OBSERVATION XL
Réveil à oh. 30 par un cauchemar que je note immédiatement. Après quelques événements préparatoires, mon petit garçon, poursuivi par une fillette, fuit, court de toutes ses forces, et, arrivé à une levée derrière laquelle se trouve une pièce d'eau profonde, l'escalade et disparaît dans la mare. J'ai l'impression qu'il n'a pas vu l'eau.
Je m'approche, je regarde pour voir s'il reparaît à la sur-
face, je ne vois rien. Je suis dans une mortelle inquiétude, car je sais que Teau est profonde. Je saute à Teau, avec l'espoir de retrouver et de retirer Tenfant ; quoique Teau soit profonde, j'espère cependant que je n'en aurai pas pardessus la tête. Mais je suis très surpris de voir que je ne parviens pas à descendre dans l'eau : mes jambes s'y enfoncent jusqu'à mi-cuisses, mais je ne peux toucher le fond. Je m'éveille à ce moment. Je ne pleure pas, mais je pousse des soupirs que je ne parviens pas à retenir : une minute ou deux après avoir reconnu que j'avais un cauchemar, mes soupirs continuent malgré moi.
Ce rêve est simple, comme tous les cauchemars dans lesquels l'émotion est vive. Mais ce tableau de cauchemar se comporte comme le tableau de premier plan d'un rêve complexe : il est même probable, pour le dire en passant, que c'est la persistance anormale de l'émotion qui détermine la simplicité du rêve en empêchant l'attention d'atteindre d'autres tableaux. En tout cas, la persistance de Témotion montre avec quelle force le tableau de premier plan s'impose à l'esprit; même après que l'erreur est reconnue, le tableau subsiste par son côté émotionnel.
Ainsi le tableau de premier plan doit apparaître à l'esprit qui se réveille comme formant la donnée la plus certaine du rêve, comme en étant la partie maîtresse. Il joue par suite un rôle directeur dans la construction du rêve. ,
§ 2. — Localisation dans le temps.
J'ai déjà signalé, dans Je chapitre précédent, l'incertitude où se trouve quelquefois l'observateur relativement à l'ordre des événements, il ne sait pas si telle scène est antérieure à telle autre, ou bien encore il
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J4é LA CONSTRUCTION DU RÊVE APRÈS LE SOMMEIL
change d'opinion à ce sujet, il modifie le récit de son rêve, il lui semble que telle scène doit être déplacée et mise avant telle autre. Les récits de rêves dans lesquels on rencontre de pareilles variations ou corrections sont particulièrement instructifs pour montrer comment s'effectue la localisation des tableaux dans le temps.
J'ai déjà cité deux observations de ce genre qui fournissent des renseignements à ce point de vue : ce sont les observations VIII et XXXI.
Dans l'observation VIII (p. 51), ma femme, réveillée brusquement, rêvait que Cécile avait la fièvre typhoïde. C'est ce tableau qui revient le premier à l'esprit. Dans le tableau qui reparaît le deuxième, elle se trouvait à Paris, chez (iabrielle L..., qui faisait cuire des poires. Ei^fin, dans le troisième tableau, elle se trouvait avec une dame qui tenait à la main un livre d« lecture à l'usage des enfants et lui donnait des explications au sujet de la méthode suivie dans ce livre. Tel est l'ordre subjectif dans lequel les tableaux ont été saisis par la conscience au réveil. Mais, une fois le réveil complet, quand je demande des explications sur l'ordre des événements, j'obtiens cette réponse : a Je crois que Cécile ayant la fièvre typhoïde, c'est le dernier rêve, et que c'est chez Gabrielle L... que se trouvait la personne qui m'a montré le livre. »
L'ordre objectif attribué aux événements est donc différent de l'ordre subjectif dans lequel les tableaux ont été saisis. On pourrait croire que l'esprit, par analogie avec la marche qu'il suit ordinairement pendant la veille quand il rappelle ses souvenirs, passe de l'état actuel au souvenir le plus récent, puis au souvenir immédiatement antérieur, et ainsi de suite,. re-
montant en arrière la chaîne des événements passés, ot que par suite Tordre objectif doit toujours être inverse de l'ordre subjectif. En règle générale, je crois que Tesprit tend à procéder de cette façon dans la détermination de Tordre objectif: ses habitudes de la veille tendent à lui imposer cette manière de procéder. Mais cette tendance n'est pas seule à agir dans la construction du rêve : elle est subordonnée au besoin plus puissant d'organisation logique; Tordre objectif est inverse de Tordre subjectif à la condition que Tordre objectif ainsi établi soit passablement conforme à notre connaissance du monde réel ; si une modification dans Tordre objectif doit faire de Tensemble une série plus satisfaisante, cette modification se produit. — C'est ce que Ton voit dans la mise en ordre des tableaux de cette observation VIII. La scène qui est placée la dernière objectivement est la scène de la fièvre typhoïde. Ce point acquis, comment ranger les deux autres événements? La scène de cuisine peut-elle précéder immédiatement celle de la fièvre typhoïde? Il était difficile qu'il en fût ainsi, car les matériaux du rêve ne fournissent aucune transition. Est-ce donc la scène du livre quia précédé celle de la fièvre typhoïde? La transition fait encore défaut. Sans doute une transition aurait pu être découverte, inventée, si le travail d'organisation s'était pFolongé plus longtemps. Mais, en raison de la notation immédiate, toute invenlioû de ce genre a été rendue impossible, ou du moins difficile. La scène- de cuisine et la scène du livre sont donc antérieures à la scène de la fièvre typhoïde, sans que Ton sache comment le passage a pu se faire des scènes antérieures à la dernière scène ; il y a ici une lacune qui ne se comble pas, une incohérence qui persiste. —
Mais comment classer au point de vue chronologique la scène de cuisine et la ^cène du livre? Il est possible que, pendant qu'une jeune fille s'occupe de cuisine, une jeune mère de famille ait à la main un livre de lecture à Tusage des enfants, et qu une conversation s'engage sur la meilleure méthode à suivre pour apprendre à lire aux enfants : cet enchaînement des événements n'a rien de choquant, il est suffisamment logique pour être accepté'. Au contraire, l'ordre qui consisterait à passer de la scène du livre à la scène de cuisine est moins satisfaisant, il n'aurait pu être accepté qu'en faisant naître une impression d'étrangelé sur la succession des événements ou en laissant une lacune de plus entre les deux scènes. Mais dans ce dernier cas il n'aurait plus existé qu'une succession incohérente. Le fait que, h la fin de la notation, la scène du livre paraît avoir succédé à la scène de cuisine et s'y être rattachée ne peut donc s'expliquer que par l'effort logique, qui a donné aux deux scènes l'ordre le plus capable d'en faire une suite d'événements vraisemblables.
Dans l'observation XXXI (p. 111) de mon élève J..., rien n'indique d'une façon précise dans quel ordre les tableaux ont été saisis, et l'on ne pourrait faire à ce sujet que des hypothèses peu solides. Mais l'interversion de deux tableaux, que l'observateur a faite en recopiant ses notes, est visiblement due au besoin d'organisation logique. La scène où se trouve le capitaine de recrutement est interrompue par le réveil brusque : pour l'esprit qui classe spontanément les tableaux dans un ordre de succession, cette interruption signifie que les événements dont le développement est ainsi arrêté ont précédé immédiatement le réveil. La scène où se
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trouve la petite fille à la marche hésilanle est par suite rejetée en arrière.
Voici deux autres observations dans lesquelles les observateurs (deux de mes anciens élèves) ont distingué avec soin Tordre subjectif et Tordre objectif en ce qui concerne la place du tableau principal par rapport aux aulres.