CHAPITRE II
LES RÊVEURS ACTIFS
La pénétration de la sensibilité par les éléments moteurs. — Intelligence constructive. — Foi dans le rationnel. — Aptitude à croire et tendance à dogmatiser. — Optimisme fondamental dans l'estimation des moyens et l'appréciation du but. — Enthousiasme et impulsivité par monoïdéisme. La projection de la vie intérieure dans la vie sociale. Attitude « sociétariste » et démocratique. — Interventionisme politique et religieux. — Propagandisme et prosélytisme. — Esprit sectaire. — Fanatisme. — Insociabilité comme réaction paradoxale du « sociétarisme ».
Les Don Quichottes, — nous les appellerons les rêveurs actifs, — s'offrent à nous sous les formes les plus variées. Ce sont tous les hommes qu'un idéal hypnotise et qui se font les défenseurs de cet idéal éperdument et aveuglément. Ce sont les innovateurs tantôt bienfaisants et tantôt dangereux qui partent d'une abstraction et prétendent lui subordonner le réel. Ce sont les réformateurs tantôt utopistes, tantôt géniaux, et souvent les deux à la fois, qui se font une image du Monde et prétendent l'imposer au Moncîfe. Ce sont les évangélistes,
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les apôtres et les propulseurs de religions Ils se nomment Luther ou bien Mahomet. Ce sont les constructeurs téméraires de systèmes sociaux. Ils s appellent Cabet ou Thomas Morus, Tolstoï ou Jean-Jacques Rousseau. On voit naître dans leur milieu les héros, les martyrs, tous ceux qui servent une idée jusqu'au sacrifice et jusqu'à la mort. Ces héros, ces martyrs peuvent être saint Paul ou saint Dominique ; mais ils peuvent être aussi bien
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On ne s'étonnera pas de rencontrer en même compagnie des noms vénérables et d'autres qui sont plutôt de funeste mémoire, car on sait corn ment e pourquoi ils voisinent dans l'étude que je viens d'entreprendre. Si je les rapproche en regardant d un certain point de vue, il est bien trop clair que je ne prétends pas les identifier.
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LE BÊVE ET l'aCTION
Tout d*abord il est assez frappant que les hommes dont il s'agit présentent invariablement une intelligence constructive, laquelle se trouve appuyée, chez eux, sur un culte du rationnel allant parfois jusqu'à ces formes extrêmes qu'on veut désigner quand on parle d' « esprit de système ». Ils ont la religion de 1' « idée » ; ils croient à la vertu sacrée de la « logique » ; ils ont foi entière dans l'idole « raison » ordonnatrice et transformatrice du Monde. Ils édifient donc sur 1' « idée », ils bâtissent avec la « logique », ils décomposent et recomposent au nom de la « raison ». Et, à cet égard, il n'est rien de plus démonstratif que de suivre, si l'on peut dire, au fil de l'évolution mentale, quelques-uns de ces esprits.
Voyez Rousseau. Cet homme qui a sous sa plume à chaque instant les mots de « rêve » et de « rêverie », nous raconte lui-même de quels magnifiques attraits se parait la nature dans son imagination complaisante et comment il ne cessait point de la voir habitée par des êtres « selon son cœur ». Or, il n'y a qu'un pas de l'image attractive à la conception qui se fixe et qui s'organise. Pour que ce pas soit franchi, c'est assez qu'un petit incident se produise, lequel agrégera autour de l'idée tous les matériaux qui doivent la servir. Jean-Jacques nous en avertit : « Une malheureuse question d'Académie vint tout à coup dessiller mes yeux, débrouiller le chaos dans ma tête... ». Aussitôt 1' « âge d'or »
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maintes fois désiré se précise, apparaît comme réalisable. Et voici que le programme se déroule, savant, ingénieux, raisonné, logique, démontrant l'excellence initiale de l'homme et fixant dans l'indépendance et la liberté les conditions définitives qui devront lui assurer sa félicité à venir. Cependant que Voltaire sceptique et goguenard prêche la tolérance, Rousseau enthousiaste et illuminé prépare la révolution.
Voyez Tolstoï. Il lui semble que la grande parole n'est point dite et qu'un taHsman est à découvrir qui devra mettre fin aux misères des hommes. Ce tahsman, il entend le rechercher lui-même, et il juge que pour le trouver c'est assez de recourir aux Saintes Ecritures, de les lire et de les relire très attentivement, de les interpréter ensuite en autodidacte. Il se met à la besogne, et ne songe pas que bien d'autres avant lui ont pénétré le sens des textes sacrés, que la société cependant n'a point trop varié, au moins dans son fond le plus essentiel, et que les mêmes problèmes sont éternellement ouverts. Suivant une tendance, d'ailleurs propre aux gens de son pays, il fait « table rase . • Il biffe d'un trait de plume le passé, ses institutions, ses lois, ses coutumes et ses préjugés; puis suivant une autre tendance également fréquente' chez les Slaves, il saisit « à la lettre » les enseignements qu'il recueille et dont il s'imprègne • il adopte au sens littéral chaque parole des Prophètes
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ou des Évangiles, et, nanti de ces données, il construit le programme de Tavenir. II est écrit dans les livres saints : « Tu ne tueras pas. » Et Tolstoï démontre que l'interdiction de frapper ne s'applique pas aax civils seuls, mais aux soldats pareillement. Il conclut : « Ne faites pas la guerre ; n'ayez pas d'armée. » Il est écrit : « Tu ne jugeras pas. » Et Tolstoï affirme que l'interdiction de réprimer, de venger ou de punir, ne s'applique pas aux individus seulement, mais aussi à l'État. Il conclut : « Supprimez les prisons et les tribunaux; renvoyez les gendarmes et les magistrats. » La grande âme de ce Russe — qui est bien malgré tout l'un des spécimens les plus nobles et les plus « édifiants « que le monde ait jamais produits — la grande âme de ce Russe a puisé à la source pure une doctrine d'amour, de justice, de paix et de fraternité. Mais en transposant dans le domaine des faits une pensée sublime, il renverse d'un geste et démolit de fond en comble l'appareil de défense par quoi notre société se maintient. A travers un verset de la Bible interprété strictement et rigoureusement, le Sermon sur la Montagne se transforme en code d'anarchie.
Cet esprit de système, cette intelligence constructive appuyée sur le culte du rationnel, révèle constamment une certaine tendance à transposer la réalité sur un plan arbitraire qui est simplificateur. Les individus qui nous intéressent font une
conversion du Monde en un Monde fictif où tous les rapports se présentent réduits et schématisés, en un Monde fictif dont |on a banni les complexités, les 'relativités et les contingences qui rendent si pénible le déchiffrement du nôtre. La réalité vivante, c'est toujours la cohue embrouillée, la foule tumultuaire des choses, où tout est mobilité, confusion, désordre et enchevêtrement. Leur réalitéi à eux, logiciens et idéalistes, c'est l'architecture sommaire et dressée en lignes droites d'un édifice de pure convention aux formes géométriques, où tout est en place, et dont les parties s^embùilimt facilement.
Notez bien que ce besoin de simplification oçl fondamental dans l'esprit humain, qu'il ln>uye sa plus pleine et plus typique réalisation chw l'enfant et chez l'homme inculte, ci qu'il no commence à perdre son druil de cité que ixar la Knute culture et dans les cerrcaux rompug aux demiteintes, aux subtilités et aux raftincmenU. Il rerienl en somme au besoin d'y voir clair d'emlilée, et de prendre une position Vixe san.s louvoyer parmi ]e$ incertitudes et les tàtonnemcola, pârc^ qu^il 6$t fort expéditif de regarder la vie d'on œil plus arithmétique que philosophique, parce qu'il est plus vite fait d'opposer mathématiquement le bien théorique au mal théorique, le théoriquement vrai au théoriquement faux, que de resUr engagé dans la lutte infiniment délicate du bien contre le
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bien et du vrai contre le vrai, parce qu'enfin il est plus aisé de construire en pensée un Monde rationnel que de mêler sa pensée à notre Univers vivant. Mais ceci ne veut pas dire que le système créé soit en quelque façon une explication de la vie. Il est une simple divagation logique dont l'esprit se repaît pour tromper sa faim d'harmonie, sa soif d'unité*
Une divagation logique? Et quoi! La logique n'est-elle pas toujours « raisonnable »? Non, ma foi, elle n'est que « raisonnante », et la plus subtile peut tourner autour de chimères. Il n'est pas suffisant qu'un jugement se déduise d'un jugement, et ce n'est point assez que les propositions s'enchaînent : ce qui importe d'abord, c'est l'affirmation qui leur sert de base ; et si cette dernière passe outre le réel au lieu de s'appuyer sur lui, je ne dis pas que tout croule — car tout se tient au contraire — mais je dis que tout est vain. Que la construction de la pensée soit irréprochable, cela n'empêchera pas sa matière de rester suspecte si cette matière s'est formée hors de l'expérience; et les vérités qui seront agencées par une telle pensée resteront sans aucun profit pour la vérité finale. Or, c'est le cas trop souvent des intelligences qu'une idée fascine. Elles ordonnent toutes leurs conceptions par rapport à cette idée qui déterminera la place de toute chose et qui réglera la valeur de tout. Cette idée, une bonne fois posée, elles enten-
dent lui subordonner non seulement les raisons, mais encore les faits. Et comme tous les faits et toutes les raisons ne veulent point s'y plier, elles négligent d'instinct certains faits et certaines raisons : ces faits-là et ces raisons-là, au lieu de les reconnaître, elles les laissent de côté systématiquement. Il arrive ainsi qu'elles tronquent et qu'elles falsifient sans cesse, très innocemment d'ailleurs, la vérité qu'en somme elles respectent et dont elles voudraient le triomphe.
Vaptiiude à croire n'en est pas moins l'un des apanages les plus importants de nos rêveurs fascinés par leur idée fixe. Car, si rien n'est loin de la croyance autant qu'un esprit complexe et pouvant regarder des points de vue nombreux, rien n'en est plus près qu'un esprit simpliste et qui voit les choses d'un seul biais. C'est celui-là en effet qui ' réalisera le type du convaincu pour qui tout est « arrivé », tout est sûr, tout est arrêté, et c'est lui qui aura le secret de croire fortement, sans restrictions, sans arrière-pensées.
Mahomet a la « certitude » qu'il est désigné par Dieu pour créer la religion de l'avenir; Luther a la « certitude » que le diable existe en personne, que le pape est un antéchrist, et qu'il faut réformer le vieux dogme chrétien. Ximénès et Torquemada ont la « certitude »> que les faits de magie, de sorcellerie et d'apostasie nuisent à la
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bonne cause, et qu^il faut conduire tous les hérétiques au bûcher ou à la torture; Danton et Robespierre ont la « certitude » que déesse Justice va régner enfin, et que la guillotine pour l'y aider doit purger la France de tout ce qui ne veut pas servir la théocratie nouvelle.
Mais pourquoi nous en tenir aux noms qu'illustre rhistoire? Des groupements entiers, des partis, des classes de notre société ne fournissent-ils pas les exemples les plus probants, ceux du moins que nous pouvons contrôler le plus commodément chaque jour? Nos scientistes militants ont la « certitude >> que la science est mieux qu'un simple assemblage de spéculations relatives ayant leurs méthodes et leurs objets propres, qu'elle est une métaphysique et qu'elle doit tracer à l'humanité la voie de ;son bonheur en fixant de manière intégrale et définitive l'origine et la destinée du monde. Nos anticléricaux farouches ont la « certitude » qu'il n'y a de religion que dans l'obscurantisme et que lî^ prêtre est éternellement la chose qui fait de l'ombre sur la lumière, et-nos cléricaux irréductibles ont la « certitude » que toute pensée libre est une perversion, et que l'oubli de l'Église devra quelque jour nous rendre à la barbarie. Nos socialistes illuminés ont la « certitude » que tout le mal de la société vient de rindividu, nos anarchistes inspirés ont la « certitude » que tout le mal de l'individu vient de la société, et bien que les premiers soient absolument
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l'antithèse des seconds, les uns et les autres ont la « certitude » que l'on peut supprimer soit l'individu soit la société, et qu'il suffît de cela pour que tout aille bien désormais.
Ainsi les hommes qui nous intéressent ont la foi : une foi enthousiaste et ardente, une foi toute religieuse, toute mystique. Et cette foi, ils ont naturellement une tendance très forte à la faire respecter, mieux encore à la faire admettre et à l'imposer sans contestation — car en somme systématiser c'est déjà le prélude de dogmatiser.
Ceci nous explique assez leur méfiance pour tous ceux qui doutent, leur mépris pour ceux qui ont le sourire et le hochement de tète. Gomme ils ont des formules avec quoi l'on peut affirmer sans crainte et nier du même geste sûr, comme ils se figurent sincèrement qu'avec ces formules on pourra fixer de manière absolue et sans discussion l'équilibre final du Monde, ils exigent de toutes les personnes le sérieux implacable dont eux-mêmes ne se départiraient jamais sans penser commettre un pur sacrilège. Rien ne leur est étranger, rien ne leur est odieux autant que l'ironie : l'ironie qu'ils ne comprennent pas et qui a le don de les scandaliser parce qu'elle a des airs d'irrespect. Ils y voient le plus souvent quelque tare morale ou intellectuelle, une marque d'envie ou un signe de neurasthénie.
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LB RêVB ET l'action
Point n'est difficile de prévoir les conséquences que peuvent entraîner, dans le domaine de l'activité, les divers attributs qu'on vient de souligner. Une vue simple, une pensée rigide, voilà bien la source la plus certaine d'une volonté ferme et qui n'hésite pas. Plus savante et complexe est la réflexion, plus nombreux et nuancés sont les motifs qui s'opposent, et plus longtemps les plateaux de la balance oscillent aviant de se fixer. Plus rudimentaire est la discussion, plus simples et plus rares sont les énergies qu'on met en présence, et plus prompt est le mouvement final. Or, ici, une idée domine, prépondérante, exclusive, tyrannique. Le débat est éliminé d'office.
Et puis ce n'est pas tout. Comme ils ont la foi, nos rêveurs ont naturellement la confiance aveugle. Un optimisme absolu les sert dans l'appréciation des moyens aussi bien que dans l'estimation du buL Leur rationalisme simpliste ayant pour effet d'écarter chez eux le soupèsement des multiples valeurs empêchantes, ils n'ont guère à se débattre avec l'impossible. D'autre part, ce même rationalisme simpliste ayant l'avantage de ne leur point faire soupçonner la vanité de tout, ils peuvent conserver l'illusion candide, mais combien puissante, de ser\'ir l'Univers en le pliant à leurs constructions et à leurs systèmes.
Sauf à son déclin et dans les heures noires où il se débat contre un vrai délire, on peut dire que
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Rousseau ne cesse pas d'espérer la gloire pour son propre compte et le bonheur futur pour l'humanité. Sa confiance, qui se traduit à chaque page dans l'assurance même de ses prescriptions, éclate par endroits de la façon la plus pure et la plus naïve : « Il suffit, dit-il, que partout où naîtront des hommes, on veuille en faire ce que je propose, et qu'ayant fait d'eux ce que je propose on ait fait ce qu'il y a de meilleur et pour eux-mêmes et pour autrui ».
Pareillement Tolstoï ne doute pas qu'en suivant son instinct de justice il pourra des préceptes de l'Évangile faire sortir tout l'ordre social nouveau. Et, cet ordre social, il ne doute pas que les faits s'en accommoderont et que les hommes y trouveront la fin de leurs misères dans un concert de paix et d'amour.
Ainsi peut-on dire que de semblables esprits sont tout entiers par avance dans la réalisation de leur idéal et le triomphe de sa cause, et c'est pour cela justement qu'ils vont à l'action d'emblée.
L'impulsion par monoidéisme se présente ainsi comme le terme ultime dans la série des caractères psychologiques du rêveur actif. Elle est en même temps la clef de ses réactions extérieures ; elle ouvre des horizons sur son attitude sociale que je me propose d'étudier maintenant.
Je pourrais résumer ma pensée concernant l'attitude sociale des rêveurs actifs en disant de cette dernière qu'elle est essentiellement « sociétariste » et démocratique — et j'entends marquer par ces épithètes qu'elle est avant tout l'antithèse et pour ainsi dire la contre-partie d'une attitude « individualiste » et aristocratique. Le propre des hommes que nous étudions, ce n'est généralement point de se retrancher, de se tenir au-dessus et en dehors, de s'isoler orgueilleusement et silencieusement dans le tabernacle de leur vie intérieure ; c'est tout au contraire de se mêler, de se répandre, de projeter leur vie intérieure dans le milieu où ils
évoluent.
Leur esprit, simpliste dans sa grandeur, ne pénètre guère les multiples nuances qui séparent toutes les sensibilités, toutes les intelligences, toutes les volontés humaines; il ne prend qu'une notion confuse de 1' « unicité » de chacun par rapport au reste. Il favorise donc chez eux — et ceci est le point essentiel — une compréhension dogmatique et optimiste à la fois de tout ce qui intéresse la question grégaire. Ces hommes-là ont habituellement la notion abstraite d'un ordre social supérieur, voire même extérieur aux individus, et qui s'incarne dans les constitutions, dans les lois
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et les règlements. Cet ordre social, ils y croient avec les mains jointes, religieusement, mystiquement.
Et qu'on ne vienne pas opposer surtout l'exemple des anarchistes qui tentent il est vrai d'abolir cet ordre, et qui ont l'air de le nier par là même, encore qu'ils soient justement les types les plus admirables de rêveurs actifs qu'on puisse présenter ! Combien grande serait l'erreur ! L'anarchiste destructeur des systèmes sociaux existants n'en prétend pas moins plier à une théorie les réalités politiques et économiques : il espère que les libertés individuelles abandonnées à elles-mêmes s'harmoniseront et constitueront une société libre, et il croit à cette société fermement.
La religiosité grégaire des rêveurs actifs nous fournit la clef de leurs réactions coutumières en particulier de leur volonté de révolte et de réforme, et, pour tout dire, de leurs habitudes dhnterventionisme. Interventionistes, ils le sont par excellence, que leur intervention se manifeste dans le domaine religieux, dans le domaine politique ou dans tel autre domaine. Dans celui-ci ou dans celui-là ils ne doutent pas de pouvoir opérer d'une manière fructueuse, en posant et en imposant une règle absolue qui est la règle qu'ils ont conçue. Et la tâche leur devient d'autant plus aisée que leur sensibilité un.peu rude ne redoute pas les frottements
nombreux qu'implique toute activité de ce genre. A cette activité ils peuvent donc s'appliquer sans trop de gêne, sans trop de répugnance.
Aussi bien ne craignent-ils pas de manifester leurs sentiments très haut et avec fracas, sauf à surmonter s'il le faut insultes et railleries, et au risque même de voir piétiner les objets qu'ils ont à cœur de défendre et de faire respecter; aussi bien vont-ils de l'avant, sauf à résister aux oppositions qu'ils trouvent, et au risque de succomber ou d'être vaincus. Ils foncent dans la mêlée sans souci des horions, et, malgré les horions, malgré les échecs, malgré les leçons de l'expérience, ils continuent à lutter avec le même acharnement, avec la même force et la même conviction. Ils avancent ainsi, se déchirant aux épines, heurtant du front les montagnes, roulant dans les précipices, mais sans se départir jamais de leur carte d'orientation, qui est en somme toute leur raison de vivre, étant toute leur conception de la vie.
Une telle attitude ne va pas sans un perpétuel effort de propagandisme et de prosélytisme. J'ai déjà dit, en effet, qu'une croyance systématisée ne se développait guère sans un besoin de prolifération, d'expansion et d'élargissement. En imposant sa croyance, en la faisant partager aux autres, on se l'aftîrme mieux et on la renforce. Et puis, l'es-
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sence même de la vérité présumée — qu'elle soit présumée à tort ou bien à raison — n'est-ce pas justement de se montrer inondante et envahissante ?
Rousseau ne se contente point de croire, il « prê» che », il « évangélise », depuis le Discours sur rinégalité iusqu'au Contrat social et jusqu'à V Emile.
Tolstoï est encore d'un exemple bien plus frappant. Du littérateur émerge, chez lui, un beau jour, le philosophe anxieux de connaître le sens de la vie. Ce sens, il le cherche, et dès qu'il croira l'avoir découvert il n'aura plus d'autre souci, d'autre aspiration, d'autre volonté que d'en faire profiter ses frères les humains. Son seul objectif, l'objectif auquel il sacrifiera sa tranquillité, ses biens, sa famille, et jusqu'à son art et à son génie, ce sera désormais de convertir les hommes par l'exemple et par la parole. Il reniera son propre passé, il se mêlera aux humbles et aux paysans, il se livrera parmi eux à la dure besogne des travaux manuels qu'il glorifiera d'ailleurs comme plus près de la nature et plus conformes au salut de notre âme que les œuvres intellectuelles; et, s'il prend la plume quelque jour, ce sera dans le but exclusif de se faire mieux entendre du peuple qu'il instruira par des contes et des paraboles, qu'il exhortera enfin et qu'il imprégnera de sa doctrine. On retrouve ici la manière de tous les prophètes et de tous les apôtres de toutes les religions.
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Avec cette propension de la croyance à se répandre et à s'imposer, nous touchons à un attribut qui en est le corollaire et qui n'est que trop fréquent chez les hommes que leur conviction aveugle : j'entends parler de Vesprit sectaire et de l'intolérance qui le caractérise. Nos rêveurs actifs, nous l'avons dit, croient assez volontiers qu'ils sont les dépositaires exclusifs d'une vérité immuable et immarcescible, et que cette vérité englobe toute la vérité. Or, si l'on adopte un pareil point de vue, il est bien certain que la liberté de croire n'tst plus acceptable. Dès l'instant qu'il n'existe qu'une croyance vraie, il faut que cette croyance extermine toutes les autres qui lui sont opposées et qui par suite sont forcément fausses. Et voilà comment les illuminés qui ont une foi intense en leur idéal tiennent pour hérétique tout homme qui ne la partage pas.
Cette loi se vérifie dans tous les domaines et à toutes les époques de l'histoire. Dans le domaine politique, on sait avec quelle ardeur les hommes de la Convention supprimaient quiconque n'était point de leur bord. Aujourd'hui encore les sectateurs de certains partis, sous une forme seulement différente, ne montrent ni moins de violence ni plus de tolérance à Tégard de leurs adversaires. Dans le domaine religieux, on se rappelle les fureurs de l'Inquisition, les atrocités de la Saint- Barthélémy. Aujourd'hui, les pratiques et les
maximes de quelques ennemis farouches du clergé ne sont-elles pas empreintes de cette même intransigeance qu'ils prétendent justement reprocher au cléricalisme? Substituer une intolérance à une autre, il semble que ce soit là le jeu éternel des croyances adverses. C'est dans tous les cas le résultat misérable et déconcertant de bien des luttes entreprises au nom même de la liberté.
En signalant la tendance au prosélytisme et la fréquence de l'esprit sectaire chez le rêveur actif, nous avons fait une incursion dans les consé^ quences indirectes de son attitude interventioniste. Il nous faut suivre maintenant cette attitude pour la voir aboutir à son expression la plus accentuée qui n'est autre que le fanatisme.
Le fanatisme, c'est la conclusion dernière et logiquement amenée des rapports qu'entretiennent avec leur milieu les hommes possédés par une idée fixe. Cette idée, en effet, ils doivent lui sacrifier tout, et ils doivent la pousser jusqu'au bout. Esclaves du principe, aveuglés par la règle tracée, ils obéissent à ce principe étroitement, ils suivent cette règle à la lettre. Pour mettre leur conduite en harmonie avec leur croyance, ils n'admettent aucun compromis et conduisent la sincérité dans cette voie jusqu'aux limites extrêmes que la logique autorise toujours mais que le bon sens réprouve très souvent.
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Ibsen a mis sur la scène, dans le personnage de Brand, un rêveur actif qui incarne au suprême degré cet esprit outrancier capable, son idéal étant posé, de poursuivre cet idéal dans l'absolutisme le plus intransigeant, au mépris de toutes les conséquences. Brand est l'apôtre emmuré dans son obsession, et dont la conduite répondra d'un bout à l'autre du drame à la maxime familière aux hommes de sa trempe : « Tout ou rien ». Il a comme objectif de réformer le monde par l'amour divin, et, cet objectif, il n'admet avec lui aucun compromis : « Sache que mes exigences sont dures... Une défaillance, et tu auras jeté ta vie à la mer. Pas de concession à attendre dans les instants difficiles, pas d'indulgence pour le mal! Et si la vie ne suffisait pas, il faudrait librement accepter la mort. » Quand sa mère est agonisante, il refuse, quoique prêtre, de l'assister, parce qu'elle ne laisse pas aux pauvres l'entière jouissance de ses biens, et lorsqu'on lui annonce que tout est fini, il constate seulement qu'elle est morte sans contrition. 11 habite une région malsaine, il sait que son enfant mourra s'il ne quitte la place. Mais il ne doit pas quitter la place, il ne la quitte pas, et son enfant meurt. Sa femme, pleurant le petit disparu, voudrait s'attacher aux choses qui le rappellent et garder au moins ses vêtements. Mais il la contraint pour se mortifier à donner la dernière relique. Et ce n'est
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pas assez qu'elle ait donné : « As-tu donné sans regret? »
Il n'est malheureusement pas nécessaire d'aller au théâtre pour connaître l'esprit outrancier des hommes qui vont dans la vie, fascinés par un idéal. Cet esprit, nous le voyons percer déjà dans le programme conçu placidement par tous les réformateurs qui posent un principe, et prétendent le faire triompher sans souci des moyens et des résultats. Rousseau et Tolstoï, quej'ai eu maintes fois l'occasion de citer, ne reculent point devant les conséquences possibles de leurs doctrines. Ils ne s'inquiètent pas de savoir si ces dernières, qui ne veulent nier que l'État ou l'Église, peuvent ou ne peuvent pas devenir par ricochet la négation de quelque chose de plus important, et si, en particuher, elles n'entraîneraient point, en passant de la conception du principe à l'application du fait, un retour à la barbarie. Et de ces deux grands hommes, tous deux outranciers et intransigeants, le plus intransigeant et le plus outrancier est évidemment - ceci est logique -- celui qui a l'âme la plus forte, la plus ardente, la plus sincèrement croyante, celui qui fut vraiment et dans la grande acception du mot un apôtre : Tolstoï.
Seulement, le fanatisme, ici, reste forcément virtuel. C'est ailleurs qu'il faut s'adresser pour le découvrir dans ses formes actives, dans ses expressions vécues.
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L'histoire, à cet égard, ne manque pas d'exemples. Combien d'idéalistes illuminés, possesseurs de certitudes absolues, ne nous montre-t-elle pas, entraînant autour d'eux les plus sanglantes hécatombes au nom d'un principe souverain ? C'est un idéaliste illuminé qui se donne pour mission de conquérir sur les infidèles le tombeau du Christ, et des millions d'hommes périssent aux Croisades; c'est un idéaliste illuminé qui se donne pour mission de substituer au vieux dogme un dogme nouveau, et des guerres dévastent l'Europe au nom de la Réforme ; ce sont des idéalistes illuminés qui se donnent pour mission de remplacer un régime inique par un autre plus équitable, et des milliers de têtes tombent sur l'échafaud dans l'intérêt de la Révolution. Ce sont des idéalistes illuminés qui se donnent pour mission de supprimer les grands et les riches ; et les grands et les riches, avec une quantité beaucoup plus considérable de petits et de pauvres qui n'en peuvent mais, sont détruits pêle-mêle par les engins meurtriers de l'Anarchisme ou du Nihilisme.
Les hommes et les femmes qui rêvent de sauver une cause |au prix d'un forfait sont connus depuis que le monde existe. Sous les noms les plus divers, nous trouvons chez eux le même état d'àme excu^ saut [toujours, par la sublimité d'un idéal entrevu, le meurtre accompli froidement. Consultez Judith ou Charlotte Corday, Ravaillac ou bien Caserio, et
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toute la liste touffue des vengeurs célèbres et des régicides fameux. Le mobile justificateur de l'acte est toujours compris dans l'une de ces deux formules : « Pour Dieu! » ou « Pour la Patrie! » La psychologie moderne du mystique sanguinaire qui jette sa bombe dans une foule, avec l'espoir chimérique de tuer un principe, relève du même point de départ, et répond au même mécanisme : une idée ayant la valeur absolue et indiscutable de l'axiome en mathématique, une ligne droite partant de cette idée et aboutissant au geste, un geste accompli fièrement et résolument. L'humanité souffre, il faut l'affranchir; pour l'affranchir, il faut la refaire; et, pour la refaire, il faut la détruire d'abord. Et maintenant, par quelle aberration fantastique un être peut-il admettre que de l'explosion de la bombe il sortira la fraternité? Par quel invraisemblable métabolisme des processus psychiques cet être, partant de l'idée qu'il ne faut pas se nuire mutuellement et réclamant pour tous le droit de vivre, est-il conduit à préméditer la mort et à prononcer un irrévocable arrêt contre des hommes qu'il ne connaît pas et qu'il laisse au hasard le soin de désigner, contre des hommes rassemblés en tas et parmi lesquels se trouvent peut-être ceux-là mêmes qu'il prétend sauver? Effroyable contradiction qui laisse la pensée humaine interdite ! Et pourtant cette contradiction n'est plus une énigme quand on sait que l'idée
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fixe est une idée monstrueuse et hypertrophiée qui digère les autres idées et se les incorpore, une végétation parasite qui prend tout, qui accapare tout, qui absorbe tout et qui couvre tout. C'est justement de cette végétation que notre homme est victime. La fascination idéale d'un bien tout hypothétique entrevu dans les temps à venir obscurcit chez lui jusqu'à la conscience du mal très réel qu'il fait dans le présent. Faut-il s'étonner dès lors s'il peut accomplir une besogne néfaste en restant convaincu de servir l'intérêt commun, et s'il peut se glorifier d'un crime odieux et stupide comme d'un acte utile à l'humanité?
Mais l'autocratie de l'idée doit faire mieux que d'éteindre les sentiments altruistes; elle est capable même d'éclipser — ceci est le grand tour de force — les tendances égotistes les plus primordiales. Vivant alors en pleine hallucination, le sujet néglige ses intérêts les plus évidents; il oublie jusqu'au sentiment de la conservation de soi-même. Nul eff'ort ne lui coûte pour défendre et pour proclamer sa foi : la douleur le trouve insensible; la mort elle-même ne l'effraye pas. Les martyrs de l'antiquité sont les prototypes de ce fanatisme extrême qu'on a vu se renouveler encore, à certaines époques et en certains lieux, sous l'influence des persécutions dont le résultat est essentiellement de porter à leur paroxysme les croyances qu'elles prétendent détruire. Les fanatiques de ce nouveau
genre ne ressemblent guère, sans doute, à ceux que j'ai décrits plus haut, puisque c'est contre euxmêmes que se tourne l'aveuglement de leurs croyances. Et cependant, nous pouvons bien dire que dans leur fond essentiel les uns et les autres ne diffèrent point. Ils font à l'idée le sacrifice de tout, y compris de la vie.
Le fanatisme qu'on vient d'esquisser sous différentes formes est un fanatisme vainqueur, un fanatisme qui se réalise. Mais un autre existe, auquel aboutissent les natures plus faibles qui croient posséder, comme les précédentes, la vérité tout entière, mais qui manquent de force pour la soutenir. C'est le fanatisme impuissant, le fanatisme « invaginé » qui se replie sur lui-même et qui se mue en misanthropie.
La misanthropie, en effet, n'est pas un renoncement. Elle est une activité concentrée qui se bute mais ne désarme pas. Elle dissimule même un fol optimisme, car le misanthrope a derrière ses airs renfrognés l'âme d'un grand confiant. Sa réserve hostile et farouche est la preuve qu'il tend justement vers une société meilleure et qu'il croit à cette société de toutes ses forces aveugles. Donnez au misanthrope ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire une volonté plus puissante ou simplement une santé plus belle, et vous mettrez en dehors le fanatisme virtuel qu'il condense en rongeant son frein.
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LE RÊVB ET l'aCTION
En matière de misanthropie, l'exemple de Rousseau est assez joli. Je le trouve même trop beau, car il perd un peu de sa valeur en nous éloignant du domaine normal pour nous entraîner tout droit dans la psychiatrie.
Sans insister plus, retenons simplement ceci, qui est un paradoxe chaque jour vérifié, à savoir que, vouant à la société un culte enthousiaste et se donnant à ce culte de toutes ses forces, le rêveur actif peut être en fin de compte l'homme le plus insociable parmi les hommes.
Et maintenant je voudrais apprécier d'un mot ce qu'il y a de grandeur et de misère chez ceux que nous venons de peindre. Leur misère et leur grandeur à la fois, c'est de rêver leur pensée sans penser leur rêve. Aussi bien leur rêve est une force; mais cette force est un esclavage. Qu'un grain de quelque chose empêche l'esclavage, tout est là.