‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 12 sur 47 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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faitement : même dans la laideur, et je crois bien, soit dit en passant, qu'il y aurait une étude à faire, du point de vue artiste, sur Vesthétique du laid, car j'entends que la laideur jugée du point de vue artiste et suivant des valeurs représentatives n'est point superposable le moins du monde à la laideur telle que nous la jugeons du point de vue courant et suivant nos valeurs humaines. Aussi le mal, sous la forme de la laideur même, sous toutes ses formes d'ailleurs, peut devenir, au travers du prisme de l'esprit artiste, une source de beauté.

Si l'esprit artiste jouit des pouvoirs qu'on vient d'indiquer, c'est que sa transposition du réel en représentatif est un phénomène actif, un phénomène proprement vital qu'il faudrait se garder de croire assimilable à un phénomène passif de reproduction ou d'imitation. En effectuant cette transposition, l'esprit qui nous intéresse ne fait jamais de l'image une « copie » de la chose. Il concentre, il condense, il épure, — j'allais dire : il abstrait. Non, il n'abstrait pas, puisqu'il concrétise, mais il fait une opération qui est exactement un équivalent concret de Vabstraction, Pour l'esprit artiste, en effet, les objets et les événements sont une matière brute qu'il s'agit, non pas de réduire en idées, — ceci est l'affaire des spéculatifs — , mais de réduire en symboles, c'est-à-dire en des abstractions vivantes, — et je prononcerais volon-

tiers : en des abstractions concrètes, malgré la forme paradoxale que présente cette alliance de mots, si l'on voulait bien observer simplement que les « abstraits .. ne s'opposent pas aux « concrets >. comme le jour s'oppose à la nuit, mais qu'ils se définissent avant tout par ceci qu'ils sont des « extraits de concrets ... Des « extraits de concrets ... c'est bien justement ce que cherche en fin de compte notre esprit artiste, et c'était bien en fin de compte aussi ce que cherchait le spéculatif. Que ces « extraits .. ne soient pas identiques dans les deux cas, et qu'ils soient même de natures nettement difTérentes, je ne puis en douter; mais leur rapprochement s'impose néanmoins, car nous tendons avec lui vers un point de synthèse fort intéressant.

Notez qu'entre l'opération symbolique de l'esprit artiste et l'opération abstraite du spéculatif, il y a ce trait d'union très fondamental, à savoir que l'une et l'autre aboutissent par des voies opposées à ce double but : simplifier, généraliser.

Je dis d'abord que l'esprit artiste, aussi bien que le spéculatif, simplifie ou essentialise. Il dégage, en effet, dans l'être concret, la ligne dominante', le trait le plus saillant, le caractère le plus intime le plus profond et le plus stable; mais cela, il est vrai, par une intuition d'emblée, sans recourir à nulle analyse logique, à nulle synthèse rationnelle. Il creuse cette ligne dominante, enfle ce trait sail-

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lant, marque ce caractère qui concentre tout l'intérêt et représente Vidée principale. Retenez ce mot : il nous mène tout près de l'abstraction. Toute vision esthétique, extériorisée ou non dans une œuvre d'art, implique une façon d^abstraire, si l'on songe qu'elle remplace la complexité gênante des sensations brutes par la simplicité schématique de l'impression essentielle et fondamentale. Et l'on pourrait dire, en termes plus concis, que toute vision esthétique devient idéale, au sens littéral du mot, par cela même qu'elle extrait de la forme l'idée.

J'ajoute que l'esprit artiste, aussi bien que le spéculatif, impersonnalise et généralise. En effet, cette idée principale qu'il extrait de la forme n'est pas une propriété spéciale, exclusive, inhérente à l'objet qui en est accidentellement le prétexte et comme le support; elle est applicable aussi à d'autres objets, et, semblable par là au concept pur qu'on voit s'appliquer à des unités nombreuses, elle est plus exactement l'expression d'un type. Retenez encore ce mot-là, car il complète absolument le rapprochement que je tenais à marquer, rapprochement qui fait de la « transsubstantiation » symbolique un équivalent concret de Vabsiraction^ et qui m'autorise d'ailleurs à considérer cet équivalent concret, aussi bien que l'abstraction ellemême, comme une quintessence de réalité.

Ainsi peut-on dire très exactement des esprits

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artistes ce que j'ai dit, il y a un instant, des spéculatifs, et admettre que pour eux la réalité concrète se présente toujours comme une pure donnée dont la spiritualité est à dégager. Toute la différence réside en ce que, dégagée par les uns, cette dernière reste dissociée, démembrée, ce dévitalisée », pareille au cadavre bien autopsié dont tous les organes demeurent étalés, et dont la reconstitution ne peut être effectuée que virtuellement et par un effort de l'intelligence, au lieu que, dégagée par les autres, elle se montre animée, mouvante, « revitalisée », et directement perceptible aux sens. Et je renouvelle, à propos des esprits artistes, une remarque- déjà soulignée plus haut à propos des spéculatifs : je fais observer qu'il serait erroné de conclure que de pareils esprits s'éloignent du réel pour ce fait qu'ils ne l'exploitent pas tel qu'il se présente sous son aspect brut. En cela justement, ils ne font au contraire que l'embrasser mieux et surtout plus profondément. C'est qu'ils ont leur manière de se mêler aux choses : une manière inconnue de la plupart des hommes qui s'entraînent à l'exploitation de ces choses pour les faire servir aux besoins matériels. Dépourvus de cette activité fébrile qui fait industrie du monde, ceux qui nous occupent sont pourvus d'une âme réceptive capable de communier avec son ambiance, et cette ambiance même, dont les autres demeurent distants quoiqu'ils la pétrissent à pleines

mains chaque jour, cette ambiance, eux seuls la pénètrent qui ne font aucun geste pour l'effleurer.

Ceci nous conduit à un attribut nouveau, qu'on appelle parfois le sens de Vineffable^ et qui est à rapprocher de cette conscience intuitive de 1' « interdépendance » des choses, telle que je l'ai décrite, il y a un instant, à propos des spéculatifs.

J'ai pu dire que, la réalité abstraite étant par définition une réalité sans limites dans l'espace et le temps, les opérations d'un esprit spéculatif devaient théoriquement se prolonger jusqu'à l'infini dans l'étendue comme dans la durée, et j'ai fait ressortir qu'au bout de ces opérations il y avait toujours pour un tel esprit cette conclusion impliquée, à savoir que rien ne saurait exister à part et que tout est dans tout. Or, la même conclusion s'impose à l'esprit artiste, avec cette différence qu'elle n'est point dégagée ici petit à petit, par une trituration logique, par un émiettement rationnel des réalités concrètes : elle est éprouvée d'emblée et en bloc. Chaque transposition du monde sur le plan esthétique se présente, en effet, pour l'esprit artiste, comme une traduction de l'harmonie universelle en phénomène limité, ou plus simplement comme une intégration de l'infini dans le fini ; et c'est ce que veut exprimer Guyau, quand il dit de cette transposition qu' « elle relie l'individu au tout et chaque portion du temps à la durée entière ».

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Cette notion nous explique d'ailleurs l'immense sympathie de l'artiste, son inépuisable besoin de communion avec la nature entière, animée ou inanimée, enfin sa compréhension toute panthéistique du Monde, compréhension qui lui constitue, hors des théories, à l'abri des systèmes, une manière inconsciente de philosophie.

Les aptitudes générales qu'on vient de mettre en relief répondent forcément, dans l'esprit artiste, à une forme habituelle de l'activité mentale qu'on ne saurait confondre avec celle du spéculatif. Cette forme d'activité répond à la mise en œuvre d'une pensée que nous pourrions appeler la pensée Imaginative^ pour marquer son trait essentiel qui est d'utiliser surtout des images. Elle trouve son application parfaite dans cette attitude mentale qu'on nomme la rêverie^ — la rêverie esthétique s'entend, t

La pensée idéative, que nous avons étudiée il y a un instant, ne construisait pas avec des images, c'est-à-dire des expressions sensibles directement. Elle construisait avec des idées, c'est-à-dire des concepts fixés à l'aide du langage. Ces concepts revenant à autant de synthèses dont chacune est le groupement abstrait de qualités empruntées à des unités diverses, leur usage dispensait l'esprit d'évoquer dans toutes ses opérations la représen-

tation intégrale des choses. Gomme les signes algébriques, ces concepts avaient l'immense avantage d'abréger, en schématisant, le chemin qui devait aboutir à une solution cherchée. Mais en revanche, une pensée construite avec des schémas restait tout naturellement exsangue : elle pouvait aboutir sans doute à un morcellement de plus en plus minutieux de la vie posée comme objet d'étude — et c'est là ce que poursuit la science ; mais elle était forcément inapte à nous rendre sensible la vie elle-même — et c'est à cela justement que l'art veut aboutir.

La pensée à laquelle je m'attache maintenant se développe au contraire au moyen d'images, ou, si vous le voulez, de représentations sensibles, que ces représentations soient traduites en lignes, en couleurs ou en sons, comme c'est le cas du peintre ou du musicien, ou qu'elles soient évoquées par le secours des mots, comme c'est le cas du poète ou du romancier. Une pareille pensée devient inutilisable, au moins d'une manière essentielle, dans tout genre de travail se proposant comme fin la connaissance scientifique du monde, c'est-à-dire l'organisation des réalités suivant une trame théorique, par un procédé d'analyse et de synthèse dont le résultat est de rendre ces réalités intelligibles à l'esprit humain. Par contre, ces réalités qu'une pensée idéative ne peut faire « comprendre » autrement qu'en les détruisant

par le morcellement, la pensée imaginative est tout indiquée pour les rendre sensibles à l'intuition immédiate, sans altérer en aucune façon leur vie.

Ainsi la pensée imaginative peut-elle apparaître, aussi bien que Ja pensée idéative, comme un mode de la connaissance, mais à un titre tout différent. L*une de ces pensées, pour connaître le réel, devait le transposer sur un plan abstrait, en mettant en œuvre l'universelle raison : elle aboutissait ainsi à des rapports qui, suivant le langage bergsonien, doivent nous permettre de régler la direction de notre empire sur la matière, mais ne peuvent en aucune façon nous instruire sur Vélan vital, vu que ce dernier étant toute durée, toute mobilité> tout devenir, échappe forcément aux opérations de la science toujours « immobilisantes ». L\iutre pensée, pour connaître le réel, cherche à le transposer sur un plan concret, en mettant en œuvre la sensibilité individuelle : elle aboutit de la sorte à des rapports qui, suivant le langage bergsonien, ne peuvent être d'aucun usage dans le gouvernement de la matière, mais nous laissent toucher, un instant du moins, par pure intuition, à la substance même de la vie.

Cette comparaison entre les deux modes de penser achève de marquer tout à la fois l'analogie et l'opposition des esprits spéculatifs et des esprits artistes, ces deux types de mentalités qu'il nous a fallu dissocier pour un temps mais que nous devrons

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unir de nouveau dans les considérations qui vont suivre.

Nous connaissons maintenant les tendances et les aptitudes qu'on rencontre généralement chez les hommes de rêve, et nous sommés éclairés sur leurs habitudes mentales. II nous reste à marquer leur place dans l'ambiance et à juger en particulier l'inadaptation au monde extérieur dont il est classique de leur faire grief.

En vérité, les hommes qui nous inl«res*fnt ne sont pas toujours très pourvus de iîc qu'on appelle assez couramment le « sen$ pniliqne .. Mais c^Nri ne veut pas dire, comme on le croit so*jviîii|, qu^iU ignorent les réalités, ni méniè qq'ijg 1<î» m^coo. naissent par une sorte de ntigliçcnc* <lislraite. Les vrais hommes de rêve pénMn.nl le nkjl plo.H profondement qu'aucun homm^- d'action. Seulement il faut ajouter que cette érudiUon est leur pire ennemie, car le monde réel se donne bien plut6t à ceux qui l'effleurent, et ce nV^t pas h lo voir jusqu'en ses tréfonds qu'on se pr^lpare à le mani. puler. D'un autre côté, les vrai* hommes de r/ive sont doués, quant à l'attentîon, d'un pouvoir que peu d'hommes d'action connaUsseol. Mois précisément parce qu'elle se concentre, celle alleolion n'est pas accessible aux mille contingeDc^^s qui ne manqueraient point de la capterii «quaiild était infé-

Heure. Être très attentif à quelque grande chose, c'est le plus sûr moyen de se montrer distrait par rapport aux petites qui remplissent la vie. On ne peut pas se proposer de poursuivre la vérité en se laissant disperser dans toutes les combinaisons du menu savoir-faire ; on ne peut pas se proposer de créer de la beauté en se laissant émouvoir par tous les hasards médiocres de la place ou de la rue. Quand on se voue à un idéal, il faut se détacher d'abord de l'ensorcellement banal qui prend la plupart des hommes : il est indispensg^ble que certaines forces actives se tiennent assoupies pour que les facultés méditatives ou contemplatives^ s'exercent plus librement.

Mais si l'homme de rêve n'est point toujours, tant s'en faut, le mieux constitué pour vivre de la vie courante, il y a peut-être à cela une autre raison. Travailler à s'élever au-dessus de notre humanité moyenne, c'est forcément perdre son contact. Plus un homme se spiritualise, moins il est compris ; et moins il est compris, plus il risque d'être isolé. Or, de l'isolement — et j'entends de l'isolement moral ou intellectuel — il résulte toujours des inconvénients dont le moindre est qu'on ne peut guère évaluer les mobiles d'autrui d'après les siens propres sans être exposé à calculer faux. Si vous êtes le seul de votre grandeur, vous serez mal placé pour prévoir la petitesse et la mesquinerie des autres, et vous ne serez sans doute que moins

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qualifié pour être dans le groupe de ceux qui savent se tirer d'affaire. Un peu de vulgarité prépare beaucoup mieux à lire sans effort dans la masse des hommes et à se prémunir contre leurs embûches : condition excellente pour se ménager dans leur société quelques avantages.

Il reste que les meilleurs parmi ceux qui rêvent sont victimes parfois de leur propre chimère. Mais si la recherche des grandes questions peut faire oublier à quelques humains l'existence des petites, le nombre, certes, est plus imposant de ceux à qui l'intérêt des petites a enlevé jusqu'à la conscience des grandes. Et pour quelques fous magnifiques tombés dans un puits en regardant l'étoile, nous savons trop de gens qui n'ont jamais vu d'étoiles... et que cela n'empêche pas de choir au fond des puits. Il reste également que les meilleurs parmi ceux qui rêvent sont dupés invariablement par des imbéciles qui se flattent de les bien « rouler », en leur délivrant en outre un certificat de sottise. Allez dire à ces imbéciles qu'être joué n'est pas à la portée de tous, et faites-leur entendre, si vous le pouvez, qu'il peut y avoir une certaine volupté à passer pour sot auprès de certaines gens.

Enfin, si l'on était obsédé par l'idée que nos rêveurs, malgré tout, méconnaissent ou négligent la réalité, il est une question qu'il faudrait encore se poser. Cette réalité, savons-nous ce qu'elle est? Savons-nous aussi ce que nous sommes par rapport

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à elle? Je ne dis pas qu'une réponse négative devrait nous faire condamner les hommes qui mettent leur bonheur dans le commerce ou dans la finance. Mais je pense du moins qu'elle pourrait nous faire excuser ceux qui préfèrent un poème. Que l'action extérieure ne soit que prétexte ou moyen, et que la vraie vie soit ailleurs et plus exactement au fond de chacun de nous, cela est si évident qu'on n'y songe même pas, et que n'y songeant pas on n'en tient pas compte. On accorde aux choses du dehors une valeur en soi, mais ces choses se mesurent finalement au cas que nous en faisons, ce qui revient à dire qu'il n'est de vie réelle pour chaque homme que sa propre vie. Aussi bien la vie n'est pas moins «réelle» pour tel romancier ou tel philosophe que pour tel ministre ou tel général d'armée. Ce qui fait la réalité de la vie, ce qui donne, par surcroît, le sentiment profond de son intensité, ce n'est point tant la nature du but auquel notre activité s'applique, c'est la qualité de l'élan qui dirige cette activité. Voilà pourquoi rien n'est plus « réel » ni plus substantiel que certaines existences consacrées au rêve, tandis qu'il n'est pas d'existences plus vides et plus « irréelles » que celles qui s'émiettent en de certaines actions.

On pourrait objecter peut-être que si rêver est une façon de vivre, c'est une façon de vivre en planant par-dessus la vie. Mais surplomber la vie

en la dominant, ne serait-ce pas là une bonne condition pour la bien goûter, pour en faire sa chose consciemment et volontairement, pour en jouir en parfaite lumière? Ceux qui vivent autrement la traversent les yeux bandés. Comme ils sont compris dans le remous, ils jouent bien des coudes et donnent de la tête; mais s'ils sont lucides pour Voir la matière qu'ils frappent, ils ont, en somme, la même cécité que cette matière elle-même pour percer la valeur et le sens de ce qui se passe. En mettant en œuvre leur clairvoyance pratique, ils déchifl-rent l'existence tout à fait comme on lirait un roman dont on tournerait les pages en fixant une grande attention sur la forme des lettres et la qualité des signes d'imprimerie, sans se douter qu'il y a une histoire.

Mais alors, si je comprends bien, le rêveur n'est plus celui qui rêvait? - En effet, le rêveur, au vrai sens du mot, pourrait être fort bien cet autre qui passe comme un somnambule. Car le somnambule,^ au fond, c'est l'homme du convoi, ce n'est pas l'homme qui regarde passer.

Ainsi, vivre dans la vie ou au-dessus de la vie, c'est toujours rêver. Disons donc simplement que chaque moitié du monde rêve à sa façon Seulement, les moitiés ne sont pas tout à fait égales. Il y a une très grosse moitié qui rêve sans le savoir et qui rêve bourgeoisement.

DEUX ASPECTS DE l'ÉNERGIE

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