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CHAPITRE IV

DEUX RÔLES ET DEUX DESTINÉES

Pourquoi la foule s'attache aux rêveurs actifs. — Ce qu'il advient de cet attachement. — Pourquoi la foule s'éloigne des rêveurs passifs. — Ce qu'il advient de cet éloignement. — A travers la Civilisation et THistoire.

Nous avons distingué deux types de rêveurs qui s'opposent à la fois par leurs caractères primordiaux et leurs réactions extérieures. Il nous reste à entrevoir le rôle social de tels hommes, et à mettre en opposition leurs influences dissemblables à travers le Monde.

On ne s'étonnera pas que les rêveurs actifs deviennent facilement des idoles pour le peuple, car on sait que le peuple est toujours en quête d'un demi-dieu qu'il puisse adorer.

Dans l'œuvre de Cervantes, le peuple c'est Sancho. Or, Sancho se doute bien que son maître

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ne jouit pas en toutes circonstances de l'entière possession de soi-même. Il exprime d'ailleurs en termes parfaits l'opinion de la foule jugeant les

illuminés : « Quant à votre valeur et à vos

exploits, les uns disent : c'est un fou assez agréable, et les autres : il est courageux, mais toujours battu. » Et cela n'empêche pas Sancho de suivre ce « fou agréable », et de le suivre même quand il est ((battu »; cela ne l'empêche pas de quitter pour lui son pays, ses biens, sa femme, son enfant; cela ne l'empêche pas de supporter à ses côtés toutes les privations, toutes les avanies, et de lui être dévoué jusque dans le malheur et jusqu'à la

mort.

Pareillement le peuple s'enthousiasme pour ceux qui ont ou paraissent avoir un grand idéal ; il se laisse fasciner par leur assurance audacieuse et prompte, et souvent aussi par leurs belles promesses. Car le peuple croit au pouvoir des illuminés, comme Sancho croit à la vertu des chevaliers errants. Il dit, lui aussi : « Un chevalier errant est une chose toujours à même d^être empereur ou roué de coups, aujourd'hui manquant de tout, demain pouvant disposer de trois ou quatre royaumes qu'il donne à son écuyer. » Mieux encore, si les royaumes ne viennent pas, s'il ne pleut que des coups, le peuple est prêt à reconnaître, comme l'écuyer : « Monseigneur, je suis un véritable âne, il ne me manque que le bât, et, si vous voulez

le mettre sur mon dos, je serai loin de m'en plaindre ; vous ne ferez qu'une justice. » Il n'est point très rare, en effet, que le peuple marche « le bât sur le dos » et se laisse conduire de la sorte aux situations les plus périlleuses.

Mais alors, il ne serait point déplacé peut-être d'appliquer au peuple « marchant sous le bât » le mot de la duchesse : « Puisque Don Quichotte est fou, puisque Sancho, son écuyer, le connaît pour tel, et que, malgré cette connaissance, il ne laisse pas de le suivre et de s'associer à ses folies, il s'ensuit que mon ami Sancho doit être un peu fou lui-même. » Oui, parfaitement, le peuple-Sancho souffre d'une douce folie. Seulement, sa folie à lui est amorphe. Elle s'appelle tout simplement, d'un mot, la suggestibilité.

En vérité, si les rêveurs actifs trouvent auprès de la foule des faveurs sans cesse renaissantes, jamais épuisées, c'est que la foule se reconnaît en eux. Ces rêveurs sont simplistes, ils sont schématiques, et cela plaît à la foule : elle aime la condensation de la vie en quelques formules très claires qui polarisent ses aspirations confuses en les concentrant sur un but précis, facile à concevoir. De plus, ces rêveurs savent croire sans hésitations et sans restrictions, ils sont confiants, ils sont sûrs d'eux-mêmes, et cela plaît encore à la foule : elle veut adhérer sans arrière-pensée, elle désire s'entendre affirmer les choses, elle exige

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qu'on lui apporte des convictions tranchantes qui lui en imposent et qui la rassurent en lui suggérant une impression de force. Enfin, ces rêveurs sont moraux, foncièrement momux, en ce qu'ils ont une foi très sincère dans l'excellence de quelqu'un ou bien de quelque chose sur quoi ils comptent fermement pour mettre du bonheur parmi les hommes et de l'ordre dans la vie. Or, la foule n'est-elle pas morale, morale par essence? Si, n'est-ce pas, puisque la morale même n'existe que pour elle et par elle, puisque sans foule il n'y a pas de morale qui soit, et que sans morale il n'y a pas de foule qui puisse être, — j'entends de foule constituée.

Dans cet enthousiasme des masses pour les rêveurs illuminés, on peut voir certes le petit côté, le côté vaudeville, et, pour nous reporter à l'exemple-souche, le côté du Sancho mesquin, cupide et grotesque. Il n'est pas douteux, en effet, que le peuple attaché aux pas de certains hommes escompte bien souvent un profit ou une récompense qui ne sera point toujours « le gouvernement d'une île », mais qui se traduira du moins par quelqu'une de ces menues pâtures qu'un seigneur donne aux gens de sa suite, quand il est content de leurs offices. La vie sociale de tous les temps illustrerait de maints faits divers cette notion banale sur laquelle je n'insiste pas. Seulement, je me plais à reconnaître qu'en regard

de cela, il y a le grand côté, le côté tragique, et, pour nous reporter à l'exemple-souche, le côté du Sancho de la dernière heure, généreusement dévoué et presque héroïque dans la profondeur naïve de son attachement. Car le peuple n'est pas attaché seulement aux hommes qui ont un idéal fervent, parce qu'il compte en tirer quelque bénéfice; le peuple est attaché aux hommes qui ont un idéal fervent, parce que le peuple est humain et qu'il est humain de croire en ceux qui croient.

Rappelez-vous les lamentations du vieil écuyer cramponné au chevet de son maître mourant. Je ne connais rien pour ma part qui soit d'une beauté plus émouvante, et d'un sérieux plus dramatique, sous des apparences bouffonnes, que l'obstination de cette âme simple à ressusciter le génie de l'ancien Don Quichotte redevenu Alonzo Quixano et à rappeler de toutes ses forces désespérées l'idéal qui meurt avec lui, — cet idéal dont elle a souffert pourtant, cet idéal qui n'a pas tenu ses promesses et dont elle n'a récolté que des tribulations et des amertumes, cet idéal qu'elle a renié, qu'elle a déserté, et qu'elle voudrait faire revivre encore, malgré tout. « Non, Monsieur, s'écrie éperdument Sancho, vous ne mourrez point; il n'est pas possible que vous mouriez Je ferai tout ce que

vous voudrez; nous irons où il vous plaira : berger, chevalier, écuyer, tout m'est égal, pourvu que je sois avec vous Si vous ne pouvez pas vous cou-

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soler du malheur d'avoir été vaincu, je dirai que c'est ma faute, je déclarerai, j'affirmerai par serment que j'avais mal sanglé Rossinante, que

c'est à moi seul que l'on doit s'en prendre » Il

y a du sublime dans cette charité suprême, et la raison qui l'inspire nous affirme suffisamment quelle force incommensurable est l'idéal, quel amour sans limites peuvent suggérer ceux qui l'incarnent, quel formidable levier tiennent en mains ceux qui jouissent de cette force et qui suscitent cet amour, et quelle puissance est la leur enfin pour soulever les hommes et pour les conduire à travers le Monde.

Où les conduisent-ils? A quelque chose d'extrême invariablement. Or, si l'extrême peut être parfois dans le bien, il est dans le mal plus souvent, pour cette raison qu'il est l'extrême. En fait, la foule qui se laisse entraîner par eux* n'y trouve d'ordinaire que des « malencontres », et quand on la regarde au cours de l'Histoire, on ne peut guère s'empêcher d'évoquer tout droit l'image de Sancho berné par les Ségoviens.

Il est vrai que l'Histoire ne se juge point à courte échéance, et que des malencontres d'un jour on a vu sortir un bonheur durable. Il resterait à savoir si ce même bonheur n'eût pu se constituer sans ces malencontres. Mais le moment n'est pas venu d'ouvrir pareille discussion. Quand même le bonheur ne viendrait jamais, et pourvu qu'elle

croie qu'il viendra sûrement, la foule, si bernée qu'elle soit, oublie ses misères et se contente des consolations qu'on veut bien lui offrir : « Comment dore, mon fils ! est-ce que l'on t'a battu ? — Eh! par la sambleu ! je vous le dis depuis une heure. — Ne t'en inquiète pas, crois-moi; car je vais faire tout à l'heure mon excellent baume de Fier-à- Bras, avec lequel nous serons guéris dans un

clin d'œil »

Seulement, il peut arriver tout de même que, furieuse d'être leurrée, la foule, un beau jour, se tourne contre l'idole et la brise. Il n'est même pas rare qu'elle commence par là, et si c'est la prérogative des illuminés d'entraîner les masses, il faut ajouter que c'est leur lot aussi d'être lapidés par elles. Adorés aujourd'hui, ils peuvent être demain foulés aux pieds.

Tout autre est le rôle, et tout autre la destinée des rêveurs passifs qui, eux, ne subjuguent ni n'entraînent le peuple, pour cette raison qu'ils n'aiment point «se mêler », et pour d'autres raisons encore qu'on prévoit déjà.

D'abord, le peuple ne les comprend pas. Ils sont insondables dans leurs profondeurs, ils sont énigmatiques avec leurs finesses, et le peuple n'aime pas à s'embarrasser des complexités gênantes et

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des subtilités qui empêchent d'y voir simple et gros. Et puis le peuple n'a que faire de les suivre. Ils ne savent pas croire sans réserves et ne regardent jamais une face d'un objet sans voir l'autre par transparence ; ils hésitent, ils suspen- ' dent leurs jugements, et le peuple ne hait rien tant que le doute et l'incertitude, — car que peut-il faire de gens qui n'affirment rien, qui sourient et qui hochent la tête? Enfin le peuple sent bien qu'ils n'auront jamais, eux et lui, une même conception de la vie. Car sa conception, à lui, est tout forcément morale, puisque sociale, puisque grégaire, et la leur étant esthétique, ïndi\ïd\is\isie et aristocratique, ne peut pas plus y rentrer que le jour ne peut rentrer dans la nuit.

Aussi la foule regarde généralement les rêveurs passifs du même œil dont Polonius regardait Hainlet. Or, si je me souviens bien, Polonius regardait Hamlet comme un grand enfant qui a des caprices un peu singuliers, et qui s'amuse, par exemple, à voir dans un nuage un chameau après une baleine. Inversement, les rêveurs passifs pensent de la foule ce qu'Hamlet pensait de Polonius.... Et vous savez ce qu'Hamlet pensait de

Polonius.

Concluons. Les rêveurs passifs ne sauraient trouver dans la masse le plus faible écho. Voilà pourquoi ce ne sont pas eux qui lancent les religions, qui fondent les empires, qui soulèvent et boule-

versent le Monde, et voilà pourquoi ce sont les autres qui font THisloire. Mais, à défaut de faire

l'Histoire, ils font, eux, tout simplement j'allais

dire : la Civilisation. Ce ne serait pas exact du tout. Ils ne la font pas, puisqu'ils ne font rien. Disons cependant qu'ils n'y sont peut-être pas étrangers tout à fait. Si cela est vrai, — et je crois bien que cela est vrai, — leur part n'est point trop mauvaise, car, en somme, la Civilisation pourrait bien être la pièce du théâtre dont l'Histoire n'est que la parade.

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