OBSERVATION XXIII
17 octobre 1900. — Je m'éveille à 4 h. 30, en proie à un cauchemar abominable, et que je ne peux raconter : j'éprouve une souffrance horrible, et il est bien certain que le cauchemar s'est développé pendant le sommeiL Au moment où, assis sur le lit, je m'aperçois que ma terrible vision était imaginaire, j'entends ma femme pousser des soupirs à côté de moi. Je devine qu'elle est, elle aussi, sous une impression pénible, et je la réveille. Elle faisait, en effet, un rêve triste, expliquant suffisamment ses soupirs. Ce développement d'une émotion pénible pendant le sommeil tient à ce que nous avions le soir écrit ensemble une lettre à une personne de la famille qui venait de perdre son mari. Les images funèbres et la conversation attristée nous avaient préparés tous deux à des rêves pénibles.
Enfin, Tobservation subjective révèle presque toujours, quand elle est bien conduite, la présence d'un rêve, simple ou complexe, dans Tesprit, lorsque le sommeil prend fin d'une façon quelconque. Ce fait aussi me paraît prouver que le rêve n'est pas un événement exceptionnel qui se produirait de temps à autre dans le passage du sommeil à la veille, mais est un fait constant du sommeil.
Plusieurs psychologues, il est vrai, supposent que la vie mentale n'existe que pendant le sommeil léger ou la somnolence, état transitoire entre le sommeil plein et la veille, et qu'elle est entièrement suspendue pendant le sommeil profond : le sommeil profond serait un sommeil sans rêves. Cette opinion a été soutenue récemment par le docteur Surbled*. Leibnitz parle
i. U^ Surbled, le rêve, 2« éd., 1898.
aussi du profond sommeil comme d'un « sommeil sans aucun songe * », mais cela ne Tem pêche pas d'affirmer qu'il subsiste des perceptions pendant ce sommeil profond : seulement, ce sont des perceplions dont on ne se souvient pas, et le songe est constitué pour lui par les perceptions du sommeil dont on garde le souvenir. On ne doit donc, en aucune façon, le ranger parmi ceux qui soutiennent que la vie mentale fait défaut dans le plein sommeil et n'existe, en dehors de la veille, que pendant la somnolence.
Je crois que celte opinion est fausse, pour la raison générale que le rêve s'oublie très facilement et que le fait de ne se souvenir d'aucun rêve ne prouve jamais qu'on n'a pas rêvé. Mais il est impossible de montrer par des raisons expérimentales décisives que des représentations occupent l'esprit môme pendant le plus profond sommeil. On peut toujours, en effet, soutenir que, si des sonsalions, des émotions, des images, se révèlent pendant le somnieil par des gestes, des soupirs ou des paroles, tous ces faits appartiennent au sommeil léger. Môme si l'on prouvait que, en provoquait le réveil aux différentes heures de la nuit, par conséquent pendant le sommeil profond aussi bien que pendant le sommeil léger, on observe des rêves, il serait toujours possible de dire quo le réveil s'est produit graduellement, qu'il y a eu enire le sommeil profond et le réveil une courte période de sommeil léger et que c'est pendant celte courte période que le rêve s'est formé. Cependant l'hypothèse apparaîtrait alors comme particulièrement arbitraire et plus improbable. C'est pourquoi j'ai fait sur moi-même quelques séries d'expé-
i. Leibnilz. Monadologie^ p. 20.
riences en provoquant le réveil avec le réveille-matin aux différentes heures de la nuit.