ACTE IV
e premier tableau du quatrième acte se passe chez Hautecœur et nous fait assister à la lutte décisive entre le père et le fils. Dans le prélude reparaît aux trombones et aux vio-
— SGlons le motif de Yandante du quatrième tableau : Homme, j'ai trop souffert.
Quand la toile se lève, Jean est en prière, mais le souvenir de la femme aimée le poursuit toujours. Les thèmes spéciaux à Hautecœur trouvent ici leur emploi tout naturel. Brusquement, au quatuor et aux bois, le motif (L'Amour (20) frémit en valeurs diminuées. Félicien entre comme un fou dans la salle. Angélique va mourir et il supplie son père d'aller lui porter lui-même l'Extrême- Onction et d'essayer de renouveler, en faveur de la mourante, le miracle de leur aïeul Jean V. Réapparition aux flûtes, du thème du Miracle (15) et retour persistant de celui de la Douleur (14). L'évêque refuse. Félicien s'emporte et, évoquant le souvenir de sa mère, morte en lui donnant le jour, il accuse son père de ne l'avoir jamais aimée. Hautecœur pâlit et chancelle, et tombe en sanglotant à genoux sur son prie-Dieu. Aux cuivres éclate la phrase du quatrième tableau, déjà reparue au prélude de celui-ci. Les bois et le quatuor font entendre les accords du Refus (22). Le violoncelle solo ramène d'une façon apaisée et tranquille le motif du Passé (12). L'évêque se relève ; il prend les saintes huiles en disant à son fils : Si Dieu veut, je veux. Les cuivres proclament le thème de la Devise (1). La toile tombe.
Ce tableau est traité d'une façon très dramatique. La douleur de Félicien estéloquemrnent rendue.
Un entr'acte, bâti sur les motifs de la Mort (2), du Rêve (7), du Renoncement (3). de la Déclaration (4) et des Saintes (5) se déroule à l'orchestre pendant le rapide changement du décor.
Etendue sur sa couchette, Angélique va mourir. Dans cette chambre de vierge, tout est blanc : le lit, les murs, les vieux meubles eux-mêmes, car ils ont été recouverts de draperies. La flûte, puis la clarinette murmurent le thème de la Légende Dorée (6). Auprès d'Angélique sont Hubert et Hubertine, désespérés. Sous leur dialogue se déroule le motif de l'unisson chanté par eux au troisième tableau. La harpe fait entendre aussi le thème des Saintes (5). La porte s'ouvre et l'évêque, suivi de deux clercs et de Félicien en larmes, entre à la grande surprise des brodeurs. Alors commence la scène la plus osée que l'on ait jamais mise au théâtre : la représentation exacte de la cérémonie de l'Extréme-Onetion. Monseigneur, d'un grand geste, bénit la chambre et les assistants, pendant que les violoncelles et les contrebasses con cordini, aux-
quels se joignent bientôt les flûtes et les clarinettes, murmurent un thème de la liturgie catholique. Hautecœur s'approche d' Angélique et, sur les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, les mains, lui fait les onctions saintes, sur de larges accords du quatuor con cordini et. extrêmement divisé. La jeune fille demeure inerte, insensible. Le motif de la Déclaration (4) reparaît quand Félicien supplie son père de prier. L'évêque se rend à ce désir, et pendant que le thème du Refus (22) retentit pour la dernière fois superposé à celui du Passé (12), il demande ardemment au ciel de rendre à son fils la femme de son cœur. P. 189 (*), m. 7 et suiv., la flûte ramène le motif du Miracle (15). P. 190 (**), m. 4, 5, retentit celui de la Devise (1).
Hautecœur embrasse la mourante en s'écriant : Si Dieu veut, je veux. Alors, ô surprise, le miracle se produit. Angélique ouvre les yeux et se dresse. A ce moment, p. 190 (***), m. 10 et suiv., on retrouve aux bois et au quatuor les accords de la Peste, déjà signalés au premier acte. Angélique se soulève souriante, heureuse, affirmant sa foi profonde dans le bonheur attendu. Les motifs du Miracle (15), des Saintes (5), delà Légende do-
(') Première édition, p. 101. m. 7 et suiv. (**) Première édition, p. 192, m. 4.
(*'*) Première édition; p. 192, m. 10.
rèe (6), du Rêve (7), de la Mort (2), du Mysticisme (8) reviennent successivement. Ce tableau se termine par un ensemble d'un grand et bel effet accompagné par les motifs des Saintes (5) et du Désir (9).
Un court entr'acte fait entendre les motifs des Saintes (5), celui de l'unisson du troisième tableau, celui de la Bonhomie (21) dans sa forme altérée, et le rideau se relève devant le portail de la cathédrale, au milieu des joyeuses sonneries des cloches et des graves accents de l'orgue qui déroule la mélodie du Rêve en valeurs considérablement augmentées.
Le mariage vient d'avoir lieu et le cortège sort de l'église. Au quatuor pétille le motif du Plein-Air* (19). Angélique laisse éclater sa joie sur le thème du Désir (9), accompagné par celui du Rêve (7) au grand orgue, et, à l'orchestre, par un rappel de la mélodie du deuxième tableau : Comme tout palpite et frissonne, superposée au motif du Plein- Air (19). Celui du Mysticisme (8), dans une de ses formes modifiées, revient, p. 204 (*), m. 1 et suiv. aux bois et au quatuor. Tout à coup, Angélique chancelle ; Félicien la soutient pendant que l'orchestre ramène le thème de
(*) Première édition. ]>. 308, in. 1.
la Déclaration (4). La jeune femme, la jeune fille plutôt, console son mari. Le trépas qui s'avance ne l'effraie nullement maintenant que son rêve est accompli. Successivement, reviennent au chant et à l'accompagnement les motifs de la Mort (2). du Rèce (7), du Renoncement (3). L'effet de ce dernier, dit, p. 206 (*), m. 11 et suiv., par la flûte dans le grave est saisissant. Angélique expire alors que les notes amoureuses de la Déclaration (4) éclatent à l'orchestre. La dernière phrase de l'évêque est d'une beauté pleine de noblesse et d'émotion. Le thème des Saintes (5) vibre tantôt à la flûte, au cor et au glockenspiel, tantôt au hautbois, à la clarinette et à la harpe. Le rideau descend sur ce dernier motif lancé par les bois, les cors et le quatuor, pendant que les trompettes et les trombones proclament celui des Voix (10) en valeurs
lfred Bruneau est un fervent disciple de Wagner; il connaît à fond les œuvres du Maître de Bayreuth et il les aime. Cependant son drame, excepté l'emploi rigoureux du leitmotiv, n'a. en réalité, rien de très wagnërien.
(*) Première édition, p. 210, m. 11.
Le style, sauf en un ou deux passages, est absolument personnel. Les idées mélodiques sont neuves, originales. Quant au tissu harmonique, il fourmille d'audaces comme jamais n'en a osé l'auteur de Parsifal. Certains accords, il serait plus juste de dire certaines agglomérations de notes, car, en tant qu'accords, ils sont difficilement analysables, ont dû faire tressaillir dans leur tombe Reber et Savard et faire exhaler de poussifs gémissements à l'honorable auteur de Mignon, cette œuvre d'une si bourgeoise propreté harmonique ! Un musicien sorti de son Conservatoire écrire des choses pareilles ! ! Mais ces audaces ne sont pas faites pour déplaire à tout le monde. La musique passe aujourd'hui par une période d'évolution très curieuse, et mieux vaut avoir à reprocher au compositeur du Rêve des bizarreries que des insignifiances, des dissonnances que des pauvretés.
D'ailleurs, ces dissonnances dont on a fait à Bruneau un sanglant reproche, n'apparaissent vraiment, d'une façon choquante pour certaines oreilles, que dans la réduction pour piano. A l'orchestre, tout s'atténue s'estompe, se fond en des sonorités curieuses, étranges, mais nullement désagréables, qui donnent, avec une intensité extraordinaire, à cette œuvre, dont les personnages se meuvent dans notre atmosphère de vie moderne, un
exquis cachet de mysticisme et d'idéalité.
Bruneau, dédaigneux des succès aisés qu'avec son immense talent il lui était facile d'obtenir, a carrément brisé les vieux moules. Ce que d'autres n'avaient encore tenté que timidement, il l'a fait sans hésitation avec une belle audace. Sa partition est jeune, vibrante, pleine de vie. Elle sait captiver l'auditeur et le retenir par la force et la vérité de la déclamation, par la parfaite union du texte et de la musique. Elle révèle, en outre, un véritable homme de théâtre, ayant le sens dramatique et scénique développé à un haut degré. Sous ce rapport, Bruneau est incontestablement le compositeur le mieux doué parmi ceux de sa génération.
De cette œuvre, conçue et écrite avec une sincérité absolue, se dégage, je le répète encore une fois,- une haute et intéressante personnalité. On y trouve à chaque instant des inspirations fines, délicates, charmantes, des phrases d'une ligne mélodique vraiment éthérée, des intonations d'une suggestivité étonnante. Les personnages, notamment ceux d'Angélique, de l'évèque et des brodeurs, sont dessinés avec beaucoup de relief.
Qualifier dès aujourd'hui le Rêve de chefd'œuvre serait peut-être prématuré, — laissons faire le temps, — mais on peut affirmer sans crainte que c'est une véritable, une pure œuvre d'Art.
Je terminerai cette étude, écrite avec autant de sincérité que si l'auteur était pour moi un inconnu, en citant un joli mot de Gounod. On parlait un soir devant lui du Rêce, et comme on lui demandait son avis sur l'opéra nouveau : « C'est une partition parfumée », répondit-il en ce style imagé qui lui était par ticulier.
Dieu sait pourtant si les audaces d'écriture et les tendances de ce drame lyrique sont contraires aux opinions que professait l'auteur de Faust! Mais Gounod était trop profondément artiste pour ne pas, oubliant les partis-pris qui obscurcissaient trop souvent sa belle intelligence,, se laisser prendre aux accents véritablement émus et inspirés.
Ce soir-là, le vieux Maître, qui avait apporté jadis à la musique moderne vv un frisson nouveau », jugea sainement l'œuvre du jeune confrère qui venait d'affirmer son talent d'une façon aussi éclatante.
Karèol, septembre 1895.
Nantes. — Imp. F. Salières, rue du Calvaire,
B/8LIOTHECA
L a Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Librarj University of Date Due
tm 1 1 2( 10
5AVR 3Q \m