Maury. Le sommeil et les rêves, 4« éd., p
teau (c'est la sensation du bruit des marteaux, faussement interprétée en ce que le rêveur croit recevoir les coups de marteau). Les deux tableaux sont unis dans le souvenir du rêve, parce que les deux faits imaginaires sont rattachés l'un à l'autre par un lien de causalité : les coups de marteau paraissent être la cause qui produit la liquéfaction de la lête. Cette cause qui prolonge son action, cet effet qui se prolonge aussi sous Faction de la cause, ce sont deux faits qui n'ont pas sans doute commencé au même moment, mais qui se développent, ou qui persistent, simultanément. Cette simultanéité objective ne peut guère se comprendre que si Ton admet la simultanéité subjective des tableaux.
On peut aussi regarder comme contradictoires les rêves dans lequel on se voit simultanément jeune et vieux. Parmi les rêves que j'ai cités plus haut, l'observation XXVI (p: 101) présente un cas où ce genre de contradiction apparaît : le rêveur s'est vu d'abord enfant, élève de l'école primaire, puis brusquement jeune homme, finissant ses études au lycée; il fut, ditil, surpris d'avoir son âge actuel et d'être encore élève d'école primaire. La contradiction n'est pas complète, car ce n'est pas à un même moment que le rêveur se croit enfant et jeune homme, mais à deux moments rapprochés : cela suffit pour expliquer sa surprise, mais non pour prouver directementque les deux tableaux se sont développés en même temps.
En revanche, il est des cas dans lesquels la contradiction est manifeste : les tableaux se sont organisés de telle façon que le rêveur se voit à la fois jeune et vieux et il s'en étonne. C'est ce que l'on voit dans le rêve suivant de SerguéyefF :
« Aveugle depuis nombre d'années et me trouvant à la campagne aux environs de Genève, je me vois en rêve à Pétersbourg, au Palais d'Hiver, dans un salon qui m'était fort bien connu. 11 y avait soirée comme au temps de ma jeunesse ; Tempereur Alexandre II s'entretenait avec moi sur un ton des plus enjoués. Tout à coup, ses traits prennent une expression sérieuse, et il me dit : « J'espère que maintenant vous « allez retourner à votre régiment ». Bientôt après, je suis en voiture de voyage. Je change de chevaux aux relais de poste, j'arrive au lieu du cantonnement, descends de voiture, serre la main è. quelques camarades qui se trouvaient sur la place d'armes, et me dirige vers la maison que j'habitais. Mais à l'instant même je rencontre le" colonel et me trouve contraint de me présenter à lui comme j'étais, c'est-à-dire en petite tenue. Je m'excuse et j'ajoute que mon retour au régiment est motivé par un ordre de l'empereur : « C'est bien, me dit-il, vous pouvez reprendre . votre service dès demain. — Mais, colonel, laissez-moi vous faire observer que je n'ai pas encore eu le temps de me procurer un cheval. — Qu'à cela ne tienne. Je vous prêterai des chevaux de mon écurie, et de la sorte vous aurez le loisir d'en acheter un qui puisse vous convenir. — Merci, colonel. Je dois cependant vous informer de cet autre inconvénient qu'une santé fort chancelante ne me permettra guère de remplir mes devoirs avec Texactitude voulue. — Cela non plus n'est pas un empêchement, car le médecin constatera chaque fois votre état de maladie, et vous serez par là même exempté de service. » Alors, mais alors seulement, c'est-à-dire en tout dernier lieu, je fais part au colonel d'un obstacle radical, et lui rappelle qu'étant aveugle,
SUCCESSlOiN AUTONOME OU SIMULTANÉITÉ? d27
je suis absolument incapable de commander un escadron. La suite du rêve est sans rapport avec ce qui précède; il continue par des incidents dont je n'ai gardé qu'un pâle souvenir et qui d'ailleurs m'offrent aucun intérêt. »
Ainsi, l'on voit dans ce rêve un tableau qui se développe longuement et qui représente une suite possible d'événements se rapportant à la jeunesse de l'observateur; puis intervient un tableau nouveau : l'observateur songe qu'il est aveugle et âgé, çt il est frappé par l'impossibilité de faire son service d'officier; le deuxième tableau vient donc se mêler au premier, et cela sans que le premier ait cessé, c'est-à-dire que, pendant un moment au moins, les deux tableaux ont occupé l'esprit simultanément. — En l'absence de tout renseignement sur les conditions dans lesquelles l'observation a été recueillie, on ne peut savoir si la combinaison des deux tableaux s'est effectuée après le sommeil. Cela n'est pas impossible, quoiqu'il soit possible aussi qu'elle ait eu lieu avant le réveil. Mais la question n'est pas là pour le moment : ce rêve nous présente deux tableaux incompatibles, contradictoires, et dans des conditions telles que l'on reconnaît qu'ils se sont développés parallèlement.
Unéminent professeur de la Sorbonne m'a raconté qu'il lui est arrivé souvent — c'est pour lui un rêve typique — de rêver à la fois qu'il se trouvait jeune homme, candidat à un examen, éprouvant les inquiétudes ordinaires du candidat, et en même temps examiilateur. Ce sont là des rêves contradictoires, qui ne s'expliquent que si Ton admet la simultanéité de deux tableaux, dont l'un représente un tableau de la jeunesse et l'autre un tableau de l'âge mûr.
L'existence de deux séries simultanées d'images pendant le sommeil est aussi mise en lumière par les rêves dans lesquels nous croyons parler à des personnes que nous savons mortes.
Haveloch Ellis* rapporte plusieurs observations de ce genre. J'en reproduis une :
« Je rêvai, dit-il, que je voyais un ami qui est mort, le directeur d'an journal de psychologie, vivant et bien portant, chez lui, avec deux psychologues étrangers que je connaissais aussi, et qui apparemment lui avaient succédé dans la direction du journal, car je voyais leurs noms sur la couverture d'un numéro que j'avais dans les mains. J'étais surpris que, quoique vivant et bien portant, il eût cessé de diriger le journal. La théorie par laquelle je m'expliquais sa présence d'une façon satisfaisante était que, quoiqu'il eût été si près de la mort que son état paraissait désespéré, il n'était pas réellement mort ; sa mort avait été prématurément annoncée. L'idée jaillit cependant dans ma conscience que j'avais lu dans lesjournaux des articles nécrologiques au sujet de mon ami, mais celte réminiscence me suggéra simplement la réflexion que quelqu'un s'était rendu coupable d'une grave indiscrétion. »
Les raisonnements qui se trouvent dans ce rêve ne peuvent appartenir qu'à la période du réveil. Autrement ^dit, c'est là, un rêve de sommeil très léger, une sorte d'hallucination hypnagogique continuée et mêlée d'actes de réflexion. Cependant, on peut y distinguer deux séries de représentations : d'une part, l'obser-
1. On dreaming of the dead, Psychological Revieiv, Il (1895), j). 458-462.
vateur croit son ami vivant, et il le voit chez lui avec les psychologues étrangers; d'autre part, il sait qu'il est mort, et cette connaissance s^ manifeste par l'image visuelle des noms nouveaux sur la couverture du journal. Il existe donc dans l'esprit deux séries, ou, cpmme dit Havelock Ellis, deux courants d'images, « l'un représentant l'ami comme vivant, l'autre le représentant comme mort ».
Je n'ai dans mes observations personnelles qu'ua rêve où apparaisse une personne morte. C'est d'ailleurs un rêve de sommeil léger, dans lequel cependant il n'y a pas de raisonnement pour résoudre la contradiction, mais un fort sentiment de surprise, et la proximité de la veille se manifeste par l'apparition du doute. En fin de compte cependant, de même que dans les observations d'Havelock Ellis, c'est la série la plus ancienne qui finit par triompher, c'est-à-dire que le mort finit par paraître vivant.