CHAPITRE I DON QUICHOTTE ET HAMLET
Un nouveau point de vue : les « rêveurs » au sens vrai du mot. — Deux types de rêveurs suivant Cervantes et suivant Sliakespeare.
Si l'on considère qu'étant tous rêveurs à quelque degré et de quelque façon nous sommes tous obligés d'agir, il faut bien reconnaître qu'en chacun de nous le Rêve et l'Action s'opposent ou se pénètrent de mille façons, et que du résultat de cette opération découle tout naturellement la conduite que nous tenons chaque jour.
J'entends donc reprendre le sujet d'un biais différent, et montrer qu'en chaque homme le Rêve et l'Action offrent une propension variable à s'appeler ou à se repousser, d'où il résulte que, suivant les cas, leurs rapports deviennent positifs ou
bien négatifs : négatifs à outrance parfois, de telle sorte que le rêve paralyse l'action; positifs à outrance au contraire, si bien qu'il la précipite dans une direction scabreuse.
Disons plus simplement que, en présence de l'Action dont le besoin se fait sentir et nous sollicite sans relâche, nous pouvons avoir le Rêve agressif qui nous jette sur elle, ou bien le Rêve boudeur qui nous en détourne. Dans un cas nous sommes Don Quichotte, et dans l'autre nous sommes Hamlet.
Don Quichotte est séduit par un idéal, et cet Idéal le prend tout entier. Il a lu les exploits des chevaliers errants et sa tète échauffée aux récits fantastiques d'Amadis et de Renaud enfante le projet le plus noble en même temps que le plus insensé. Il se voit chevalier, armé comme les paladms, et parcourant le monde en redresseur de torts pour venger l'opprimé, secourir les faibles, défendre l'honneur des belles, protéger de sa lance les veuves et les orphelins. Et, comme « un chevalier sans amour est un arbre sans ruits », ,1 entend que son but soit poétisé « par I amour de quelque grande dame >.. Quelle sera la dame de son cœur? De cela il n'a cure. Est-il sûr seulement qu'elle existe? Il importe peu. Dès
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l'instant qu'il y songe et qu'il la désire, elle doit exister. « Tout ce que je puis répondre aux questions polies que vous me faites, c'est qu'elle se nomme Dulcinée, et qu'elle est du Toboso; quant à sa qualité, Monsieur, elle doit être au moins princesse, puisqu'elle est reine de mes destinées ».
Si l'image illusoire anime d'un souffle puissant l'enthousiasme de notre héros, c'est qu'en vérité il ne brille ni par l'étendue de sa science ni par la pénétration de son jugement critique. 11 se fait le champion de l'équité, mais la conception qu'il a de l'équité est une conception simpliste et rigide. Ses vues sur elle sont intransigeantes, exclusives, absolues et irréductibles. Car son esprit est comme sa figure : anguleux et raide, sans rondeur ni souplesse. Fasciné par l'idée, il ne voit que le coin de l'horizon où cette idée pointe, et reste inconscient des mille contingences qui font la complexité de la vie.
Aussi bien Don Quichotte est-il dans les conditions requises pour servir une cause et s'y vouer corps et âme en fermant les yeux. Il devrait douter de sa mission. Elle est, cette mission, si puérile, si folle! Il devrait douter des forces dont il dispose. Elles sont, ces forces, si misérables, si peu adaptées au but! Mais l'illusion veille. Ni l'incertitude de l'issue ni la difficulté des moyens ne viendront détruire la sérénité confiante du héros. Subissant la fascination de l'idée. Don Quichotte est fort
désormais comme tous ceux qui croient. Il ira vers son idéal en halluciné, dùt-il endurer pour le triomphe de sa cause les dernières souffrances et donner jusqu'à sa vie même.
Le chevalier de la Manche affronte les plus grands périls, brave tous les dangers, se jette dans les aventures les plus compliquées et les plus scabreuses. Tant est ferme sa foi qu'elle transforme à mesure toutes ses perceptions au gré de ridée fixe. Les hôtelleries deviennent des châteaux. Il prend les moulins pour des géants, les bénédictins pour des enchanteurs, les troupeaux de moutons pour des colonnes en bataille,' le plat du barbier pour l'armet de Mambrin. Le héros reste inaccessible à l'évidence même dès que cette évidence vient troubler son rêve. Pour la faire cadrer avec l'idée fixe, il trouve des raisons qui expliquent tout, qui justifient tout, et qui ne laissent par suite aucune prise aux leçons de l'expérience. Lorsque Dulcinée se présentera sous la forme d'une paysanne grossière, il n'acceptera pas le témoignage de ses propres yeux. Plutôt que d'y croire, il voudra se persuader que l'objet de son amour a subi quelque maléfice : « Innocente victime des enchanteurs cruels qui, pour me punir, ont osé cacher vos divins attraits sous la figure d'une villageoise ».
Mais l'idée qui anime Don Quichotte fait plus que de le détourner du monde extérieur en mas-
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quant à ses regards les réalités. Elle fait que Don Quichotte se détourne de Don Quichotte. Don Quichotte le héros a perdu conscience de Don Quichotte l'homme. Aussi le Ghevaher de la Triste Figure ne vit pas pour soi, mais plutôt en dehors de soi. Il subît toutes les privations, il souffre toutes les misères. Les coups ne l'affligent point, les horions le laissent insensible. Aujourd'hui le voit sur le flanc, rossé, bâtonné, meurtri, laissé quasiment pour mort ; demain le retrouvera debout, enfourchant Rossinante et piquant des deux.
Les échecs se succèdent, les défaites s'accumulent, et l'optimisme demeure pourtant, et l'action ne tarit pas... jusqu'au jour où l'illusion tombe. Ce jour-là le héros retrouve sa raison, mais en la retrouvant il entre en mélancolie. On l'exhorte en vain à de nouveaux exploits. Hélas! « les oiseaux de l'an passé ne se trouvent plus dans le nid... » Don Quichotte a vécu de chimères, et quand les chimères ne sont plus, Don Quichotte n'est plus.
Hamlet, lui aussi, s'institue le champion de la justice; lui aussi poursuit l'idéal. Pardon ! Il ne le poursuit pas : il le cherche. Car pouvez-vous dire d'Hamlet qu'il connaît vraiment l'idéal? Il en a plutôt le culte nostalgique. Il a soif d'idéal : il n'a pas la représentation déterminée d'un idéal défini. Je vois en lui un Don Quichotte surpassé, qui veut trans-
porter l'idéal si haut que ce dernier ne trouve pas à se fixer ni surtout à se réaliser.
L'idéal d'Hamlet demeure idéal virtuel, fantôme d'idéal. C'est que nul idéal formel ne peut satisfaire son âme ; c'est qu'aucun n'est assez grandiose pour valoir le feu de son amour ni assez exclusif surtout pour fixer son choix. Et si nous demandions à notre héros quelle cause met obstacle à son engouement, il nous répondrait sans doute qu'il souffre du mal de savoir trop de choses et de disséquer toutes choses. Car son âme est comme son visage : fine et délicate, avec du mystère et de la profondeur.
Ce n'est pas lui qui reste insouciant des réalités, dans ce qu'elles ont de multiple et de contradictoire, de mobile et d'infiniment enchevêtré. Il en a une telle inquiétude que son attention se disperse à les observer, les scruter, les sonder, les interroger sans cesse, et qu'à cette besogne il oublie de faire partie du Monde.
Sa vie intérieure, la vie de ses passions et de ses sentiments est de toutes ces réalités celle qui l'intéresse et l'intrigue le plus. Il étale sous son objectif ses amours et ses haines, car il est curieux surtout d'en faire le recensement. H détaille en parties menues ses aspirations et ses déceptions ; il accorde au besoin à leur inventaire le meilleur de son intérêt, comme s»il préferait parfois aux objets qu'il regrette ou bien
qu'il désire ses désirs et ses regrets eux-mêmes. Au demeurant, si son analyse toujours en éveil ne se lasse pas d'émietter sa personne morale, elle s'entend également à pulvériser fort bien les choses du dehors. Le héros n'abandonne jamais l'œuvre morcelante qu'il n'ait tout réduit et tout épuisé au sein du Néant. Aussi bien sait-il la vanité de tout et de soi-même en particulier : il connaît la médiocrité de la vie. Parce que sans cesse il remet en cause le fondement des choses, il trouve que rien ne vaut : « 0 Dieu ! ô Dieu ! qu'elles me semblent fastidieuses, insipides et vaines, toutes les jouissances de ce monde ! » Et parce qu'il mesure l'éphémère durée des biens auxquels nous prêtons une valeur par pure illusion, il conclut que rien ne mène à rien : « Le ver est, parmi les mangeurs, le monarque suprême. Nous engraissons toutes les créatures pour qu'elles nous engraissent, et nous nous engraissons pour le ver. Un roi bien gras et un mendiant maigre ne sont qu'un service différent : deux mets pour une seule table. Voilà la fin de tout. » Comme son doute ironique forme un singulier contraste avec la croyance aveugle de Don Quichotte!
Et maintenant, voyez le résultat. Don Quichotte, naïf et crédule, escomptait le succès par avance. Hamlet, trop lucide et trop clairvoyant, est déçu avant de commencer. A quoi bon les gestes, quand on sait que les gestes sont vains? Et pourquoi se
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mouvoir, quand rien n'existe ici-bas qui vaille un mouvement? A coup sûr, l'héritier du trône de Danemark songe ardemment à venger son père. Mais dans quels méandres sa volonté n'est-elle pas engagée sans cesse! Les multiples causes qui la sollicitent sont tellement enchevêtrées et tellement mobiles qu'elle ne peut stopper quelque part ni même se reconnaître en quelque moment. Don Quichotte voyait court, jugeait simple, et par suite allait droit au but. Hamlet, au contraire, voit large et profond : il devine si bien la complexité sous les apparences, qu'il ne peut se résoudre à prendre un parti, et, plutôt que d'opter, il se fige. Cet homme, qui ne manquerait de courage, à vrai dire, ni dans la vie ni dans la mort, cet homme demeure en suspens devant la mort comme devant la vie : « Être ou ne pas être!... »
Le héros de Cervantes et celui de Shakespeare sont aux antipodes. Le premier était foncièrement moral, moral jusqu'à la comédie la plus ridicule; le second est tout esthétique, esthétique jusqu'au drame le plus angoissant. Néanmoins, tous deux sont sincères, et, par ce côté, l'un et l'autre sont sympathiques. Seulement, la sincérité pousse l'un à croire jusqu'au bout, de telle sorte que le geste ne fait qu'un avec sa pensée. Elle mène l'autre à douter à fond, de telle sorte que sa pensée se garde du geste. Mais, je répète encore : tous deux sont sincères.
Et pourtant l'un et l'autre aboutissent aux fins les plus désastreuses. Don Quichotte est roué de coups; il en fait pleuvoir sur ceux qui l'entourent; il en attire même sur ceux qu'il prétend défendre. En ne cherchant que le bien, il ne se dépense guère qu'en opérations nuisibles, et il va tout à l'opposé de son but, car il veut la justice et commet en lin de compte les pires injustices. Hamlet, lui, ne se fourvoiera pas dans des illusions grossières. Il n'ira point certes donnant de la lance contre des géants ou des enchanteurs. Mais sa noble pensée s'isole et se dévore ellemême. Or, quand leur pensée subit cette évolution, les hommes se dérobent d'abord aux actions fâcheuses, mais les événements les entraînent ensuite à des actions pires que toutes celles qu'ils ont différées. La fatalité veut qu'autour d'Hamlet tout le monde à la fin succombe, depuis Polonius jusqu'à Ophélie, Laërte, le Roi, la Reine et Hamlet lui-même. Si donc le Chevalier de la Manche est fait pour une destinée mauvaise, le Prince de Danemark est fait pour une autre qui ne vaut pas mieux. C'est que tous deux sont plongés dans le « rêve ». L'histoire du Chevalier de la Manche est celle d'un « rêveur », au sens vrai du mot, car c'est celle d'un homme qui va dans la vie très exactement comme on va dans un rêve, sans souci des réalités. Et l'histoire du Prince de Danemark est celle d'un « rêveur »,au sens vrai du mot, car
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C'est celle d'un homme qui cesse de participer aux choses de la vie réelle, comme on cesse d'y participer dans les états de rêve.
Don Quichotte, Hamlet : deux types de rêveurs Mais, tandis que le premier vit éperdument son rêve et le met en action, le second a transporté le sien hors de Vaction et hors de la vie.
Ces deux types, notre humanité les tire à maints exemplaires.