OBSERVATION XIII
17 avril 1897. — Premier plan. Ma mère m'apprend que je dois aller à Dijon pour régler certaines affaires de service militaire. Je vais à la gare, une gare immense, où Ton pénètre sur la voie sans avoir besoin de prendre de billets. Il y a une foule énorme. Un train arrive pour la direction de Lyon et Marseille : il est bondé d'une façon extraordinaire; il y a bien 30 personnes par compartiment, des tètes passent de tous les côtés, par les portières aussi bien qu'à travers le plafond des wagons. Les wagons de marchandises sont également encombrés d'une foule cosmopolite 0(1 dominent les Anglais en pantalons à carreaux. Ce train part après une longue attente, et il est, accompagné d'une bruyante exclamation de satisfaction. Un second train arrive, venant de la ligne de Lyon. Je crois que c'est celui que je vais prendre : pas du tout; il va encore à Lyon, et l'on voit sur les wagons, écrit en grandes lettres jaunes : Lyom {sic) Marseille. Dans le premier train, personne n'était monté; dans celui-ci presque toute la foule prend place. Suivi de quelques jeunes gens, je me mets à. traverser les
voies, sautant par-dessus les rails et les aiguilles, au risque souvent d'être écrasé. Enfin, dans un nuage de poussière, arrive le train qui se rend à Dijon
Deuxième plan. A Dijon probablement, je trouve deux jeunes gens, l'un de vingt-six ans, l'autre de vingt et un. Je reconnais Tun d'eux sans cependant pouvoir trouver son nom, et, pour lui montrer que je le connais, je lui cite différents événements de sa vie intime. L'autre, celui qui m'est inconnu, jne dit qu'il est employé dans un hôtel et fait le service de l'omnibus. Il porte un grand pardessus café au lait avec un col de velours, et un chapeau rond. Nous causons sur une immense place sombre où l'on voit de loin en loin de rares becs de gaz
Troisième plan. Dans une gare on me remet deux lettres. L'une vient de la Manche : elle a une enveloppe de papier jaune avec en-tète, elle est lourde. L'autre a une forme extravagante, elle est fermée de cinq grands cachets de cire rouge portant le nom et l'adresse de celui qui m'écrit. Elle vient de Paris. Je rentre rapidement chez moi pour les lire. Je ne sais laquelle ouvrir la première, et je les ouvre toutes deux en même temps. Dans celle qui vient de Paris, je trouve deux photographies, l'une de format amateur (18 centimètres sur 16), l'autre pouvant avoir 1 cent. 1/2 sur 10 centimètres de hauteur; elle est si petite que je la laisse tomber dans mon verre; quand je la retire, il n'y a plus que le carton. Je ne me souviens pas d'avoir lu le contenu des lettres.
L'intérêt de cette observation consiste principalement en ce que l'on y voit un commencement d'organisation: Tobservateur essaie instinctivement de relier la deuxième scène à la première, et, ayant pris le train pour Dijon, s'imagine qu'il doit être arrivé à Dijon au commencement de la deuxième scène ; mais, comme sa mémoire ne lui fournit pas d'indication sur ce point, il n'est pas sûr d'être à Dijon. D'où l'opinion exprimée au début de la deuxième scène : « A Dijon probablement. »
Celte détermination de lieu a dû être ajoutée pendant le réveil. Au début de la troisième scène, on trouve une localisation semblable : c'est dans une gare que l'observateur reçoit les deux lettres : or, les notes additionnelles disent que la veille on avait montré à Ch. M... deux photographies reçues récemment de la Manche par ses parents. S'imaginant, par une substitution très fréquente dans le rêve, que c'est lui-même qui reçoit la lettre contenant les photographies, il lui faut localiser ce fait, et de manière à coordonner la troisième scène avec les précédentes. On comprend qu^il est plus facile de fixer, comme lieu de cette scène, la gare de la première scène, ou une gare, que la grande place d'une ville inconnue ou peu connue. Ainsi la première scène détermine le lieu de la deuxième et celui de la troisième d'une façon différente, mais qui peut se comprendre. Quant à la troisième scène, elle contient un peu d'incohérence, et, quoiqu'il ne soit pas rare de trouver de l'incohérence à Tintérieur d'une scène de rêve, ainsi qu'on a pu le remarquer dans des observations précédemment citées, et pour des raisons que j'expliquerai plus tard, il est bien possible qu'elle soit complexe, qu'elle comprenne plusieurs tableaux élémentaires imparfaitement fusionnés dans la période du réveil. La fusion se serait faite pendant que l'observateur notait les deux premières scènes, comme il est arrivé pour la dernière scène de l'observation XI.