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CHAPITRE 1 LE MÉCANISME DE L'ACTIVITÉ

Le plaisir et la douleur. - Le désir et l'espérance. - La

volonté et l'effort.

La vie se présente à nous sous les apparences du mouvement, et, quelque conception que nous puissions avoir de son essence, nous trouvons qu'elle se ramène toujours en dernière analyse au mouvement. Dans l'individu comme dans la société, comme aussi dans le cadre qui les entoure, tout se meut, tout se transforme et change. Tout ce qui existe est effet dMne cause et cause d'un effet. Tout est agi et tout agit. Vivre, deve-

nir, agir : termes synonymes, ou du moins termes qui s'impliquent.

Si nous sommes fixés sur la valeur de l'activité, nous ne le sommes pas moins sur la nature de ses mobiles. Depuis la plante qui végète jusqu'à l'homme qui pense, tout ce qui vit ne se meut qu'en vue du bonheur. Rechercher le plaisir et fuir la douleur, c'est l'unique stimulant qui anime l'obscure volonté de la plante et le vouloir supérieur de l'homme. Ce stimulant est universel, il est impérieux, il est instinctif et ne peut faire défaut dans nul cas. Le geste altruiste, pas plus que l'égotiste, n'échappe à son influence. L'un et Tautre en effet résultent d'un choix, et le choix s'oriente forcément dans le sens du plus grand bonheur. L'acte généreux suppose, il est vrai, qu'entre les plaisirs on choisit le plus noble et le plus délicat. La Rochefoucauld n'a pas dit autre chose que cela, et je ne veux pas dire autre chose que La Rochefoucauld.

Le plaisir et la douleur, ces deux principes de l'activité, engendrent le désir. Le désir n'est en somme que la propension qui nous porte vers le premier en nous éloignant de la seconde; mais c'est déjà une propension orientée, un mouvement tendu vers un but. Ce but est fixé par nos dispositions internes, par nos tendances et nos inclinations en un mot. Et ceci nous donne à entendre qu'en dépit

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de la liberté dont nous semblons jouir moralement, nos raisons d'agir véritables demeurent foncièrement obscures puisqu'elles ont leurs racines dans la subconscience. Il reste néanmoins que le désir — nous dirions aussi bien l'amour -^ commande à nos volontés, car ce que nous aimons, nous le voulons. Nulle volonté n'existe sans désir, et de l'intensité de celui-ci dépend tout naturellement la force de propulsion de celle-là.

Le désir est 1' u aspirateur >> de notre vouloir. Il ne suffit pourtant point à l'appeler d'une façon certaine. Cet appel implique une disposition de l'esprit à croire que le désir est réalisable, et cette disposition n'est autre que Vespérance. Un désir qui ne s'accompagne point d'espérance ne peut pas se U-ansmuer en vouloir. Je peux k désirer » faire dans la lune un voyage, mais je ne puis le vouloir positivement. Au contraire, le désir chargé d'espérance engendre le vouloir : non pas encore le vouloir « réalisé » qui est le commencement de l'acte, mais le vouloir « proposé » qui n'en est que le prélude. Car nous sommes ici tout simplement au seuil de la volonté.

La volonté, voilà l'étape consciente et active qui fait suite à l'étape subconsciente et passive du

désir.

Elle comprend elle-même deux phases qui se pénètrent dans la pratique, mais qui sont disso-

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ciables par l'analyse : elle implique d'abord une délibération, une discussion intérieure entre les motifs d'agir et de ne pas agir, et puis elle implique ensuite une détermination qui est déjà un commencement de l'acte. Vouloir, c'est en premier lieu choisir entre les mobiles; et puis c'est, en second lieu, tendre notre effort dans la direction que nous atons choisie.

Il peut arriver, d'ailleurs, que la première phase soit singulièrement réduite. En pareil cas, notre moi conscient ne prend point la peine de mettre les poids dans la balance, et les éléments de la vie affective déterminent notre activité d'emblée et sans réflexion : l'émotion se transforme en motion sans aucun arrêt. C'est ainsi que s'opèrent les actes instantanés qui résultent d'un ébranlement profond et soudain de notre être affectif, et, pour ne citer qu'un exemple, c'est ainsi que nous accomplissons un acte de sauvetage d'une manière spontanée et comme impulsive, sans compter avec le danger que nous pouvons courir.

En revanche, il peut arriver que la première phase, prenant une importance inaccoutumée, s'oppose à l'accomplissement de la seconde. Alors, notre moi conscient met si bien en balance les divers mobiles que les plateaux ne cessent point d'osciller. C'est ainsi que nous demeurons parfois dans l'indécision, incapables de prendre parti. Les deux occurrences qu'on vient de supposer ont

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leurs traductions extrêmes dans la pathologie mentale qui nous offre à la fois des exemples d'impulsivité conduite jusqu'à l'automatisme et des exemples d'irrésolution conduite jusqu'à l'aboulie.

Il reste qu'on ne peut parler de volonté, au sens vrai du mot, que s'il survient une résolution précédée de délibération consciente; et, comme cette dernière fonction se ramène finalement à l'inhibition de mobiles instinctifs par des mobiles plus réfléchis, il en résulte que, dans son essence, la volonté n'est pas tant une faculté de propension qu'une faculté de retenue et d'arrêt.

Je ne rappellerai pas quels flots d'encre ont été versés sur la question de savoir si la volonté ainsi présentée est libre ou ne l'est pas. Tous les hommes qui ont un peu réfléchi doivent reconnaître aujourd'hui que le problème du « libre arbitre » — puisqu'il faut l'appeler par son nom - repose sur des discussions oiseuses. Il nous parait comme une vérité presque élémentaire que la liberté du moi comprise en un certain sens ne peut être légitimement soutenue, mais que cette même liberté comprise d'une autre façon subsiste tout entière incontestablement. C'est ce qui ressortira toujours d'une étude un peu approfondie des phénomènes volitifs envisagés dans leur mécanisme intime. Suivant une comparaison très juste de Schopenhauer, notre esprit, mis en demeure de se déterminer, se meut comme une girouette : il se tourne

vers chaque motif, de telle sorte que tous les possibles peuvent influer sur lui tour a tour, et il c^oit ^'chaque fois dans son POuvoir nc..veau de vouloir telle chose ou telle autre et de fixer la Jouette en une position donnée. Mais, en venté f'espritne peut vouloir ceci qu'à 'a cond.Uon d ne point préférer cela, et comme nos préférences p « eci ou cela dépendent malgré nous de notre Z alVective profonde, laquelle est 1 œuvre con - Tnte du milieu et de l'hérédité, .1 en resuite aor^s tout que nos mobiles nous sont .mposes TZ manière fatale, et qu'enfin les éléments de notre discussion intérieure, en chaque c.rconstance, ne dépendent pas de nous. Fort bien Mais si le vouloir est subordonné pleinement rtotre vie affective profonde, pour cette ra.son uuê nul mobile n'existe qui ne soit un mob. e TeUf,noublions pas que notre vie .nteea^^^^^^^^

intervient justement ici sous la ^orruejej. réflexion pour mettre en présence les mobdes, pour les faire valoir ou les éclipser, pour les TéLire ou les exalter les uns par les autres. Voloir librement, ce n'est point, certes » échappe des mobiles affectifs, car ce serait s'échapper du vouloir lui-même. Ce n'est pas opposer non phi d'une façon directe aux mobiles affectifs de Îaisons intellectuelles: «ne pareille tentative serabien illusoire. Mais c'est opposer du moins de tendances affectives à d'autres tendances affective.

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par des moyens rationnels, en dirigeant les débats selon le but qu'on se propose d'atteindre.

Entre l'idée et les sentiments, il se produit en effet comme un double courant d'osmose. L'idée se vivifie en groupant autour d'elle certains sentiments comme pour s'en nourrir et s'en fortifier, et ces sentiments à leur tour s'orientent et se polarisent par rapport à elle. Il en résulte que, si l'idée n'a nulle influence directe sur nos actions, elle peut modifier du moins le conflit des tendances et par conséquent l'issue de ce conflit duquel nos actions dépendent. C'est bien ainsi qu'il faut comprendre la liberté, et c'est dans cette manœuvre que se résume, en somme, toute la volonté consciente.

Si tel est le mécanisme intime de la volonté, il faut reconnaître qu'elle est un pouvoir susceptible de s'accroître comme tous les autres par un entraînement méthodique, et l'on doit admettre qu'au cours d'une œuvre à poursuivre, en présence d'un but à atteindre, nous pouvons, à la faveur d'un exercice approprié, acquérir un empire croissant sur nous-mêmes.

La méditation fait les premiers frais de cette acquisition. S'il vient à surgir dans votre conscience quelque sentiment favorable au but que vous poursuivez, disent les pédagogues, fixez l'attention sur lui de telle sorte qu-il appelle toutes les idées, tous les sentiments qu'il peut éveiller; obli-

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aezAe ainsi à proliférer, à donner tout ce qu'il peut donner. Si le sentiment favorable ne surgit pas de lui-même, voyez avec quelles idées il pourrait se lier, et, ces idées, maintenez-les fortement dans votre conscience, appliquez sur elles toute votre attention pour favoriser l'appel des associations et l'essor possible du sentiment. Agissez enfin d'une manière diamétralement opposée a l'égard de tout sentiment contraire qui existe déjà ou qui tente d'apparaître en vous.

Mais cela est insuffisant. La méditation resterait forcément stérile si ses résultats n'étaient constamment soutenus par l'activité elle-même. Comptez donc sur les bienfaits de l'habitude, ajoutent les pédagogues. Car nos actions répétées agissent «ur notre pouvoir et développent en nous une aisance qui s'accroît insensiblement. Chaque petite victoire réalisée consolide l'acquis, facilite des accomplissements nouveaux et appelle de nouvelles victoires. Il arrive par là que des actes considérés d'abord comme pénibles deviennent si faciles et si désirables qu'ils sont transformés en

besoins.

11 est inutile d'insister sur les avantages que procure la volonté comprise de pareille façon. Elle confère la maîtrise de soi, et par suite elle représente le bien le plus précieux et le plus fécond en heureuses, conséquences, autant pour les esprits spéculatifs et les esprits artistes que

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