‹ Le rêve et l'action [microform]Chapitre 36 sur 47 · CHAPITRE 1 LES DANGERS DU LIBRE EXAMEN · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1 LES DANGERS DU LIBRE EXAMEN

Le scepticisme et les destructions de l'analyse. — L'indifférentisme et le nivellement des valeurs. — L'aquoibonisme et l'atonie des sources actives. — L'ennui philosophique et le tœdium vitse.

La nostalgie de l'absolu, le dilettantisme et le cynisme.

Que l'artiste surveille son inspiration et qu'il la dirige au moyen d'une technique sévère, c'est une condition nécessaire pour que son œuvre soit viable et ne se ramène pas à de vaines fantaisies. Mais il ne faut point que la technique excédant ses droits tienne l'inspiration captive. Si le savoir paralyse l'élan, si la science étouffe le tempérament,

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l'artiste ne donnera plus que l'œuvre sèche, l'œuvre froide et sans envolée; ou bien, se morfondant chaque jour à scruter les imperfections de son art, et désespérant de faire vivre toute sa pensée, il abandonnera l'outil pour gémir indéfiniment sur une production qui jamais ne se réalisera.

De même Vidéal doit être sans cesse guidé, rectifié, châtié par la vigilante critique du libre examen. Mais il ne faut point que le libre examen, sortant de sa fonction, accapare et consume les forces de l'idéal. Dès l'instant qu'il devient une assiduité fâcheuse à nous regarder vivre et à démonter les rouages de la mécanique mentale, nous voyons sous son influence notre volonté se détendre, nos sentiments se dissoudre, et nos pensées se perdre dans le néant. Si, faute de nous contrôler, nous sommes exposés souvent aux dangers de l'action téméraire, il arrive qu'en nous contrôlant de façon maladroite et intempestive nous risquons de tomber dans la non-action. La raison réductrice qui surveille notre activité doit borner sa critique aux rapports des choses. Dès ' qu'elle veut l'appliquer à leur essence même, elle dévie de son rôle. Car l'effet d'une pareille critique n'est plus d'établir si notre idéal est appelé ou non à se réaliser dans tel cas donné, mais de mettre en question bel et bien le principe de tout idéal et c'est-à-dire de toute source d'agir

et de toute raison de vivre. Or il doit arriver, par un enchaînement fatal, que cette mise en question mène au scepticisme et que ce scepticisme conduit tout droit à la négation de la vie.

Nous devons, disait Gœthe, être obscurs pour nous-mêmes, nous orienter vers le dehors, et travailler sur le Monde. C'est qu'en vérité, n'étant plus tourné vers l'ambiance où il doit agir, mais se réfléchissant sur nos instruments d'action, l'esprit d'analyse produit, en guise de lumière, une obscurité complète et définitive. Quand on cherche une explication à toutes les valeurs sur quoi se fondent nos motifs de vivre, on en trouve d'autant moins qu'on s'adresse à la raison pure dont l'incompétence en pareille matière est assez notoire. Il en résulte que, ces valeurs n'étant pas « prouvées » mais plutôt « réprouvées » au sens rationnel du mot, les croyances qui en découlent risquent de s'efTriter.

Cet effritement ne peut manquer de se produire quand l'esprit, arguant d'une sincérité parfaite, veut juger au nom de l'absolu les valeurs dont il fait usage.

Nous aspirons à la Vérité, Or, qu'est-ce que cette Vérité? Un pur jeu de l'esprit.

Nous nous entendons sans doute sur les carac-

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tères d'une conception « vraie », en donnant au « vrai », comme critère, l'unanime croyance. Mais que voilà bien un cercle vicieux! La croyance unanime des hommes ne prouve point du tout que le « vrai » tel que nous le concevons ait une existence réelle. Notre science construit des symboles, et toutes les menues sciences qui la constituent ne sont que des algèbres conventionnelles ou, si vous le voulez, des langues. Dans ce que nous appelons les « lois de la nature » nous ne sommes pas en droit de reconnaître une réalité en soi, mais une métaphore abstraite inventée par nous, une formule que notre cerveau substitue aux choses pour les rendre compréhensibles. Compréhensibles, c'est-à-dire pareilles à l'esprit. Rendre les choses pareilles à l'esprit, les harmoniser avec lui, nous les représenter suivant son modèle, c'est tout ce que nous pouvons faire, u Connaître », c'est constater tout simplement de quelle façon ce qui est en nous perçoit ce qui n'est pas en nous, et c'est donc ne rien connaître que nous-mêmes. «Savoir», c'est nous assurer de quelle manière nous voyons, nous sentons et nous raisonnons, et ce n'est pas autre chose, et ce n'est rien du tout.

Ainsi notre esprit se donne à croire qu'il atteint le réel, cependant qu'il brode sur l'insaisissable réalité un thème de sa fantaisie. Mais d'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'en élucidant pour lui tout ce qu'il élucide, il demeure victime d'un simple

mirage? Que vaut chaque explication qu'il donne, tant que tout n'est pas expliqué? Il décrit les antécédents d'un fait et il croit en déterminer la cause. Or, toute cause est elle-même l'effet d'une cause et la conséquence d*un antécédent, de telle sorte que, de cause en cause, il faudrait, pour expliquer le fait, remonter à la cause première dont l'idée d'ailleurs n'est qu'une hypothèse. Chaque nouveau principe implique logiquement qu'on connaît déjà le principe des principes, et, comme en fait nous ne connaissons pas ce principe sur quoi reposent toutes nos constructions humaines, toutes nos constructions s'écroulent à mesure que nous les élevons. Vous voyez donc bien que toutes nos vérités sont fausses pour cette raison très élémentaire, à savoir qu'une Vérité qui s'isole et se détache de la vérité totale devient arbitraire et ne peut avoir droit, par là même, au titre de vérité. Alors, quelle valeur désormais peut prendre à nos yeux ce concept de « vérité » dont on parle tant et dont on vient de dire qu'il est sans fondement?

Nous aspirons à la bonté. Or, qu'est-ce que cette bonté? Encore un pur jeu de l'esprit.

Nous nous comprenons sans doute, au moins d'une façon grossière, lorsque nous parlons du «bien», quoique sa conception varie suivant le temps et suivant les lieux. Mais cette conception

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du « bien », fût-elle parfaitement immuable, est un résultat fortuit des rapports sociaux, et rien ne prouve qu'elle possède une valeur quelconque en dehors de nous. Il est même vraisemblable que toute la vertu des hommes importe assez peu à la destinée du Monde.

Nos morales ont l'air d'expliquer par Tintervention de forces mystérieuses le maintien de certaines habitudes courantes, hors de quoi nul groupement social n'eût pu s'entretenir, et qui doivent par suite se poursuivre elles-mêmes du seul fait qu'existe un groupement social. Mais de quelle bonne plaisanterie ne sommes-nous pas les dupes lorsque nous parlons sans rire de notre mérite ou de celui d'autrui! Il n'y a dans tout cela qu'une compréhension très sage de notre intérêt. Si vous venez m'objecter que le bien est irréfléchi, je vous répondrai que justement c'est assez peu le cas de me parler de mérite, car nous faisons alors le bien sans le vouloir. Si vous vous reprenez pour me dire qu'on fait le bien sans calcul avec la conscience du bien, je vous répondrai que le mérite n'en est pas plus grand, car nous faisons alors le bien en choisissant le bien, c'est-à-dire toujours pour notre plaisir, c'est-à-dire toujours dans notre intérêt. Qu'on ne puisse être vertueux d'une façon désintéressée, cela est si naturel qu'il est presque vain de l'expliquer. Que les apparences nous leurrent qui font croire à un altruisme derrière lequel

il f

il n'existe que l'amour de soi, cela est si évident qu'il est superflu de le dire.

Mais alors, s'il en est ainsi, trouvez donc dans votre entourage quelqu'un qui vaille votre estime! Trouvez donc en vous-mêmes quelque chose qui vaille d'être aimé! Que prétend signifier, pour quiconque a su le scruter, ce concept de « bonté « qu'on dissout lorsqu'on en déploie le mystère ?

Nous aspirons à la beauté. Or qu'est-ce que cette beauté? Toujours un pur jeu de l'esprit.

Nous nous entendons rarement sur le critérium du « beau », et, en supposant que nous tombions d'accord sur ce critérium, le « beau » en serait-il pour cela une réalité en soi? Pourrions-nous affirmer que les choses ici-bas sont belles autrement que par la- fantaisie] de nos yeux qui veulent les voir belles? Nos arts ont inventé le beau, tout comme nos morales ont inventé le bien et tout comme nos sciences ont inventé le vrai. Au demeurant, pourquoi le concept de « beauté » serait-il moins illusoire que le reste, et plus digne de notre créance?

Quand on entre dans une telle voie, on en vient à se dire que tout ment, et que le fond des choses n'a pas de sens. Il apparaît même que les choses les plus vides sont précisément celles qu'on a cou-

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tume de respecter le plus. Et l'on plonge finalement dans une sorte d'agnosticisme.

Il s'agit ici d'un doute qui est tout l'opposé du doute cartésien- Le sceptique cartésien entend bien se convaincre de pleine ignorance et faire table rase de tout préjugement, mais c'est dans l'espoir assez légitime d'asseoir ses croyances sur de meilleures bases. Le sceptique agnostique se conteste le pouvoir de croire, parce que rien au monde ne vaut d'être cru. Le doute chez le premier est un point de départ ; il devient chez le second un point d'arrivée. Autant le doute cartésien, méthodique et provisoire, demeure légitime et se montre fécond, autant le doute agnostique, systématique et définitif, est stérilisant et dangereux dans ses conséquences.

L'aboutissement naturel du doute agnostique, c'est le nivellement des valeurs, et par suite Vindifférentisme qui en est le corollaire fatal. Car pour peu que se dissolve le crédit des grands postulats qui entretiennent nos motifs de vivre, tout s'étiole et tout se décolore ; tout est creux, tout est vide. Qu'importe que les raisons soient bonnes ou mauvaises? Elles ne sont toujours que mensonges. Qu'importe le blâme ou l'admiration ? Rien ne vaut d'être jugé. Qu'importe la beauté ou bien la laideur des choses ? 11 n'y a pas de mesure. Tout est égal et sur le même plan. Tout n'est rien.

Or sitôt que la vie affective profonde subit de

vu

pareilles influences, on est à la veille d'un plus grand désastre et l'on voit survenir presque fatalement Vatonie des sources actives commandée par Y aquoibonisme . Il nous faut reconnaître en effet que la foi seule engendre le vouloir et féconde Faction. L'action, c'est la foi elle-même qui s'exprime et qui s'objective, et l'on peut bien dire que croire est le mode « potentiel » d'agir, comme agir est le mode « effectif » de croire. Aussi, dès l'instant que s'épuise la croyance, l'enthousiasme s'achève et l'action s'arrête.

Que rien ne puisse nous sembler pire ni meilleur que son antithèse, et que rien ne semble digne d'appeler nos efforts, c'est en cela peut-être qu'est le dernier mot de la misère humaine. La chose la plus triste au monde pour un homme, c'est de ne plus trouver aucune base à quoi rattacher les actes de sa vie. Le symptôme d'agonie c'est de se dire que rien n'est souhaitable et que rien ne peut fixer un peu de notre amour, car tout geste est ainsi détruit dans son principe même. A quoi tendre, si le but est vain ? Le sceptique, tout à l'heure, observait les choses et disait : « Qu'importe ?» A présent, il s'assied au pied de son effort et dit: « A quoi bon? » A quoi bon allumer une lueur dans l'énormité de la nuit ? A quoi bon créer quand s'affirme le néant de la vie ?... A quoi bon des rêves après d'autres rêves?

L'esprit qui a passé par ces différentes étapes

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aboutit au terme final: il sombre dans l'ennui, s'épuise dans la consomption. V ennui philosophique : c'est ainsi que nous appellerons, si vous le voulez bien, le mal de langueur qui ne cesse de le miner. Le tœdium vitse : c'est le mot qui désigne son genre d'épuisement.

Il y a mille façons de s'ennuyer. Mais l'ennui dont il est question se sépare des autres en ce qu'il se connaît, en ce qu'il s'analyse, en ce que, cherchant à se connaître et s'analyser, il se renforce, il se multiplie, il devient à lui-même son prétexte et son aliment.

L'esprit qui s'ennuie pour « le grand motif» enveloppe le dehors d'un regard et n'y voit que l'immensité désespérante de notre ignorance, l'indéracinable égoïsme de nos mobiles et l'hypocrisie incurable de nos vertus, la folie de nos passions et la vanité de nos joies, l'inutilité de nos efforts et le mensonge de nos prétendus progrès, la brièveté même de notre existence qui est faite de toute cette duperie. Alors il s'enferme en soi, il se replie dans son unité, il contemple le défilée de ses idées et de ses émotions, de ses émotions qu'il remâche et de ses idées dont il fait de la poussière. Mais voici que tout cela passe encore, aussi indifférent, aussi étranger, aussi vain que les objets du monde extérieur. Et l'esprit s'ennuie en face de lui-même, tout comme il s'ennuie au sein de l'univers.

Que tout cela est donc monotone! On arrive parmi les fantoches, on s'agite sans but, et Ton part. Et rien ne change, et tout continue, et tout recommence. Penser qu'il y a des hommes qui ne se lassent pas de ce mécanisme d'horloge I... Mais pour qui ce mécanisme n'a plus de mystère le bâillement ne s'arrête qu'à la mort.

La mort d'ailleurs, il n'est point séant de la demander, quoi qu'en disent quelques faux sceptiques. On n'est pas au bout de son désir quand on la désire, car vouloir la fin du vouloir, c'est encore vouloir quelque chose. Seulement, lorsqu'on est las, il est juste du moins de la bien accueillir, puisqu'elle est une occasion de s'en aller.

Cette neurasthénie morale issue de l'analyse et aboutissant à l'horreur de vivre n'est guère l'apanage des êtres vulgaires. Elle recrute au contraire les esprits les plus distingués — ce qui ne veut pas dire, loin de là, que les esprits les plus distingués y soient condamnés toujours du fait de leur distinction.

Malgré ses poses quelque peu suspectes, l'ennui d'un Chateaubriand est profondément ressenti, et l'auteur de René, comme celui d'Adolphe et celui d'Obermann, transparaît à chaque page du livre. L'ennui d'un de Musset appelle cette appréciation si vivante de Taine : « Il a trop demandé aux choses ; il a voulu, d'un trait, âprement et avidemenj

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savourer toute la vie; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée, il l'a arrachée comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant ». N'est-ce pas de Musset lui-même qui regrette avec Fantasio de ne pouvoir être « ce monsieur qui passe », et de ne pouvoir se passionner « pour un homard à la moutarde, pour une grisette, pour une classe de minéraux » ? Sainte-Beuve écrit : « Je suis arrivé dans la vie à l'indifférence complète. Que m'importe, pourvu que je fasse quelque chose le matin et que je sois quelque part le soir? » Et Gautier disait: « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien ; cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent ». Écoutez s'épancher Flaubert: « Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d'en écrire un, il me prend un ennui à crier... La vie ne me semble tolérable que si on l'escamote ». Maupassant déclare également : « Il n'y a pas d'homme sous le soleil qui s'embête plus que moi. Rien ne me paraît valoir la peine d'un effort ou la fatigue d'un mouvement... Tout se divise en farce, ennui et misère ». Mais il n'est en l'espèce aucun document qui atteigne par son éloquence \e journal d'Amiel. Tout Amiel est dans son journal, et tout son journal est dans le vers tombé comme un glas au bout du dernier feuillet :

Que vivre est difficile... ô mon cœur fatigué !

^'bdi'.

fi

Ainsi l'analyse poussée jusqu'à ses limites extrêmes se fait pernicieuse. Elle n'est plus la bonne conseillère qui tient lieu de tuteur à notre idéal ; elle devient la force dévastatrice qui l'atteint jusqu'en son berceau. Étouffant nos désirs, épuisant nos tendances, elle suspend notre activité en annihilant nos motifs d'action. Cet écueil du rêve destructeur est plus grave peut-être que tous les dangers du rêve constructeur. Les hommes et les choses, tôt ou tard, se chargent de réduire les seconds. Mais c'est du néant que le premier procède. Et qui peut se flatter de réduire le néant?

Ce qu'il adviendra d'un homme enlisé dans les conséquences fâcheuses du libre examen n'est point trop facile à déterminer d'avance. Et pourtant, j'aperçois trois voies qui lui sont ouvertes.

Il est donné à quelques âmes rares de souffrir sans répit du désir infini de sauter hors de nos limites humaines, pour s'abandonner, dirait l'admirable Amiel, au « besoin de totalité » qui obsède les très grandes natures. Ce « besoin de totalité » se heurtant chaque jour aux cloisons étanches de la vie réelle toujours relative, toujours imparfaite et toujours finie, détermine chez elles l'éclosion d'un cercle vicieux dont rien ne peut marquer l'issue.

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La nostalgie de l'absolu^ sous sa forme pure, est un mal qui empoisonne la vie. C'est la dignité s'acharnant à martyriser le bonheur. Quand on regarde les choses « du point de vue de l'Hindou pensant aux jours de Brahma », leur insignifiance rend naturellement « le préjugé bouffon, la passion burlesque et l'effort ridicule». On a beau chercher, on ne découvre aucun but qui vaille, et, pour peu qu'on passe outre, on entend la voix de Méphistophélès : « Non, tu n'es pas heureux; non, tu n'as pas bien fait.... non, ton bonheur n'est pas entier; non, ton œuvre n'est pas complète...» Alors, décidément, les rêves et les choses n'ayant pas une commune mesure, il faut mépriser les choses. Et c'est ainsi que des êtres, qui peut-être valent mieux que ces choses, repoussent leur offrande par crainte du désenchantement. Par excès de désir ils s'obligent à ne désirer rien ; par excès d'ambition ils se forcent à tout abdiquer; par amour de la vie placée en des sphères trop hautes ils exaltent le dépit jusqu'à répudier la vie.

Ne désirer rien et tout abdiquer : est-ce bien cela?... Le trait dramatique de la situation, c'est plutôt que la pauvre grande âme désirera toujours, n'abdiquera jamais.

Terminer dans le désabusement, c'est fort bien ; ne point renaître de ce suicide, c'est là le difficile. Faire la traversée en sachant l'entière vanité de ce que l'on rencontre et en l'acceptant pourrait être

un sort de tout repos pour quiconque ne serait plus capable d'aspiration. Mais la torture de la grande àme, c'est que sa faculté de rêver ne la quitte point, et que cette faculté toujours jeune est une source inépuisable de songes qui ne tarissent

pas.

Ne pouvant ni renoncer à la perfection ni la découvrir, la pauvre grande âme est un gouffre dont rien ne satisfait le désir et que l'évanouissement du désir ne satisfait pas encore. Nul objet ne saurait gagner son amour, et son amour néanmoins veut se donner tout entier. Sentir que ce qu'elle aime est l'inaccessible et refuser de se rabattre sur autre chose, fuir l'insuffisance du réel sans trouver une place pour son idéal, c'est en cela que réside le mal dont elle soutîre. Et comment trouverait-elle une place pour son idéal puisqu'elle le situe d'avance en un lieu qui n'existe pas? Son idéal: Elle ne le poursuit pas, elle le cherche. Son idéal, il est innommable, il attend sa définition. La pauvre grande àme n'a pas d'idéal : elle a l'inépuisable faculté, l'incommensurable goût de l'idéal. Son état, à elle, c'est l'état du malade qui n'éprouve en toutes circonstances qu'une seule émotion : l'angoisse de ne pouvoir en ressentir une autre. Son lot, c'est le besoin de jouissance portant avec soi l'incapacité de jouissance, et c'est la soif du bonheur s'avivant désespérément dans la recherche de sa formule.

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Certes, les êtres ainsi constitués sont à plaindre dans leur misère. Mais dans leur misère une srandeur existe qui appelle toutes nos sympathies. Ces êtres, nous les aimons et nous les plaignons dans leur doute parce qu'il est douloureux; nous les aimons et nous les plaignons dans leur ironie parce qu'elle est amère. Nous les aimons et nous les plaignons de reconnaître ici-bas tant de laideur, tant de mal et tant d'ignorance, car nous soupçonnons qu'ils soupirent ainsi après toute la beauté, tout le bien, toute la vérité qui pourraient s'y voir et qui ne s'y voient pas. Ils sont à coup sûr victimes d'une erreur. Mais» en faisant abstraction de Terreur, comment ne point reconnaître que leur dégoût est né dans le plu» forcené des idéalismes, que derrière leur manque d'ambition une ambition titanique se cache, <|U(î dans leur dédain une rëvolle superbe s'élôvo contre la petitesse de la condition humaine, et qu'enfin leur malheur c'est (rètn* phis grands <jiio la vie?

La grande âme ne guérit pas. D'autres âmes guérissent. Moins insatiables (ît plus facilement matées, elles se consolent d'avoir enlr'onv<»rt l'abîme en se fabriquant un commode fatalisme do circonstance, et en allant se coubtruire dans un monde fictif une demeure qu'elles font à leur

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taille et d'où l'on peut voir l'abîme sans prendre

le vertige.

Le dilettantisme passif est un port où le désabusement va jeter l'ancre très volontiers. Ce n'est plus ici la protestation qui ne se résigne pas, l'amertume qui ne veut point se résoudre; c'est l'acceptation dans le dédain, la tranquillité dans le mépris. Et c'est, en somme, un scepticisme abouti, un scepticisme conclu, un scepticisme qui a pris posture — mais qui a pris posture avant lutte, si je puis dire : paresse de la volonté plus encore qu'erreur de l'esprit.

Le dilettante s'installe au milieu du monde, et contemple dans l'inaction le jeu de tout ce qui s'y passe pour s'en divertir intellectueUement. Plus d'analyse à craindre avec lui, et plus d'ennui à redouter. Contre l'instrument de torture et contre le poison quelque chose le protège qui ressemble à de l'immunité. Que dis-je? Il lait du poison sa nourriture et de Tinstrument de torture son hochet. Démonter le pantin pour voir ce qu'il a dans le ventre, c'est une distraction qui a son intérêt en soi, et rien n'empêche qu'en celte distraction l'on aille mettre même tout le plaisir de vivre. Mieux, c'est un amusement de seigneur, et point banal du tout, car c'est une bravade contre le postulat commun de notre humanité chétive. Est-ce que ce postulat ne dit pas : croire et ne rien savoir? C'est pour le moins un joli caprice que

de placer les termes à l'envers en se donnant comme gageure de connaître tout et de ne croire à rien.

L'homme de cette gageure y met d'autant plus de fierté que son point de vue s'éloigne de l'universelle routine et qu'il le sait bien. Être sûr de n'être point sûr et s'en amuser, c'est une altitude : c'est une attitude même qu'on peut cultiver. Se gargariser avec tous les doutes, c'est un jeu dans lequel on peut s'oublier : on peut même en faire une griserie. Et comme on s'installe ainsi dans une position toute spéculative que rien ne peut troubler, on est bien à rai.*«ï iKiur laissiir de cOt^, au sens objectif, la pourKiiito du bonheur et de la vérité.

Mais n'est-ce point encore U de l'eiiDui? — Non pas. C'est un procédé pour ciseler de l'ennui par amour de l'art, et c'est une manltTi* de ^e gnrdcr de Tennui.

Mais n'est-ce point encore là du dégoût de U vie? — 11 n'y paraît guère. Car celle jonglerie avec le néant, c'est la preuve que l'on craint do s y évanouir et c'est une façon coquette de cii^rir la vie.

Si pour l'homme du dilettantisme il n*c«l que farce au monde, la farce du moins n'est pas déplaisante à voir. Peu importe d'ailleurs sur quel thème elle se joue, et dans quel &eiis elle se dénoue, et quel proverbe peut eu sortir. Comme du vrai au faux Ton ue trouve |>a.s riiiterralle

d'un fil, ou plutôt comme le faux a sa vérité, il n'est point de doctrine à combattre ni à soutenir. Puisque le bien et le mal se confondent, ou plutôt puisque le mal a toutes les excuses, il n'est point de conduite à flétrir. Et, le beau ne se dissociant pas du laid, ou plutôt la laideur ayant un charme spécial, on peut tout entendre, tout voir et tout accepter.

Le dilettantisme, insouciant du meilleur aussi bien que du pire, entraîne donc certaine tolérance un peu fade, égoïste et veule. C'est à sa faveur que, malgré les lumières qu'on a (et peut-être à cause des lumières qu'on a), on supporte chaque jour rimpudence grossière de gens qu'on méprise, et Ton abandonne aux plus détestables causes un triomphe assez dérisoire, sous le prétexte navrant qu'il est vain de lutter. C'est avec cela qu'en religion comme en art, en morale comme en politique, on se désintéresse de croire et par suite on se désintéresse d'agir. C'est avec cela qu'ayant la nausée — et je conviens qu'il y a lieu souvent d'avoir la nausée — on se refuse à prendre parti, ce qui laisse les ennemis du bien se fortifier d'autant. C'est avec cela qu'on en vient à céder la place aux médiocres plus audacieux qui croient à euxmêmes et qui osent quelque chose, et c'est ainsi qu'on fait, sans le vouloir, le jeu d'une foule d'intrigants parfaitement imbéciles qui éclaboussent les braves gens d'un succès facilement acquis. Or,

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cette tolérance n'est pas la tolérance vraie. Au fond de la tolérance vraie, il y a de l'héroïsme, c'est-à-dire justement le contraire de l'indifférence, du manque de foi et du manque de vie.

Réaliser l'attitude critique pour elle-même, cultiver la « pure et immaculée connaissance » pour le seul plaisir de donner au mot de l'Ecclésiaste une confirmation savante, c'est un idéal assez misérable. Cette contemplation ironique devenue habitude, érigée en système, transformée en tic, est l'abolition de l'énergie vitale. Ce n'est pas assez de détourner les yeux pour ne point se mêler aux misères d'en bas : ces misères, il faut les dompter. Il ne suffit pas de s'isoler de l'ambiance et de se tenir au-dessus des vulgarités : ces vulgarités, il faut les emplir et les pénétrer de ce que l'on conçoit de moins vulgaire, de plus élevé, de plus largement humain. Il ne s'agit pas de se draper d'un geste olympien-, il s'agit de faire le geste utile, et, dût-on surmonter le plus profond dégoût, il s'agit de vivre impérieusement. Nombre de beaux esprits sont de pauvres esprits parce que leur finesse consiste à n'avoir point de cœur.

Sans doute notre dilettante examine toutes les nuances de son existence profonde ; il s'intéresse à tous les mouvements qui s'opèrent dans le jeu de ses passions et de ses sentiments ; il éprouve à se repaître de ses douleurs mêmes une curiosité vibrante. Ses passions, ses sentiments, ses dou-

leurs, il les collectionne, il les étiquette volontiers, comme un horticulteur étiquetant et collectionnant telles et telles variétés de tulipes. Mais à jouer de sa vie affective, il la frappe de stérilité.

N'allons pas confondre avec la sensibilité agissante cette sensibilité de représentation qui ne voue à Faction qu'un amour platonique et un intérêt de parade. Cette dernière se dépense en dedans. Sa force, elle l'exploite pour son propre compte, elle s'en sert pour sa subsistance et son accroissement. L'autre, qui est la vraie, se dépense en dehors. Sa force, elle en fait des mouvements utiles, si bien qu'on ne peut la concevoir séparée de sa fin qui est tout justement d'agir. Si celle-là montre de la pitié, ce n'est jamais une pitié inerte, une pitié qui s'enferme en soi, qui se regarde pleurer, qui s'émeut de la représentation et qui s'en tient là; c'est toujours une pitié féconde, une pitié qui est déjà tendance et qui se mue d'emblée en activité. Sachons donc ce qu'est une émotion vraie, un élan sincère, un geste- profond; et sachons en différencier une passion fantôme, un passe-temps des nerfs, un sport de l'esprit.

Mais en vérité le dilettante ne trompe que lui-même. D'un point de vue tout ésotérique, son philosophisme sans doute pourrait se justifier, s'il était prouvé que ce philosophisme atteint le but qu'il prétend poursuivre, et procure avec l'évanouissement du vouloir le plaisir de la con-

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naissance. Mais voici justement que ce but ne peut être atteint, car la connaissance et le vouloir sont inséparables et ne s'isolent qu'artificiellement. Dans le complet égoïsme qui exclut famour, dans l'entier détachement qui élimine l'action,' ceux qui croient atteindre au suprême savoir ne connaissent rien. C'est l'action qui est révélatrice des parties les plus profondes et les plus inconnues de notre être, et c'est au pied de l'action que nous apprenons à connaître autrui comme à nous connaître. Aussi le dilettante qui glisse sur la vie, qui ne se mêle pas à la vie, qui ne la pénètre pas et qui n'entre pas dans sa substance même, ne sait rien de la vie. Cet homme, qui se veut dégagé de toute illusion, n'arrive à se donner qu'un spectacle faux. Sa prétendue science ne peut découvrir que des bribes déformées, très superficielles et très incomplètes de la grande comédie humaine, et n'aperçoit plus ni la cohésion ni le sens véritable des scènes qui se déroulent. Il est très semblable à un spectateur qui passerait sa soirée près du machiniste ou dans les coulisses, et quitterait le théâtre sans avoir vu la pièce.

Disons mieux. Le théâtre, c'est peut-être lui, hélas! qui nous le donne, car en s'exposant à nos réflexions, il sert à notre enseignement. Les misères intimes qu'il étale nous prouvent une fois de plus qu'il faut chercher dans l'action, dans l'action élevée, non seulement le complément de

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penser, mais encore le correctif le plus sûr et le plus efficace des désastres de la pensée.

Quelques esprits ne demandent pas à l'action élevée un remède contre l'analyse, mais font de l'action basse, après analyse, un ultime refuge. Parce qu'on a déposé tout motif de croire, on ne cesse pas pour cela de croire qu'on est vivant, et, du fait qu'on a vu tarir toute source d'aimer, on n'est pas empêché, loin de là, d'exalter plus rigoureusement que jamais l'égoïste amour de soi-même. Le cynisme actif se présente ainsi comme une dernière voie ouverte au désabusement. Et c'est encore là, si l'on veut, un scepticisme abouti, un scepticisme conclu, un scepticisme qui a pris posture; et c^est encore là enfin une façon de s'évader hors du scepticisme.

Le cynique estime que, rien ne valant mieux ni moins que son contraire, il serait fort insensé d'abdiquer, au nom d'un principe quelconque, les plaisirs égoïstes qu'on peutlse donner. Jouir, cela du moins ne ment pas. Jouissons puisque tout est vain ! Et nous revenons ainsi à certaine doctrine que nous connaissons déjà pour ravoir développée longuement.

Ni la nostalgie de l'absolu dans son aspiration éternellement angoissée, ni le dilettantisme passif

LES DANGERS DU LIBRE EXAMEN

dans son détachement hautain, ni le cynisme actif dans son réalisme vulgaire, ne peuvent être érigés en règle de conduite. Ces trois chemins ne sont que trois impasses d'où reviennent rarement les esprits chercheurs qui ont eu le grand malheur de s'y fourvoyer.

Dans le conflit du rêve et de l'action, l'éternel nostalgique reste déchiré; sous figure de régler ce conflit, notre dilettante se perd dans le faux rêve, et notre cynique dans la fausse action. De ces trois victimes, la première cherche sans issue ses motifs de vivre ; la seconde étreint un fantôme, croyant embrasser la vie; la troisième triture une réalité qui n'en est que la caricature fangeuse. Et ce sont bien là trois victimes.

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