OBSERVATION V
14 novembre 1902. — Voici un rêve dans lequel les circonstances me permettent de distinguer nettement au moins deux des tableaux composants. Après un premier réveil à 5 heures, causé par l'appel d'un enfant, je me suis rendormi profondément, si bien que, appelé à 7 heures, je croyais encore qu'il élait 5 heures, et je, refusais de me lever. Cependant j'avais des images de rêve dans l'esprit, et même un tableau fort net (le
premier du rêve ci-après) sur lequel j'ai à ce moment fixé mon attention en me demandant s'il valait la peine d'être noté ; je me suis aussi rappelé au même moment un événement déjà ancien de ma vie d'étudiant auquel mon rêve se rapportait à coup sûr. J'ai continué h somnoler pendant quelque temps, et finalement je me suis levé un peu avant 8 heures. J'ai noté le rêve une heure et demie après.
Je me trouvais dans le veslibule de la Sorbonne, transformé en salle dé conférences. Il était garni de chaises et de bancs sur lesquels un grand nombre de personnes étaient assises. Au fond se trouvait une grande table devant laquelle était le conférencier, debout, en uniforme de soldat d'infanterie. 11 faisait une conférence de diction, et des jeunes gens (ses élèves?) devaient réciter ou lire quelque chose. D'abord un jeune homme, soWat aussi, je crois, fait une lecture; je ne me souviens plus du sujet. Mais un de mes voisins, qui se trouve être un de mes collègues du lycée de Nevers, interrompt le lecteur avec vivacité, déchire qu'il lit mal, et finalement l'interpelle en lui disant : « Vas-tu te faire? V^astu te taire? » Le lecteur interloqué obéit, mais près de nous des messieurs et des dames d'aspect grave et respectable s'indignent contre l'interrupteur. Je me trouve, avec mon collègue, qui est assis sur un banc, dans le fond de la salle, c'est-à-dire près de la loge du concierge et en face de la porte d'entrée : je suis debout, prêt à partir. A ce moment, un autre lecteur se dispose à prendre la place du soldat : c'est un civil, un grand jeune homme à figure ronde avec un collier de courte barbe noire, vêtu d'une longue jaquette noire ouverte, qui laisse voir un large plastron de chemise. Il ne me rappelle aucune figure connue. Il sourit, comme s'il était habitué à l'attitude un peu bruyante du public. Je pars avant qu'il ait commencé de parler, car je ne ^uis pas venu là pour entendre une conférence de diction, je suis entré pour traverser seulement cette partie de la Sorbonne ; j'ai rendez-vous dans une autre partie de la Sorbonne avec M. Z..., aujourd'hui professeur dans une université étran-
gère. Je viens de relire sa lettre : il m'y disait qu'il se trouverait dans une des salles X, Y ou Z. Je sais à peu près où se trouvent ces salles, et je me propose de suivre d abord un certain couloir, au bout duquel je trouverai un escalier qui me conduira certainement aux salles en question. C'est à ce point que le rêve est interrompu.
Je pense que ce rêve, au moment où je me suis réveillé, se composait de deux tableaux distincts. Le premier, celui d'une salle de conférences, reproduit un souvenir de plus de quinze ans, en le modifiant par Tadjonction d'un souvenir de la veille. Mais le souvenir dont il s'agit se rapporte à un fait qui s'est passé à Bordeaux à une conférence de diction à laquelle j'assistais avec des camarades. Quant au second tableau, il peut se résumer ainsi : je vais à un rendez-vous que m'a donné M. Z... dans une salle de la Sorbonne. -Cela n'a rien d'étonnant, car M. Z... a été autrefois étudiant à la Sorbonne, et il pourrait se faire, s^il revenait en France, qu'il eût l'occasion d'aller à la Sorbonne. C'est ce deuxième tableau qui a déterminé la localisation du premier, et c'est ainsi que les deux tableaux, indépendants au début du réveil, se sont liés dans la période du réveil prolongé par la somnolence de façon h présenter un ensemble logique. La cohérence interne de ce rêve double est satisfaisante, quoiqu'il reste choquant que le vestibule de la Sorbonne soit transformé en salle de conférences : mais il ne faut pas se montrer trop exigeant pour la logique du rêve.
Il arrive souvent que la coordination est imparfaite,, surtout au point de vue des convenances géographiques, et cette incohérence partielle aide h distinguer les tableaux.