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CHAPITRE IV

LES DROITS DE LA RÉSIGNATION

Les domaines de l'impossible et de l'inévitable. — L'acceptation et le renoncement.

La part de l'imprévisible et les bienfaits de la chimère. — L'irréalisable comme source de réalités.

On pourrait croire que dans les dangers de l'utopie on dût trouver un certain appoint en faveur d'un état d'esprit qui fut exalté d'une manière outrancière sans doute par le monde ancien, mais qui est déjugé parfois d'une manière outrancière aussi par le monde nouveau : je veux parler de la résicjnation.

Les philosophies chrétienne et païenne, chacune enseignant avec ses tendances, nous avaient appris que le bonheur a ses limites et que la première condition d'être heureux est de savoir qu'on ne peut être heureux complètement; elles nous avaient appris que nos prérogatives ont des bornes et que la première condition de pouvoir est de savoir qu'on ne peut pas toutes choses ; elles nous avaient appris

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enfin qu'une certaine «volonté de puissance » retournée fait de l'être intérieur une façon de citadelle admirablement armée contre le mal qu'on ne peut pas détruire activement. Ces conseils doivent être écoutés : ce qui ne veut pas dire qu'on doive s'en tenir là.

Prenant le contre-pied, les philosophies modernes — quelques-unes en particulier — font ressortir soit l'inanité soit la malfaisance de tout ce qui est obstacle au bel optimisme humain, de tout ce qui empêche l'homme de vivre dans la liberté en force et en joie. Et c'est parfait : ce qui ne veut pas dire qu'on doive dépasser ni dénaturer surtout la pensée que renferment les mots.

Il y a une résignation qui est une acceptation triomphante ; il y en a une autre qui est un renoncement. Renoncer, c'est subir et ne rien faire pour ne pas subir. Accepter, ce peut être vaincre, dominer, dompter, se hausser, grandir. Renoncer, c'est ne pas vivre ; accepter, ce peut être vivre d'une vie qu'inspire la suprême sagesse.

Ainsi la résignation ne vaut rien par elle-même : ce qui vaut en soi, c'est le motif qui l'inspire et c'est la pensée qu'elle recouvre. Il est à la portée des âmes les plus veules d'être résignées, car il n'est rien de si facile que dé se jouer à chaque heure du jour la comédie de la fatalité ; mais il est dans le pouvoir des seules âmes d'élite d'être résignées d'une certaine manière, et cette ma-

nière nous prouve justement que, s'il existe une fatalité des choses extérieures, il n'existe au fond de nous nulle fatalité pour nous empêcher d'être en fm de compte plus forts que ces

choses.

Vous voyez dès lors que toute la question se résume en ceci : ne vous résignez jamais, car se résigner c'est en somme abdiquer l'effort en quoi se tient tout notre art de vivre — ou du moins faut-il que la résignation dont vous êtes paré soit une volonté radieuse, auquel cas elle devient elle-même une forme de l'effort, et par suite un aspect de

la vie.

La résignation doit commencer seulement là où l'activité féconde ne peut plus atteindre. Elle trouve place en regard de l'inévitable : elle est même ici une façon de victoire. Mais on ne doit l'agréer sous aucun prétexte sur tous les points où la lutte est encore possible. Vivre, c'est avancer, c'est grandir sans cesse. Qui n'avance plus recule et qui ne grandit plus décline. Si notre ancêtre primitif s'était résigné, nous n'aurions pas vu notre évolution physiologique aboutir à l'évolution intellectuelle qui est toute l'histoire de l'humanité. Dans cette histoire même, si les hommes s'étaient résignés, le prodige des civilisations ne se serait pas accompli. Les perfectionnements qu'on admire ne sont jamais venus de ceux qui acceptent leur lot, mais de ceux qui, concevant une idée nouvelle dont peut-être ils ne

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verront pas Téclosion, donnent à cette idée leurs joies et au besoin leur vie.

Des dangers de l'utopie nous ne saurions donc dégager aucune conclusion qui nous déconseille d'agir en nous entr'ouvrant la voie de la résignation passive. Nous y reconnaissons seulement une indication d'agir dans un certain sens et suivant une certaine méthode sous peine d'agir mal; nous y découvrons une invitation, non pas à renoncer purement, mais à ne renoncer jamais, tout en acceptant notre imperfection et en connaissant nos limites dont il faut tenir compte en vue justement d'aller bien, d'aller loin et d'aller sûrement.

11 n'est pas vrai que l'homme puisse composer avec les seules forces de sa volonté : c'est pour cela qu'une sagesse secrète doit dormir en nous, qui ne se montrera qu'à son heure, mais qui devra nous rappeler parfois que tout n'est pas dans le vouloir. Et cela n'empêche point que nous devions aborder l'action comme si tout était dans le vouloir, car c'est en croyant que tout nous est soumis que nous irons jusqu'à l'heure dangereuse avec la confiance et le courage qui font les grandes choses.

Que la crainte d'une erreur nous préserve donc des fautes qui doivent engendrer l'erreur, mais

qu'elle ne vienne pas nous stériliser ! Il y a plus d'erreurs dans le cerveau d'un homme de génie qu'il n'y en a dans la petite cervelle des hommes de bon sens, et c'est pourtant de ces erreurs qu'émergent sans cesse quelques moignons de vérité sur quoi s'appuie le Monde.

Et d'abord — si l'on fait abstraction de certaines utopies que nous avons classées comme irrémédiables parce qu'elles sont fondées sur une pétition de principe — pouvons-nous toujours établir, avec la reculée du temps, quel rêve est chimérique et quel rêve ne Test point?

Aussitôt que nous sortons du cercle de l'expérience présente, nous ne savons guère, dans l'ordre pratique, ce que c'est que le « bien », et nous ne savons guère dans Tordre spéculatif ce que c'est

que le « vrai ». '

Nous possédons quelques éléments de jugement sur les phénomènes sociaux tant que nous opérons sur un temps très court et dans une portion limitée de l'espace. Mais au delà de ce temps et de cet espace nous n'avons plus de critérium. Toutes les idées, en matière sociale, ne sont pas au même degré « soutenables ». Et pourtant aucune d'elles ne prévoit d'une façon certaine la marche que suivront les faits dans le chemin qu'elle ouvre; aucune d'elles ne peut se prononcer clairement sur les conséquences qu'elle aura plus tard. Notre évolution sociale est un enchaînement complexe de

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conjectures qui viennent se greffer les unes sur les autres, et nul ne peut dire que telle idée neuve, si folle qu'elle paraisse à l'époque présente, n'aura pas son application quelque jour à venir. C'eût été, dans l'antiquité, l'idée la plus folle du monde que de prévoir et de préconiser la fin de l'esclavage, et nous tenons de même aujourd'hui pour des idées folles beaucoup de conceptions qu'une postérité lointaine recevra comme toutes naturelles.

Dans les phénomènes cosmiques, pourtant plus concrets, moins mouvants, moins fluides que les phénomènes sociaux, pouvons-nous affirmer que telle hypothèse ne sera point vérifiée jamais? Savons-nous où peuvent s'arrêter les applications de telle découverte? Ici encore le rêve est éternellement fécond en trésors cachés»

Ce qui ressort de l'histoire du progrès dans l'ordre des phénomènes matériels aussi bien que dans l'ordre des phénomènes moraux, c'est que rien de grand ne s'accomplit qui n'ait apparu d'abord comme une pure chimère. Sans les chimères d'autrefois, les hommes d'à présent vivraient dans la barbarie. La réalité d'aujourd'hui, c'est toujours la chimère d'hier, et l'évolution du monde n'est qu'une suite ininterrompue de chimères que la marche du temps féconde, et qui du rêve descendent à mesure dans l'action.

Et puis, les idées utopiques elles-mêmes, les idées qui avortent et qui n'entrent pas dans le réel,

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passent-elles si vaines et si négligeables au sein du cortège? Est-il si indifférent qu'elles aient eu leur heure d'espérance? N'ont-elles pas été bien souvent le support, Toccasion, le prétexte d'autres idées, qui, elles, ont rempli jusqu'au bout leur tâche en prenant une' place tôt ou tard au milieu des faits

accomplis ?

Dans l'ordre des phénomènes sociaux, il serait fort injuste de croire que les doctrines les plus improbables et les moins fondées demeurent sans utilité. Elles représentent en effet des centres attractifs où viennent converger mille recherches, des sources d'excitation qui stimulent mille efforts et donnent lieu à mille expériences. En voulant faire vivre un principe douteux, il arrive que d'aventure on, crée des œuvres durables. Croyez que Jean-Jacques l'utopiste a sa large part dans les libérations positives qui se sont accomplies, et croyez également que Tolstoï l'utopiste aura sa large part dans les libérations positives qui s^accompliront. De même vous constaterez que notre époque est victime de bien des aberrations sur le nivellement des individus, sur le nivellement des nations, sur le nivellement des sexes ; mais il vous faudra reconnaître que sans ces aberrations nous n'aurions, ni sur le travail, ni sur la guerre, ni sur les femmes, les idées que nous avons aujourd'hui.

Dans l'ordre des phénomènes cosmiques non plus, il ne serait pas exact de penser que des

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hypothèses fausses et des entreprises ratées il ne reste rien. Avant de trouver sur la route la clef d'un problème ou d'une découverte, il faut se fourvoyer dans nombre d'erreurs et passer par plus d'une méprise. Mais que de vérités ne doit-on pas à certaines erreurs! Que d'inventions n'a-t-on pas vu naître de certaines méprises ! Les théories alchimistes ont égaré pour un temps l'esprit scientifique, mais en s'efforçant de les prouver on a découvert des lois authentiques et des phénomènes riches d'applications.

Ainsi, dans tous les domaines, notre humanité progresse par des rêves qui aboutissent et aussi par d'autres qui n'aboutissent pas. Peut-être même n'y a-t-il pas, devant l'éternité, entre les premiers et les seconds, la différence que nous supposons. Car parmi ces rêves, aucun ne se soumet le réel définitivement, mais aucun n'omet d'v laisser sa trace finalement.

Concluons. Le procès de l'utopie reste légitime, et ceci pourtant n'exclut pas le respect de la chimère. Il est essentiel que nous donnions toute notre attention aux réalités dont nous devons tenir compte, et il n'est pas moins essentiel que nous tentions d'obéir sans cesse à la voix qui s'élève du fond de nos meilleures pensées. Pour la plus complète réussite de notre idéal, nous ne devons pas oubher ce qu'il y a de précaire en chacun de nos

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gestes, et nous devons respecter pourtant ce qu'il y a de souverain dans l'idée maîtresse qui les guide et qui les éclaire de loin ; nous devons être en garde toujours contre l'utopie et nous devons nous abandonner pourtant à cette utopie suprême qui consiste à toujours agir comme s'il existait au bout de nos efforts quelque cKose de plus que nos efforts eux-mêmes. Car il y a dans notre existence une contradiction foncière en vertu de laquelle nous tendons sans cesse vers un but final irréalisable pour aboutir à des buts partiels qui nous haussent à mesure et qui nous font vivre.

Si l'absolue Justice et l'absolue Vérité venaient à triompher, ce serait tout bonnement le triomphe du Néant ! Vabsolue justice, c'est le point théorique où viennent se neutraliser les forces contraires, et Vabsolue vérité, c'est l'Un s'abimant dans le Tout et le Tout s'abimant dans l'Un. L'absolue Justice, l'absolue Vérité: c'est-à-dire l'équilibre, le silence, l'inertie, la mort. Mais en poursuivant un rêve insensé de justice, nous apprenons à voir dans l'iniquité un effet des lois naturelles que doivent atténuer nos forces humaines, et nous mettons dans le monde plus de justice ; en poursuivant un rêve insensé de vérité, nous apprenons à voir dans l'erreur un autre effet des lois naturelles que doivent atténuer encore nos forces humaines, et nous mettons dans le monde plus de vérités.

Que d'étape en étape nous puissions en venir à

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ouvrir toutes grandes les portes de l'infinie sagesse comme de l'infini bonheur, il serait fou de le croire... Mais il est assez raisonnable d'y tendre quand même, aussi longtemps que nous subsisterons sur terre.

Seulement, l'homme oublie qu'il ne vit qu'un jour et que l'humanité s'écoule à travers les siècles. Il prétend souvent jouir de son effort d'emblée, alors que, cet effort, elle le porte en compte simplement sur la liste ininterrompue des facteurs qui orientent son évolution. Et c'est ainsi que nos rêves les meilleurs, trop prompts à s'enlever parfois, ne reviennent plus de l'empyrée, ou n'en reviennent que pour joncher le sol qu'ils eussent fécondé peutêtre en prenant du lest au départ.

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