconque. Page 15, sous la phrase :

Ah ! dans l'eau fraîche et vive...

les flûtes, les hautbois et les clarinettes produisent un heureux effet d'harmonie imitative. On croit entendre le joyeux clapotis de l'eau courant sur les pierres.

Mais la porte s'ouvre donnant passage à Monseigneur de Hautecœur. Son entrée est soulignée à l'orchestre par une belle et large mélodie constituée par trois motifs différents. Le

premier (cors et quatuor) page 16, m. 10 (troisième temps), m. 11, 12, etc.'

symbolise le Passé de l'évêque, ce passé dont il a cherché l'oubli sous la robe du prêtre, sans pouvoir le trouver. Le second, p. 17, m. 3, (troisième temps), 4, 5, même instrumentation :

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se rapporte plus spécialement au Souvenir de la femme aimée, qui poursuit Hautecœur partout et sans cesse. Ces deux motifs appartiennent exclusivement à Monseigneur Jean et sont presque toujours soudés l'un à l'autre. Le troisième, dit par la flûte et la clarinette, p. 17, m. 7 :

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est un thème de Douleur qui s'applique aussi bien à l'évêque qu'à Félicien et à Angélique.

Quand Hautecœur apprend que cette dernière est une enfant trouvée, il approuve la charité des brodeurs dans une fort belle phrase :

Une bonne action que le Seigneur bénit !...

Pendant l'examen de la broderie, le motif du Travail (11) reparaît tout naturellement ainsi que celui de la Devise (1). L'évéque explique l'origine de celle-ci en racontant la guérison des pestiférés par son aïeul Jean V. Ce récit est écrit sur des harmonies grimaçantes et d'une véritable laideur. L'auteur a, sans doute, voulu donner, dans ce passage, une impression pénible à ses auditeurs. Il y a réussi terriblement. Page 21 , dernière mesure , et page 22, m. 1 et suiv. se déroule, au chant, le thème du Ali racle :

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phrase d'un contour mélodique plein d'idéalité et de charme mystique, qui contraste li<iu-

(1) Une faute de gravure s'est glissée dans cet mple. Le /"; dièze manque à l'armure.

reusement avec les pénibles accords de la peste. Autour d'Angélique les voix invisibles redisent le motif du Miracle (15) et la jeune fille extasiée le murmure à son tour.

Hautecœur avec bonté interroge Angélique sur ses voix et sur ses visions. Elle lui répond en une délicieuse mélodie en si majeur dont le motif principal :

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est employé dans le courant de l'œuvre, à diverses reprises.

Dans ces pages, les motifs de la Légende dorée (6) et des Saintes (5) reviennent constamment. Page 30, m. 1, 2, 3, au chant, motif de la Fête-Dieu :

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L'évoque s'éloigne accompagné d'Hubert.

Les deux femmes restées seules se remettent au travail près de la lampe qu'H Libertine a allumée. A travers la fenêtre, on aperçoit le jardin baigné par la lune. La conversation tombe sur Monseigneur, et Hubertine raconte à sa fille adoptive l'histoire de Hautecœur qui, après la perte de sa jeune femme, morte

en couches, en lui laissant un fils, est entré dans les ordres. Ces récits, d'une forme très libre et très nouvelle, sont commentés à l'orchestre par les thèmes du Souvenu* (13), de la Douleur (14), entremêlés avec celui du Travail (11). Quand Angélique apprend que le fils de Jean de Hautecœur est à l'évèché et qu'il est (( beau comme un prince et riche comme un roi )), elle laisse naïvement apercevoir à sa mère le fond de sa pensée et elle lui conte l'avenir qu'elle rêve. Nous trouvons encore là un important fragment dont, la tonalité est bien établie, dont les contours mélodiques sont nets et précis. Certains critiques, ■ — aures habent sed non audiunt, — ont néammoins reproché au Rêve de ne pas posséder un seul morceau de chant développé ! ! ! Cet andantino, dont on a entendu la mélodie à l'orchestre au début de l'acte, est plein de délicatesse. Les motifs du Rêve (7), du Désir (9), des Voix (10) réapparaissent tantôt au chant, tantôt à l'accompagnement. Hubertine essaie de rappeler Angélique à la réalité, mais celle-ci s'exalte de plus en plus et elle affirme sa foi en la venue d'un prince charmant, dans un allegro d'un beau mouvement passionné. Les accords mystiques (8) reparaissent au début de ce passage sous les vers :

Il viendra, ceint d'une auréole Souriant, blond comme Jésus....

Plus loin, nous les retrouvons transformés p. 44, m. 1 et suiv. quand Hubertine s'inquiète et s'émeut de l'état d'agitation de la jeune fille. Celle-ci finit par avouer à sa mère que, depuis plusieurs jours, elle a vu, dans le jardin, l'ombre du Prince souhaité. A ce moment, à travers la fenêtre on aperçoit Félicien. Angélique pousse un cri et montre l'apparition à sa mère. Hubertine se retourne trop tard ; Félicien a déjà disparu. Les thèmes des Voix (10), du Désir (9), des Saintes (5), forment le tissu symphonique des deux dernières pages.

Le second tableau se déroule dans le Clos- Marie. Les Hubert y sont venus laver le linge dans le petit ruisseau aux eaux claires, à l'ombre de la vieille cathédrale. Ce tableau débute par une pittoresque chanson populaire :

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etc.

extraite du recueil de M. Tiersot et utilisée avec une grande habileté par le compositeur. M. Carvalho, quand il monta XeRêoek l'Opéra- Comique, a voulu absolument faire danser une ronde sur le thème de cette chanson. Cette mise en scène est toute de fantaisie. Pendant que

le motif de la chanson populaire se déroule à à l'orchestre, les jeunes filles battent simplement le linge, d'autres le lavent ou le mettent à sécher.

Angélique survient, toute joyeuse, avec une brassée de lavande et elle se met à laver à son tour. Retour du thème du Travail (11). Un son de cloche vibre dans l'air. C'est le salut qui sonne. Tout le monde se retire, sauf Angélique qui veut absolument terminer son ouvrage. A signaler, p. 54, une phrase délicieuse :

Ah ! que j'aime à rester seule dans cet enclos...

reprise par le cor. La jeune .fille laisse éclater sa joie et son bonheur de vivre, dans un morceau rempli d'une grâce junévîle. A l'accompagnement, on remarque un nouveau thème :

allègrement lancé, p. 54, m. 17 et suiv. par les flûtes et les clarinettes : c'est celui du Pleinair. Il donne comme la sensation de la vibration de la lumière par un beau jour de printemps. Le motif du Mysticisme (8) revient aux bois, aux cors et aux contrebasses, au milieu des arpèges du quatuor, quand Angélique

aperçoit Félicien travaillant aux vitraux de l'église et qu'elle le prend pour Saint-Georges. L'apparition ne dure qu'un instant. Le jeune homme disparaît dans l'épaisseur des feuillages. La clarinette et le hautbois ramènent le thème de la poétique phrase : Ah! que j'aime à rester seule... et Angélique, attristée, se remet à laver sans se douter que Félicien la contemple et l'admire. A l'orchestre court le motif populaire ( 1 8) . Au bruit des pas du jeune homme qui approche, Angélique relève la tête et laisse échapper, dans le ruisseau, la pièce de linge qu'elle lavait. Félicien entre dans l'eau et ressaisit la fuyarde. En le voyant éclaboussé, tout gauche, la brodeuse, pensant au saint Georges de sa courte vision de la minute précédente, ne peut retenir un éclat de rire. A ce moment, page 59, m. 11 et 12, le thème du Mysticisme (8) subit une curieuse transformation.

Après un moment de silence, la conversation s'engage, timide et hésitante, entre Félicien et Angélique. Peu à peu, ce dernier s'enhardit et fait l'aveu de son amour. La jeune fille y répond sans difficulté, car ses Voix lui ont prédit la venue du bel amoureux. Cette scène a été traitée par le compositeur avec une incontestable habileté. Il a su trouver pour la rendre des accents d'une originalité et d'une expression toute particulière. Dans ces pages,

l'emploi des leitmotive de la Déclaration (4), du Mysticisme (8), du Rêve (7), du Désir (9), des Voix (10), se justifient sans besoin de commentaires.

L'acte se termine par quelques mesures d'ensemble avec Y Ave verum, entendu, au loin dans la cathédrale, chanté par des voix de femmes. Le rideau tombe sur une superposition des motifs de la Déclaration (4) et de celui de la Chanson populaire (18).

Tout ce premier acte est d'une fraîcheur exquise, d'un charme enveloppant, d'une nouveauté absolue, d'une distinction mélodique rare.

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